XXXVI – NOTULES (214 à 223) : Privatiser les gains, l’État et les médias, les nouvelles internationales, la rentrée littéraire, incompétence et plagiat, les bruits de la faiblesse, le fort et le faible, le recul de la générosité, l’improvisation étatique, la sculpture oubliée

214La gestion occidentale actuelle socialise les coûts et privatise les gains. Même s’il existe des exceptions à cette règle, on peut considérer qu’elle décrit assez bien la réalité. Les entreprises qui ont abusé de la nature pour engranger des profits souvent exorbitants refilent généralement le coût du nettoyage des dégâts et du rétablissement de l’environnement à l’État, c’est-à-dire à tout le monde. De la même manière, les individus les mieux nantis consomment en grande quantité des produits aux effets environnementaux nocifs, tels des voyages en avion, laissant à tous les autres le soin d’en assumer les conséquences. Le rachat volontaire par ces voyageurs du carbone qu’ils génèrent est si peu répandu qu’il faudrait l’imposer.

215 En raison des difficultés financières rencontrées par les médias écrits, on évoque de plus en plus la possibilité d’une intervention de l’État en vue d’aider la presse écrite. Je comprends la crainte éprouvée par plusieurs mais j’avoue craindre une intervention de l’État en cette matière. Si les citoyens veulent une presse libre, ils doivent, eux, garantir sa liberté en assumant le coût de cette liberté. Si les citoyens ne sont pas prêts à payer de leurs poches une presse de qualité, donc une presse libre, je ne vois aucune raison pour laquelle on la leur imposerait. Ce serait de toute façon inutile, puisqu’ils ne jugent pas l’affaire suffisamment importante pour débourser… contrairement à ce qu’ils font en tant d’autres domaines… Cela n’interdit cependant pas que l’État appuie financièrement une industrie ou une partie de l’industrie durant une brève période de transition. Le problème que j’évoque se pose à vrai dire au sujet d’un financement qui serait statutaire. J’y reviendrai.

216 À tort ou à raison, j’estime que nos chaînes de télévision et de radio ne couvrent que bien sommairement les affaires internationales. Et ça me déçoit ! Je veux bien qu’on me renseigne sur divers sujets, locaux, provinciaux ou nationaux, mais je ne veux surtout pas qu’on néglige les questions internationales. Car les questions internationales sont de plus en plus importantes et le solutions qu’on y apporte – ou qu’on ne leur apporte pas – ont de plus en plus de conséquences sur nos vies. Je ne songe pas uniquement ici à des sujets tel l’environnement ou à des individus tel Donald Trump dont l’influence me semble indiscutable. Il existe de multiples enjeux internationaux dont on ne parle pratiquement jamais dans nos bulletins d’information. Il est très rare qu’on nous expose les problèmes rencontrés dans plusieurs régions du monde. Les pays d’Asie du Sud-Est, Indonésie et Malaysie par exemple, ou ceux d’Afrique subsaharienne, le Niger ou le Cameroun parmi d’autres, ou encore ceux d’Amérique latine, tels l’Uruguay ou l’Équateur, ne font pratiquement jamais la nouvelle. Pourtant quiconque pratique la chose internationale sait pertinemment que, là comme ailleurs, surviennent des événements significatifs. Je comprends que tous ne s’intéressent pas à ces sujets plus ou moins éloignés de leurs préoccupations quotidiennes. Et je comprends, sous ce rapport, l’investissement relativement minime – voire nul, dans certains cas – que nos médias y consacrent. Ce que je comprends moins, c’est que la télévision d’État ne fasse pas systématiquement une place plus importante à la chose internationale. Il me semble que, au minimum, nous devrions pouvoir compter sur des informations internationales aussi élaborées que les informations sportives… Non ?

217 Ce qu’on appelle la rentrée littéraire me déconcerte de plus en plus. Dans le seul monde francophone, entre 500 et 900 nouveaux romans paraissent à cette occasion. À quoi il faut ajouter des centaines d’essais de toute nature (historique, sociologique, philosophique, politique, etc.) ainsi que la parution de publications connues sous le nom de « beaux livres », c’est-à-dire des albums luxueux présentant de superbes illustrations d’œuvres d’art ou de paysages ou d’animaux (selon le type d’albums), à quoi il convient encore d’ajouter les « utilitaires », c’est-à-dire les livres de recettes, les ouvrages consacrés aux automobiles, à la rénovation domiciliaire, aux voyages, sans oublier bien entendu les manuels de toute sorte qui sont lancés au même moment. Que pour des raisons commerciales ou financières on procède de la sorte, je le comprends, bien que ça me déplaise. Mais qu’on ne vienne pas me faire croire que les auteurs, en particulier les auteurs d’œuvres littéraires, y trouvent leur compte. Noyer ainsi un écrit, c’est n’importe quoi sauf un acte de promotion d’un auteur. Évidemment, si l’auteur en cause appartient à une écurie majeure, il bénéficiera alors du soutien publicitaire et logistique de cette écurie. Mai il s’agit ici d’une performance marchande et non artistique. Ce qui explique probablement en bonne partie pourquoi tant de bons auteurs n’ont pas été facilement publiés, Kafka par exemple.

218 Qui plagie montre en cela même son incompétence. Ou son incapacité à se tirer d’affaire en une circonstance stressante. Ou une autre forme de sa faiblesse. Qui maîtrise bien sa matière n’a pas à plagier. Or la Chine plagie à tour de bras. La conclusion est donc claire : toute forte qu’elle soit, la Chine reste à maints égards plus faible qu’on ne le pense généralement. Sa puissance se développe mais elle a encore un chemin considérable à parcourir pour atteindre le seuil désiré. On m’a déjà fait valoir, notamment, que la Chine deviendrait vieille avant de devenir réellement riche. La politique de l’enfant unique qui fait présentement sentir ses effets sur le marché chinois du travail constitue sûrement un talon d’Achille pour l’Empire du Milieu. Quoi qu’il en soit, si la Chine est devenue une puissance majeure, elle reste encore loin de la pleine réalisation de son potentiel.

219 Qui joue de sa grosse voix et profère des menaces montre en cela même sa faiblesse. Le président-directeur général d’une grande banque téléphone discrètement au ministre des Finances de son pays pour porter à son attention telle ou telle question qui lui tient à cœur. Un pauvre hère doit au contraire faire un coup d’éclat pour qu’on le remarque – et encore ! Les ouvriers et leurs leaders syndicaux avouent leur faiblesse en s’adonnant à des saccages, à des casses, à des engueulades grossières par opposition aux syndiqués qui disposent d’un véritable pouvoir de négociation et dont les leaders obtiennent des rencontres à la table de négociation où l’on trouve finalement un terrain d’entente. Sous ce rapport, les États-Unis de Donald Trump témoignent du recul de leur force et de la perte de leur ascendant. Les USA demeurent la plus grande puissance du monde, nul ne peut le nier, mais le déclin de cette puissance est irrémédiablement amorcé, à en juger du moins d’après le comportement du président et l’absence de réactions critiques des membres de son propre parti.

220 Quand un individu qui n’est pas encore le plus fort affronte un individu qui ne sera bientôt plus le plus fort, qu’advient-il ? Que peut-on prévoir dans un tel cas ? À tout prendre, telle est la question à poser en présence de l’affrontement entre la Chine et les États-Unis d’Amérique. On ne peut évidemment pas transposer ce qui se passe entre individus à ce qui se passera entre États. Mais on peut assurément y puiser une assez bonne approximation des réalités qui nous attendent.

221 L’absence de générosité en politique internationale marque un recul dramatique. Entendons-nous : jamais la politique n’a eu pour objet la générosité en tant que telle. Et surtout pas la politique internationale ! Toutefois, envers et contre tout, l’humanité est parvenue tant bien que mal, ces dernières décennies, à injecter une dose encore faible mais déjà significative de générosité dans la politique étrangère des États et dans les échanges mondiaux. Les égoïsmes nationaux conservent la priorité, on ne peut en disconvenir. Néanmoins, certains types de soutien aux États les moins bien nantis, diverses formules d’aide en matière sanitaire ou agricole, quelques formes d’échanges d’étudiants ou d’experts, le recours dans certains cas à des prix préférentiels à l’égard de pays moins riches, l’appui de certains pays avancés à des pratiques prometteuses de progrès pour des pays moins développés, bref tout un arsenal d’initiatives ont souligné ces dernières années les efforts en vue d’améliorer la situation de gens insupportablement démunis dans le monde richissime qui est le nôtre. Et voilà que désormais on se fait fort de s’en prendre aux plus faibles, aux réfugiés et aux migrants par exemple. Ce qui me paraît beaucoup plus grave encore, c’est que, ce faisant, les dirigeants améliorent leur cote de popularité (!) et accroissent leur capital politique. Avoir quelques illuminés qui agissent de manière néfaste, c’est une chose. Avoir une bonne partie de l’électorat qui appuie de tels dirigeants, c’est autre chose. Et surtout, ça laisse entrevoir un avenir pour le moins houleux…

222 L’improvisation du gouvernement Legault n’a rien d’original. Le ministre de l’Éducation Jean-François Roberge et ses bourdes à propos des « maternelles quatre ans », l’ex-ministre MarieChantal (sic) Chassé et ses gaffes au ministère de l’Environnement, l’ineffable ministre André Lamontagne et le congédiement d’un scientifique, le premier Ministre François Legault lui-même qui ne connaît pas particulièrement bien l’histoire et les institutions de son propre pays, voilà qui ne donne pas une aura de brio à l’actuel conseil des ministres. Il n’y a pourtant pas lieu de jeter trop rapidement la pierre à ce gouvernement encore jeune. L’ex-Union nationale de Maurice Duplessis ne brillait pas non plus par le génie de ses ministres, encore que certains d’entre eux aient fait un travail convenable. Les gouvernements du PQ, les plus éduqués des gouvernements de l’histoire québécoise, dit-on, ont été composés de ministres d’une compétence et d’une intelligence politiques extrêmement inégales, la preuve la plus claire en la matière étant le nombre d’années-lumières séparant René Lévesque de Bernard Drainville. Le PLQ, le grand parti de la Révolution tranquille, n’a pas non plus échappé à ce genre de problèmes, ce qui ne l’a pas empêché de faire de grandes choses. Telle est la démocratie, avec ses hauts et ses bas, qui demeure malgré tout préférable aux régimes autoritaires dont les leaders sont fréquemment d’un calibre bien moindre encore que les nôtres.

223 Nous avons le bonheur de compter un nombre impressionnant de sculpteurs, si l’on tient compte de la population réduite que nous avons au Québec. Et de sculpteurs, hommes et femmes, de grande qualité dont les œuvres se trouvent du reste dans de nombreux et prestigieux musées un peu partout à travers le monde : aux États-Unis évidemment mais également en Chine, au Brésil, dans plusieurs pays d’Europe. Et cela, sans compter les nombreux emplacements (parcs publics, jardins célèbres, entrées d’édifices renommés) qu’on a ornés, un peu partout sur la planète, d’œuvres dues à nos artistes. Et pourtant, chez nous, il n’y a aucune glyptothèque, aucun musée consacré d’abord et avant tout, voire exclusivement, à la sculpture. Nous avons plusieurs salles de concerts, nous recensons de nombreuses galeries consacrées aux divers arts visuels (peinture, dessin, gravure, etc), nous réservons de nombreuses places aux arts de la scène (théâtre, danse, etc.), le nombre de salles de cinéma demeure important malgré les difficultés actuelles du milieu, nous nous sommes dotés de multiples bibliothèques rendant ainsi à notre littérature un hommage bien mérité, nous sommes plus que jamais sensibles à nos trésors architecturaux et désirons les bien entretenir, les restaurer au besoin et en tout état de cause les protéger, bref toutes nos activités artistiques font l’objet d’un traitement spécifique toutes, sauf la sculpture. Nous exposons bien ici et là une œuvre ou l’autre de nos créateurs, en particulier des créations gigantesques, de remarquables monuments, comme Le Cénotaphe de Chicoutimi d’Armand Vaillancourt ou le magnifique bas-relief de Suzanne Guité qui orne la hall d’entrée du palais de justice de New Carlisle en Gaspésie ou encore le monument Aux Braves de Lachine d’Alfred Laliberté, etc.). Assez régulièrement de plus, on fait une place à certaines œuvres dans des galeries autrement vouées à la peinture, des pinacothèques à vrai dire, ou même dans des musées où les sculptures trop souvent doivent s’accommoder de la portion congrue. Au mieux, on organise une exposition sur un sculpteur, Giacometti ou Rodin par exemple. Mais il n’y a aucun endroit spécifiquement consacré à la sculpture, aucune véritable glyptothèque. Je ne demande ni la glyptothèque de Munich ni celle de Copenhague, mais un endroit où seraient rassemblées, à l’intérieur, des œuvres de petite et de moyenne taille, et à l’extérieur des créations de grand format, le tout dans l’idée de permettre à un visiteur de se faire une bonne idées de ce que nos femmes et nos hommes ont pu réaliser en art sculptural.

30. VIII. 2019

XXXV – NOTULES (202 à 213) : Le nuisible, l’effondrement moral, une laïcité de vitrine, charme et matérialisme, la science et l’«human interest», les pro-Trump, Trump et la classe ouvrière, une possible guerre des classes, les imbéciles utiles, une femme supérieure, la tyrannie de l’habitude, rareté de la réflexion

202« J’ai acquis la conviction que tout ce dont on n’a ni besoin ni envie est nuisible. » (Léon TOLSTOÏ, Journal, 30 juin 1856.)

203 L’affaire de trafic sexuel dans laquelle est pris Jeffrey Epstein fait tache d’huile. Epstein est un ami de Trump qui l’a d’ailleurs louangé. C’est aussi un ami du Secrétaire au travail de Trump, Alex Acosta, qui lui avait aménagé pour cette même affaire une pseudo-peine (soigneusement cachée aux victimes) quand il agissait comme procureur en Floride. Epstein est en outre lié à l’Attorney General de Trump, William Barr, etc. Le monde de Trump, celui qu’il a créé et dans lequel il se plaît à évoluer, semble devenu tellement dépravé que le sens des actions les plus ignobles lui échappe et qu’on n’y fait plus du tout la différence entre le bien et le mal. C’est l’effondrement moral.

204 Il y a un côté ridiculement gênant à la loi québécoise sur la laïcité. Une proportion majeure de nos villes et villages portent des noms de saints, une quantité inouïe de nos rues, boulevards et avenues portent aussi des noms de saints, nous subventionnons des maisons d’éducation ouvertement confessionnelles et portant souvent d’ailleurs des noms de saints, la loi elle-même prévoit des exceptions les institutions publiques peuvent conserver leurs symboles religieux tels que les crucifix, même s’ils sont amovibles –, en un mot, cette Loi 21 qui aurait pu faire l’objet de notre fierté si elle avait été adéquatement conçue en est réduite à l’étalage d’une laïcité de vitrine.

205 – Il n’est pas facile d’être matérialiste. Non pas matérialiste au sens vulgaire – ça, c’est tragiquement facile ! – mais matérialiste au sens philosophique, c’est-à-dire quelqu’un pour qui tout s’explique par la matière :  l’amour s’expliquerait par les phéromones, les dépressions par des difficultés neurochimiques. le mysticisme par la stimulation de certains centres cérébraux, bon nombre de situations et de traits personnels par des conditionnements sociaux et ainsi de suite. Autrement dit, un peu à la façon de Descartes mais de manière encore plus globale, le matérialiste considère l’être humain comme une machine, comme un nœud d’actions et de réactions commandées par des stimulis, et il insère ce même être humain dans un milieu plus large lui-même soumis aux lois de la biologie, de la chimie, de la physique. Ultimement, dans l’état actuel de nos connaissances, tout s’expliquerait par le jeu des atomes et de leurs composantes et liens de toute nature, et ce, aussi bien à l’échelle cosmique qu’à l’échelle individuelle. Ce qui rend le matérialisme difficile à vivre, c’est finalement qu’il tue tout charme. D’où l’importance de l’art qui « charme » tout, mais il s’agit d’une tout autre question !

206 Les émissions de télévision qui font place à ce qu’on appelle de l’human interest m’irritent de plus en plus. En particulier, les documentaires scientifiques que l’on veut, je présume, rendre plus intéressants pour le téléspectateur en y intégrant toutes sortes de développements autour de ce qui est arrivé à M. X ou à Mme Y. J’aimerais que ces documentaires, à l’instar des articles scientifiques à partir desquels ils sont conçus, soient précédés de résumés (executive summaries) fournissant l’essentiel des résultats qu’on veut exposer. Évidemment, dans la plupart des cas, je m’en tiendrais au résumé puisque, en règle générale, ce sont les conclusions qui m’intéressent ainsi que les principaux éléments de la méthode employée, et non pas les multiples incidents survenus lors des expériences (s’il y a lieu) ou durant les observations annuelles des sujets concernés qui n’ont évidemment pas les mêmes réactions à 30 ans ou à 50 ans (s’il s’agit d’études longitudinales), etc. Ce qui soulève la question de savoir si les producteurs de ce genre de documentaires veulent renseigner la population ou occuper pendant un long moment des téléspectateurs qu’on pourra soumettre à des commerciaux soigneusement adaptés à leur profil et donc susceptibles d’un rendement financier optimal. On a probablement affaire ici à l’une des principales différences entre l’écrit et le télévisuel et elle prend une importance accentuée par le recul de l’écrit dans trop de milieux.

207 Malgré les bourdes qu’il commet, les insanités qu’il profère et les idées et vues dévoyées qu’il entretient et répand, Donald Trump conserve globalement ses appuis politiques. Peut-être finiront-ils par s’éroder, mais jusqu’à nouvel ordre ces appuis tiennent le coup. Ce n’est sûrement pas sans raison. Trump, ses idées et son attitude disposent vraisemblablement d’un soutien réel dans la population américaine. Peut-être les « Sudistes » sont-ils toujours racistes malgré les progrès apparents des dernières décennies, peut-être une majorité d’Américains mâles sont-il demeurés opposés aux changements visant à accorder l’égalité aux femmes, peut-être la classe moyenne frustrée désire-t-elle supprimer ce que l’élite considère comme des acquis sociaux à l’instar de Trump qui veut supprimer ce qu’a fait Obama, peut-être en un mot Trump jouit-il d’un soutien beaucoup plus large que ne l’estiment nombre d’observateurs… Si tel est le cas, la réélection de Trump est tout à fait possible. Si elle se concrétise, cette éventualité permettra de voir clairement que le problème des USA n’est pas Trump, comme l’ont signalé plusieurs analystes, mais les Américains eux-mêmes, à tout le moins un grand nombre d’entre eux, sinon une majorité claire et nette. Dans l’hypothèse où telle est bien la réalité, le « problème américain » ne pourra pas être résolu aussi facilement que si Trump en était la seule cause. Éliminer Trump en le battant aux élections ne réglerait rien dans ce cas mais donnerait l’illusion que tout est réglé ou, du moins, le plus important. Ce pourrait être une grossière erreur…

208 Je me méfie des classifications, car elles ont tendance à simplifier les raisons de l’appartenance des individus à tel ou tel groupe. Les classifications n’en demeurent pas moins utiles, en sociologie notamment. Aux États-Unis, présentement, les homme blancs de la classe ouvrière et une bonne partie des hommes blancs de la classe moyenne-inférieure me paraissent mus par le désir de supplanter leurs rivaux, à tout le moins de réduire leur influence au profit de la leur propre. Ils s’en prennent à leurs rivaux de couleur qui occupent de plus en plus de place : d’où leur appui aux propos plus ou moins racistes de « leur » président. Ils s’en prennent aux femmes, perçues comme des rivales, qui occupent de plus en plus de place, elles aussi : d’où leur silence devant les propos scandaleusement sexistes de « leur » président. Ils s’en prennent aux gens instruits, ces rivaux sophistiqués qui n’auraient pas su respecter les intérêts des non-instruits dont ils auraient miné les droits : d’où le plaisir manifeste qu’ils prennent à voir « leur » président attaquer les scientifiques en général, et plus particulièrement ceux qui dénoncent les effets néfastes du pétrole et du charbon sur le climat. À regarder les choses de ce point de vue, Trump est maléfiquement habile à capter l’attention d’abord et le soutien politique et électoral ensuite des gens les moins aptes à se défendre contre des idées simplistes et ultimement nuisibles à long terme. Je dois me corriger moi-même ici : je ne suis pas sûr, à tout prendre, que Trump soit habile sous ce rapport. Car l’habileté implique une qualité d’intelligence et d’ingéniosité que rien ne me permet de lui attribuer. En revanche, il s’agit probablement là d’une perfidie innée, au sens le plus pur du terme, c’est-à-dire d’une tendance spontanée à abuser des gens qui vous font confiance. Voilà qui me semble fidèlement décrire ce bipède particulier qu’est Donald Trump !

209 Dans l’hypothèse où ce qui précède comporte une part de vérité, la société américaine deviendrait présentement le théâtre d’une espèce de lutte des classes larvée bien plutôt que d’un affrontement gauche-droite ou démocrates-républicains.

210 Les imbéciles utiles ne sont pas toujours utiles mais demeurent incurablement imbéciles.

211Inconnue de la plupart des nord-américains, Canan Kaftancıoğlu mériterait pourtant qu’on lui consacre de substantiels articles. En tant qu’intellectuelle, militante politique, médecin et féministe, elle a déjà marqué la Turquie. Et si jamais la Turquie émerge de l’incroyable bourbier politique, économique et même moral dans lequel Erdoğan l’a plongée, c’est en grande partie à cette femme remarquable qu’elle le devra. Politiquement, cette femme a réalisé une grande première : elle est devenue présidente du parti historique de Mustafa Kemal, section stambouliote, et a su utiliser son poste pour s’en prendre au chef de l’État qui a tout fait pour la salir. Malgré des manœuvres pour le moins douteuses, Erdoğan et ses partisans ne sont pas parvenus à garder la mairie d’Istanbul que Canan Kaftancıoğlu a réussi, avec d’autres, à leur faire perdre (à deux reprises, il ne faut pas l’oublier.) En tant que médecin légiste, elle n’a jamais reculé, contrairement à tant d’autres, devant son devoir de dénoncer les nombreuses morts suspectes attribuables à un régime qu’elle n’a jamais ménagé, ce dont elle paie actuellement le prix via un procès manifestement politique qu’on lui intente dans un intolérable silence de l’Occident. En sa qualité de féministe, il n’y a pas lieu d’insister sur le modèle qu’elle offre aux femmes de son pays et d’ailleurs : c’est l’évidence même, et le gouvernement d’Erdoğan ne s’y trompe pas qui fait tout en son pouvoir pour la compromettre. D’un point de vue intellectuel, Canan Kaftancıoğlu fait preuve d’un courage encore plus admirable, si j’ose dire, en déclarant que la Turquie a bel et bien commis un génocide à l’égard des Kurdes (admission qui dérange tout autant ses partisans que ses adversaires politiques et qu’aucun homme politique turc présentement actif, à ma connaissance, n’a osé reprendre à son compte). Dans ce contexte (dont je décris ici une toute petite partie seulement), elle se permet de tenir des propos un peu à la manière d’une blogueuse dénonçant les dérives et les abus que trop de gens de son milieu social et culturel préfèrent ne pas voir, attendu ce qu’ils ont à perdre. Si un tel portrait n’est pas celui d’une femme supérieure, je me demande bien ce que c’est !

212 Fin psychologue, Dostoïevski a multiplié les considérations qui sont passées à l’histoire, Notamment celle-ci qui met en lumière un trait majeur des êtres humains : « Ce qui les tire de leurs habitudes, voilà ce qui les effraie le plus… » (Fiodor DOSTOÏEVSKI, Crime et châtiment, Paris, Gallimard [Bibliothèque La Pléiade], 1950, p. 40.)  À méditer davantage sur cette observation, on éviterait probablement beaucoup d’erreurs stratégiques.

213 Réfléchir est chose rare. Car réfléchir, c’est bousculer ses propres convictions, c’est subvertir ses idées personnelles, bref c’est chambouler la structure intime de sa vie intellectuelle.

26. VII. 2019

XXXIV – NOTULES (189 à 201) : La notion de génocide, Pierre K. Malouf, l’esprit russe, les pathologies familiales, le déclin des USA, Gaudi, la confiance, la vigilance, transparence et malhonnêteté, l’artisanat, l’humour noir, plaire ou se plaire, des couleurs stupéfiantes

189Je ne souscris pas à l’idée voulant que le Canada ait commis un génocide à l’égard des Amérindiens. Indiscutablement, le Canada a agi de manière indéfendable à l’égard des premiers occupants du territoire. Il n’est pas question de nier l’évidence. Mais parler de génocide alors qu’on emploie le même mot pour désigner l’holocauste ou le massacre rwandais constitue un abus de langage que l’ONU – surtout l’ONU – ne devrait jamais appuyer (comme l’a fait Mme Victoria Tauli-Corpuz, rapporteuse spéciale des Nations-Unies sur les droits des peuples autochtones). Évidemment tout est, à la limite, question de définition. Des parallèles, c’est-à-dire des lignes dont tous les points qui se font face sont à une même distance l’un de l’autre, ne se rencontrent jamais. Mais des parallèles peuvent de rencontrer à l’infini dans les géométries non euclidiennes. Dans l’usage commun toutefois, qui dit parallèles dit trajets qui ne se croisent jamais. Et sortir de l’usage commun requiert un travail intellectuel considérable qu’il ne vient à l’esprit de personne d’imposer à tout le monde. Mutatis mutandis, le même raisonnement s’applique à l’usage du terme génocide ou alors il n’a plus guère de sens clairement défini pour le commun des mortels. (Pour ceux que la chose intéresse, il est éclairant de prendre connaissance des quelques pages publiées en avant-première sur Internet de l’ouvrage que Bernard BRUNETEAU consacre à ce sujet : Génocides : usages et mésusages d’un concept, Paris, CNRS Éditions, 2019 [à paraître]).

190 Le 14 juin dernier, Pierre K.Malouf publiait sur sa page Facebook un article intitulé Sur la querelle des Anciens et des Modernes : Parizeau contre les jeunes. Dans cet article, il réagit aux propos de Bernard Descoteaux dans un éditorial du Devoir du 4 juin précédent pour qui « les baby-boomers sont des résistants ». La réaction de Malouf est remarquable : il a le verbe clair, l’analyse pointue, le raisonnement charpenté, et la conclusion fort bien défendue. J’invite chaque amateur de polémique intelligente à prendre connaissance de ce morceau de qualité. En signalant ce texte, je ne tiens pas à louanger Malouf : son texte y parvient seul et excellemment. La raison pour laquelle je tenais à attirer l’attention sur son écrit est d’un autre ordre : cet écrit illustre qu’on peut diverger d’opinion, affirmer ses divergences et les affirmer avec force tout en demeurant courtois et civilisé. Attention : courtois et civilisé comme on peut le demeurer en polémiquant – mais courtois et civilisé tout de même ! On a trop souvent vu ces derniers temps les médias sociaux devenir le théâtre de propos blessants, injurieux même, voire discriminatoires, en tout cas dépréciatifs, pour ne pas dire humiliants ou dégradants. Dans un tel contexte, il est réconfortant de constater que la polémique peut se révéler à la fois vive, virulente mais respectueuse. Il m’arrive de ne pas partager les vues de Malouf, de le faire savoir et d’encaisser sa réaction. Le tout survient toujours dans un contexte de civilité d’autant plus apprécié qu’il se raréfie. En cela Malouf constitue un modèle.

191 La Russie, entend-on souvent, aurait quelque chose de mystique. Pour Nikolaï Berdiaev, « le peuple russe fut de tout temps… animé d’un esprit de détachement terrestre, inconnu aux peuples de l’Occident. Il ne s’est jamais senti lié et enchaîné aux choses de la terre, à la propriété,… » Ce type de représentation du peuple russe et de sa culture se retrouve notamment dans L’Orient et l’Occident que Berdiaev a fait paraître dans Les Cahiers de la Quinzaine (20e série, 9e cahier, 1930).

On a longuement épilogué sur cette caractéristique – réelle d’après les uns, mythique selon les autres – attribuée aux Russes. Je ne saurais me prononcer avec autorité, ne disposant pas des connaissances qui justifieraient une telle attitude. Cependant, quand on lit les auteurs russes, Pouchkine, Gogol, Tourgueniev, Dostoïevski, Tolstoï, Tsvetaïeva, Grossman, Soljenitsyne, ou quand on étudie l’histoire de la Russie ou les travaux remarquables que Hélène Carrère d’Encausse a consacré à la Russie et à l’ex-Union soviétique, on ne peut s’empêcher (à tout le moins, je ne peux m’empêcher) de croire qu’il y a bel et bien quelque chose d’exact dans cette impression récurrente en tant de milieux. Le coup de grâce, pour ainsi dire, m’a été asséné par la monumentale biographie due à Joseph Frank, Dostoïevski. Un écrivain dans son temps (je fais référence ici non pas à la biographie en cinq volumes mais au résumé en un seul volume – quoique de mille pages serrées – à laquelle Frank a consacré une bonne partie de sa vie de chercheur). Cet ouvrage considérable plus encore par la qualité que par la quantité fait sentir au lecteur un je ne sais quoi qui constitue en quelque sorte la toile de fond non seulement de l’œuvre et de la vie de Dostoïevski mais, conformément au sous-titre, du temps où il a vécu, donc le XIXe siècle. Si l’on tient compte que les grands auteurs russes qui l’ont précédé et qui lui ont succédé font également sentir au lecteur quelque chose d’analogue, si l’on tient compte aussi que les historiens, à leur manière différente mais tout aussi éclairante, nous amènent également à ressentir la même chose, alors il paraît vraiment plausible qu’il y a là une réalité particulière propre au peuple russe. De quoi s’agit-il exactement ? Je l’ignore. Mais je soupçonne que cette mystérieuse réalité explique largement la fascination qu’exerce toujours la mentalité russe, que ce soit en littérature, en philosophie ou même en politique.

192 Toutes les familles ont des pathologies. Les unes se révèlent fort graves, les autres plus tolérables. Or, autant que je sache, on ne tient pas compte de ce genre de variables lorsqu’on procède à des placements en familles d’accueil. Évidemment, on s’assure d’éviter le pire, mais le pire n’est pas ce qu’il y a de plus répandu… Curieusement, il n’y a pas de statistiques qui nous indiquent clairement combien de jeunes sont placés en familles d’accueil au Québec (en tout cas, je n’en ai pas trouvé – ni dans les renseignements fournis par le ministère de la Famille, ni dans ceux des Centres jeunesse, ni à Statistique Québec, etc.). Ce que je sais, en revanche, c’est que 28 030 enfants étaient en familles d’accueil au Canada en 2016 alors qu’environ 83 000 enfants vivaient sans leurs parents adoptifs ou biologiques au même moment (Source : Statistique Canada). Au Québec, en 2009-2010, quelque 30 200 enfants de 17 ans et moins ont été pris en charge par le directeur de la protection de la jeunesse (Source : Faits saillants – Un portrait statistique des familles au Québec – Site WEB de Famille Québec). Depuis 2015, les familles d’accueil dites de proximité – celles qui reçoivent un cousin, un neveu, un petit-fils ou une petite fille, etc. – touchent de 24 000 $ à 38 000 $ par année par enfant (Katia GAGNON, « Famille d’accueil : la prochaine rémunération bonifiée », La Presse, 19 janvier 2015). C’est beaucoup et, peut-être même trop. Je sais qu’il y a des familles d’accueil généreuses et véritablement désireuses de donner tout ce qu’elles peuvent à un enfant qu’elles souhaitent aider au mieux et auquel elles tiennent à éviter des situations potentiellement nuisibles à son développement, à sa scolarisation, à son avenir en général, bref à sa vie même – et je sais que cela coûte cher. Je doute cependant qu’elles soient toutes aussi altruistes. Il suffit de jeter un coup d’œil sur le Règlement sur la classification des services dispensés par les ressources de type familial et des taux de rétribution applicables pour chaque type de services (voir sur la Toile : LégisQuébec – Source officielle – S-4.2, r 2) pour avoir raison d’éprouver certaines craintes : selon l’âge de l’enfant, selon ses besoins spécifiques (s’il y a lieu), divers montants sont alloués auxquels s’ajoutent des sommes, forfaitaires ou non, pour plusieurs motifs allant des frais de transport aux frais de gardiennage, de l’achat de vêtements au paiement de certaines activités sportives ou culturelles… L’intention est bonne mais la nature humaine est faible. Plusieurs parents qui ont des enfants ne sont pas en mesure de consacrer à chacun d’entre eux 38 000 $ par année, ni même 24 000 $ par année. Ils se débrouillent néanmoins pour les éduquer au mieux et, heureusement, dans la plupart des cas, y parviennent tout de même plutôt bien. Qu’on ne puisse tabler sur une générosité comparable de la part d’étrangers ou d’apparentés, je veux bien le comprendre, mais quelle est dans ces conditions la véritable motivation de la famille d’accueil ? À partir de quel seuil abandonnerait-elle l’enfant à lui-même ? Il se pourrait que je pose le problème en termes inadéquats mais quand les familles d’accueil se syndiquent, je ne peux m’empêcher de sourciller. À tort j’espère…

(P.S. Au moment de mettre en ligne les présentes notules, j’apprends qu’une enquête de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse du Québec, rendue publique avant-hier 28 juin, dénonce des lacunes majeures dans les services que reçoivent des enfants placés en familles d’accueil. Au moins 23 % des « pairages enfants-familles d’accueil » ont été identifiés comme inadéquats et 32 % des enfants ainsi placés auraient été victimes de sévices sexuels et physiques. Il n’y a pas lieu d’ajouter quoi que ce soit à ce pénible constat : certains faits parlent d’eux-mêmes… à ceux, bien entendu, qui veulent écouter…)

193 Les États-Unis d’Amérique seraient-ils en plein déclin ? Bien malin qui peut prédire l’avenir ! Certains signaux n’en demeurent pas moins préoccupants pour les Américains soucieux du futur de leur société. Les niveaux de culture aux USA vont d’un extrême à l’autre. On y trouve des universités parmi les meilleures du monde (Harvard, Princeton, Yale, Berkeley, MIT, Caltech, etc.), des laboratoires publics et privés parmi les plus réputés et les plus décorés de la planète, des chercheurs, des écrivains, des penseurs d’un étoffe rare et, en même temps, on y trouve la population qui dans son ensemble est l’une des moins instruites et des moins formées des pays riches (à ce propos, on pourra consulter une pléthore de tableaux provenant de l’OCDE ou de l’UNESCO). Dans ces conditions, il n’y a pas de raison de s’étonner que les données scientifiques aient si peu de prise sur de larges segments de la population américaine, comme le révèlent les opinions au sujet des changements climatiques. Par ailleurs, la moyenne d’âge au décès recule aux USA où on constate simultanément une progression des décès par opioïdes, un recul du contrôle des maladies transmissibles sexuellement, un développement de l’obésité sévère et même de l’obésité morbide. Le personnel politique semble se renouveler fort peu, si l’on en juge du moins par l’âge moyen des candidats désireux de participer aux prochaines élections présidentielles. L’influence de l’argent en politique s’affirme et se confirme comme jamais auparavant. En politique toujours, la qualité du débat se trouve de plus en plus tirée vers le bas en raison de la prévalence des mensonges et des manipulations. Et l’on pourrait allonger considérablement cette liste déjà décourageante. Ce ne sont pas là des signes d’épanouissement d’une civilisation ou de raffinement d’une culture. Si l’on ajoute à cela la place des jeux dans la vie américaine – aussi importante à sa manière que dans la Rome antique (le « panem et circenses » des Romains d’autrefois) et partout dans la vie américaine, non seulement au Forum mais à la télé, c’est-à-dire dans les domiciles ; si l’on ajoute aussi le refus d’admettre l’évidence dans le cas des armes à feu et des tueries devenues monnaies courantes notamment dans les maisons d’éducation ; bref si l’on veut bien reconnaître certains symptômes, on en viendra à diagnostiquer la maladie. Il existe toutefois des maladies dont le traitement nous échappe toujours soit qu’on n’en connaisse pas la nature soit qu’on ne puisse l’appliquer (quand on la connaît) en raison du comportement réfractaire du patient. L’Amérique est-elle atteinte de déclin et, le cas échéant, est-elle curable ?

194 Les architectes sont des artistes un peu à part. Ils doivent aménager des volumes et y prévoir l’incorporation d’autres arts comme la sculpture, le peinture, c’est-à-dire la couleur, ou la musique. Sous ces divers rapports, Gaudi me paraît l’un des plus grands architectes de tous les temps. Sa cathédrale – La Sagrada Familia – incorpore magistralement tous ces arts (autant que je sache, car je n’ai jamais entendu de concert sacré dans La Sagrada Familia). Ce qui me fascine en tout état de cause dans ce monument grandiose et incomparable et dans les divers immeubles qu’on doit à Gaudi, c’est la conjugaison de la maîtrise physique des matériaux et de l’imagination à la Miró qu’on retrouve dans certaines dentelles de pierre aussi bien que dans certaines conceptions des espaces. À Barcelone, la basilique conçue par Gaudi, son parc Güell, la porte de Miralles, de nombreuses résidences (Casa Mila, Casa Vicens, etc.), en un mot l’ensemble des œuvres qu’il a laissées derrière lui donnent à elles seules à la ville un cachet à nul autre pareil. Du moins, s’agissant de moi, je pense Gaudi dès qu’on évoque Barcelone comme je pense Acropole dès qu’on évoque Athènes.

195 J’aime faire confiance aux gens. C’est parfois dangereux, c’est souvent justifié, c’est toujours préférable à la défiance constante et destructrice du tissu social. C’est pourquoi il faut toujours accompagner la confiance de vigilance.

196 La vigilance dépourvue de suspicion est la plus précieuse des formes de la vigilance mais aussi la plus rare, car elle suppose un équilibre par définition instable qu’on parvient à conserver au prix de simulations qui frôlent la papelardise.

197 Nous vivons dans une société qui valorise la transparence. Fort bien. Mais il se pose ici un problème très difficile, voire impossible à résoudre. Agir de façon transparente consiste à se comporter de manière à ne pas cacher ses intentions réelles. Seulement voilà : ou bien un individu veut, disons, frauder et par définition il choisit alors sciemment d’éviter la transparence, au minimum de la fausser s’il doit faire croire qu’il y recourt ; ou bien un individu veut, disons, agir avec droiture et sans dissimulation aucune et par définition son comportement sera alors limpide, ses motivations seront claires, le but recherché se révélera aisément et sûrement identifiable. Et c’est bien là que gît la difficulté : en termes simples et directs, aucune véritable transparence n’est praticable sans une honnêteté inattaquable. Or, en politique tout particulièrement, la pratique de l’honnêteté n’a rien de spontané et, à vrai dire, l’«aménagement» de la présentation des comportements est monnaie courante pour les rendre acceptables à l’électorat, surtout s’ils impliquent des choix difficiles et des conséquences plus ou moins douloureuses. On ne voudra pas mentir dans un tel scénario mais présenter les choses habilement, à la manière des spécialistes en relations publiques. Techniquement, il peut très bien n’y avoir rien de faux dans ce qu’on dira dans un tel contexte, mais personne ne soutiendra qu’on a alors fait preuve de transparence. Nous sommes ici dans une situation limite, cas de figure spécialement fréquent en tout domaine public. Si, en outre, on tient compte du fait que, dans leur vie privée, les êtres humains consentent assez facilement, dans certaines conditions, à des paroles, des comportements ou des abstentions plus ou moins malhonnêtes, on voit mal comment la transparence pourrait devenir endémique ! Fermant ici et là les yeux devant de petites malhonnêtetés, nous y devenons progressivement insensibles. Et c’est la contagion des fake news et autres faussetés. (Pour qui s’intéresse à ce type de problème, les travaux de Dan ARIELY, spécialiste en sciences cognitives de l’Université Duke, alimentent intelligemment le réflexion ; en particulier son ouvrage intitulé The Honest Truth About Dishonesty: How We Lie to Everyone—Especially Ourselves, New York, HarperCollins, 2012.)

198Souvent jugé de second ordre par rapport aux arts, l’artisanat commande pourtant mon respect. La personne qui travaille le cuir et en fait une chaussure élégante et confortable ou un porte-document simultanément utile et seyant, celle qui teint, taille ou coule le verre pour créer un vitrail unique ou un luminaire racé, le joaillier qui a développé l’habileté de sertir solidement une pierre pourtant délicate sur une monture ultra-fine, la tisserande qui produit des plaids celtes, des tartans à carreaux typiques de différents clans, les meilleurs de ces artisans me paraissent témoigner d’un dextérité exceptionnelle et d’un goût éprouvé. Et qui ne sont pas moindres à leur façon que ceux dont les artistes font preuve.

199 – On sait depuis longtemps que le fait d’avoir le sens de l’humour est un signe de santé mentale. Depuis peu, on sait que le fait d’apprécier l’humour noir est associé à un degré élevé d’intelligence verbale aussi bien que non verbale et à un niveau d’éducation supérieur. Et l’on sait aussi que le goût pour cette forme d’humour diminue chez les sujets au fur et à mesure qu’augmentent en eux l’instabilité émotive et l’agressivité. On n’est pas ici dans le domaine des preuves indiscutables et des démonstrations apodictiques. Mais, dans les recherches concernées, les définitions sont claires (qu’est-ce que l’humour noir ? Qu’est-ce que l’instabilité émotive ?) et les seuils de signification statistique sont rigoureusement établis. Les chercheurs de l’Université médicale de Vienne qui ont fait ces constats, sous la direction de Ulrike Willinger (« Cognitive and emotional demands of black humour processing: the role of intelligence, aggressiveness and mood », Cognitive Processing, vol. 18, no 2, 2017) ont été surpris des résultats et en cherchent encore l’explication.

200 Plaire est une chose différente de se plaire. Il arrive parfois qu’on plaise et qu’on se plaise. Il y a aussi des cas où l’on ne se plaît pas mais où l’on fait ce qu’il faut pour plaire. Je ne suis pas sûr que l’inverse soit possible. Peut-on imaginer des situations où l’on ne plaît pas mais où l’on fait ce qu’il faut pour se plaire ?

201 Le rôle des couleurs dans le langage m’a toujours surpris : on peut avoir des nuits blanches et des idées noires, on peut voir rouge et rire jaune, on peut avoir le pouce vert ou avoir les bleus, il y aurait cinquante nuances de gris, on peut voir la vie en rose ou se demander si l’on rêve couleurs, bref on parle, c’est-à-dire qu’on pense, souvent en couleurs. En vexillologie, le drapeau noir est le symbole des anarchistes (autrefois des pirates aussi), le pavillon jaune signale un navire mis en quarantaine, le drapeau vert indique aux coureurs automobiles que la piste est de nouveau en bonne condition (après un accident, par exemple), le drapeau blanc signifie qu’on se rend (à tout le moins qu’on veut une trêve). Le langage des fleurs met aussi à profit celui des couleurs. Ainsi, la rose blanche signifie la sincérité de ses sentiments quels qu’ils soient, la rouge signale un amour authentique, la jaune constitue une demande de pardon après avoir commis une grosse gaffe, le lys blanc représente le deuil et la sympathie, le coquelicot rappelle le jour du Souvenir en mémoire de la fin de la Première Guerre mondiale, le tournesol désigne la santé, etc. Il y a généralement une histoire derrière le sort ainsi réservé à telle ou telle couleur. La plupart d’entre nous ignorent toutefois les racines historiques de ces divers emplois des couleurs, ce qui n’empêche en rien qu’on y ait régulièrement recours. Par où l’on voit l’autonomie du langage, la créativité des locuteurs et la stabilité de certaines images. Ce qui m’intrigue le plus, c’est que le langage des couleurs semble s’infiltrer partout, de la politique – on a déjà parlé de péril jaune – à la gestion on donne ou pas carte blanche à tel ou tel employé et même aux mathématiques certains individus, véritables calculateurs prodiges, procéderaient mentalement à leurs calculs ultra rapides en utilisant des codes de couleurs. Cela dit, sans parler des cordons bleus. Techniquement, le blanc et le noir ne sont cependant pas des couleurs ; on me reprochera peut-être cette inexactitude et l’on aurait raison de m’envoyer quelques flèches. Je ne m’en fais pas, car les couleurs jouent pour moi :  après tout, qui veut l’arc-en-ciel doit accepter la pluie !

30. VI. 2019

XXXIV – NOTULES (178 à 188) : Neufs incohérences réelles (ou très plausibles) parmi tant d’autres, l’incohérence au cœur de la pâte humaine, l’incohérence révélatrice de la raison

178On a légalisé l’usage du cannabis, même à des fins récréatives. Et cela, au moment où l’on achève une guerre féroce contre l’usage du tabac, les tribunaux venant tout juste de condamner les fabricants de produits du tabac à des milliards de dollars de pénalité. Se pourrait-il qu’il y ait ici une petite incohérence?

179 Bien que le cannabis consommé à des fins récréatives soit désormais un produit parfaitement légal, on se propose d’en autoriser l’emploi uniquement aux personnes âgées de 21 ans au moins. Or on peut se procurer légalement du tabac si l’on a au moins 18 ans. Et, surtout, on peut voter si on a 18 ans, voire être contraint de s’enrôler en cas de guerre. Y aurait-il ici une autre petite incohérence ?

180 Certains soutiennent que le voile islamique revêt une signification religieuse. D’autres prétendent que tel n’est pas le cas. En la matière, les érudits sont partagés. Quoi qu’il en soit, supposons d’abord que le voile ait effectivement un sens religieux. Pourquoi interdire un comportement qui a un sens religieux ? L’opposition à l’avortement peut aussi revêtir un sens religieux. Passe-t-il par l’idée de quiconque d’interdire de manifester sa conviction religieuse à l’égard de l’avortement ? Y aurait-il ici encore une quelconque incohérence ? On dira qu’aucun représentant de l’État ne manifeste sa conviction religieuse à l’égard de l’avortement dans l’exercice de ses fonctions… Je veux bien. Mais s’objecterait-on à ce qu’un employé de l’État porte un macaron annonçant un concert que l’OSM consacrerait à Bach dont les grandes œuvres sont à vocation religieuse ? Imaginons la situation : Madame X est congédiée ou, au minimum, punie, pour avoir porté un signe favorable à l’expression musicale d’une conviction religieuse… Difficile de défendre une telle interdiction, non ? On prétendra que j’exagère ? Que j’adopte une position insoutenable ? Puis-je au moins demander qu’on réfléchisse un peu à ce qui précède avant de condamner sans appel la tolérance à l’égard du port de signes religieux même par les employés de l’État ayant un pouvoir de coercition ?

181 Supposons au contraire que le voile islamique ne corresponde à aucune signification religieuse. Pourquoi alors imposer qu’on s’abstienne de le porter ? Impose-t-on aux femmes qui n’attribuent aucune connotation religieuse à l’avortement de s’abstenir d’y recourir ? Se pourrait-il une fois encore qu’il y ait ici une certaine incohérence ? Surtout, estime-t-on que les femmes de conviction laïque sont incapables de décider de porter ou non le voile alors que ces mêmes femmes seraient tout à fait capables de décider d’avorter ou pas ? Y a-t-il ici une possibilité d’incohérence ?

182 Le Canada – comme la plupart des pays riches de notre hémisphère – se prétend ouvert aux migrants qu’il traite bien quand il les reçoit mais qu’il évite d’avoir à recevoir, dût-il pour ce faire recourir aux services de criminels militaires connus, semble-t-il. Si cela est bel et bien avéré – ce qui est, hélas ! tragiquement possible –, ne se trouverait-on pas une fois de plus devant une incohérence ?

183 Les services de santé publique du Québec tiennent avec raison à un contrôle sérieux de l’alcool et des jeux pour éviter les dommages qu’ils peuvent causer. Et pendant le même temps, la SAQ et Loto-Québec dépensent des trésors en publicité pour accroître leurs ventes. L’incohérence se trouve partout, ma foi…

184 On dénonce et on condamne les criminels, en particulier les voleurs et les meurtriers. Mais on traite particulièrement bien plusieurs dirigeants politiques dont chacun sait pourtant que ce sont des assassins à grande échelle et des spoliateurs qui appauvrissent massivement leur peuple. Sous prétexte que la raison d’État, entre autres motifs, contraint les dirigeants intègres (?) à composer avec ces chenapans, que dis-je ? avec ces crapules, échappons-nous de ce fait à l’incohérence ?

185 À l’exclusion de quelques individus obtus – qui peuvent néanmoins diriger des États ! –, tout le monde reconnaît maintenant que les changements climatiques sont bien réels et commandent en conséquence des ajustements majeurs et urgents dans nos comportements. Le parc automobile n’en continue pas moins de croître, l’obsolescence programmée de nombreux produits n’en reste pas moins la norme, les projets liés à des formes polluantes d’énergie (pipe-line, gazoduc, etc.) se poursuivent, bref l’incohérence au minimum se maintient, et plus vraisemblablement se développe…

186 L’argent, soutient-on, ne fait pas le bonheur et n’est donc pas aussi important qu’on le laisse entendre. Et, malgré tout, on prétend que l’argent mène le monde, ce qui implique forcément qu’on lui attribue une importance majeure. On pense apparemment plus ou moins la même chose à propos du sexe… Dans certaines circonstances, on découvre la générosité des gens qui soutiennent leurs concitoyens dans le besoin, par exemple à la suite d’un cataclysme. Dans d’autres circonstances, les mêmes gens n’interviennent pas lorsqu’une personne est assaillie en public… Les incohérences sont décidément nombreuses et touchent de multiples domaines, aussi bien privés que publics.

187 – Les incohérences constituent-elles des accidents de parcours chez l’être humain ? Ou ne sont-elles pas plutôt une bonne partie de la pâte même dont il est fait ? On prétend que l’être humain est doué de raison, voire qu’il se définit par là. Incontestablement, la science permet de déceler de l’activité rationnelle chez les humains, en tout cas chez certains d’entre eux, au moins lorsqu’ils s’adonnent à certaines pratiques. Mais l’ensemble de la vie humaine paraît bien davantage se caractériser par de multiples incohérences que par le recours systématique à la raison.

188 Ce qui sauve la donne, si l’on m’autorise une telle expression dans le cas présent, c’est que l’être humain peut fort bien avoir conscience de ses incohérences et, en cela, se révéler rationnel. Car pour identifier ce qui manque de cohérence, il faut connaître ce qui est logique. En fin de compte, être doué de raison permet peut-être d’abord et avant tout de réaliser combien peu finalement nous sommes rationnels.

30. V. 2019

XXXIV – NOTULES (169 à 177) : Deux enjeux majeurs, l’important et le secondaire, l’irremplaçable, la gravité de certaines conséquences, l’irréversibilité de certains effets, la complexité issue de critères même peu nombreux, Mathieu Bock-Côté, Notre-Dame de Paris, les préjugés

169Par les temps qui courent, les enjeux de société sont nombreux et de grande importance. Deux d’entre eux me paraissent avoir préséance sur les autres (au moins en théorie, car en pratique il n’est pas toujours possible de séparer les unes des autres des interventions qui ne peuvent être que concomitantes). Le premier de ces enjeux, c’est l’information, toute l’information, qu’elle soit scientifique, politique ou autre. En matière scientifique, je n’y insisterai pas, la tricherie, la fraude, la vénalité même compromettent la confiance qu’on devrait pourvoir entretenir à l’égard des chercheurs les plus renommés et des publications les plus sérieuses. Il devient impératif de régler ce problème, car à défaut d’un éclairage rigoureux et fiable, nos interventions risquent fort de n’avoir pas les effets désirés. Les limites de la science et les erreurs de bonne foi qu’elle commet soulèvent déjà assez de difficultés sans qu’on tolère au surplus des manipulations délibérées… Le second enjeu que je tiens à évoquer ici, c’est celui des changements climatiques. Et j’y tiens pour deux raisons. Tout d’abord, à cause du caractère vital – au sens propre du mot – des problèmes qu’il entraîne et en raison de l’urgence des interventions majeures et internationales que requiert le traitement de ces problèmes. Ensuite, parce que cette question du climat, de la perception qu’on en a et des solutions qu’elle appelle est intimement liée à l’information dont on dispose : l’information scientifique évidemment, mais aussi l’information politique qui met en relief l’acuité des périls associés aux variations du climat ou, au contraire, en réduit la portée. Cela même que j’écris dans la présente notule repose clairement sur une conception de la science et des décisions politiques qui doivent en découler. Or, cette conception ne rallie pas tout le monde. On se trouve ici devant un nœud gordien où s’entremêlent précisément science et information. Au fond, c’est peut-être ce type de nœud gordien qui constitue l’enjeu le plus décisif de notre époque.

170 Distinguer l’important du secondaire est à tout le moins utile, sinon indispensable. Sous diverses formes et en recourant à des vocabulaires et des théories plus ou moins techniques, nombreux sont les philosophes qui ont cherché à fixer des critères permettant d’identifier l’un et l’autre. D’Aristote à Spinoza, de Kant à Sartre, de Schopenhauer à Rawls, de Hume à Popper, les points de vue abondent qui se contredisent parfois, qui adoptent souvent des perspectives variées – personnelle ici, sociale là, historique ailleurs, religieuse dans certains cas – , et qui n’ont cependant jamais mis un terme à la recherche éthique. Dans ce contexte et sans prétention, je voudrais proposer quelques critères pragmatiques, sans doute discutables mais probablement aussi défendables que bien d’autres, en vue de discerner ce qui importe au premier chef, donc l’important, de ce qui revêt une moindre valeur, c’est-à-dire le secondaire. Ceux et celles qui ont pratiqué les philosophes auront déjà constaté que j’ai évité, jusqu’à présent, de recourir à la terminologie reçue en la matière, Je tenterai en effet de me dégager du lexique propres aux philosophies morales et politiques. Mon intention ici consiste à favoriser une réflexion qui évite si possible les ornières que l’histoire a profondément creusées et qu’on peut difficilement emprunter sans en devenir prisonniers : car si les ornières peuvent guider, elles peuvent aussi contraindre… Je parle ici de favoriser une réflexion et non d’élaborer une critériologie complète : il s’agit donc en fin de compte d’illustrer comment ce type de pensée peut s’élaborer pour que tous puissent se représenter le genre de cheminement impliqué, la multiplicité des difficultés rencontrées, bref l’ampleur de la tâche à effectuer.

171 Premier critère de l’important : le caractère irremplaçable de l’acteur. Ce critère fait référence aux activités que je ne puis déléguer à personne. Certaines semblent rudimentaires, d’autres moins. Ainsi, personne ne peut manger à ma place, personne ne peut aimer à ma place, personne ne peut développer mon goût à ma place, etc. Au contraire, on peut repeindre mon salon à ma place, on peut signer des documents à ma place (par procuration), on peut à ma place amener un handicapé à son rendez-vous médical, etc. À la lumière du critère de l’acteur irremplaçable, ma première série d’exemples désigne des choses importantes, et la seconde des choses secondaires. Remarquons ici que l’important peut très bien ne pas être ce à quoi j’accorde la priorité à un moment donné : je pourrais, par exemple, choisir de sauter un repas et peut-être deux ou plus encore pour rendre service à un ami handicapé. Il n’en reste pas moins que, en principe, le plus important pour moi, c’est de manger. (À la limite d’ailleurs, à défaut de manger, je ne pourrais même pas aider mon ami.)

172 Deuxième critère de l’important : la gravité des conséquences. Lorsque j’agis, il se peut que je fasse quelque chose qui n’a rien d’important au sens défini ci-dessus. À titre d’illustration, je puis conduire une voiture, ce qui n’est pas important puisque quelqu’un d’autre pourrait la conduire à ma place, si j’avais un chauffeur par exemple ou si je prenais un taxi. Mais il peut arriver que je frappe mortellement un piéton alors que je suis au volant. Dans ce cas, la conséquence de mon acte revêt une portée dont tout le monde reconnaîtra l’extrême lourdeur. Il existe toutefois une différence majeure entre ce critère et le précédent. La gravité de la conséquence de l’acte est connue uniquement après la commission de l’acte alors que le caractère irremplaçable (ou non) de l’auteur de l’acte est connu avant la commission dudit acte. Mais ce n’est pas forcément ainsi : il existe des actes dont la conséquence est nécessairement grave et connue comme telle avant même qu’on ne fasse l’acte en cause, et cela peu importe que l’auteur de l’acte concerné soit irremplaçable ou non. Par exemple, si un chauffeur pour une raison d’urgence brûle un feu rouge en pleine heure de pointe et à haute vitesse, il est tout à fait prévisible que quelqu’un puisse être frappé et puisse même en mourir.

173 Troisième critère de l’important : l’irréversibilité de l’acte envisagé. Le cas de l’aide médicale à mourir offre évidemment un exemple clair d’un acte aux conséquences irréversibles. Constatons cependant que la personne qui fait le geste d’administrer l’aide médicale à mourir n’est pas irremplaçable, puisque d’autres personnes pourraient le faire à sa place. Et les conséquences ne sont pas graves pour cette personne même, car ce n’est pas elle qui perd la vie et elle n’encourt aucune sanction (contrairement au chauffeur qui a brûlé un feu rouge) pour l’excellente raison qu’elle peut respecter rigoureusement la loi lorsqu’elle répond ainsi à la demande d’un malade. Du point de vue de l’acteur, l’acte est irréversible comme il l’est pour le malade et il est grave mais pas comme il l’est pour le malade puisque ce dernier et lui seul va décéder (à la différence de celui, disons, qui lui aura injecté la dose fatale d’un produit létal).

174 La complexité issue de ces seuls trois critères donne une idée des difficultés que rencontre celui qui veut élaborer une pensée éthique complète et rigoureuse. Et encore, il est crucial de le souligner, je n’ai abordé jusqu’à présent aucun des concepts les plus utilisés dans l’histoire de la philosophie morale : le devoir, le droit, la valeur, la justice, la vertu, la norme, le bonheur, le bien, le mal, la volonté, la conscience, la responsabilité, etc.

175 Je ne lis pas le Journal de Montréal. Non pas par choix idéologique mais en raison de mon emploi du temps : je ne peux tout lire ! J’ai néanmoins entendu parler d’un article qu’y a publié Denise Bombardier et dans lequel elle se réjouissait de la contribution de Mathieu Bock-Côté au Figaro, le réputé journal français. Et j’ai reçu via Internet des copies de textes assez virulents de diverses personnes qui dénonçaient les louanges de la chroniqueuse à l’égard d’un auteur de chez nous auquel les mêmes textes s’en prenaient tout aussi vigoureusement. J’ai deux réactions à ce propos. Premièrement, je n’ai pu retracer qui m’a fait parvenir les textes susmentionnés mais j’estime méprisable le fait qu’on se cache derrière l’anonymat pour s’en prendre à un individu attaqué à son insu auprès de moi et donc incapable de se défendre auprès de moi ­ qui, au reste, me réjouis aussi du succès de MBC. Deuxièmement, en règle générale, je ne suis pas d’accord avec MBC et peut-être est-ce pour cela qu’on m’a fait parvenir les articles qui le dénigraient (bien à tort à mon sens). MBC pense, réfléchit, prend position, polémique par la parole et par l’écrit, ici et ailleurs, et il le fait bien. Je suis très rarement d’accord avec lui, je tiens à le répéter, mais c’est un penseur que je respecte et, à ce titre, sa contribution me paraît extrêmement utile, pour ne pas dire indispensable. Si la lumière provient du choc des idées, il est absolument nécessaire que des idées différentes s’affrontent. Et il est tout aussi essentiel que, dans tout exercice de discussion, chacune des parties envisage la possibilité qu’elle-même soit dans l’erreur et non pas l’autre. Autrement, on ne discute pas, on donne dans le prosélytisme. De la même façon que je suis fier de Yannick Nézet-Séguin dont la compétence lui a valu la direction du Metropolitan Opera de New York ou de Robert Lepage qui a dirigé un Shakespeare au Royal National Theatre de Londres ou de la cantatrice Marie-Nicole Lemieux dont la réputation se répand à travers le monde , de la même façon j’apprécie la qualité du travail de MBC et me réjouis de son succès parisien. Au Canada anglais, on ne cache pas son bonheur de voir Mark Carney devenir gouverneur de la Banque d’Angleterre ou Margaret Atwood connaître le succès mondial que l’on sait. La mesquinerie dont certains font preuve à l’égard de MBC me désole, elle me répugne même.

176 On a décidé de reconstruire Notre-Dame de Paris, plus précisément de la remettre en l’état dans la mesure du possible. À mon sens, on a pris trop vite cette décision. Car il n’y a aucune urgence, sinon celle de préserver ce qui reste de Notre-Dame depuis l’incendie. Cette opération de préservation cependant n’a rien de commun avec la restauration complète de la cathédrale. Dans le cas qui nous occupe, préserver signifie principalement empêcher que la dégradation du bâtiment ne se poursuive, ce qui semblera justifié aux yeux de tous : il est normal effectivement de prendre soin de son bien. Cela dit, la restauration est d’un tout autre ordre. Nul ne songe à restaurer l’Acropole qui n’en continue pourtant pas moins à inspirer des millions de visiteurs en admiration devant ce chef d’œuvre. Je ne suggère nullement qu’il faille supprimer toute velléité de reconstruire Notre-Dame. Je crois cependant qu’il y a quelque chose de fort singulier à trouver des milliards de dollars en moins de temps qu’il ne faut pour le dire en vue de restaurer un édifice alors qu’on peine à faire ce qu’il faut pour éliminer les paradis fiscaux et rassembler les sommes ainsi « disponibilisées » pour servir le bien public sous toutes ses formes, donc pour bien traiter les gens dans le besoin tout autant que pour redonner leur lustre aux bâtiments patrimoniaux.

177 On parle constamment de lutter contre les préjugés. J’en suis bien entendu, comme toute personne de bon sens en est forcément. Mais je crois surtout – et paradoxalement – qu’il faut apprendre à vivre avec les préjugés, car ils sont inévitables. Vivre avec eux n’implique nullement qu’on les approuve, mais suppose qu’on établit un modus vivendi qui rend tolérable ce qui est et demeurera toujours inacceptable. Je ne pourrai jamais empêcher certaines gens de croire que les politiciens sont malhonnêtes, que les professionnels « fourrent » le petit monde, que les riches ne peuvent pas comprendre les pauvres, etc. Mais, sous prétexte que je ne puis rien y changer, dois-je m’interdire de vivre en harmonie avec les individus qui ont des préjugés ? Et, surtout, qui n’en a aucun, vraiment aucun ?

30. IV. 2019

XXXIII – NOTULES (159 à 168) : Se méfier de soi, l’être humain superflu, suicide et tricherie, Michael Jackson. l’importance de l’erreur, solitude et Internet, droit positif et intérêts de classe, la vie intellectuelle, la beauté du droit, la valeur de la dérogation

159« Je suis bien loin d’abonder dans mon sens » (Madame De Sévigné, Lettre à Madame De Grignan, 15 janvier 1690). Y a-t-il façon plus élégante de dire qu’on se méfie de soi ?

160 « […] la situation du savant spécialisé […] est fort menacée. Elle s’est rapprochée de celle de l’ouvrier, debout derrière sa machine. L’homme s’est détaché de l’œuvre qui est devenue autonome, et l’on peut de plus en plus facilement le congédier ou le suppléer. On peut le remplacer comme une pièce de machine, et les résultats qu’il obtient, voire jusqu’à ses connaissances, ont été projetés hors de lui et instrumentent le processus plus qu’il n’y interviennent. En même temps qu’il perd son originalité, l’homme cesse d’être indispensable et d’inspirer le respect. » Ce texte qu’on pourrait avoir écrit aujourd’hui même date pourtant du 11 juin 1939. Il est dû à la plume de nul autre que Ernst Jünger (voir le premier des six journaux personnels de Jünger, Jardins et routes, à la date indiquée. Les italiques sont de moi.)

161 Peu avant de se suicider à New York, Emmanuel Faÿ, homme peu connu mais qui a pourtant exercé une influence décisive sur Philippe Soupault, cofondateur du surréalisme avec les Breton, Aragon, Éluard et autres, a déclaré ceci : « On n’a pas le cœur à jouer dans un monde où tout lmonde triche. » (Mot de Faÿ fréquemment rapporté par Soupault, notamment dans ses Mémoires de l’oubli, 1923-1926, pp. 83 et 163).

162 Cesser de faire entendre la musique de Michael Jackson au motif qu’il aurait été un pervers sexuel ayant abusé d’enfants est aussi absurde que de prétendre qu’on doit interdire aux échéphiles l’étude des parties géniales de Bobby Fischer, antisémite virulent et persistant durant plus de quarante années. Louis-Ferfdinand Céline, Henry Ford, Richard Wagner, Martin Heidegger, Voltaire, Edgar Degas étaient tous, eux, antisémites. Doit-on pour autant conclure que Céline ne doit plus être lu, que l’invention de Ford n’aurait jamais dû exister, que la musique de Wagner ne vaut rien, qu’il n’y a aucune place pour Heidegger dans l’histoire de la philosophie, que Voltaire ne présente aucun intérêt ou que Degas n’a rien peint de valable ? Léonard de Vinci, Paul Gauguin, Michel-Ange ont probablement eu des activités pédophiles, voire pédérastes. Cela change-t-il quoi que ce soit à la valeur de leurs peintures et sculptures ? Le plus abominable des défauts ne saurait porter atteinte à la valeur d’une œuvre d’art ou encore à celle d’une découverte scientifique ou d’un succès politique, etc.

163 On ne doit jamais oublier ceci (qui me paraît une véritable maxime) : une personne peut être plus importante par ses erreurs que ses adversaires par leurs vérités.

164 L’omniprésence d’Internet et de ses multiples instruments de communication permet de croire qu’on assiste à un recul sérieux de la solitude. Pas nécessairement de la solitude physique : plus que jamais effectivement, il y a des gens qui vivent seuls, qui peinent à rencontrer une âme-sœur, qui se trouvent pour ainsi dire prisonniers de leurs écrans et ont de moins en moins de relations en face-à-face concret avec leurs congénères (sauf celles que leur imposent les exigences du travail, etc.). La solitude qui me semble devenir de plus en plus rare est celle de l’esprit désormais sollicité sans interruption par des stimuli généralement superflus et qui empêchent le recueillement indispensable à toute vie intérieure. À défaut d’un tel recueillement, aucun vie intellectuelle autonome n’est possible. On assiste alors au recul de la pensée critique et, plus gravement, de la pensée tout court.

165 Le droit positif n’est finalement rien d’autre que la superstructure philosophique et sociale dont se dotent les dirigeants pour assurer la protection de leurs intérêts et l’évolution de cette protection au rythme et dans le sens qui leur conviennent.

166 Je lis beaucoup. Et en tout domaine : sciences pures, humaines, sociales ; histoire, politique ; littérature, arts, religion. Et sous toute forme : livres, journaux, revues. Pour moi, la lecture est très rarement une distraction et très généralement une forme d’étude. Sans doute est-ce là ce qui explique la curieuse dualité qui hante mes lectures. Je ne parviens jamais en effet, quand je lis un ouvrage de valeur, à savoir si mon admiration va à l’œuvre elle-même ou au travail dont elle provient. Voici deux cas qui illustrent tant bien que mal ce que j’entends par là. La biographie que vient de publier Diarmaid MacCulloch, Thomas Cromwell. A Revolutionary Life (Londres et New York, Viking/Penguin Random House, 2018), se lit facilement et permet d’éclairer de multiples aspects de la vie européenne et anglaise de la fin du XVe siècle et du XVIe siècle. C’était là une époque complexe où fleurirent les Érasme, Michel Ange, Thomas More, Copernic, Vasco de Gama, Luther, Machiavel et tant d’autres. Eh bien ! à la lecture de l’ouvrage de MacCulloch, on sent l’époque et l’on peut fort bien y situer la vie de Cromwell dont on savait vraiment peu de choses jusqu’à maintenant, et ce, de l’aveu même de Hilary Mantel, la principale biographe de Cromwell jusqu’à ce jour. Pour qui connaît la nature du travail de l’historien ou, à tout le moins, pour qui peut en soupçonner la teneur, l’entreprise de MacCulloch se présente comme une colossale recherche tant par sa minutie que par son ampleur, et c’est peu dire ! Dans un tout autre domaine, l’œuvre de Marguerite Yourcenar n’inspire pas moins de respect. La perfection de son style – qui parvient à conjuguer la précision de l’énoncé avec l’élégance de la forme jusque et y inclus dans l’euphonie – suppose un travail que le génie ne saurait compenser et dont la rigueur et la persévérance ont peu de rivaux. Dans l’un et l’autre cas, quoique sous des formes différentes, le labeur sous-jacent à l’œuvre finie ma fascine au plus haut point. À ce point que j’en décèle un peu partout les effets incomparables. Si l’œuvre terminée commande le respect, la peine que l’auteur s’est donnée pour la mener à bien m’inspire une admiration incoercible. Ainsi va ma vie intellectuelle…

167 Une des beautés du droit tient à ses nuances nombreuses et fondées mais surtout organisées en une architecture aux arêtes claires et aiguës, le tout reposant sur une tradition qui en a en quelque sorte testé la valeur. Voilà sans doute l’une des raisons qui expliquent pourquoi le droit traîne souvent le pas.

168 – Déroger aux règles constitue le cœur du mécanisme du progrès. Autrement, tout ne peut que se reproduire. À cet égard, il faut convenir que la personne qui dérange fournit une contribution indispensable à l’adaptation nécessaire de la culture – et même de la vie – à un environnement changeant. Or la personne qui dérange est souvent celle qui se trompe, celle qui tient à une certaine témérité, celle qui ne respecte pas inconditionnellement la tradition, celle pour tout dire qui non seulement critique mais qui agit conformément à sa perspective critique – ce qui se révèle d’autant plus difficile que le milieu où survient cette dérogation est plus structuré, plus encadré et plus porté à sévir contre l’indocile.

29. III. 2019

XXXII – NOTULES (150 à 158) : Sartre et Gide, la propriété intellectuelle et la Chine, un grave défaut, aide médicale à mourir, le danger de la bonne conscience, l’appropriation culturelle, les revenus de l’illégalité et du vice, les conditions de vie des uns et des autres, la sagacité de Berkeley

150Certaines similitudes frappent l’esprit au point qu’on est tenté d’y voir des convergences probablement explicables. Ainsi d’André Gide et de Jean-Paul Sartre qui, tous deux, à plus de vingt ans d’intervalle, se considèrent comme des petits garçons. Gide a avoué : » Je ne suis qu’un petit garçon qui s’amuse (…). (A. GIDE, Journal, 2 juillet 1907.) Et Sartre a confié : » Je suis un petit garçon qui ne veut pas grandir. » (J.-P. SARTRE, Ho hé ho, poème écrit à l’École normale supérieure et retrouvé par Raymond ARON qui l’a fait paraître dans Commentaire, Automne 1980, numéro 11). Je doute qu’il s’agisse ici d’une pure coïncidence. Il existe d’ailleurs d’autres cas de la même eau. J’ignore quelle explication pourrait rendre compte de telles ressemblances. Mais je n’exclurais pas la possibilité suivante : certains êtres qui se consacrent à la vie de la pensée (scientifiques, philosophes, etc.) fuient peut-être la vie pratique se révélant en cela même comparable à des enfants. Ce qui n’est pas forcément dépréciatif au reste.

151 L’attitude de la Chine à l’égard des droits de propriété intellectuelle a quelque chose de révoltant. Plagier sans respect aucun les inventions technologiques entraîne évidemment de nombreuses conséquences potentiellement désastreuses. Il ne peut donc être question de défendre un tel comportement. Il y a lieu néanmoins de le comprendre. La Chine et de nombreux pays émergents ou, hélas ! toujours à peine capables de survivre ont été victimes de comportements tout à fait comparables, mutatis mutandis. Les Espagnols en Amérique latine, les Français en Afrique et en Amérique du Nord, les Britanniques en Afrique, en Amérique du Nord et en Asie, entre autres, ont agi de façon scandaleuse à une certaine époque. Si ce n’est pas là une raison pour agir aussi mal qu’eux, ça demeure cependant un élément de compréhension des actes actuels de certains États…

152 Émile Zola, qu’on a souvent attaqué, avait un grave travers qui lui méritait apparemment de nombreuses diatribes et que lui a signalé un de ses confrères écrivains : « Vous avez un immense défaut qui vous fermera toutes les portes : vous ne pouvez causer deux minutes avec un imbécile sans lui faire comprendre qu’il est un imbécile. » (Émile ZOLA, Préface [de la deuxième édition de] Thérèse Raquin.) Voilà sûrement une tare très sérieuse dont souffrent trop de personnes de grande qualité. Mais cette remarque de l’ami de Zola désigne discrètement un phénomène bien plus alarmant encore : si toutes les portes sont ainsi fermées, c’est qu’il y a une quantité phénoménale d’imbéciles !

153 Une fois encore, il est question de l’aide médicale à mourir. Demandée cette fois par des personnes à la fois lucides, souffrantes, invalides mais non immédiatement menacées de décès, on « réfléchit » au lieu d’acquiescer à une demande claire et compréhensible. Il y a là un manque de cohérence incroyable et une hypocrisie inqualifiable. De fait, le suicide a été dépénalisé dans notre société, en sorte que l’individu qui se rate n’est plus punissable en vertu de notre droit. Par ailleurs, notre société a reconnu n’avoir pas le droit d’ôter la vie, même à un grand criminel. Et pourtant notre société semble tout à fait disposée à contraindre un individu, contre sa volonté lucide, consciente, explicite, à souffrir un calvaire insoutenable de son propre aveu et dont il ne veut plus de toute façon. La fourberie ici est double. On rationalise, d’un côté, cette décision réellement barbare en recourant à des raisonnements philosophiques, éthiques, spécieux mais drapés de bonnes intentions apparentes et de considérations qui se donnent pour de la sagesse ou de la prudence alors qu’en réalité elles ne sont que les justifications indéfendables d’une position a priori. Et d’un autre côté, on s’arroge le droit de torturer – c’est bien le mot qui convient ici – une personne à laquelle on n’aurait pas le droit d’enlever la vie si elle avait agi consciemment, lucidement de la manière la plus ignoble. Cette attitude a un nom, c’est une préférence pour la torture.

154 La bonne conscience constitue sans doute la menace la plus dangereuse dès lors qu’elle ne s’accompagne pas de scepticisme. Comment, en effet, transiger avec une personne sûre que sa conscience est la bonne ?

155 Le débat sur l’appropriation culturelle est alambiqué et repose trop souvent sur des idées vagues servant à construire des théories brumeuses. Preuve s’il en est besoin que les bonnes intentions suffisent rarement lorsqu’il s’agit de rigueur intellectuelle.

156 Les municipalités planifient leurs revenus en tenant compte des amendes que paieront vraisemblablement les citoyens qui contreviennent aux divers règlements de circulation et de stationnement. Autrement dit, nos villes accuseraient un déficit si les citoyens respectaient scrupuleusement les lois et règlements. C’est un comble ! Mais qui, à vrai dire, ne devrait aucunement nous surprendre puisque la province compte sur les dépenses de loterie pour arrondir son budget. Lorsqu’on incorpore à ses revenus réguliers des sommes d’argent dont l’entrée est aléatoire, il me semble que quelque chose ne tourne pas rond. C’est sans doute pourquoi il faut bien que l’État stimule par la publicité la consommation de loteries. Comme il serait inconvenant de stimuler de la même façon la désobéissance aux lois et règlements municipaux, on recourt à des panneaux de signalisation (de stationnement, en particulier) inintelligibles pour le commun des mortels, et l’effet est à peu près identique…

157 La richesse de quelques individus, moins d’une trentaine, dépasse la richesse collective de 50 % de l’humanité. C’est phénoménal. Et scandaleux. Au même moment cependant, force est de reconnaître que la pauvreté globale a malgré tout reculé, que les conditions sanitaires se sont dans l’ensemble améliorées, que la situation des femmes continue de progresser de même que l’éducation, etc. Autrement dit, il y a réellement un progrès pour l’ensemble de la population mais il y a un progrès encore plus rapide de l’accroissement de la richesse et, surtout, de la concentration de cette richesse. Si – je dis bien si – ces deux phénomènes devaient forcément aller de pair, à quoi l’humanité donnerait-elle la préférence ? À la recherche de l’égalité ou à l’amélioration de la situation d’une majorité dans un contexte d’inégalité accrue ? Si – je dis bien sices deux phénomènes pouvaient être dissociés sans compromettre la bonification des conditions de vie de la majorité, il serait probablement préférable d’en profiter pour réduire les inégalités car elles sont sources de frustrations et donc de dangers sociaux. Un problème se pose ici : je ne sache pas qu’on ait pu démontrer qu’une telle possibilité existe bel et bien et je ne connais aucun exemple historique d’un tel phénomène…

158 « Si peu d’hommes savent penser, tous néanmoins tiennent à avoir des opinions » (George BERKELEY, Trois dialogues entre Hylas et Philonous, deuxième dialogue, 3ème édition, 1734).

23. I. 2019