LI – NOTULES (360 à 369) : Prudence statistique, rémunération ancienne, bonheur indicible, pardon punitif, étroitesse d’esprit, financement des journaux, Mathieu Bock-Côté, les pharmaceutiques, le rationnel et l’affectif, une poétesse qui m’est chère

360 – Depuis le début de la pandémie, l’écart salarial entre les hommes et les femmes s‘est notablement réduit en raison de l’augmentation du revenu moyen des femmes et non pas à cause d’une diminution du revenu moyen des hommes. Apparemment encourageante, cette constatation statistique signifie pourtant exactement le contraire de ce qu’on pourrait croire à première vue : non seulement la condition féminine ne s’est pas améliorée mais elle a empiré. Car les femmes sont plus nombreuses à occuper des fonctions qui ne se prêtent pas au télé-travail et qui sont fréquemment des fonctions mal rémunérées. Autrement dit, les statistiques récentes présentent une proportion de femmes bien rémunérées qui croît au fur et à mesure que baisse la portion de celles qui le sont moins bien parce qu’elles quittent le marché du travail. Dans un tel cas, la mauvaise interprétation des données statistiques mène non seulement à une erreur mais à l’opposé de la vérité. Comme quoi la prudence s’impose plus que jamais en la matière.

361 – Avant l’apparition de l’usine, les bourgeois, comme on les appelait alors, apportaient du travail à leurs employés et les payaient en fonction de leur production dûment mesurée. Ainsi, on pouvait fournir une quantité de fibres textiles à une ouvrière et on lui versait telle ou telle somme d’argent par unité de poids de fibres quelle avait cardées. Plus elle en cardait, plus elle était payée. L’apparition de l’usine a changé la donne : on ne rémunérait plus uniquement la production mais aussi le temps passé au travail. On en vint même progressivement, dans un très grand nombre de cas, à ne plus rémunérer que le temps de travail : il fallait poinçonner en entrant et en sortant de l’usine. L’apparition du télé-travail ne permet pas à l’employeur de vérifier combien de temps son personnel consacre effectivement à travailler. D’où le retour de la rémunération selon la production. Le patron ne veut plus savoir combien de temps son employé a pris pour exécuter telle ou telle tâche mais si le résultat visé a été atteint dans le délai fixé. En d’autres mots, dans un tel cas, le travail est rémunéré, maintenant comme autrefois, selon le résultat obtenu. On dit désormais que l’employé est devenu son propre maître. Est-ce si sûr? Quand on voit que le télé-travail envahit de plus en plus l’espace domestique et le temps en principe dévolu à la famille, n’y a-t-il pas lieu de se questionner?

362 – « Personne ne peut exprimer un très grand bonheur; le vivre est suffisant. On formule au contraire celui qu’on n’a pas. » (Gatien LAPOINTE, Journal, 1950-1956, Québec, Presses de l’Université Laval, 2020, entrée du 13 juillet 1952, p. 48.)

363 – « Pacifiste en colère, je pardonne sans pitié. » (Gilbert LANGEVIN, Les Mains libres, Montréal, Éditions Parti pris, 1983, p. 25.)

364 – Des connaissances larges ne compensent nullement un esprit étroit.

365 – Le New York Times a récemment franchi le cap des sept millions d’abonnés. Désormais, plus de 70% de son financement provient des abonnements Internet, ce qui compense en bonne partie les pertes de revenus que procuraient les formes conventionnelles de publicité. Il faudrait ajouter de multiples précisions ici pour dessiner un portrait complet et précis de la nouvelle situation du fameux journal américain. Mais ce n’est pas ce qui m’intéresse pour les fins de mon propos. Ce qui m’importe dans le cas de la célèbre Grande Dame de New York, c’est la source de son financement qui n’est pas gouvernementale. Chez nous, comme ailleurs, les journaux connaissent des difficultés financières qu’il devient de plus en plus ardu de régler. Sans doute est-ce en bonne partie pour cela que des voix de plus en plus insistantes se font entendre parmi nous pour que l’État intervienne, c’est-à-dire concrètement donne de l’argent, sous une forme ou une autre, à nos journaux.

L’intention me paraît bonne mais dangereuse. Imaginons qu’un tel mode de financement est en vigueur. Qu’arrive-t-il si le gouvernement en place veut promouvoir la souveraineté durant deux ou trois ans pour préparer un référendum et doit faire face à une majorité de journaux opposés à ses vues? Ou l’inverse? Imagine-t-on des fédéralistes finançant des quotidiens souverainistes ou des souverainistes finançant des quotidiens fédéralistes? En théorie, la chose devrait être possible. Le hic, c’est qu’on ne vit pas en théorie, et je ne crois pas exagérer en supposant que le cas de figure évoqué ici pourrait causer des problèmes éminemment délicats. Or la situation envisagée dans l’exemple précédent pourrait fort bien se retrouver sous de nombreuses autres formes : opposition générale gauche-droite, opposition spécifique au sujet du développement ou de la réduction des programmes sociaux, différends variés entre provinces et gouvernement central, conceptions diverses à l’égard de grands projets de société (par exemple, le verdissement de l’économie), etc.

Pendant ce temps, tous et chacun font des choix de tous ordres : ils s’abonnent aux divers Netflix de ce monde, ils dépensent des sommes importantes pour pratiquer tel ou tel loisir (de la motoneige au bingo), ils font des voyages à l’étranger et que sais-je encore. Fort bien. Il est important que chacun puisse vivre comme il l’entend. Mais si les gens ne tiennent pas à une information de qualité, que faire?

Car enfin ils pourraient payer le prix que ça vaut s’ils y tenaient vraiment. Ils ne pourraient peut-être pas faire vivre dix grands journaux, mais deux ou trois ce serait possible. Surtout si l’on parle de journaux à la mesure de notre population. Il ne s’agit pas d’exiger une couverture des événements mondiaux comme la BBC en est capable ni d’obtenir une couverture de l’économie comparable à celle du Wall Street Journal. Mais nos quotidiens peuvent assurément nous procurer un éventail tout à fait raisonnable de nouvelles, de reportages et d’analyses, quitte comme cela se fait partout au monde à ce que nous complétions au besoin notre désir de savoir en lisant à l’occasion des publications étrangères.

Il faudrait donc que les lecteurs d’ici montrent qu’ils tiennent à de l’information de qualité en acceptant de débourser davantage pour les publications qu’ils souhaitent voir prospérer. Sinon, à quoi rimerait de sauvegarder des organes de presse dont personne ne veut vraiment?

Cela dit, les GAFA pourraient également être mis à contribution. En réalité, ils devraient l’être. Voilà un domaine où l’intervention de l’État est non seulement souhaitable mais indispensable. Les laisser agir en free riders, comme disent les économistes, n’a tout simplement aucun sens, et ce, même dans le cadre d’une conception ultra-libérale de l’économie. Nul n’a le droit de s’emparer, sans compensation, des fruits du travail d’autrui, surtout si une telle usurpation se révèle lucrative au point que l’on sait. Si nous ne parvenons pas à nous entendre sur un tel principe, nous avons un problème encore bien pire que celui du financement des coûts de l’information.

366 – Un aspirant professeur de cégep relate l’incident suivant : « Novembre 2019. Je passe un entretien d’embauche pour un poste d’enseignant dans un cégep de la grande région de Montréal. Vers la fin de l’entrevue, un des trois enseignants siégeant dans le comité m’interroge sur mes lectures du moment. Je demande une précision pour savoir si l’on parle de lectures relatives à la discipline, ce à quoi il rétorque :  » Peu importe… tant que ce n’est pas Mathieu Bock-Côté !  » ponctué d’un rire bien gras auquel font écho ses deux collègues. (Frédérik Pesenti, « La censure dans le milieu de l’enseignement dépasse l’emploi de mots tabous », Le Devoir, 22 octobre 2020. Libre opinion. Les italiques sont de moi.) Une pareille attitude est proprement inqualifiable. Car, au-delà des tendances à la censure ainsi révélées, ce qui transpire de tels propos constitue une posture de la pensée que tout éducateur devrait dénoncer avec la plus vive énergie. Je ne crois pas avoir à expliquer mon opinion en la matière tellement la position intellectuelle des examinateurs précités se disqualifie d’elle-même. La seule façon de réagir à de tels individus consisterait, nous inspirant des Grecs anciens, à les frapper d’une atimie non pas civique mais académique. La probité intellectuelle ne se négocie pas.

Ceux qui pourraient être tentés de croire que ma « défense et illustration » de MBC relève du copinage qu’il y a lieu d’ignorer seront étonnés d’apprendre ceci : je ne partage en aucune façon une bonne partie des vues de MBC et j’en apprécie hautement une autre partie. Dans tous les cas cependant, ses propos me semblent respectables et respectueux, soucieux de rigueur et empreints d’honnêteté. À l’occasion, on peut regretter telle ou telle de ses expressions, voire de ses exagérations, mais cette dernière remarque s’applique à tout individu qui ne recule pas devant le débat intellectuel, c’est-à-dire l’échange d’idées parfois inflammables. Quant à ceux qui lui reprochent ses parti-pris, je leur ferai deux remarques : premièrement, il ne s’en cache pas, ce qui laisse son lecteur prévenu; et en second lieu, la polémique – que MBC a parfaitement le droit de pratiquer – ne va pas sans parti-pris : c’est son essence même. Ce qui serait déplorable et, à vrai dire, méprisable, ce serait de donner à une orientation plus ou moins agressivement militante la valeur d’une connaissance scientifique, c’est-à-dire objective dans toute la mesure où la chose se révèle humainement possible.

367 – Dans certains milieux, il est à la mode de s’en prendre à ce qu’on appelle avec mépris Big Pharma. En bien! Big Pharma vient de mettre au point un, voire quelques vaccins, indispensables pour vaincre la Covid-19. Et Big Pharma sera en mesure de produire les centaines de millions de doses requises pour immuniser une portion critique de la population mondiale. Les détracteurs de Big Pharma auront-il l’humilité, voire l’intégrité nécessaires pour faire amende honorable? Car enfin Big Pharma n’a pas que de défauts… Ce qui n’excuse aucunement certaines pratiques intolérables de quelques géants pharmaceutiques.

368 – Les réactions variées à l’élection de Joe Biden à la présidence des USA couvrent un large éventail d’espoirs et de craintes. On a, d‘un côté, ceux qui sont convaincus de l’existence de fraudes massives et qui espèrent, en raison des poursuites judiciaires entreprises par les républicains, un retour aux affaires de leur idole Trump. De l’autre, on a ceux, démocrates pour la plupart mais républicains de plus en plus souvent, qui voient les risques de troubles sociaux majeurs augmenter à la vitesse grand V, même si Trump perdait définitivement la Maison-Blanche, voire parce qu’il la perdrait définitivement. Le rationnel et l’affectif s’affrontent ici ouvertement. Et ce dont témoigne la présente situation est clair : poussés dans leurs derniers retranchements et forcés de choisir entre la raison et la passion, les êtres humains accordent la préséance à l’affectif sur le rationnel. Comment expliquer autrement que tant de gens informés des multiples insanités de Trump lui conservent un soutien indéfectible?

369 – Peut-être ma poétesse préférée est-elle Edna Saint Vincent Millay. En tout cas, je trouve admirable ces vers qu’on lui doit :

« My candle burns at both ends, it will not last the nignt

But ah, my foes, and oh, my friends, it gives a lovely light! »

18. XI. 2020

L – NOTULES (350 à 359) : Naturel menteur, une autolâtrie parfaite, Cour suprême des USA et avortement, le mot nègre, les deux côtés d’une médaille, liberté d’expression partout, contenir les excès de la Toile, désolantes excuses, l’infâme, liberté avant et après

350 – J’en suis arrivé à croire que Donald Trump ne sait pas dire la vérité, n’a jamais appris à la dire et que, probablement, il ne soupçonne même pas ce que c’est. Son naturel menteur est si authentique – quel paradoxe ! – qu’il ne peut, à mon sens, découler d’un apprentissage. Pour des raisons qui m’échappent, il semble que cet individu vive dans un monde privé de si nombreux liens avec le réel qu’une reconnexion entre le réel et son cerveau paraît désormais impraticable. Je n’ai aucune compétence particulière en psychologie ou en psychiatrie, mais j’ai le sentiment que Trump, absolument inapte à encaisser le réel, vit en permanence dans la plus colossale réduction de dissonances qu’un être humain soit parvenu à créer.

351 – J’ai longtemps pensé, comme beaucoup de gens, que la perfection n’est pas de ce monde. J’étais dans l’erreur : le narcissisme de Trump étant sans faille, force m’est de reconnaître que Trump est un autolâtre parfait !

352 – Je me permets de citer longuement Michael J. Sandel à propos de la décision de la Cour suprême des États-Unis dans l’affaire Roe vs Wade, c’est-à-dire sur la question de l’avortement qui préoccupe tant de gens alors que l’on étudie la candidature à la Cour suprême de madame Amy Coney Barret. Le but de cette longue citation est de montrer où et comment des biais peuvent jouer dans les décisions de toute cour. Voici le texte extrait de son remarquable ouvrage Democracy’s Discontent. America in Search of a Public Philosophy [Cambridge (Mass.), Belknap / Harvard University Press, 1996, pp. 100-101] :

The Court’s argument in Roe v. Wade illustrates the difficulty of deciding constitutional cases by bracketing controversial moral or religious issues. While the Court claimed to be neutral on the question of when life begins, its decision presupposed a particular answer to that question. The Court began by observing that Texas’ law against abortion presupposes a particular theory of when life begins : “Texas urges that … life begins at conception and is present throughout pregnancy, and that, therefore, the State has a compelling interest in protecting that life from and after conception.”

The Court then claimed to be neutral on that question : “We need not resolve the difficult question of when life begins. When those trained in the respective disciplines of medicine, philosophy, and theology are unable to arrive at any consensus, the judiciary … is not in a position to speculate as to the answer.” It then noted “the wide divergence of thinking on this most sensitive and difficult question,” throughout the Western tradition and the law of various American states.

From its summary of diverging views, the Court concluded that “the unborn have never been recognized in the law as persons in the whole sense.” And from this conclusion it argued that Texas was wrong to embody in law a particular theory of life : “In view of all this, we do not agree that, by adopting one theory of life, Texas may override the rights of the pregnant woman that are at stake.”

The Court claimed to be neutral on the question of when life begins, and struck down Texas’ law for failing to be neutral, for embodying in law “one theory of life.” But contrary to its professions of neutrality the Court’s decision presupposed a particular answer to the question it claimed to bracket. “With respect to the State’s important and legitimate interest in potential life, the ʽcompellingʼ point is at viability. This is so because the fetus then presumably has the capability of meaningful life outside the mother’s womb. State regulation protective of fetal life after viability thus has both logical and biological justifications.”

Sandel conclut que la décision de la Cour présupposait donc elle-même une réponse particulière à la question qu’elle avait jugé nécessaire de mettre entre parenthèses. Il n’y a rien là qui permette de s’élever contre sa décision. Mais force est de constater que, malgré ses efforts, la Cour n’a pas pu remplacer la théorie de la vie prônée par le Texas par une position morale neutre, mais par une théorie de la vie différente.

Autrement dit, ultimement la Cour ne peut échapper à des questions d’ordre moral et politique, au sens le plus élevé de ces termes. Ni le droit ni quoi que ce soit d’autre ne peuvent autoriser l’être humain à fuir ses responsabilités et à renoncer à l’exercice de sa liberté. On ne peut s’en remettre à aucune technique, fût-ce la plus raffinée des techniques intellectuelles, pour éviter de prendre les décisions majeures de nos vies privées et collectives. Comme disait Sartre, l’être humain est condamné à la liberté.

353 – À mon réveil, l’autre matin, j’avais soif. Sitôt levé, je suis allé boire un verre d’eau. Et alors que je faisais ce simple geste de m’abreuver, il m’est venu à l’esprit que je bénéficiais là de trois miracles auxquels je pense rarement, sinon jamais. Premièrement, j’avais de l’eau, ce qui est loin d’être le cas de tout le monde sur notre brave planète. En deuxième lieu, cette eau était potable, ce qui n’est pas non plus le cas de tout le monde sur notre chère Terre, car même ceux qui ont de l’eau ont trop souvent une eau impropre à la consommation. Enfin, cette eau potable, je l’avais à portée de la main, ce qui n’est pas non plus le cas de trop nombreuses populations qui ne disposent pas d’une eau courante dûment canalisée jusqu’à leur résidence (quand ils en ont une) mais qui doivent marcher parfois plusieurs kilomètres pour accéder à une eau saine qu’ils pourront utiliser sur place ou dont ils ne pourront rapporter qu’un ou deux seaux à leur case ou à leur hutte sauf s’ils sont assez riches pour disposer d’un âne ou d’une autre bête de somme pour en transporter une plus grande quantité.

354 – Le scandale né de l’utilisation par une professeure de l’Université d’Ottawa du mot nègre a donné lieu avec raison à une levée de boucliers visant à protéger la liberté d’expression, et ce, spécialement dans un contexte universitaire. Il y a un autre aspect qu’on a évoqué, mais à peine, et qui me paraît néanmoins ultra-important : le fait, semble-t-il, qu’aucune autorité universitaire n’ait pris soin d’entendre la professeure concernée avant que l’institution ne réagisse. La teneur de la réaction (suspension, etc.) n’a rien à voir avec le caractère injustifiable d’une telle façon de faire. Entendre les parties à un différend relève d’un sens de l’équité si fondamental que la personne qui a omis de respecter cette obligation devrait se mériter, elle, une verte réprimande en lieu et place de l’enseignante qu’on a stigmatisée. Il est des cas où s’abstenir peut se révéler tout aussi dramatique que mal agir.

355 – Une autre chose me préoccupe dans le débat qui entoure l’utilisation évoquée ci-dessus du mot nègre. Ceux qui se portent à la défense de la liberté d’expression semblent s’en tenir à la liberté d’expression universitaire. J’en suis d’accord bien évidemment. Mais je tiens aussi à ce qu’on défende la liberté d’expression sous toutes ses formes, et non seulement sous sa forme universitaire. S’en tenir à cette dernière implique qu’on cède énormément de terrain aux tenants de la censure. Qu’on veuille interdire l’utilisation de ce terme et de tout autre à des fins d’insulte ou de nuisance, soit! On ne peut sans raison traiter quelqu’un de violeur ou de voleur, et je conçois qu’on ait une attitude comparable quant à l’emploi du terme nègre. Mais pourquoi en interdire l’usage, dès lors que cet usage ne porte atteinte en aucune manière à qui que ce soit? Par exemple, dans la présente notule, je recours à deux reprises à ce fameux n-word ! Quelqu’un peut-il vraiment prétendre à bon droit que, en cela, je viens de manquer de respect aux Noirs?

356 – Le problème de la liberté d’expression se pose de façon particulièrement épineuse sur les réseaux sociaux où l’on observe les abus si manifestes que l’on sait. Ce serait une tâche colossale, voire impossible, de contrôler tout ce qui se dit, s’écrit et se montre sur tous les Twitter, Facebook et Instagram de l’ensemble de la Toile. On y trouve des quantités affolantes de mots, lus ou entendus, d’illustrations fidèles ou trafiquées, de vidéos authentiques ou truquées. Même avec des algorithmes sophistiqués agissant comme filtres, la Toile demeurerait une passoire. La solution consiste peut-être à ne donner accès à ces tribunes qu’à des individus s’identifiant de manière vérifiable par leur nom, prénom, adresse civique, numéro de téléphone, etc., comme on le fait déjà pour les lettres des lecteurs paraissant dans les quotidiens et revues les plus responsables. Il n’y aurait pas lieu de publier ces données privées mais de les conserver pour les mettre éventuellement à la disposition d’une personne, physique ou morale, qui s’estimerait lésée et dont les avocats voudraient entamer des poursuites judiciaires. Se pourrait-il qu’après un certain temps et quelques conclusions dissuasives, on assiste à un retour à des comportements relativement normaux, davantage civilisés?

357 – Madame Verushka Lieutenant-Duval s’est excusée d’avoir utilisé le fameux mot en N lors de l’un de ses cours à l’Université d’Ottawa. Je vois bien pourquoi elle a présenté de telles excuses. Toutefois, sans vouloir l’accabler, elle qui a déjà été si injustement traitée, je dois avouer que ses excuses me désolent profondément. À mon sens, elle n’a commis aucune faute et n’a donc aucune raison de s’excuser. En fait, ses excuses équivalent presque à un aveu de culpabilité. Pourtant, elle n’a rien fait d’illégal ou d’immoral. Demandons-nous ceci en conséquence : si l’on doit s’excuser d’un acte légal et moral, que peut-on faire sans avoir à s’excuser?

358 – On me taquine à propos de la devise que j’ajoute parfois après ma signature : Écrasons l’infâme ! Cette maxime que j’ai empruntée à Voltaire vise à dénoncer l’obscurantisme, c’est-à-dire cette attitude qui milite contre la diffusion des connaissances et de tout ce qui contribue à cette diffusion. Ce qui inclut le vocabulaire qu’il faut protéger contre les censeurs. Orwell et la novlangue m’inspirent ici autant que Voltaire.

359 – Avoir la liberté de parole, c’est une chose fort importante. Avoir encore la liberté après avoir parlé, c’est autre chose, et c’est encore plus important.

24. X. 2020

XLIX – NOTULES (340 à 349) : Tartinade au saumon fumé, naissance d’un mot, lire ou penser, la solitude, l’éducation ou la santé, le débat intellectuel, François Landry, civilisation, confinement, tyrannie

340 – Situation décidément paradoxale : j’achète une tartinade de saumon fumé et je vois, mis en évidence sur le contenant, la mention « Vrai saumon » ! Comme si le consommateur s’attendait normalement à ne pas acheter du vrai saumon en achetant un produit au saumon… Quand on doit prévenir les gens que ce qu’ils achètent est bel et bien ce qu’ils achètent, il me semble qu’il y a un problème.

341 – « Présentiel » ! Voilà un néologisme dénoncé à tort ou à raison par un chroniqueur de La Presse (Patrick LAGACÉ, « Présentiel, ce mot pestilentiel», La Presse, 16 août 2020). Comme le rappelle Jean-Pierre Proulx dans Le Devoir du 15 septembre 2020, l’emploi de ce mot est pourtant attesté depuis un certain temps. Quoi qu’il en soit, l’intérêt des discussions autour de ce terme réside dans le fait qu’il y a une vie de la langue et que nul ne peut la contrôler. On peut et on doit se battre pour que notre langue soit correctement écrite et parlée. Mais en faire un usage correct ne signifie pas neutraliser son évolution en interdisant les ajouts ou suppressions de mots. Tout terme qui ne répond pas réellement à un besoin des locuteurs a tôt fait d’être abandonné. Cette règle générale souffre quelques exceptions, mais elles sont extrêmement rares.

342 – Certaines personnes lisent pour s’épargner de penser. Triste mesure d’économie !

343 – On dit que la COVID accentue la solitude. Peut-être, mais que veut dire exactement une telle formule ? Une personne qui souffre déjà de solitude peut-elle souffrir de solitude et demie ? La solitude peut durer plus ou moins longtemps, on peut y être plus ou moins sensible, le nombre d’individus qui s’en plaint peut être plus ou moins élevé. Mais la solitude elle-même est-elle susceptible de degrés ?

344 – Le bon sens élémentaire sait que l’investissement dans l’éducation de la jeunesse en vaut le coût : pendant des dizaines d’années, l’éduqué(e) et sa société bénéficieront de la formation qu’il ou elle aura reçue. En revanche, les investissements dans les services de santé sont effectués pour une très large part auprès d’une clientèle déjà fort âgée qui aura à peine le temps de jouir des bienfaits des traitements reçus. Je comprends que les individus qui ont contribué à l’assurance-maladie ont droit aux services qu’ils ont ainsi achetés. Je comprends aussi que les aîné(e)s ont droit à la reconnaissance des plus jeunes. Il n’en reste pas moins que se pose ici le problème de l’allocation optimale des ressources et qu’il faudra tôt ou tard y faire face au lieu de l’ignorer ou de simuler qu’on l’ignore, comme c’est le cas présentement. La réalité nous rattrape toujours.

345 – Le débat intellectuel me manque. Quiconque lit régulièrement Le Figaro, The Guardian, Le Monde, The New York Times, entre autres journaux, comprend ce que je veux dire. Ceux qui pratiquent les grandes revues intellectuelles The New York Review of Books, The New Republic, The National Review ou Commentary aux USA ou encore en France les revues Esprit, Commentaire, Le Débat (qui doit bientôt cesser de paraître malheureusement), La Revue des deux mondes, Études, Les Temps modernes (jusqu’à sa récente disparition) saisissent encore mieux ce que je ressens. Ici, pendant longtemps tout a tourné autour de la question nationale. Au point que des nationalistes convaincus – je compte quelques amis parmi ces derniers – s’estiment sursaturés. Imaginez les autres… Présentement, le « problème national » occupe un peu moins de place, et des thèmes comme l’environnement ou l’Amérique de Donald Trump semblent s’imposer presque exclusivement. Les grandes préoccupations sur lesquelles se penchent un grand nombre de penseurs et de décideurs de tous horizons ne parviennent pas à se tailler une place durable dans le débat public chez nous. Longtemps je me suis demandé pourquoi, et je continue toujours à me questionner à ce propos. J’ai bien quelques hypothèses d’explication, et j’y reviendrai un jour. Pour l’heure, je voulais uniquement signaler le désenchantement, la désolation même, que m’inspire cet état de choses.

446 – Je recommande rarement des lectures. Aujourd’hui, je m’autorise une exception pour Le Bois dont je me chauffe de François Landry (Montréal, Boréal, 2020). Si vous aimez les textes bien ramassés et donc brefs, si vous êtes sensible à une écriture belle mais précise quoique sans affectation, surtout si – comme Landry – vous avez avec la nature de véritables liens d’intimité, ce recueil vous comblera.

347 – « Le penseur d’aujourd’hui a un grand devoir, ausculter la civilisation » (Victor HUGO, Les Misérables, VII, 2).

348 – Est-ce que l’expérience du confinement ne nous donne pas une certaine idée de ce que nous infligeons aux animaux enfermés dans nos zoos ?

349 – « Le moment de se précautionner contre la tyrannie est celui où nous sommes encore libres. » Cette réflexion de Thomas Jefferson dans ses Observations sur l’État de Virginie (Paris, Éditions Rue d’Ulm, 2015) a beau dater de 1786, elle n’en demeure pas moins tragiquement actuelle.

29. IX. 2020

XLVIII – NOTULES (331 à 339) : Deux ratages aux USA, la torture des poissons, corrida, les droits de végétaux, situation de l’humain dans l’Univers, les racines humaines, être bon, un univers de mensonges, le chef selon Aristote

331 Il y a incontestablement un déclin des États-Unis d’Amérique. Si le terme déclin semble trop fort aux yeux de certains, nul ne met en doute que les USA connaissent présentement une période d’affaiblissement. Leur rayonnement et leur influence internationale diminuent de manière marquée, notamment en raison des bévues monumentales et fréquentes de Donald Trump. Leur importance économique relative est en difficulté devant la montée de la puissance chinoise. Leur situation sanitaire empire, comme l’indique la baisse de l’âge moyen au décès de la population. Leur prédominance dans les secteurs de pointe aéronautique, informatique, etc.se trouve plus que jamais menacée. La paix sociale et l’ordre public s’y éloignent de plus en plus des normes occidentales et se rapprochent de jour en jour des situations précaires, instables et menaçantes qu’on retrouve généralement dans certains pays moins rompus aux pratiques de l’état de droit. À mon avis, ce délabrement, pour ne pas dire cette déliquescence, résulte de deux virages complètement ratés par les États-Unis.

Premièrement, alors que les USA avaient réussi leur passage à l’éducation de base (primaire et secondaire) pour tous, ce qui leur a donné un avantage indiscutable sur les autres peuples pendant la période de la grande industrie des XIXe et XXe siècles, ils ont refusé d’effectuer un virage équivalent pour l’éducation supérieure. Ils ont maintenu des conditions financières telles que les jeunes sont voués à un endettement insoutenable s’ils veulent poursuivre des études universitaires auxquelles, en conséquence, plusieurs, sinon la majorité de ceux qui en sont capables, se voient contraints de renoncer. Quant aux universités les plus prestigieuses, les Harvard, Yale et autres Princeton, elles ne sont accessibles qu’aux plus riches des riches (exception faite des quelques individus auxquels ces institutions consentent des bourses destinées plus à protéger leur image de générosité qu’à faciliter réellement aux moins bien nantis l’accès aux meilleures études supérieures).

Deuxièmement, contrairement à ce qui s’est passé dans l’immense majorité des sociétés occidentales, la société américaine a refusé de mettre au point un régime d’assurance maladie public digne de ce nom. Il en est résulté un régime d’accès aux services de santé qui exclut une portion importante et d’ailleurs croissante de la population (malgré les améliorations attribuables à la réforme Obama et largement sabotées par Trump). En conséquence, l’état de santé des citoyens des États-Unis s’est détérioré en moyenne et continue à se détériorer… Au point, comme je l’ai signalé plus haut, que l’espérance de vie recule présentement aux USA. Pour un pays aussi bien nanti, c’est une honte abominable.

En fin de compte, la dégradation observable de notre voisin américain vient de ce fait qu’on a refusé d’améliorer le sort de la majorité des gens, on a refusé d’élargir à l’éducation supérieure les conditions qui avaient fait le succès de l’éducation de base et l’on a refusé de prendre les moyens sanitaires requis et accessibles à une société aussi riche pour garantir à tous des services de santé de qualité. Bref, les États-Unis ont négligé, c’est le moins qu’on puisse dire, de prendre soin de la première ressource de ce pays comme de tout autre, l’être humain. La faiblesse grandissante des USA va continuer de s’accentuer tant et aussi longtemps qu’ils ne donneront pas la priorité aux ressources humaines. L’Allemagne, la Grande-Bretagne, le Japon, le Canada, l’Australie, la Norvège, et nombre d’autres pays ont désormais une population mieux formée, éduquée et instruite que la population américaine et des citoyens en meilleure santé et vivant plus longtemps que les citoyens américains.

À défaut de corriger cette situation déplorable, jamais les États-Unis d’Amérique ne retrouveront le lustre qu’ils ont déjà connu.

332 Je viens de voir à la télé une nouvelle concernant la pêche. Entre autres choses, on y montrait un poisson magnifique et grand gigotant dans les mains d’un pêcheur qui l’exhibait avec fierté pour qu’on le filme et le photographie. Superbe prise et magnifique souvenir ! À chaque fois que je suis témoin d’une telle scène, j’éprouve un malaise incontrôlable. Comment réagirait-on si un chasseur, fier d’avoir attrapé un lièvre, le plongeait vivant dans l’eau où l’on pourrait le photographier et le filmer ? Dans les deux cas, il s’agit pourtant du même comportement : on retire un animal de son élément et on le maintient de force dans un élément qui lui est hostile et, à la limite, mortel. Quel plaisir peut-on éprouver en agissant de la sorte ? Chasser et pêcher, c’est une chose. Faire durer intentionnellement la souffrance de l’animal capturé, c’est autre chose.

333 Ladmiration de Montherlant pour la tauromachie est archi-connue. Les Bestiaires constituent un authentique hommage à l’espèce de mystique qui a longtemps animé l’art de toréer. On en est venu néanmoins à considérer la corrida comme une activité pseudo-sportive cruelle et sans égards pour une bête qui a droit au minimum à ce qu’on ne la fasse pas souffrir et comme une démonstration horrible pour des spectateurs qui se font de plus en plus rares et de moins en moins complices. Perçue toujours davantage comme une pratique barbare, la corrida – jugée par certains comme une tradition qui a valeur de bien culturel digne de protection – est poussée par d’autres dans ses derniers retranchements et vouée, selon toute vraisemblance, à une interdiction dont la généralisation n’est plus qu’une question de temps. L’idée d’attribuer aux animaux une certaine forme de droits, en raison notamment de leur sensibilité, a fini par s’imposer, et la mentalité générale tolère de moins en moins qu’on se complaise à la souffrance des bêtes. À mon sens, il s’agit là d’un progrès véritable et non simplement d’une mode passagère.

334 Les végétaux pourraient-ils eux aussi avoir des droits ? À sa façon, Christopher Stone, de la faculté de droit de l’University of Southern California, soutient ce point de vue dans un ouvrage intitulé Les arbres doivent-il pouvoir plaider? Vers la reconnaissance de droits juridiques aux objets naturels (Lyon, Éditions le passager clandestin, 2017). Saugrenue à première vue, cette idée comme d’autres avant elle pourrait finir par s’imposer. Je n’ai pas l’intention ici d’exposer dans le détail le raisonnement juridique et l’analyse historique qui amènent Stone à soutenir son point de vue. Il suffit de noter pour l’instant que ne pas respecter la nature dont nous, les humains, faisons partie, c’est porter préjudice à la nature qu’on exploite exagérément, dont on ne respecte pas la biodiversité, dont on profane les équilibres construits durant des millénaires d’évolution, etc. Et, par ricochet, c’est porter atteinte aux êtres humains qui en dépendent. Ne serait-ce que pour cette raison, on ne saurait rejeter du revers de la main la thèse de Stone ainsi que celles des tenants des « droits de la nature », des « droits de la Terre », etc. Attribuer des droits à des êtres inanimés représente une révolution tant philosophique que juridique. Peut-on, par exemple, jouir de droits si l’on n’a pas de conscience morale? si l’on n’a pas de sens du devoir? Des penseurs sérieux comme Luc Ferry rejettent l’attribution de droits juridiques aux objets naturels. Et, ce faisant, ils laissent en suspens la question vitale de savoir comment intervenir en cas de menaces écologiques qui n’entraînent pas de conséquences néfastes immédiates pour des êtres humains. On pourrait alléguer que les humains des générations à venir seront directement et immédiatement menacés par les effets découlant de tels ou tels actes anti-écologiques actuels. Je veux bien. Mais il n’est pas plus facile d’attribuer des droits juridiques (et non seulement moraux) à des humains qui n’existent pas encore et n’existeront peut-être jamais qu’à des objets naturels. Voilà un élément, parmi plusieurs autres, qui témoignent de la complexité – et de la nécessité – du débat entourant ces questions.

335 Sous-jacente aux problèmes dont l’analyse précède quant aux animaux et aux végétaux, il y a l’affirmation tacite que l’homme occupe dans l’Univers une situation privilégiée. Il en est le sommet, d’après certaines religions. Il en constitue la réalisation la mieux réussie, pour certaines philosophies. Pour utiliser une image de Teilhard de Chardin, l’être humain est à la table du grand jeu de la Vie. Or, « nous nous apercevons que, dans la grande partie engagée, nous sommes les joueurs en même temps que les cartes et l’enjeu. Rien ne continuera plus si nous quittons la table, Et rien non plus ne peut nous forcer à y rester assis. Le jeu en vaut-il la chandelle? ou sommes-nous des dupes? (…) Le prochain siècle ne s’achèvera certainement pas sans des menaces de grève dans la Noosphère. Des éléments du Monde refusant de servir le Monde parce qu’ils pensent. (…) Voilà le danger. Ce qui, sous l’inquiétude moderne, se forme et grossit, ce n’est rien moins qu’une crise organique de l’Évolution. (Pierre TEILHARD DE CHARDIN, Le Phénomène humain, Paris, Seuil, 1955, p. 255. Les italiques sont de moi.) Cette crise, exprimée autrement, consiste en ceci que, jusqu’à présent, l’être humain ne veut pas accepter qu’il nest qu’un des nombreux éléments de la Nature. Il ne veut surtout pas accepter les conséquences qui découlent forcément de cette situation et veut encore moins les appliquer concrètement puisque c’est lui-même qu’elles touchent au premier chef.

336 « Cerveau. L’homme porte ses racines dans sa tête. » (Jules RENARD, Journal, 23 mai 1902.)

337 « C’est difficile d’être bon quand on est clairvoyant. » (Jules RENARD, Journal, 19 août 1903.)

338 Les conventions politiques des Démocrates et des Républicains aux États-Unis accusent des différences hallucinantes entre leurs électorats-cibles respectifs. Tout ou presque a déjà été dit là-dessus. Je me limiterai donc à une seule observation. Le parti républicain, c’est-à-dire Trump et sa clique (car personne d’indépendant n’est monté à la tribune de cette convention), carbure dans le moment essentiellement au mensonge, à la manipulation, à la tricherie et à la fourberie. Il y a un peu de tout ça dans tous les partis politiques, dira-t-on. Et j’en conviendrai. À ma connaissance toutefois, seul le parti républicain américain d’aujourd’hui fonctionne essentiellement grâce à ce carburant. Essentiellement est ici le terme capital. J’ai écouté et j’ai lu les interventions majeures faites durant cette convention et je peux affirmer ceci qui n’a aucun équivalent au monde à ma connaissance : si je retire de chacune de ces interventions ce qui est faux ou présenté de façon tendancieuse, ce qui constitue des affirmations dépourvues de fondements ou des inventions malicieuses à visées malhonnêtes et perverses, les silences et omissions dont le but avoué est d’éviter d’avoir à traiter les problèmes actuels les plus graves, les gestes de prétendue générosité et les simulacres d’actions qui rassemblent, si l’on fait tout cela, eh bien! il ne reste aucune substance ou presque dans les positions du parti. Le peu qui reste est fait de lieux communs si éculés et représente si peu de choses qu’on peut à bon droit affirmer que le vide – pas le vide neutre, mais le vide nocif, délétère, vénéneux délibérément créé par Trump et ses sbires et séides, que ce vide ne peut convaincre aucun individu disposant d’un minimum d’informations, de sens critique, bref de capacité de réflexion fondée. Raison supplémentaire de craindre la réélection de cet individu, créateur d’un univers de mensonges…

339 Le vieil Aristote soutenait que seuls les individus qui ont de l’ethos, du pathos et du logos peuvent devenir de bons chefs, de véritables leaders. L’ethos, c’est la moralité du caractère, fondement de la capacité de persuader, c’est-à-dire de la crédibilité. Le pathos, c’est la capacité d’émouvoir les gens, de susciter les sentiments qui mènent à l’action. Le logos, c’est la pensée, la réflexion qui procurent aux gens des motifs intellectuellement fondés d’agir de telle ou telle façon. Ai-je besoin d’ajouter autre chose?

28. VIII. 2020

XLVII – NOTULES (321 à 330) : Rentrée littéraire délirante, journaux, magazines, publications spécialisées, revues de niche, temps d’écran, fossé culturel, le théâtre de la vie, inutilité du philosophe

321 Cette année, moins d’ouvrages paraîtront lors de la rentrée littéraire, beaucoup moins. Dans ce domaine aussi, la Covid-19 aura eu ses effets. Malgré tout, en France, plus de 500 romans seront lancés dans les prochaines semaines. Et l’on ne parle ici que de la France et uniquement des romans ! Autrement dit, la quantité de publications atteint des niveaux proprement délirants si l’on se place à l’échelle de la planète. La seule francophonie comprend aussi la Belgique, la Suisse, le Canada – Québec en tête –, une large partie de l’Afrique… Le monde anglophone, dont les États-Unis et la Grande-Bretagne, est encore plus prolifique. Quant aux mondes hispanophone, lusophone, russophone, italophone, germanophone, etc., ils occupent tous et chacun une place majeure dans les cercles éditoriaux. Tous pays et toutes disciplines confondus, les parutions vont se compter par dizaines de milliers durant l’année qui vient – les parutions de livres, s’entend. Car si l’on devait comptabiliser aussi les articles, il faudrait ajouter des centaines de milliers de textes; et, bien entendu, on ne fait référence ici qu’aux articles paraissant dans des publications savantes, scientifiques, historiques, philosophiques, artistiques, etc. Prendre aussi en compte les revues d’intérêt général, les journaux et magazines (quotidiens, hebdomadaires, mensuels, trimestriels, semestriels ou à parutions irrégulières) porterait le total à des niveaux astronomiques. Ce qui soulève d’importants problèmes, dont quelques-uns sont évoqués ci-dessous.

322 À l’heure actuelle, les journaux peinent à survivre. Il se publie tellement de choses que le temps consacré aux quotidiens par ceux qui lisent tend à diminuer dans la mesure même où les autres types d’écrits drainent une bonne part de leur attention. Et cela, sans compter le fait que les journaux eux-mêmes se partagent un groupe de lecteurs de moins en moins nombreux au fur et à mesure que le lectorat se tourne vers d’autres sources d’information comme celles qui se multiplient sur l’Internet.

Les difficultés sont particulièrement aiguës dans les sociétés peu peuplées, dont le Québec fait partie. Pourra-t-on continuer longtemps, en sauvegardant une certaine qualité, à publier à Montréal La Presse, Le Devoir, Le Journal de Montréal, The Gazette et quelques autres feuilles telles le journal Métro? La question se pose d’autant plus que certains lecteurs d’ici s’abonnent à des publications comme le Globe and Mail ou à la version Internet de nombreux quotidiens d’ailleurs (Le Monde, Le Figaro, The New York Times, The Guardian, etc.). Même si on offre des abonnements à coûts réduits à l’occasion de promotions diverses (Le Devoir est dans ce cas), même si on offre l’accès gratuit à sa publication (comme le fait La Presse), la désaffection à l’égard des journaux se maintient, s’accentue peut-être même. Et les quotidiens les plus prospères, par exemple le Toronto Star, sont menacés de rachat à vil prix, voire de disparition pure et simple.

Le Soleil de Québec, La Voix de l’Est de Granby, Le Quotidien de Chicoutimi, La Tribune de Sherbrooke, Le Droit d’Ottawa-Gatineau et Le Nouvelliste de Trois-Rivières survivent pour le moment grâce au regroupement auquel ils ont procédé (sous la bannière de la Coopérative nationale de l’information indépendante, CN2i) et en donnant un accès gratuit à leur site Internet respectif. La presse quotidienne régionale parviendra peut-être à tenir le coup jusqu’à ce qu’une formule viable plus ou moins permanente soit mise au point.

Mais la presse qui se veut nationale et qui souhaite continuer d’offrir une couverture journalistique globale, c’est-à-dire une couverture de l’ensemble du monde (politique et économie internationales, en particulier) et de l’ensemble des questions d’intérêt (du terrorisme aux découvertes scientifiques en passant par l’évolution des arts et l’impact social des mouvements religieux ou des problèmes éthiques), cette presse y parviendra-t-elle? Car un travail de qualité commande des ressources dont disposent peu de publications… Serait-il envisageable que les lecteurs se concentrent sur deux ou trois publications tout au plus afin d’assurer un minimum de saine compétition tout en procurant à chacune d’elles des ressources suffisantes pour faire face à la musique? Autrement, on se trouve condamné, me semble-t-il, à des journaux de qualité très moyenne (je suis poli ici) qui devront s’en remettre de plus en plus à des agences de presse ou se résoudre à ne couvrir que fort partiellement les nouvelles. À moins que le lectorat n’en vienne à répartir son temps entre, d’un côté, l’un ou l’autre des grands journaux du monde et, de l’autre, l’un ou l’autre des journaux de chez nous qui seront devenus des journaux à vocation très circonscrite.

323 Du côté des magazines, la situation n’est pas plus reluisante. Qu’il s’agisse de magazines à petit tirage ou à grand tirage, il leur faut également se battre pour survivre. Plusieurs ont déjà renoncé au combat et, parmi ceux qui survivent, nombreux sont ceux dont les jours sont comptés. Comme pour les journaux, il faudrait pour les magazines choisir d’en aider certains et de laisser tomber les autres. Supporter un ou deux magazines locaux ou régionaux et en appuyer un ou deux de portée internationale, par exemple. Autrement, je crains fort que la division du lectorat et, partant, des revenus n’entraîne la disparition de ces publications. Évidemment, il faut distinguer des niveaux d’intérêt. C’est pourquoi j’évoque d’instinct le pallier local ou régional, car nombreuses sont les personnes qui aiment savoir ce qui se passe dans leur coin du monde, et le pallier national et international, car l’importance des enjeux de grande échelle n’est plus à établir comme le montre à l’heure actuelle la question des rapports avec la Chine et des conséquences qui en découlent un peu partout.

324 Les publications spécialisées, notamment scientifiques, quant à elles, posent le problème de leur fiabilité (par exemple, la qualité du processus de révision par les pairs), des délais de leur parution (si longs que plusieurs désormais préfèrent l’Internet au papier), du quasi monopole mondial de quelques grandes maisons qui contrôlent l’essentiel des revues scientifiques (par exemple, le groupe Elsevier), de la tricherie de trop de savants soumis à l’impitoyable (et insoutenable) alternative de publier ou de sombrer dans l’insignifiance, du mode de financement de la recherche aussi bien fondamentale qu’appliquée (dans le milieu universitaire tout autant que dans celui de l’entreprise privée)… Bref, à l’instar des journaux et revues d’intérêt général mais pour des raisons différentes, les publications spécialisées vivent présentement une période difficile dont toutes ne sortiront pas indemnes...

325 Même les revues de niche connaissent des moments éprouvants. Les revues de niche sont celles qui s’adressent sciemment à un auditoire restreint, parfois même ultra restreint. Pour nous en tenir aux publications de chez nous, une revue de poésie comme Estuaire, d’arts visuels comme Zone occupée ou d’autres du genre ne sauraient survivre sans le soutien de la SODEP (Société de développement des périodiques culturels québécois), du CALQ (Conseil des arts et des lettres du Québec) ou du CAC (Conseil des arts du Canada). Plusieurs de ces revues ont un tirage inférieur à 1000 copies dont une fraction seulement est effectivement vendue. Quand notre société pouvait compter sur une richesse relative mais tout de même réelle, il était déjà difficile pour ces publications de justifier leur existence auprès de contribuables souvent peu sensibles aux préoccupations de ces revues et de leurs trop rares abonnés. À quoi s’attendre alors dans un contexte où des dizaines de milliards de dollars de dépenses sont effectuées en raison de la pandémie et provoquent un déficit dont beaucoup craignent les conséquences ?

326 Le CEFRIO (Centre francophone d’information des organisations) a constaté lors d’une enquête récente que les 21-24 ans passent en moyenne 36 heures par semaine devant leur écran (Daphnée DION-VIENS, « Génération Internet : en moyenne 36 heures par semaine », Le Soleil, 20 juillet 2020 – https://www.lesoleil.com/actualite/generation-internet-en-moyenne-36-heures-par-semaine-148bb9d968e5dbfcaf08370ad08a616e). Évidemment on peut faire diverses choses devant son écran (d’ordinateur, de tablette ou de téléphone) : on peut jouer, lire, clavarder, faire ses devoirs, travailler, etc. Il reste que le temps consacré aux écrans semble augmenter au point qu’on se demande ce qui peut bien rester pour les autres activités. Car le reste comprend déjà, selon le cas, une semaine de travail ou d’études, ce qui représente autour de 35 ou 40 heures dans des conditions normales (incluant ou non du temps d’écran), et cela, en excluant le temps de transport tout de même non négligeable. Bref, on ne peut pas s’étonner de la baisse relative du temps consacré à la lecture, surtout si l’on espère que, outre tout le reste, chacun consacre un certain temps à l’activité physique. Ce qui importe, du point de vue qui nous occupe ici, c’est l’influence de cet état de choses sur les publications, quelles qu’elles soient. Car si l’on a moins ou plus du tout de temps à leur consacrer, le sort en est jeté : la plupart disparaîtront ou seront réduites comme une peau de chagrin. Sous ce rapport, un changement important paraît en voie de s’imposer. L’écrit ne va pas disparaître (et ceux qui lisent pourraient même lire de plus en plus) mais il va subir quelques adaptations majeures que j’esquisse ci-dessous.

327 Si la tendance se maintient, l’émiettement du lectorat va se poursuivre avec son cortège de livres et revues aux tirages de moins en moins importants, sauf dans le cas, j’imagine, de publications très grand public. Il ne faut pas oublier que la publication dont le tirage reste le plus fort est La Tour de garde, organe des Témoins de Jéhovah, ce qui est en soi significatif !

Par ailleurs, le Programme pour l’évaluation internationale des compétences des adultes (PEICA), initié par l’OCDE, distingue 5 niveaux de compétences en littératie, le troisième se définissant comme suit : « Lire des textes denses ou longs nécessitant d’interpréter et de donner du sens aux informations. » Or, selon la Fondation Lire pour Réussir, « 53,3 % des Québécois de 16 à 65 ans n’atteignent pas le seuil acceptable de niveau 3, seuil qui confère la compétence de comprendre et intégrer des textes longs ou denses. »

Concrètement qu’est-ce que cela signifie? Toujours selon La fondation Lire pour Réussir, « Cela signifie que 53,3 % des jeunes et adultes au Québec ne savent pas extraire l’information contenue dans un article de fond dans un journal, une étude, un manuel requis pour leur travail, un essai ou un roman. Cela signifie que 53,3 % de cette population devra se contenter de lire des textes courts, clairs, directs et sans subtilité, présentant probablement plus d’opinions que de faits. Évidemment, cette situation a une influence directe sur la performance des individus à l’école ou en entreprise et sur leur capacité de bénéficier d’une formation continue. Elle affectera aussi leur participation citoyenne et la capacité à s’impliquer dans l’éducation de leurs enfants. »

Ce constat se passe évidemment de commentaire. Sauf peut-être de celui-ci : si l’écart financier entre riches et pauvres s’accroît, l’écart intellectuel (ou culturel) ne s’accroît pas moins. Et l’écrit en subit le contrecoup. On en produit de plus en plus d’une qualité appauvrie parce que plus de la moitié des lecteurs potentiels ne peuvent accéder à autre chose. Quant à la portion du lectorat qui sait vraiment lire, elle peut compter, elle, sur un nombre de publications sans cesse croissant. Comme par ailleurs cette portion du lectorat va de pair avec la fraction de la population la plus riche, l’écart qui se creuse entre les deux groupes, riches et pauvres, s’élargit également d’un point de vue culturel.

Devenant de plus en plus béant et concernant désormais la matière (l’argent) et l’esprit (la lecture), cet écart a tendance à englober de plus en plus d’aspects de nos vies. Dans No Society. La fin de la classe moyenne occidentale (Paris, Flammarion, 2018), Christophe Guilly expose en détail le mécanisme économique qui est en train d’éliminer la classe moyenne. J’ignore si l’avenir confirmera ses vues. Mais je crois qu’une autre mécanique, culturelle celle-là, œuvre en ce sens et que le populisme en constitue un symptôme de plus en plus clair.

328 On dira qu’il en a toujours été ainsi. En un sens, c’est vrai. Il reste toutefois des différences décisives. La puissance des médias, y inclus et surtout des médias les plus récents, atteint de nouveaux sommets. Cette puissance considérable se double en outre d’une concentration des clientèles sans précédent dans l’histoire. Le New York Times, par exemple, a beau demeurer un quotidien au lectorat nombreux – et même croissant, heureuse exception au temps de Trump ! –, on ne saurait comparer son achalandage à la fréquentation des Twitter et Facebook de ce monde. Ce qui s’est passé en matière culturelle en raison de l’américanisation quasi universelle de certains champs d’activité comme le cinéma ou la musique populaire semble en voie de se produire cette fois en matière d’information. Mais d’information populaire, il faut y insister. Car les grandes publications du monde, de Der Spiegel à El Pais, du New York Times au Monde, ne sont pas fréquentées par la masse des gens contrairement aux médias sociaux. Et, suivant certaines études, le temps de lecture augmente contrairement aux évaluations généralement admises, mais il augmente justement pour les médias sociaux et comparables et non pas pour les sources d’information les plus sérieuses et presque inévitablement les plus austères. En d’autres termes, le fossé s’accroît aussi sur le plan de l’information. Plus grave encore, l’information la plus facilement accessible devient de plus en plus souvent une information tendancieuse, voire carrément fausse, ou gravement incomplète. N’être pas informé, c’est une chose. L’être mal ou être nettement désinformé, c’est tout autre chose !

329 « Nous croyons tous être des étoiles, et ne nous en rendons guère compte lorsque nous ne sommes que des personnages secondaires, voire des figurants : c’est l’une des cruautés du théâtre de la vie. » (Robertson DAVIES, L’Objet du scandale, I, 4.)

330 « (…) je n’ai jamais vu qu’une réponse de philosophe pût rendre service au commun des mortels. » (Robertson DAVIES, L’Objet du scandale, V, 2.)

25. VII. 2020

XLVI – NOTULES (311 à 320) : Degrés de civilisation, danger des richesses, raison d’admirer, limiter le désir, penser clairement, une vie « normale », liberté contenue, danger des traçages, politesse ou hypocrisie, irresponsabilité criminelle

311 « Depuis des millénaires, certains groupes humains se sont crus supérieurs à leurs voisins. Les citadins regardaient de haut les villageois, les sédentaires les nomades, ceux qui écrivaient les sans-écriture. Les pasteurs toisaient les chasseurs-cueilleurs, les riches les pauvres, les adeptes des religions élaborées les « païens » et les animistes. L’idée qu’il existe des degrés différents de raffinement de la vie et de la pensée est une des idées les plus partagées du monde, quels que soient l’endroit et l’époque. » (Jürgen OSTERHAMMEL, La Transformation du monde. Une histoire globale du XIXe siècle, Paris, Nouveau Monde Éditions, 2017, p. 1117.) Est-il besoin d’ajouter que cette idée prend parfois une tournure dangereusement vicieuse, par exemple quand certains Blancs regardent avec pitié, sinon dédain certains Noirs ?

312 – « Qui dépend des richesses craint pour elles; or personne ne jouit d’un bien qui l’inquiète. » (SÉNÈQUE, Lettres à Lucilius, II, 14.)

313 Elle est admirable, la personne qui, tombée dans la pauvreté, demeure sereine et trouve le moyen d’être heureuse. Elle est encore plus admirable, la personne qui, vivant dans la richesse, demeure simple et accessible et trouve le moyen d’éviter l’insensibilité.

314 – « Si tu veux faire un riche, il ne faut pas ajouter à son argent, mais retrancher à son désir. » (ÉPICURE, fragment 135, édition Usener.)

315 – « La fausseté consiste en une privation de connaissance, qu’enveloppent les idées inadéquates, autrement dit mutilées et confuses. » (SPINOZA, L’Éthique, II, proposition XXXV.) On ne peut mieux souligner l’importance d’idées à la fois complètes et claires. On ne peut mieux justifier la méfiance à l’égard de toute pensée bancale et le respect pour toute pensée réellement nette.

316 La vie normale reprend graduellement un peu partout. Mais qu’est-ce qu’une vie normale? Ou, plus exactement, que devrait être une vie normale? Avant la Covid-19, nos sociétés n’avaient pas le sentiment de vivre en permanence sous la menace de la maladie, ce qui pourtant était le cas, en particulier à cause du cancer. Jusqu’à la mise au point d’un vaccin, si jamais on y parvient, nos sociétés vivront dans la conscience d’une menace virale que nous ne savons pas conjurer. Entre autres différences qui distinguent le cancer et la Covid-19, il y a évidemment le caractère contagieux de la Covid-19, qui semble échapper à notre contrôle personnel, alors que le cancer semble, pour une bonne partie, relever de décisions privées (fumer ou non, manger trop de ceci ou pas assez de cela, etc.). La Covid-19 nous apprend donc à insister sur nos comportements sociaux et non pas seulement personnels pour nous prémunir contre des problèmes sanitaires. Cet apprentissage social (port du masque, lavage de mains, distanciation, etc.) marque sûrement un pas dans la bonne direction, au vu des maladies et complications sanitaires qui accompagnent la condition climatique à laquelle l’humanité sera de plus en plus soumise… si nous ne nous résolvons pas à des actions communautaires énergiques dans un avenir très prochain…

317 La liberté devra sans doute se soumettre à des limitations de plus en plus envahissantes. Je tiens mordicus à la liberté, mais à la liberté responsable. Concrètement, voilà qui implique l’acceptation de limites à la liberté individuelle, limites auxquelles il ne faut pas s’opposer mais dont il faudra impérativement contrôler l’ampleur. De fait, on ne pourra plus longtemps continuer à tolérer le refus des vaccins par des parents qui, en plus de mettre en danger la vie de leurs enfants, risquent fort de compromettre la sécurité sanitaire de leur société. Ce dernier phénomène a malgré tout l’avantage, si l’on peut dire, de ne toucher qu’un nombre réduit de nos concitoyens.

En revanche, le nombre de ceux qui s’opposent au virage requis pour faire face aux changements climatiques et aux problèmes de santé qu’ils entraînent et rendront de plus en plus aigus, eh bien, ce nombre est considérable ! C’est en outre un groupe assez organisé, fort financièrement et industriellement ! Or, on ne pourra pas indéfiniment laisser les automobilistes acheter de plus en plus de grosses cylindrées, les entreprises recourir aux matières plastiques dont nombre d’usages sont facultatifs, le milieu agricole abreuver les terres et les eaux de pesticides, insecticides, fongicides et autres agents tueurs même là où la chose ne se révèle pas strictement indispensable, les transporteurs aériens et maritimes répandre des polluants majeurs pour le plaisir de touristes trop souvent insensibles aux effets de leurs comportements, etc.

Ici comme en tant d’autres domaines, il faudra trouver un équilibre entre des extrêmes également indésirables. Un équilibre, c’est-à-dire un état presque impossible à conserver sans verser abusivement d’un côté ou de l’autre… La vigilance s’imposera plus que jamais.

318 Le cas des applications électroniques de traçage, de reconnaissance faciale, de repérage vocal, etc., me paraît plus facile à régler. Dans la mesure effectivement où de telles applications constituent de véritables armes (d’espionnage, de chantage, etc.), il me paraît nécessaire de s’y opposer. Je ne connais aucun cas historiquement vérifiable où la création des tels instruments n’a pas donné lieu à des abus. Une arme sert toujours. On aura beau promettre d’y recourir uniquement dans tels ou tels cas, jamais il ne faudra succomber au charme d’engagements qu’aucune société ne peut tenir à long terme.

319 La politesse et l’hypocrisie ont parfois des traits communs. Dans de tels cas, qui peut assurer qu’on fait preuve de l’une ou qu’on verse dans l’autre? Quelqu’un soutient des vues qui me répugnent. Je puis peut-être engager la discussion mais il se peut que l’échange dérape, surtout si je ne connais pas très bien mon interlocuteur qui pourrait avoir un côté intransigeant, éventuellement même fanatique. Je m’abstiens d’intervenir par prudence, je ne veux pas créer d’esclandre. Politesse ou hypocrisie? À une échelle nettement plus importante, la même chose survient : je suis chef d’un État démocratique et je rencontre un homologue – moins démocrate qui maltraite son propre peuple (pensons à la Corée du Nord) ou qui a des comportements génocidaires ou manifestement illégaux de l’avis pratiquement unanime de la communauté internationale : la rencontre est courtoise, civilisée, bref sans aspérités ou à peine. Politesse diplomatique ou hypocrisie politique? Autant je crois la politesse indispensable à une vie sociale harmonieuse et policée, autant je crois l’hypocrisie propice à une vie sociale fausse et ultimement périlleuse. Il y a sans doute des situations où il se révèle préférable de ne se montrer ni poli ni hypocrite : ce sont des cas où la vérité – qui peut n’être pas toujours bonne à dire – peut néanmoins s’imposer, au nom de valeurs communes supérieures ou de convictions personnelles essentielles.

320 Supposons que je dirige un collège ou tout autre établissement fréquenté régulièrement par de nombreuses personnes. Supposons également qu’arrive une pandémie. Supposons en troisième lieu que je dise aux gens qui fréquentent l’institution dont je suis responsable : 1) que la pandémie n’est pas réelle (contrairement à ce qu’affirment les experts les plus qualifiés), que c’est une blague, un canular; 2) que les recommandations des experts n’ont pas à être respectées, tout du moins, qu’elles ne présentent aucun avantage appréciable et qu’il est donc inutile de porter un masque (que je refuse moi-même de porter pour donner aux gens mon propre exemple), qu’on peut se réunir sans respecter la distanciation sociale, que le lavage régulier des mains n’est guère utile, etc. Supposons enfin que les gens que j’ai harangués de la sorte se trouvent infectés à des niveaux supérieurs à ceux que connaissent des populations comparables ayant bénéficié d’avis et suggestions conformes aux données scientifiques, supposons même que les gens que j’ai convaincus meurent en plus grand nombre que la moyenne des populations comparables et que les décès excédentaires calculés par les statisticiens et les épidémiologistes puissent être corrélés avec les renseignements irresponsables que j’ai répandus… Advenant un tel scénario, ne pourrait-on pas me poursuivre devant les tribunaux pour avoir contrevenu à certaines de mes obligations les plus vitales ? N’étant pas juriste, je ne saurais répondre à cette question. Mais il me semble plausible qu’on puisse estimer que j’ai grossièrement manqué au principe de précaution, que je n’ai sûrement pas agi « en bon père de famille » (pour reprendre l’expression consacrée), que j’ai indûment fait jouer mon influence et mon ascendant en une direction totalement irresponsable, voire criminelle… Les présidents Trump et Bolsonaro ne se trouvent-ils pas dans un tel cas de figure ? N’y a-t-il pas chez eux une attitude qui, au minimum, s’apparente à de la négligence criminelle.

29. VI. 2020

XLV – NOTULES (302 à 310) : Choix difficiles, le prochain choc global, un modèle inadapté, guerre et temps présent, aide médicale à mourir et suicide, danger de seulement rouvrir l’économie, les Américaines blanches, le leadership féminin, la désinvolture des nantis

302 Il faut bien faire ce que l’on choisit de faire. Il faut donc renoncer à faire certaines choses. Car on ne peut tout faire, et surtout on ne peut tout faire bien. Le vieillissement de la population commande des déboursés sans cesse croissants. Les technologies de la santé font de même. La société demande à l’école d’assumer de plus en plus de responsabilités. Les universités ont besoin de ressources supplémentaires pour faire face aux exigences à venir. Il faut aider, voire sauver les médias. L’état de nos routes laisse à désirer. Etc. Bref, nous demandons énormément à l’État… qui n’a pratiquement plus de marge de manœuvre, quoi qu’en disent nos dirigeants. La part du budget du Québec dévolue à la mission Santé s’établit à 46,3 %, celle qui va à l’Éducation est de 25,2 % et celle destinée au Soutien des personnes représente 7,8%. Si on ajoute à cela le Service de la dette (qui est à peu près incompressible), c’est-à-dire 7,5% des dépenses, on arrive au total de 86,7 % des dépenses, ce qui laisse à peine plus de 13 % du budget pour couvrir tout le reste (l’économie, l’environnement, la justice, les infrastructures, etc.). Or on demande de plus en plus de ressources en santé et en éducation envers et contre tout. Des choix difficiles s’imposeront si l’on veut vraiment bien faire certaines choses. La bataille qui s’annonce concernera sans doute l’ordre de priorité. Mais aura-t-on réellement le choix? Ou devra-t-on aller – veut, veut pas – où l’urgence nous poussera?

(Source : Budget de dépenses 2019-2020. Renseignements supplémentaires, vol. 7, Appendice A – Budget de dépenses 2019-2020 par mission, p. 69 [ mars 2019]. Adresse Internet :

https://www.tresor.gouv.qc.ca/fileadmin/PDF/budget_depenses/19-20/fr/7-Renseignements_supplementaires.pdf)

303 Le choc financier engendré par la COVID-19 n’est rien en comparaison du choc auquel il faut se préparer en raison des changements climatiques. La pandémie actuelle engendre des conséquences économiques sérieuses, notamment un risque accru de faillites pour de nombreuses entreprises avec tout ce qui s’ensuit : une cascades d’effets pervers qui vont de l’augmentation du chômage à une baisse des revenus de l’État qu’on sollicite pourtant de plus en plus. Les prévisions de conséquences néfastes des changements climatiques sont proprement affolantes. Si seulement la moitié d’entre elles se concrétisent, des dizaines, voire des centaines de millions d’êtres humains souffriront de la faim et de la soif, se trouveront contraints à migrer, seront exposés à des dangers sanitaires dont on peut difficilement se représenter l’ampleur. Dans le cas d’une pandémie, les stratégies de défense sont assez bien connues, et leurs résultats se constatent relativement rapidement. Dans le cas des changements climatiques, on croit connaître les stratégies de défense – espérons que ce sont les bonnes ! – mais leurs effets se font sentir à beaucoup plus long terme. Or, c’est bien connu, les gouvernements sont fort peu portés à gérer à long terme parce que leurs commettants réagissent plutôt mal à des stimuli dont la récompense tarde à venir. Ce contexte appelle des leaders à la fois lucides et courageux. Lucides pour bien voir ce qu’il faut faire et que nous aurons les moyens de faire et courageux, car ce qu’il faudra faire, il faudra le faire à la place de certaines choses et non en plus desdites choses. Le simple fait d’identifier ce qu’il faudra laisser tomber pour être en mesure d’atteindre de nouveaux objectifs soulèvera des problèmes énormes. Quant à la mise en œuvre qui devrait s’ensuivre, elle n’annonce rien de facile!

304 Le modèle des CHSLD ne peut plus tenir la route. On l’a dit et redit. La solution de rechange ne sera pas aisément trouvée. Aider les gens à demeurer chez eux et leur procurer à domicile autant de services que possible constitue sûrement une voie à explorer. Financièrement, ce serait apparemment avantageux. Le problème concerne plutôt la main d’œuvre. Je vois mal, dans un contexte de pénurie généralisée, comment on pourrait dénicher et conserver une main d’œuvre si peu rémunérée que celle-là. Comme en outre on semble résister à l’accroissement de l’immigration, on se trouve peut-être devant la quadrature du cercle. À moins de procéder à des remaniements majeurs comme une restructuration des échelles de salaires. Rien n’est impossible en ce domaine. Rien surtout ne sera facile en ce domaine.

305 À l’échelle de la planète, nous en serons bientôt à 2000 milliards de $ US de dépenses militaires annuelles, si l’on se fie aux chiffres de L’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (nous en sommes déjà à 1915 ou 1920 milliards de $ US).

  • On a là un bassin de ressources financières prodigieux pour payer les adaptations qu’il faudra tôt ou tard se résoudre à effectuer.

  • Des sommes colossales sont également disponibles dans les paradis fiscaux.

  • La taxation des fameux GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) permettrait également de recueillir des milliards de dollars à chaque année pour financer les transformations requises par l’évolution bousculante qu’on ne pourra bientôt plus esquiver.

  • La révision des règles de l’impôt en vue d’assurer une juste participation des plus riches aux responsabilités communes ne pourra plus être reportée…

En somme, nous disposons de moyens de nous en sortir. Toutefois, ces moyens exigent de la part de tous les pays du monde (ou à peu près tous)

1) qu’ils se cordonnent,

2) qu’ils soient dirigés avec courage,

3) qu’ils renoncent à une certaine portion de leur souveraineté et

4) qu’ils acceptent une période de transition délicate, plus ou moins pénible, dont on ne peut d’avance estimer la durée et qui n’épargnera aucun secteur de l’activité humaine (du commerce aux arts, de la recherche fondamentale au système bancaire mondial, de l’agriculture aux médias, etc.).

Vaste programme, comme a dit un certain Général…

306 L’aide médicale à mourir est de mieux en mieux acceptée. Tout du moins ici au Québec – et même au Canada dans son ensemble –, il semble y avoir un consensus réel à ce propos. La prochaine étape à franchir dans ce secteur hyper-délicat concernera ce que j’appelle le droit au suicide assisté. Qu’est-ce à dire ? Toutes les personnes qui veulent mettre un terme à leurs jours ne sont pas dépressives. Si ces dernières doivent être traitées (avec ou malgré leur accord, c’est une autre question), les autres, les personnes qui veulent lucidement cesser de vivre, me semblent avoir le droit inaliénable de faire ce choix, quoi que quiconque en pense. Si ces personnes, âgées par exemple mais non menacées de mort imminente, estiment que leur vie n’en vaut plus la peine, je ne vois pas au nom de quoi qui que ce soit pourrait les empêcher de « tourner la page ». Il me semble évident que seule la personne concernée peut évaluer si, oui ou non, son existence lui paraît toujours significative. Bien sûr, plusieurs caveat s’imposent : on doit avoir affaire à une personne saine d’esprit, sa décision ne doit pas survenir dans un contexte de crise manifestement temporaire, etc. Cela dit, je conçois fort bien qu’un individu en arrive à conclure que sa vie a été bonne mais ne l’est plus selon ses critères personnels. Notre société a décidé qu’elle n’avait pas le droit de condamner à mort. Au nom de quoi pourrait-elle s’arroger le droit de condamner à vivre?

307 Le danger de rouvrir l’économie est bien réel. Non pas tant parce que la pandémie pourrait engendrer une deuxième vague de contagion mais parce que rouvrir l’économie, c’est reprendre l’économie telle qu’elle était et la réanimer. Or, justement, il ne faudrait plus que l’économie soit comme elle était. Il y aurait lieu notamment de l’axer davantage sur l’écologie et la lutte aux changements climatiques. Si nous ne saisissons pas l’occasion incomparable que nous avons d’effectuer des virages majeurs, je vois difficilement quand nous pourrions y procéder. Il s’impose de prendre appui sur le fait que, de toute façon, l’économie d’avant ne pourra pas être simplement réanimée en dépit de tous les efforts que nous ferons en cette direction. À vrai dire, au lieu de tenter l’impossible, il y aurait avantage à « laisser tomber » certains secteurs d’activités de tout façon vouées à péricliter pour ré-allouer les ressources ainsi devenues disponibles à des domaines qui requièrent d’urgence notre attention et qui, une fois lancés, procureront une gamme impressionnante de bienfaits plus que jamais nécessaires. Il y aura évidemment des objections en grand nombre et fort sérieuses. Mais il ne faut pas toujours prendre en compte de telles réactions. Il suffit de songer à ce qui s’est produit lorsque nos sociétés ont décidé de laisser tomber l’industrie des diligences : Les éleveurs de chevaux de diligences, les hôteliers propriétaires des relais de diligences, les conducteurs et cochers de diligences, les fabricants et réparateurs de diligences, les entreprises de sellerie (harnais, brides, licols, etc.) qui fournissaient les diligences, les services postaux installés aux arrêts des diligences, bref toute une industrie alors associée aux diligences – et c’était une grosse industrie ! – s’opposait aux alternatives qui se présentaient, en particulier aux chemins de fer. S’il avait fallu que ces opposants aient gain de cause, on aurait – c’est le cas de le dire – « manqué le train ». Il ne faut pas non plus le manquer cette fois-ci !

308 Les Américaines blanches assumeront bientôt une responsabilité plus lourde que jamais. Il faut rappeler à leur sujet que plus de la moitié d’entre elles ont voté pour Donald Trump lors de la dernière élection présidentielle. D’après diverses analyses très pointues, il semble bien que, si le vote féminin blanc n’avait pas été si fortement en sa faveur, jamais Trump n’aurait accédé à la présidence des USA. Autrement dit, toutes choses égales par ailleurs, le déplacement de quelques points de pourcentage du vote féminin vers le parti démocrate (ou même simplement l’abstention électorale de cette fraction du vote féminin) pourrait suffire à faire mordre la poussière à cet individu qui

1) dégrade les gens qui l’entourent,

2) déprécie les institutions de l’État qu’il dirige,

3) compromet la parole de l’État qu’il représente,

4) discrédite la politique étrangère de son pays et, de manière générale,

5) cultive non seulement le mensonge et la malhonnêteté mais se pose en ennemi de la science et des bienfaits qu’elle pourrait apporter au peuple même qui lui a confié sa destinée.

Les Américaines blanches ne sont évidemment pas seules à voter, mais leur vote pèsera décidément très lourd dans la balance !

309 Au Québec comme au Canada, le leadership féminin se porte de mieux en mieux. Il reste d’importants progrès à faire, mais les choses s’améliorent. L’influence internationale de l’ex-juge à la Cour suprême du Canada, Louise Arbour, n’est plus à démontrer. Devenue présidente d’Hydro-Québec, Sophie Brochu est aussi respectée, sinon plus, que de nombreux hommes dans des postes comparables. Conseillère scientifique en chef du Canada, la Dr Mona Nemer jouit d’une réputation mondiale et compte parmi les Canadiens qui ont reçu le plus grand nombre de distinctions d’institutions internationales ou étrangères. Plusieurs provinces canadiennes ainsi que des territoires ont eu des femmes premières ministres (Québec, Ontario, Alberta, Colombie-Britannique, Terre-Neuve et Labrador, Île-du-Prince-Édouard, Yukon, Territoires du Nord-Ouest). Monique Leroux, qui a présidé le Mouvement Desjardins, et Valérie Plante, l’actuelle mairesse de Montréal, s’ajoutent à cette liste que l’on pourrait prolonger en y faisant figurer aussi Lyse Doucet, Chief International Correspondent de BBC Wold News, ce qui n’est pas rien, et des artistes inspirantes et influentes comme Magaret Atwood, Anaïs Barbeau-Lavalette ou Céline Dion. Bref, les femmes de chez nous – et il y en a beaucoup d’autres font de plus en plus leur place dans les divers secteurs d’activités. À mes amies féministes qui dénoncent – à bon droit – des situations d’inégalités entre hommes et femmes, situations qui perdurent trop souvent et qu’il faut évidemment corriger, je tiens à rappeler les succès que les femmes ont déjà remportés et qui sont annonciateurs de réussites encore plus nombreuses et surtout de plus en plus durables.

310 Google et Facebook, nous dit-on, n’ont toujours pas versé les sommes promises pour aider nos PME touchées par la crise. Cette attitude, hélas généralisée chez ces entreprises, témoigne de la désinvolture des nantis ou plutôt de l’impudence des opulents.

24. V. 2020

XLIV – NOTULES (292 à 301) : Parler ou se taire, inégalités excessives, État-nation et capitalisme sauvage, les dangers de l’obéissance, la délation, menace à la vie privée, post mortem de la pandémie, la valeur des aînés, trouver l’argent, savoir où l’on va

292 Je retrouve dans mes notes de lecture cette réflexion admirable de Ringuet :« (…) sur la terre on se comprend sans presque jamais se parler, tandis que dans les villes on se parle sans presque jamais se comprendre. » (RINGUET [Philippe PANNETON], Trente arpents.)

293 À la date du 27 avril 1994, il y a donc vingt-six ans, j’écrivais ceci dans mon journal personnel :

« Dans notre monde, il existe des inégalités inimaginables. Probablement que, sous l’angle économique, ces inégalités se défendent tant bien que mal. Elles sont néanmoins si importantes qu’elles paraissent moralement indéfendables et, en tout état de cause, elles sont – à mes yeux au moins – éthiquement et psychologiquement insoutenables. Comment justifier qu’un individu gagne plusieurs millions de dollars par année alors que d’autres se méritent à peine le salaire minimum ? Et encore une telle question n’a de sens que dans un pays développé. Dans le Tiers-monde, même le salaire minimum est dépourvu de sens : dans plusieurs pays, on ne parvient même plus à survivre… en plein XXe siècle !

Le problème n’a rien de simple. Et l’idée marxiste d’une rémunération de chacun selon ses besoins plutôt que selon ses prétendus mérites a beau avoir quelque chose d’attrayant, on sait désormais qu’elle est socialement dangereuse en plus d’être scientifiquement dépourvue de rigueur. N’empêche ! L’écart entre les salaires – je ne parle pas des revenus ici, il importe d’insister là-dessus – les plus élevés et les plus bas témoigne moins du libre jeu du marché, ce qui constitue un bien en soi, que de certaines aberrations de ce libre jeu. En faisant l’hypothèse que mon diagnostic touche à peu près juste, le problème se transforme en celui de savoir, d’abord, s’il est possible d’empêcher ces aberrations et, ensuite, de quelle manière le faire, le cas échéant.

Depuis l’effondrement des pays dits communistes, il se pourrait que la démarcation entre la gauche et la droite passe par la réponse à ces questions. Il me semble, en effet, que la droite a tendance à soutenir que ces aberrations sont un moindre mal, qu’il vaut mieux s’en accommoder comme on peut plutôt que de mettre en branle des processus de contrôle des abus dont l’Histoire nous apprend qu’ils mènent en fin de compte à des maux infiniment pires que ceux qu’on souhaite neutraliser. La gauche, la « nouvelle gauche », qui en est revenue de l’égalitarisme stérilisateur, n’admet pas de tels écarts et souhaite non pas les supprimer mais les contenir dans des limites compatibles à la fois avec le jeu du libre marché et les aspirations éthiques de la plupart des êtres humains. Le dilemme ici consiste à trouver une façon d’atteindre le but sans mettre en péril la liberté et sans qu’il ne s’agisse là en fait d’une manière pour les jaloux de s’en prendre à ceux qu’ils envient.

Je crois que ce dilemme peut être résolu. J’y reviendrai. S’il le peut, alors je suis de gauche. Sinon, je suis sans hésitation de droite. »

Je suis saisi par l’actualité persistante des propos que je tenais il y a plus d’un quart de siècle. Et je crois qu’une piste majeure de solution de ce fameux problème des inégalités excessives se trouve dans la pensée de Thomas Piketty, principalement dans son Capitalisme et idéologie.

294 « (…) comme si le capitalisme global pouvait être combattu ou même apprivoisé à partir de cette très frêle et instable embarcation qu’est l’État national. » (Jürgen HABERMAS, « Il nous faut agir dans le savoir explicite de notre non-savoir », Le Monde, 11 avril 2020, p. 23. Les soulignés sont de moi.)

295 L’obéissance a quelques qualités. Ainsi obéir aux directives de la Santé publique en cas de pandémie présente indiscutablement des vertus sociales et témoigne d’un sens indispensable du respect des autres. Mais l’obéissance constitue bien davantage à mon sens la source d’abus inqualifiables. Aucune guerre – surtout mondiale – n’est possible sans l’obéissance. Aucun génocide n’est praticable sans l’obéissance. La torture institutionnalisée n’existerait pas sans l’obéissance. L’État tyrannique lui-même n’a de force qu’en raison de l’obéissance d’une majorité de citoyens. Entre les mains de certains populistes ou de despotes en puissance, l’obéissance est une arme de destruction massive. Pour ces raisons, j’ai toujours eu, j’ai encore et, je l’espère, j’aurai toujours un faible pour les rétifs, les insoumis, les indomptables qui souvent exagèrent, j’en conviens, mais nous protègent des abus les plus abjects dont les humains sont capables. Pour cette raison, il faut limiter strictement le pouvoir dont jouit l’État d’exiger l’obéissance. Les seules règles auxquelles il faut obéir sont celles qu’impose le respect de l’intégrité d’autrui (comme dans le cas de la COVID-19). Au-delà, la désobéissance n’est peut-être pas toujours nécessaire mais elle n’est jamais condamnable.

296 La délation me répugne au plus haut point. Ce qui me répugne encore davantage, c’est que des chefs de gouvernement y fassent appel. Comme la plupart de mes concitoyens, j’apprécie la façon dont le gouvernement Legault gère l’actuelle crise sanitaire (sauf en ce qui touche les CHSLD, mais c’est là une autre question). Néanmoins, je ne peux m’empêcher de ressentir une espèce de dégoût devant l’invitation à la dénonciation lancée on ne peut plus officiellement et publiquement par le premier ministre lui-même. Et je ne suis pas étonné le moins du monde que nos corps de police aient fait savoir qu’ils recevaient trop d’appels de citoyens désireux de leur signaler des « abus ». Cette seule réaction de nombreux individus – et la contre-réaction forcée des services de police – disent mieux que je ne le pourrais moi-même pourquoi le mouchardage me révulse.

297 Le suivi électronique de la population (ce que les geeks appellent l’« e-tracking ») serait, semble-t-il, devenu assez répandu. Dans certains pays, la chose est avérée, par exemple en Chine. Pratiquement partout, on peut d’ailleurs y avoir recours via la localisation des téléphones portables, ce qui n’est même pas vraiment compliqué. Des entreprises de natures variées (de télécommunications et d’Internet, notamment) sont parfaitement en mesure de suivre les gens et d’intervenir auprès d’eux selon leurs parcours. Qu’il s’agisse de sociétés comme Bell ou Google, elles peuvent savoir qui se trouve où et, par exemple, faire parvenir des alertes publicitaires à un individu qui passe à proximité de telle ou telle boutique.

Pour l’instant, la COVID-19 est un prétexte sérieux et valable pour ainsi suivre de nombreuses personnes afin d’identifier qui, contaminé ou non, se trouvait à proximité de qui, information stratégique s’il en est d’un point de vue épidémiologique. Soit ! La question qui se pose devient dans ce contexte la suivante : une fois réglés les problèmes posés par l’actuelle pandémie, qu’adviendra-t-il du suivi électronique ? En théorie, il faudrait qu’on cesse d’y recourir pour des raisons manifestes de protection de la vie privée. En pratique, il y a tout à parier que les gouvernements, voire certaines entreprises privées, continueront d’utiliser ces moyens hautement intrusifs pour poursuivre leurs activités.

En ce qui touche les entreprises, plusieurs enfreignent déjà impunément les règles les plus simples de protection de la vie privée : les appels téléphoniques non sollicités et non autorisés continuent d’empoisonner la vie de beaucoup de gens qui, comme moi, ont pourtant inscrit leur nom sur la liste des personnes désireuses de n’en plus recevoir. Plusieurs individus se plaignent de retrouver sur divers sites Internet de réseautage social des renseignements faux sur leur personne ou leurs activités : globalement, lesdits réseaux sociaux n’interviennent guère pour corriger le tir bien qu’ils en aient les capacités techniques et financières. L’intimidation cybernétique atteint parfois une telle intensité qu’il s’ensuit des suicides de jeunes : lesdits réseaux sociaux, même quand on leur signale la chose, ne jugent pas approprié d’intervenir (sauf si, après de multiples demandes formulées en vain, la police intervient – et encore !).

Quant aux États, je n’en ai jamais vu un seul renoncer à des instruments de pouvoir. Tout au plus peut-on espérer qu’ils renoncent à les employer, à moins d’y être explicitement autorisés. Officiellement! Car, en coulisses, je doute fort qu’on ne mette pas à contribution l’ensemble des ressources opérationnelles disponibles, quelles qu’elles soient. On ne le reconnaîtra pas, mais il est très plausible qu’on y aura recours. On ne rendra pas publics les résultats des opérations qui les ont mis en œuvre, mais on en disposera et on les conservera (et, peut-être même qu’on s’en servira discrètement dans certaines activités plus ou moins légitimement secrètes). Ce ne sont pas là des vues de l’esprit. Les pays de l’Est à l’époque soviétique nous ont habitués à cela, et les pays de l’Ouest en ont fait autant mais de manière différente. À preuve la façon dont Hoover, le fameux patron du FBI, espionnait même les plus hauts dirigeants de son propre pays !

298 Une fois passée la crise de la COVID-19, tout du moins une fois passé le plus fort de la crise, on nous annonce un post mortem. Loin de moi l’idée qu’un tel exercice soit superflu ! Pourtant, avant tout post mortem, il serait bien avisé à mon sens de réfléchir à notre manque de mémoire collective et à notre inaptitude à donner suite en temps opportun aux réflexions de nos savants (voir, par exemple, RHEAULT, Sylvie et Jean POIRIER, éd., et al., Le vieillissement démographique : de nombreux enjeux à déchiffrer, Québec, Institut de la statistique du Québec [259 pages], 2012) et de nos sages (M. Clair, C. Castonguay, etc.), de nos journalistes et de nos concitoyens. De fait, il y a des lustres que nos démographes (J. Henripin, I. Fellegi, D. Kirk, H. Gauthier, etc.) ont annoncé les bouleversements démographiques que nous vivons présentement. Plus : ils ont quantifié ces bouleversements et ont indiqué les années où l’on y serait soumis. À la lumière de telles prévisions, plusieurs de nos sages ont attiré l’attention sur l’importance de se préparer à cette situation inédite mais prévisible et, effectivement, prévue. Aucune suite véritablement structurée n’a été donnée au moment approprié à ces considérations pourtant claires et, de l’avis unanime, fondées.

La catastrophe qui sévit actuellement dans nos CHSLD était, elle aussi, annoncée. Le nombre de plaintes formulées par nos concitoyens à ce propos ne se compte même plus tant il y en a eu ; les articles de journaux et de revues, les reportages à la radio ou à la télé sur ce même sujet sont eux aussi quasi incalculables ; il y a même eu des poursuites engagées en raison de situations perçues comme contraires aux pratiques déontologiquement acceptables, parfois même en raison de comportements carrément illégaux. Les représentants des personnes âgées ou des résidents des CHSLD ont régulièrement dénoncé des abus ou des négligences de toutes sortes. Malgré l’ensemble de ces interventions, pratiquement rien n’a été fait sauf, le plus souvent, quelques correctifs « pas trop dérangeants » (les fameuses « patates pillées », entre autres!) ou quelques dédommagements (si je me souviens bien) imposés par les tribunaux.

Des corps organisés comme les syndicats et diverses associations professionnelles se sont battus en vain (ou presque) pour améliorer des conditions de travail qui ne pouvaient pas rester sans conséquences sur les usagers ou les résidents, ce sur quoi en principe tout le monde s’entendait.

Quant à l’administration publique, s’il est vrai qu’elle a le dos large et qu’on doit éviter de lui imputer des décisions et des torts qu’elle n’a pas et ne peut pas avoir, il reste qu’elle est bancale à de nombreux points de vue bien documentés et qu’elle conserve des pratiques indéfendables depuis déjà un long moment : une multitude de groupes de travail de toutes natures ont procédé à des analyses minutieuses de ces questions et ont proposé une quantité de mesures généralement ignorées par les décideurs politiques. Pourquoi cette fois ferait-on exception à la règle ? Pourquoi cette fois donnerait-on suite à ce que des analystes dûment mandatés et qualifiés recommanderont ? Pourquoi ferait-on autre chose qu’adopter une fois encore quelques mesures cosmétiques ? Ce qu’il faudrait, en fait, c’est une révision en profondeur du modèle québécois d’intervention auprès des personnes âgées. J’y reviendrai dans mon prochain blogue (notules 302 et ss.).

299 Toute vérité n’est pas bonne à dire. Il y en a une que, malgré tout, j’aimerais rappeler et dont les conséquences pourraient être majeures. Les personnes âgées n’ont plus devant elles une longue espérance de vie. Évidemment, avoir 70 ans, c’est différent d’en avoir 90. Mais le fait demeure que les aînés, comme on les appelle pudiquement de nos jours, à la différence des enfants, des jeunes gens et des personnes d’âge mûr n’ont plus guère d’avenir devant eux. Ce constat banal entraîne certaines conclusions, pour peu que l’on veuille se montrer logiquement rigoureux. Premièrement, on ne doit pas négliger le devoir de reconnaissance que nous avons tous à l’égard de nos prédécesseurs : il faut les traiter aussi bien que possible à tous égards. Deuxièmement, il ne serait pas sage d’investir des ressources trop importantes auprès de ces personnes, par comparaison tout du moins aux ressources qu’il serait approprié de consacrer aux jeunes et à leur éducation.

Je précise ici que je ne parle pas pour ma paroisse : ayant bientôt 74 ans, je n’appartiens plus depuis belle lurette au groupe des jeunes, et je suis très conscient des effets sur moi et sur toute ma génération (ainsi que sur les précédentes générations) du principe que je viens d’énoncer. Je n’ai aucun moyen scientifique de connaître l’opinion de la population à ce propos et je ne saurais exclure qu’un grand nombre de mes concitoyens soient totalement en désaccord avec moi. Toutefois, pour en avoir causé avec quelques personnes de ma tranche d’âge, je sais qu’un bon nombre d’entre elles partagent mes vues. De plus, ma conviction, en cette matière, c’est que les dirigeants publics doivent assumer leurs responsabilités, et non pas seulement tenir compte du sentiment variable de l’opinion publique. Tout le monde sait que la loi de la majorité ne peut pas toujours s’appliquer. Résister à la force du nombre coûte toujours cher aux politiciens. Dans certains cas, ne pas résister à la force du nombre coûte encore plus cher à l’ensemble de la société (pensons au racisme et à la ségrégation, parmi bien d’autres exemples possibles).

300 La crise sanitaire actuelle a poussé nos gouvernements à débourser des milliards de dollars. Tant de milliards en fait qu’ils constituent les plus importants décaissements jamais effectués dans notre pays, tout du moins en temps de paix (encore que cette dernière observation soit discutable en fonction des méthodes de calcul retenues). La situation financière qui résulte de la présente expérience laissera des marques sinon indélébiles, en tout cas difficiles à cicatriser. Cette situation extrême offre une opportunité sans précédent de résoudre les injustices graves attribuables à l’existence des paradis fiscaux. On sait qu’aucun État ne peut, seul, appliquer de véritables solutions à ce problème, car les bénéficiaires des paradis fiscaux peuvent toujours quitter un endroit qu’ils jugent inhospitalier pour un autre qui leur sera plus favorable. Ensemble toutefois, les États peuvent cerner la difficulté, coincer les fraudeurs en leur coupant le recours à d’autres lieux « compréhensifs », en sévissant contre les lieux qui seraient récalcitrants et contre les fraudeurs qui ne voudraient pas s’amender. Or tous les États importants viennent justement d’effectuer des débours qui les pousseront à remettre en question leur permissivité à l’égard des paradis fiscaux. Une telle convergence d’intérêts ne survient pas fréquemment, et ce serait une erreur gravissime de ne pas la mettre à profit.

Mutatis mutandis, les remarques précédentes s’appliquent aussi à ces entreprises richissimes qui ne paient presque aucun impôt où que ce soit en raison du caractère dématérialisé de leurs activités ou de l’extrême mobilité de leurs opérations susceptibles de délocalisations ultra-rapides pour échapper à toute contrainte qu’elles n’estiment pas acceptables. Ces deux phénomènes – le recours aux paradis fiscaux et la dérobade à sa juste part des impôts –, il s’impose plus que jamais de les corriger. Après tout, ils sont rendus possibles – il ne faut pas l’oublier – par nos lois fiscales qui permettent justement ces comportements déplorables. Il faut d’abord amender ces lois, sinon tout effort se révélera inutile. Nous savons donc par où commencer.

301 « Celui qui ne se soucie pas du but ne demande pas où il va. » (Milan KUNDERA, Le livre du rire et de l’oubli, sixième partie : Les Anges, 10.)

25. IV. 2020

XLIII – NOTULES (282 à 291) : L’amour, l’unanimité, l’empire du mensonge, le summum du mensonge, les inconnus, trois règles infrangibles, deux dispositions indispensables, Thomas Piketty, des choix cornéliens, le prosélytisme

282 « (…) elle considérait l’amour comme une infirmité grave. » (Toni MORRISON, Beloved, III. 1)

283 Il y a, dans l’unanimité, quelque chose d’artificiel, compte tenu de la variété des opinions, convictions et sensibilités des êtres humains. Quand ce ne serait que pour cette raison, l’unanimité est suspecte, et la quasi-unanimité l’est quasiment autant.

284 Trump pratique sans honte ni gêne un art plutôt répugnant, un art vieux comme le monde, l’art du mensonge. Et, au fond, il n’y a pas lieu de s’étonner que ses fake news trouvent grâce aux yeux sinon d’une majorité d’Américains, tout du moins aux yeux d’un grand nombre d’entre eux. Le fait est que plusieurs types de mensonges sont acceptés et même valorisés dans nos sociétés occidentales. Par exemple, parler aux enfants du Père Noël, c’est à l’évidence leur mentir. Mais leur mentir pour introduire un peu de merveilleux dans leur monde et, en fin de compte, pour leur faire plaisir. On ment ici par amour (bien ou mal compris, c’est une autre question). Cacher à des parents le décès de leur enfant et leur faire croire qu’il se porte bien jusqu’à ce que les circonstances soient propices à l’annonce de la cruelle vérité, c’est clairement leur mentir. Mais leur mentir pas compassion, pour amortir un choc inévitable mais dont on veut réduire si peu que ce soit le caractère dévastateur. On ment ici par respect filial ou par respect du grand âge. Dans certaines expériences menées délibérément à l’aveugle, on se trouve forcément, en un sens, à mentir à certains des participants, à ceux par exemple qui reçoivent un placebo plutôt qu’un authentique médicament. C’est une forme bien particulière de mensonge mais que tous jugent acceptable au nom de la science. Taire des renseignements stratégiques lors d’une négociation, laisser entrevoir le contraire de ce qu’on souhaite vraiment, voilà encore une autre façon de mentir, indispensable d’après de nombreux négociateurs et donc prévisible puisque chacun y recourt plus ou moins régulièrement. Il y a encore les « pieux mensonges », qui consistent à ne pas dire la vérité qui ferait inutilement mal : pourquoi faire souffrir quelqu’un si on peut l’éviter ? Il y a par-dessus tout la raison d’État. Depuis des temps immémoriaux, au nom de la raison d’État ou de son équivalent (le bien commun, entre autres), on a menti à toutes les populations de tous les lieux et de tous les temps aux motifs qu’il faut du mystère autour des questions militaires ou qu’il importe d’éviter des réactions de panique dans le grand public, etc. Pour ma part, je ne saurais nommer aucun chef d’État ou de gouvernement qui n’ait jamais menti. Pas plus qu’aucun être humain d’ailleurs, aura-t-on vite fait de me faire remarquer. Tout est là justement : le mensonge est monnaie courante. On l’enseignait même dans les meilleurs maisons d’éducation. Ce que les Jésuites appelaient la « restriction mentale » n’est finalement rien d’autre qu’un mensonge suffisamment adultéré pour que sa nature ne soit pas évidente et permette, à la limite, de passer pour une vérité. Dans leur casuistique, les Jésuites ont fait la promotion de cette habile supercherie. Il y a encore l’exposé partiel des vérités, qui permet d’orienter l’interprétation des faits qui vient spontanément à l’esprit de qui ne connaît que la version ainsi expurgée. Ce procédé se trouve au cœur même de plusieurs des activités dites de relations publiques et de politique proprement dite. Bref, pour toutes sortes de raisons, bonnes ou mauvaises d’après les uns ou les autres et suivant les circonstances, le mensonge est un comportement « normal » au sens statistique du mot même si la plupart des êtres humains conviendront qu’il n’est pas normal, au sens qu’il ne devrait jamais être érigé en norme. Tout bien considéré donc, l’originalité de Trump, pour ainsi dire, consiste en son recours régulier, non dissimulé, au mensonge qu’il utilise avec un sans-gêne qui, à sa manière, fait beaucoup plus authentique que les attitudes offusquées de gens qui pourtant recourent eux aussi aux mêmes pratiques mais en s’efforçant – inutilement – d’en cacher la teneur. Si tout cela ne justifie en rien la malhonnêteté spontanée et naturelle de Donald Trump, tout cela explique largement pourquoi tant de gens y prêtent finalement si peu d’importance. Sous ce rapport, on pourrait diviser l’électorat en deux grands groupes : ceux qui, admettant secrètement la fourberie, ne peuvent tolérer qu’on en fasse étalage; et ceux qui, reconnaissant son caractère inévitable vu la nature humaine, ne peuvent tolérer qu’on essaie de la leur dissimuler.

285 À vrai dire, les mensonges de Trump ne sont pas les plus invraisemblables. Songez qu’il y a des entreprises de cosmétiques qui annoncent des crème anti-rides depuis des années et qui continuent de le faire. Des milliers de personnes ont pourtant eu recours à ces pommades et toutes ont dûment constaté que leurs rides ne régressaient pas. D’ailleurs si une telle crème existait vraiment, elle aurait envahi tout le marché et littéralement tué la compétition : imaginez une crème dont l’emploi réduit, voire élimine les rides ! De la même manière, il y a présentement une marque d’automobile qui promeut ses ventes en expliquant, dans des publicités attrayantes, que lorsqu’on s’ennuie il suffit d’acheter sa marque de voiture pour que, comme par magie, la vie redevienne inspirante. Et ce subterfuge fonctionne ! En réalité, il n’y a nul besoin d’insister : des pans entiers de la société carburent aux mensonges et même aux mensonges patents, et notre société va même jusqu’à récompenser les plus habiles maquilleurs de la vérité, par exemple en rémunérant spécialement bien les agences publicitaires championnes de la duplicité, spécialistes de l’équivoque, bref celles qui maîtrisent le mieux l’art du sophisme. Dans un tel contexte, a-t-on vraiment le droit de s’étonner que Trump puisse mentir si grossièrement sans être vraiment embêté pour autant ?

286 « Toute la vie, on aime des gens qu’on ne connaît jamais vraiment. » (Elena FERRANTE, L’Amie prodigieuse, tome II : Le Nouveau Nom, 49.)

287 Trois règles s’imposent plus que jamais. D’abord, ne jamais, au grand jamais, se fier aux apparences ; ce précepte apparemment banal doit être répété avec insistance, car il semble, en réalité, assez rarement appliqué par un grand nombre de personnes : sinon, comment expliquer la multiplication des préjugés de toute nature et leur envahissement incontrôlable ? Ensuite, nul ne connaît l’avenir ; tout au plus peut-on inférer de données actuelles certains résultats inévitables ; mais justement l’avenir n’est jamais constitué que de tels résultats, lesquels s’insèrent toujours dans un cadre dont nul ne peut prévoir les contours. Troisièmement, en matière d’opinion comme en matière d’action, on ne peut procéder valablement que si l’on a d’abord pris connaissance de l’autre côté de la médaille ; et si cet autre côté demeure inaccessible, la plus extrême circonspection est de mise. Voilà trois prescriptions d’une valeur évidente qui, pour cette raison même, sont considérées comme allant de soi… alors que, tout au contraire, elles requièrent un rappel constant.

288 Deux dispositions me paraissent indispensables pour assurer, ou tout du moins faciliter, la vie en société : la générosité et la confiance. À défaut de ces attitudes (heureusement plus répandues qu’on ne le croit), la vie deviendrait insupportable : comment, en effet, se comporter si tout n’est que méfiance et mesquinerie, si tout n’est que malveillance et suspicion ? Et pourtant nombre de parents apprennent à leurs enfants à se méfier des gens, inconnus ou pas, au motif qu’ils peuvent leur faire du tort et à ne pas être naïfs en présence des autres puisqu’ils font souvent preuve d’égoïsme. Comment trouver un équilibre entre la promotion d’attitudes altruistes et magnanimes et le développement d’une prudence mesurée et à l’abri de la duplicité ? Confrontés à un tel problème, nous sommes forcés d’admettre que l’éducation est, pour une large part, un art et non une science ou une technique.

289 Thomas Piketty a une vision grandiose de la chose économique. Il en comprend la mécanique (c’est un bon économètre) mais surtout il a la trop rare capacité de la situer à sa juste place dans l’ensemble des sciences sociales (c’est aussi un bon historien, un bon sociologue, etc.). À cet égard, son récent ouvrage, Capital et idéologie, donne une impressionnante leçon quant à la façon de développer une intelligence étendue et profonde de phénomènes aussi complexes que les inégalités sociales et leurs évolutions d’une époque à l’autre ou leurs diverses formes d’un pays à l’autre. Il s’agit là d’une œuvre magistrale propre à nourrir la réflexion non seulement des penseurs que préoccupent ces questions mais aussi des acteurs politiques trop souvent en panne d’idées claires quand vient le temps d’élaborer les programme des partis. Gens de gauche ou de droite, nationalistes ou internationalistes, libéraux ou interventionnistes, tous y trouveront un enseignement décisif : au-delà des idées et indépendamment d’elles, il existe de telles choses que les faits, dans plusieurs cas dûment constatables et même mesurables, faits qu’il faut prendre en compte sous peine de conséquences tragiques découlant de choix relevant plus de l’idéologie que de l’observation critique. Et ces conséquences tragiques, nous le savons maintenant, ne sont pas réservées aux régimes communistes (ex-URSS, etc.) ou aux régimes dictatoriaux de toutes couleurs (Pinochet, Pol Pot, etc.)…

290 La crise du coronavirus aura toutes sortes de conséquences. Il se pourrait, en raison des coûts astronomiques qu’elle engendre, qu’elle oblige nos sociétés à remettre en cause les choix de dépenses que nous faisons. Jusqu’à récemment nous nous permettions plus ou moins tout ce que nous voulions. Aller sur la lune : tant de milliards; produire des armes de guerre : tant de milliards; développer le monde de l’aviation : tant de milliards; favoriser les activités de croisière : tant de milliards; etc. Sans oublier le financement de l’éducation, de la santé, des transports terrestres (voies ferrées, autoroutes…), de la fonction publique, etc. Dans chacun de ces domaines, nos sociétés dépensent ensemble des milliards, voire des billions de dollars à chaque année alors que nous n’avons toujours pas pris la véritable mesure des enjeux climatiques et de leurs coûts, alors que nous n’avons toujours pas réglé en pratique le problème mondial de l’alimentation ni d’ailleurs ni surtout celui des inégalités scandaleuses qui gagnent en étendue – elles se répandent comme jamais – et en profondeur – elles s’accroissent comme jamais –, mettant en péril les équilibres sociaux que nous sommes péniblement parvenus à construire sur plusieurs générations. Saurons-nous saisir l’occasion de la présente crise pour appliquer à des choix qu’on ne peut plus reporter l’audace et la détermination dont nous faisons preuve à l’heure actuelle dans le combat contre la pandémie? Cette question me hante, car si nous ne réagissons pas dans un contexte aussi aiguillonnant que le contexte présent, dans quel contexte le ferons-nous?

291 Tout prosélytisme me paraît un profond manque de respect d’autrui, d’autant plus profond à vrai dire qu’il s’estime par essence justifié, ce qui le rend au surplus intraitable.

22. III. 2020

XLII – NOTULES (272 à 281) : Le plus profond malheur, un très grand danger, spécialisation menaçante, le silence, être contrarien, aller loin, le manque d’argent, penser à soi, les malades, solution

272Le malheur le plus profond qui puisse frapper une personne survient lorsque la seule raison qui lui reste de vivre est le souci de sa propre conservation.

273 Le plus grand danger de l’heure, plus grand même que la menace écologique, c’est l’information frelatée, c’est-à-dire une désinformation consciente de la part de qui la pratique. La désinformation peut être le fait d’un individu qui en ignore le caractère mensonger et qui la rapporte en toute bonne foi. Mais le frelatage de l’information suppose qu’on connaisse l’information exacte, qu’on sache en quoi on veut l’altérer et qu’on ait les moyens, intellectuels, médiatiques, financiers, politiques ou autres, de la dénaturer, de la pervertir, de la contrefaire et, finalement, de la répandre. Puisque les humains agissent ou s’efforcent d’agir sur la base de renseignements considérés fiables, on voit tout de suite la possibilité de contamination par la fausseté passer de la pensée à l’acte, pénétrer à la limite l’ensemble des entreprises humaines. La propagande de guerre, de guerre froide ou chaude, nous a appris de quoi l’information frelatée est capable. Cela valait pour le temps de guerre. À l’heure actuelle, l’information frelatée se déploie en temps de paix et infecte la vie publique sous toutes ses formes, politiques, scientifiques, économiques et, plus gravement encore, éducatives.

274 Le savant ou l’érudit versé en un seul domaine peut constituer une menace sérieuse. Car trop souvent sa tendance instinctive le porte à donner la préséance à son grand savoir. Or, s’il convient d’admettre que la connaissance vaut nettement mieux que l’ignorance, il faut aussi reconnaître que la vision en tunnel développée par et chez trop d’experts les amène à gauchir leurs perceptions et donc leurs actions et réactions et à exercer une influence d’autant plus pernicieuse qu’elle repose sur une base « scientifique » qui en impressionne plusieurs. Dans son monumental Pantagruel, Rabelais affirmait en son temps que « science sans conscience n’est que ruine de l’âme ». Il faudrait compléter aujourd’hui cette sage maxime en ajoutant que science ou érudition trop pointue mine le savoir qui, par définition, requiert l’ouverture.

275 Sept petites notes et quelques signes musicaux ont permis la création de prodigieux et innombrables chefs-d’œuvre. Les vingt-six petites lettres de l’alphabet européen et quelques signes orthographiques ont rendu possible une multitude de textes de toute nature. Quant à lui, le silence est unique, comme l’absence est unique : dans l’un et l’autre cas, il n’y a rien. Mais ce rien, s’agissant du silence en particulier, est plurivoque : il peut revêtir plusieurs sens, non seulement différents mais parfois complètement opposés. Il existe un silence de la résignation et un silence de la révolte contenue; un silence de l’admiration indicible et un silence de l’horreur inexprimable, un silence du respect et un silence du mépris, un silence stratégique et un silence démuni, un silence de timidité et un silence d’arrogance, un silence amoureux et un silence venimeux, un silence prometteur et un silence désespéré, bref il y a tout un langage du silence. Ce langage fascinant, chacun devrait l’apprendre. Ainsi, la vie en société se trouverait sinon améliorée du moins raffinée. Me semble-t-il…

276 Il y a quelques années, le débat public et la vie sociale, politique et économique étaient assez généralement dominés pare ce que d’aucuns appelaient alors la « go-gauche ». Dans ce contexte, j’avais tendance à adopter des points de vue plutôt à droite pour contrebalancer les mouvements dominants. Maintenant que la droite semble amorcer un véritable retour, et même un retour agressif, je vais avoir tendance à adopter des points de vue plutôt à gauche. C’est ma façon « contrarienne » de prendre part à la vie publique. On m’a reproché, à l’occasion, de ne pas être constant dans ma pensée puisque je passe ainsi de droite à gauche du spectre philosophique, même si je ne vais pas très loin de part et d’autre du centre (érigé apparemment en point de bascule indiscutable). Pourtant, ma position a toujours été d’une constance exemplaire à sa façon. Je m’en suis du reste expliqué dès le moment où j’ai commencé à faire paraître mes Réflexions singulières (voir la page de présentation de mon blogue sur le présent site le 02.IX.2015). Cette constance consiste en ceci qu’il y a toujours lieu, à mon sens, de se méfier des majorités (souvent suspectes) et des engouements de l’heure (souvent peu rigoureux en dépit des apparences). Cette attitude n’a rien de populaire chez la plupart des intellectuels qui ont trop souvent le sens de la chapelle plutôt que le sens critique. Je ne m’étonne plus de cette caractéristique des milieux intellectuels, car il s’agit tout simplement là d’une autre application du principe voulant que les cordonniers soient mal chaussés. Je dois ajouter ici une précision : étant moi-même ce qu’on appelle un intellectuel, il y a fort à parier que je donne aussi dans ce travers…

277 « Un homme ne va jamais plus loin que lorsqu’il ignore où il va » (Cromwell). C’est assez dire combien la lucidité, pourtant précieuse à maints égards, peut arrêter l’élan sous prétexte de l’orienter, et combien l’audace, voire la témérité, pourtant nuisibles sous certains rapports, peuvent rendre possibles des réalisations initialement imprévisibles et même jugées impensables, selon les termes de la lucidité reçue.

278 Le manque d’argent risque fort de pousser les êtres humains au sectarisme. Les démocraties ne devraient jamais oublier cette donnée lorsqu’elles élaborent leurs politiques sociales.

279 Penser à soi, être préoccupé de soi constitue une attitude tellement naturelle qu’on s’étonne normalement de voir chez certains individus l’attention qu’ils nous portent, l’attention réelle, authentiquement bienveillante et détachée dont ils font preuve à notre égard. Car, en règle générale, même les enfants ne parviennent pas habituellement à tant de véritable bonté – à la différence des parents qui parfois y arrivent.

280 Parlant de nombreux malades (pas de tous, heureusement!), Céline le docteur Céline, car il était médecin fait dire à Gustin Sabayot, toubib de son état, qui s’adresse à un collègue en un style sulfureux : « Tu les crois malades ? (…) S’ils viennent te relancer, c’est d’abord parce qu’ils s’emmerdent. (…) Aux malheureux, retiens mon avis, c’est l’occupation qui manque, c’est pas la santé… Ce qu’ils veulent c’est que tu les distrayes, les émoustilles, les intrigues avec leurs renvois… leurs gaz… leurs craquements… que tu leur découvres des rapports… des fièvres… de gargouillages… des inédits !… Que tu t’étendes… que tu te passionnes… C’est pour ça que t’as des diplômes… Ah ! s’amuser avec sa mort tout pendant qu’il la fabrique, ça c’est tout l’homme, Ferdinand ! » (Louis-Ferdinand CÉLINE, Mort à crédit.)

281 « Si mon problème a une solution, pourquoi m’en faire? S’il n’en a pas, pourquoi m’en faire? » Quel merveilleux exemple de sagesse fournit cet adage asiatique.

21. II. 2020