XLI- NOTULES (260 à 271) : Distraction ou bonheur, perception déformée, sincérité, esprit de découverte, être désintéressé, flagornerie et bêtise, insignifiance de chacun, originalité de chacun, suicide, élite, néant, mépris

260« Elle avait déjà assez d’expérience de la vie pour savoir qu’être heureux ce n’est que se distraire. » (Charles NODIER, Jean Sbogar, II.)

261 L’être humain a l’hallucinante capacité de voir ce qu’il regarde par le bout de la lorgnette qui lui convient, d’interpréter ce qu’il voit ainsi de la façon qui l’arrange et d’agir en fonction du tout de la manière qui l’avantage. Cette capacité, on ne doit jamais la sous-estimer et l’on ne peut en aucun cas la surestimer.

262 La sincérité est le plus bel hommage qu’on peut rendre à autrui mais aussi le plus grand risque qu’on puisse prendre avec lui.

263 « On ne se donne la peine de découvrir que ce dont on suppose l’existence. » (Jules ROMAINS, Les Hommes de bonne volonté. V – Les Superbes, 26.)

264 –  La générosité vraiment détachée existe, quoi qu’on en dise, elle est même moins rare qu’on ne le prétend. Cependant, le désintéressement que quelqu’un nous témoigne se rapporte rarement à ce qu’on voudrait. Tout est là : le désintéressement des uns correspond trop souvent aux désintérêts des autres.

265 La flagorneur intelligent – s’il existe – ne peut appliquer son procédé qu’aux imbéciles. Et, comme la flagornerie est fort répandue, on a le droit de supposer soit que les imbéciles abondent, soit que les flagorneurs manquent d’intelligence, soit encore les deux simultanément.

266 «  […] vous êtes moins sensible à ce que les autres pensent de vous quand vous prenez conscience du fait que, la plupart du temps, ils ne vous prêtent aucune attention. » (David Foster WALLACE, L’infinie comédie, Paris, Éditions de l’Olivier, 2015, p. 284.)

267 « […] chacun croit dur comme fer, en son for intérieur, sans l’avouer, être différent des autres. Ce n’est pas nécessairement pervers. » (David Foster WALLACE, L’infinie comédie, Paris, Éditions de l’Olivier, 2015, p. 286.)

268 La possibilité du suicide demeure un réconfort inexpugnable : lorsque rien n’y fait, il ne faut jamais oublier qu’à défaut de mieux se supprimer soi-même peut rester le seul et unique moindre mal disponible.

269 Il faut une élite comme il faut un moindre mal.

270 La peur du néant a je ne sais quoi d’insolite : que peut-on bien lui reprocher ?

271 Il ne faut pas mépriser ce qu’on ne comprend pas.

26. I. 2020

XL – NOTULES (251 à 259) : Le respect mérité, l’hommage de la haine, solitude et médiocrité, la simplicité, l’originalité, la vanité, discours et pensée, le méprisable, la médiocrité

251Nonobstant toute Charte des droits et au-delà du principe de dignité humaine, chaque individu n’a droit qu’au respect qu’il mérite.

252 On ne fait pas à n’importe qui l’hommage de sa haine : il faut respecter pour haïr sinon l’on méprise ou l’on a pitié.

253 La solitude, a-t-on écrit, constitue la patrie des grandes âmes : fort possible, en effet, bien que je n’en sois pas tout à fait assuré. En revanche, l’incapacité d’apprécier la solitude fût-ce à l’occasion me semble indéniablement un critère valable pour dépister la médiocrité.

254 Nul ne peut simuler la simplicité, car la simulation implique le double. D’où la rareté, le caractère inestimable des personnes véritablement simples.

255 La recherche de l’originalité n’a rien de bien singulier.

256 La vanité n’est pas risible, ni tragique d’ailleurs, non pas même bête : elle est un symptôme.

257 Certaines personnes ne laissent jamais aucune pensée interrompre leurs discours.

258 À tout prendre, il n’y a guère de méprisable que ce qui est méprisant.

259 La médiocrité ne mérite pas toujours le mépris dont on l’accable : elle représente effectivement le maximum dont plusieurs sont capables.

14. XII. 2019

XXXIX- NOTULES (243 à 250) : L’autoritarisme multi-facettes, la jalousie, la constance de Donald Trump, l’indispensable Catherine Dorion, encore les croisières, un marxisme renouvelé, Anne Hébert et Marie-Andrée Lamontagne, une tradition biographique qui s’affirme

243« La montée de l’autoritarisme ne se résume pas à l’émergence de régimes populistes à propension dictatoriale ; elle se manifeste aussi par un interventionnisme disciplinaire dans les démocraties les plus libérales. » (Jean Claude KAUFMANN, La Fin de la démocratie, Apogée et déclin d’une civilisation, Paris, Les liens qui libèrent, 2019, p. 91.) Les mots « interventionnisme disciplinaire » désignent la façon de faire qui consiste a) à imposer une manière de se comporter, de se vêtir, de parler, bref d’agir à tous égards et b) à sanctionner toute personne qui ne se soumet pas à cette manière de se comporter. Il y a ici matière à réflexion pour une société qui veut dicter l’acceptable et l’inacceptable en matière vestimentaire…

244 « Le plus extraordinaire dans la jalousie, c’est de peupler une ville, le monde, d’un être qu’on peut n’avoir jamais rencontré. » (Annie Ernaux, L’Occupation, Paris, Gallimard [collection Folio, no. 3902], p. 20.) La finesse psychologique d’Annie Ernaux, sa pénétration subtile des sentiments les plus secrets lui permettent comme à peu d’auteurs et d’analystes de décrire les effets bienfaisants ou ravageurs d’une vie intérieure dont on n’a pas toujours le contrôle.

245 Il y a une qualité qu’on ne peut refuser à Donald Trump : la constance ! Ces derniers jours, il a informé les dictateurs et despotes de la planète, qui sont en quête de refuge, qu’ils étaient les bienvenus aux États-Unis en raison des investissements qu’ils pourraient y faire. Incroyable mais vraie, une telle invitation ne s’invente pas. Elle serait même qualifiée de grossière invraisemblance sous la plume des meilleurs écrivains. Et pourtant, cet inénarrable Donald Trump, sans doute à la recherche comme toujours d’une sottise supplémentaire et originale à commettre, a bel et bien proféré cette hallucinante insanité. Fidèle à lui-même, d’un bêtise qui ne se dément pas, le 45e Président des États-Unis affiche une constance désespérante aux yeux des personnes de bon sens…

246 Si Catherine Dorion n’existait pas, il faudrait l’inventer. Ce que d’aucuns appellent ses frasques a le rare mérite d’agir comme un révélateur des esprits les plus superficiels, ces esprits qui cultivent le sens du secondaire et n’hésitent nullement à afficher publiquement leur goût de l’inanité. Comment expliquer autrement qu’on s’en prenne à cette députée qui ose être elle-même en portant un vêtement qui lui convient mais ne répond apparemment pas aux canons de gens qui, faut-il le présumer, s’érigent en norme de ce qui est séant  ?

247 En raison d’une fausse impression laissée par ma récente notule sur les croisières, je dois revenir sur le sujet. Je maintiens tout ce que j’ai écrit mais j’ajoute qu’il existe des formules de croisières qui me semblent, elles, réellement valables : ce que j’appelle les « croisières-autobus ». Ces croisières, en fait, n’en sont pas. Le bateau circule de ville en ville sur un circuit que chacun peut parcourir à son rythme et selon ses intérêts. Ledit bateau, par exemple, nous laisse dans tel port à 13h00 et repart, disons, à 22h00. On peut ne pas y revenir mais on sait qu’il repassera dans deux jours à la même heure ou dans une semaine, etc., et on pourra le reprendre à ce moment-là si c’est cela qui nous convient. Dans un tel cas, le bateau en cause agit comme un autobus dans lequel on monte à l’heure et au jour qui nous va et qu’on a choisis en fonction de l’horaire et du calendrier qui nous a été communiqué au départ. Cette formule se révèle parfaitement compatible avec l’initiative que certains passagers désirent conserver quant au choix des lieux auxquels ils veulent consacrer plus ou moins de temps, etc.

248 D’après certains penseurs, la théorie marxiste redeviendrait pertinente pour peu qu’on remplace ses catégories traditionnelles – prolétariat, bourgeoisie, etc. – par de nouvelles catégories reflétant les composantes actuelles de nos sociétés, nommément les élites et le peuple. Ainsi assisterait-on présentement un peu partout au monde à un affrontement entre les élitaires et les populistes. Je ne sais pas si une telle interprétation de la situation actuelle résisterait à une analyse rigoureuse. Je n’ai pu procéder encore à une telle analyse. En revanche, je ne saurais nier qu’on observe bel et bien un clivage entre élitaires et populistes et, dans plusieurs pays, à un véritable combat entre ces deux groupes. Les États-Unis, à leur manière, constituent le théâtre d’un tel combat, le Brésil aussi, l’Italie également. Bref, il est bien possible que cette façon de voir touche juste.

249 La biographie que Marie-Andrée Lamontagne a consacrée à Anne Hébert, Anne Hébert, vivre pour écrire (Montréal, Boréal, 2019) constitue un travail magistral dans son ordre : la recherche y est poussée et toujours soucieuse de prendre appui sur des bases rigoureuses, l’écriture ne renonce jamais à la précision même si elle demeure toujours élégante, le « mouvement » de la narration accompagne fidèlement le mouvement même de la vie qu’elle entend relater, la couleur de l’époque est bien rendue et les portraits des personnages entourant Anne Hébert sont conformes à ce qu’on en sait par ailleurs et mieux détaillés encore dans la mesure même où ils veulent rendre possible une meilleure intelligence de la personne, de la vie et de l’œuvre de la « mystérieuse » Anne Hébert.

250 La Gabrielle Roy de François Ricard, l’Adrien Arcand de Jean-François Nadeau, l’Éva Circé-Côté d’Andrée Lévesque, le Louis-Antoine Dessaulles d’Yvan Lamonde tout comme l’Anne Hébert de Marie-Andrée Lamontagne, le Pierre Le Moyne d’Iberville de Guy Frégault ou l’Ignace Bourget de Léon Pouliot illustrent à merveille un fait inspirant : il se développe chez nous une tradition de la biographie qui constitue lentement mais solidement un fonds descriptif de personnages significatifs dans notre histoire culturelle, politique, idéologique et religieuse. Un tel fonds n’a pas moins d’importance, à sa manière, que les fresques majeures portant sur certaines époques historiques ou certains thèmes globaux, telles celle que Marcel Trudel a consacrée à l’Histoire de la Nouvelle-France ou celle d’Yvan Lamonde sur l’Histoire sociale des idées au Québec ou encore celle de Fernand Ouellet qui traite de l’Histoire économique et sociale du Québec, 1760-1850. Au moment où les inscriptions universitaires en histoire semblent en perte de vitesse, il y a quelque chose de réconfortant à voir se constituer ainsi une tradition de recherche – informelle certes mais réelle tout de même – vouée notamment à des personnalités qu’on a tout avantage à mieux connaître pour comprendre plus adéquatement les années et les milieux qu’elles ont marquées.

25. XI. 2019

XXXVIII- NOTULES (234 à 242) : Croisières, ma petite compagne, une perversité protectrice, le danger des débats entre chefs, l’insanité protectrice, Legault et l’environnement, un choix empoisonné, se croire à l’abri, la multiplication des cinglés

234Les croisières représentent, pour moi, un véritable mystère. Partir en croisière, c’est partir en apportant avec soi son chez soi : un milieu riche – les bateaux de croisière de sont jamais remarquables par leur frugalité ! –, des loisirs comme à la maison – cinéma, piscine, salle de gym –, son alimentation habituelle – mais en plus relevé encore –, ses soirées haut de gamme – soirée du capitaine, soirée « casino » –, bref c’est apporter avec soi tout ce qui garantit qu’on ne croisera pas le pays où l’on se rend, les gens qui y vivent, la culture typique qu’on y trouve, les loisirs qu’on y pratique, les aliments qu’on y prépare et, plus globalement, tout ce qui caractérise l’endroit visité. Évidemment, on peut descendre ici et là pour quelques heures dans un pays nouveau dont on ne découvrira rien sinon la zone portuaire, on peut même y faire escale un jour ou deux, ce qui laisse davantage de temps pour visiter les boutiques pour touristes ou assister à un spectacle, voire visiter un musée. Mais rapidement on retourne à son hôtel flottant. La croisière, c’est un moyen sophistiqué de se rendre dans un pays qu’on évitera soigneusement de connaître sérieusement mais dont on pourra dire qu’on y est allé. C’est probablement là le moyen le moins écologique de rater avec élégance le but même des voyages.

235 Ma petite compagne à quatre pattes, une chihuahua miniature (c’est petit, ça!), s’appelait Charlotte. Elle faisait ses promenades avec moi, habituellement deux fois par jour, et tout le monde la connaissait dans les environs. Elle m’accompagnait quand je lisais, généralement installée sur moi, et quand j’écrivais, alors placée dans un petit panier tout à côté de mon ordinateur. Elle ne me quittait que rarement et pour de courts laps de temps. Les seules fois où nous étions un peu plus longuement séparés relevaient de mes obligations, par exemple lorsque je devais faire des courses. Ces derniers temps elle a eu de multiples crises d’épilepsie. Il y a quelques jours, six épisodes sont survenus dans la même journée. Elle n’était plus elle-même. Sa joie de vivre, normalement si facilement perceptible à sa manière d’attaquer le boyau de l’aspirateur ou de frétiller de la queue au moment se sortir pour une promenade ou de recevoir sa pâtée, eh bien ! cette joie de vivre était comme amortie, sinon complètement annulée. Je ne crois pas donner dans l’anthropomorphisme en précisant qu’elle vivait dans la terreur de la prochaine attaque et que, pour cette raison, elle ne voulait plus du tout s’éloigner. Il a semblé préférable de mettre un terme à ses jours. Nécessaire, je crois, ce choix n’en a pas moins été difficile. Et la tristesse qui a suivi était bien réelle ! J’imagine ce que ça peut être de vivre la mort d’un enfant…

236 Ce qui protège Donald Trump, c’est sa perversité. Ce disant, je ne rigole pas du tout : au contraire, je crains d’avoir tragiquement raison ! Et je pense qu’on en aura bientôt la preuve. On annonce en effet la parution prochaine d’un ouvrage où l’on établira qu’au moins vingt-six autres femmes ont été victimes des actes déplacés de Donald Trump à leur égard, certaines d’entre elles ayant même été victimes de viols en bonne et due forme. Or il y a fort à parier que ce livre ne va pas beaucoup émouvoir l’opinion. Pourquoi ? Parce que tout un chacun voit en Donald Trump une espèce de déséquilibré hyper-malsain qui pourrait fort bien effectivement avoir agi ainsi à l’égard des femmes. Autrement dit, aucun effet de surprise ne viendra déclencher une réaction de révolte ou de répugnance, comme la chose serait sûrement arrivée si on avait découvert de tels comportements chez un Barack Obama. Trump a une telle habitude de la perversité, sa dépravation admise – il s’est déjà vanté d’être un pussy-graber – constitue désormais un lieu si commun que personne ne pourra s’étonner devant ce nouvel ouvrage et ses nombreuses dénonciations, fussent-elles parfaitement documentées !

237 Patrice Roy a magnifiquement géré le dernier débat des chefs de la campagne électorale. Malgré sa performance, j’affirme pourtant qu’un tel débat demeure un exercice dangereux du fait qu’il procure à certaines personnes le sentiment d’en savoir plus sur les tenants et aboutissants de l’élection à venir. Les spécialistes qui analysent un tel débat ne représentent pas du tout l’électeur moyen : ces spécialistes suivent comme personne les activités électorales et, plus largement, la vie politique en général, et leur jugement s’en trouve faussé, dans la perspective de qui veut connaître l’influence des débats sur l’électorat. J’ai moi-même regardé le débat des chefs et j’ai pu constater ce qui suit. A) Chacun(e) des participant(e)s se souciait d’abord d’éviter de dire quoi que ce soit qui pût devenir un clip susceptible d’être utilisé contre lui (elle) par des adversaires qui prendraient un malin plaisir à le faire circuler. B) Tout le monde sur ce plateau de télé voulait trouver la formule qui resterait dans l’esprit d’un maximum de téléspectateurs, la formule qui ferait mouche donc et qui pourrait profiter à son auteur. C) Aucun des chefs de parti présents lors de cet exercice n’avait de toute manière suffisamment de temps pour présenter de façon un peu substantielle ne serait-ce qu’un élément de son programme ou de sa pensée politique. D) En un mot comme en cent, un tel débat ne permet aucunement d’apprécier ces individus à leur juste valeur : qu’il s’agisse d’Yves-François Blanchet ou d’Elizabeth May, de Justin Trudeau ou d’Andrew Sheer, de Jagmeet Singh ou même de Maxime Bernier. E) De toute façon, à l’occasion d’un tel débat, personne ne s’occupe vraiment des questions qu’on pose ou des sujets qu’on aborde : pour tout le monde en effet, la seule et unique chose qui compte, c’est de passer certains éléments de message, quitte – pour ce faire – à détourner le sens de n’importe quelle question en vue de « caser » ce qu’on veut dire en y répondant. Voir dans un tel exercice un élément majeur de la vie démocratique me paraît donc non seulement insignifiant, mais risqué, périlleux…

238 L’insanité de Donald Trump fait de plus en plus consensus. L’idée voulant qu’il se donne délibérément un air imbécile ne tient plus la route, car il est devenu évident qu’il se nuit désormais à lui-mème bien davantage qu’à ses adversaires en agissant comme il le fait. En ce sens l’insanité de Donald Trump nous protège du pire. Imaginez de quoi il serait capable s’il était pleinement maître de ses actes au lieu d’être victime de son impulsivité maladive et de sa perception pathologique de lui-même et du monde ?

239 Le premier ministre Legault se déclare favorable au projet de gazoduc GNL avec le transport maritime qu’il entraînera, il soutient la cimenterie de Port-Daniel sachant que le ciment constitue une source majeure de pollution, il ne veut surtout pas que l’île d’Anticosti soit inscrite au Patrimoine naturel mondial alors qu’on y trouve des caractéristiques uniques, il tient au troisième lien entre Québec et Lévis à l’encontre des avis unanimes de gens compétents, bref on voit bien que cet individu n’a aucun souci réel de l’environnement. Et il prétend le contraire allant jusqu’à invoquer ses propres enfants auxquels il ne voudrait pas léguer un monde contaminé. Il ne lui a pas suffi de rompre ses engagements à l’égard des signataires du Pacte pour la transition de Dominic Champagne et Cie que plus de 280 000 personnes ont signé, il s’est aussi fait un devoir d’ignorer la marche pour l’environnement de plus de 500 000 personnes soulevées par Greta Thunberg. Que dire devant tant de mauvaise foi ou, pire encore, devant tant de bonne foi si complètement dépourvue de lucidité scientifique, de capacité de choisir selon les données probantes et de courage d’agir en conséquence ? Je ne suis pas un défenseur des décisions prises sur la seule base du grand nombre de gens qui souhaitent ceci ou cela. Mais il arrive présentement qu’il y a un consensus scientifique sur de nombreuses questions environnementales, et ce, de la part de savants appartenant à de multiples disciplines et champs de recherche. Il se trouve de surcroît que de nombreux citoyens partagent le point de vue de la science, point de vue qui ne leur facilite pourtant pas la vie et qui annonce des jours difficiles. Dans ces conditions, je vois mal comment je pourrais conserver quelque estime pour le gouvernement Legault… à tout le moins à ce propos et tant qu’il ne réajustera pas le tir…

240 L’électorat canadien devra bientôt choisir entre deux chefs dont, apparemment, aucune majorité ne veut. Ce n’est pas la première fois que c’est ainsi, ce qui est regrettable, mais c’est pire que les fois antérieures. Voici pourquoi. La dernière élection fédérale a donné les résultats suivants (chiffres arrondis au plus près) : le Libéraux ont obtenu 40 % des voix, les Conservateurs 32 %, les Néo-démocrates 20 %, le Bloc québécois et le Parti vert moins de 5 % chacun. Si aucune majorité ne s’est imposée, il reste que ceux qui ont voté pour les Libéraux voulaient soutenir Justin Trudeau parce qu’ils croyaient en lui. À tort, diront certains, mais enfin c’est ce qu’ils croyaient à l’époque. Présentement, autant que je puisse voir, on ne veut pas choisir un chef, quel qu’il soit, parce qu’on croit en lui, mais parce qu’on juge l’autre chef pire encore. Autrement dit, nous serions en présence d’un véritable choix empoisonné entre deux maux, et l’on choisira le moindre sachant néanmoins que ça demeure un mal ! Je me permets ici une prédiction, ce que je m’interdis pourtant depuis toujours : si notre société ne trouve pas le moyen d’attirer en politique des gens inspirants par leur vision, par leur envergure, par leurs valeurs, le scepticisme va s’accroître, le phénomène d’abstentionnisme va s’intensifier, la vie démocratique va continuer sa dérive et, tôt ou tard, nous paierons le prix de notre incurie sous la forme d’un leader mal intentionné ou gravement incompétent ou d’un chef à la poigne de fer mal dominée ou mal orientée. La nature a horreur du vide. Et la politique également, aussi invraisemblable que ça puisse paraître dans le vide dont on semble s’accommoder depuis trop longtemps.

241 Pour compléter la précédente notule, je dois ajouter ceci. Les Québécois et les Canadiens sont un peuple calme, doux, paisible dont on dit souvent qu’il ne peut s’abandonner à des excès comme ceux qu’on observe présentement aux États-Unis, en Hongrie, en Pologne ou ailleurs dans le monde occidental (sans parler du reste du monde). Je crois qu’une telle conception témoigne d’une naïveté indéfendable à la lumière des connaissances historiques dont on dispose maintenant. On ne doit pas exclure, on ne peut pas exclure que des dérives puissent survenir chez nous comme elles surviennent ailleurs et même dans des pays qui devraient avoir été guéris à jamais de telles dérives par les événements tragiques qu’on y a vécu lors, par exemple, de le Seconde Guerre mondiale. Se croire à l’abri des déviations les pires, précisément parce qu’elles sont les pires et qu’elles nous répugnent actuellement, c’est un premier pas sur la pente savonneuse qui aboutit à l’acceptation de petites déviations au motif qu’il faut parfois faire des compromis risqués pour éviter le pire, tout en oubliant qu’on s’habitue vite aux petites déviations…

242 Il y a beaucoup de cinglé(e)s dans la société moderne. Y en a-t-il plus qu’avant ? Je ne saurais le dire avec certitude mais je parierais que oui. Il y en a plus en chiffres absolus vraisemblablement, car la population est bien plus grande maintenant qu’au XVIIIe siècle, par exemple. La question n’est donc pas là. Ce qu’il faudrait connaître, c’est la proportion de déséquilibrés dans nos populations pour pouvoir la comparer à la proportion correspondante dans les populations antérieures. Je doute qu’on puisse jamais parvenir à établir des données sur lesquelles tout le monde s’entendrait : nos instruments de mesure demeurent inadéquates en ces matières, surtout quand on les applique à des périodes éloignées dans le passé, et nos définitions de la démence, de la folie plus ou moins poussée, de l’aliénation mentale plus ou moins complète ou durable donnent lieu à des discussions serrées parmi les spécialistes en psychiatrie, en psychologie et en neurosciences. Il reste que des étudiants en plus grand nombre qu’auparavant attaquent physiquement leurs professeurs et pour des motifs plus variés que jamais (qui vont de l’échec à un examen à la punition imposée même à bon droit) ; que des élèves du secondaire mais aussi du primaire s’adonnent à des pratiques de harcèlement (bullying) parfois si cruelles qu’elles mènent les victimes au suicide ; que des employés tuent leur patron parce qu’on les a rétrogradés ou congédiés ou parce qu’on leur a refusé une promotion ou une augmentation de salaire ; que des individus, radicalisés ou non, tuent le plus grand nombre possible de gens dans des endroits publics ; que des personnes sans histoire jusque-là en arrivent à commettre l’irréparable parce qu’elles estiment devoir s’en prendre aux femmes ou aux homosexuels ou aux infidèles… Évidemment, de nos jours, les moyens techniques de mal faire sont plus répandus et plus efficaces, qu’il s’agisse des armes à feu ou des moyens de communication par Internet ou autrement. Considéré sous cet angle, le phénomène de la croissance des comportements dérangés relève peut-être simplement de la variété accrue des possibilités offertes aux cinglé(e)s de libérer leurs tendances désaxées. Mais il ne faudrait pas trop vite en arriver à cette conclusion. Si l’on tient à réduire toutes ces pratiques démentes, il faut accepter de formuler des hypothèses qui ne nous plaisent pas mais qui mettront peut-être le doigt sur une ou des explications à prendre en compte. À côté du contrôle des armes à feu, y a-t-il d’autres contrôles qui s’imposeraient ? Doit-on en envisager à l’égard d’Internet (en ce qui touche la pornographie infantile, entre autres) ? À l’égard des jeux vidéo (surtout peut-être en ce qui concerne les jeux hyper-violents destinés aux jeunes) ? Convient-il d’imposer certaines pratiques dans le champs de l’éducation ou, au contraire, d’exclure certaines pratiques qui y sont présentement admises ? Je suis personnellement favorable à la légalisation du cannabis et de toutes les drogues d’ailleurs, mais est-ce une bonne chose, fût-ce dans le seul cas du cannabis ? J’ai le sentiment justifié ou non, je l’ignore que notre société réalise que les déséquilibres mentaux deviennent de plus en plus nombreux, de plus en plus profonds peut-être, de plus en plus ravageurs probablement et qu’il faut intervenir pour qu’on ne soit pas submergé par cet inquiétant phénomène. Simultanément, j’ai l’impression que cette même société refuse d’envisager certains ajustements éventuellement indispensables. Non pas qu’elle refuse de les mettre en œuvre : on n’en est pas encore là… Mais elle refuse de les envisager… Si tel est bien le cas, nous pourrions avoir de redoutables surprises…

14. X. 2019

XXXVII – NOTULES (224 à 233) : Amin Maalouf et le nationalisme, se rendre méprisable, manquer de jugement, vivre ou durer, idée de base du nationalisme, un cinéma québécois de haut calibre, les végétaux, les animaux et l’éducation, petite erreur et gros dégâts, la justice disparue, des chefs hors contrôle

224Dans Le Naufrage des civilisations (Paris, Grasset, 2019), Amin Maalouf a le courage de dire tout haut ce que de plus en plus de gens pensent tout bas. Voici deux brefs extraits sur le XXIe siècle, qui illustrent son propos : «  L’une des caractéristiques de ce siècle, c’est justement qu’il y a de moins en moins de facteurs qui rassemblent. J’ai failli ajouter : surtout quand il s’agit des nations plurielles. Mais la précision est superflue. Plurielles, elles le sont toutes, même si certaines l’admettent plus volontiers que d’autres. Et toutes, donc, ont du mal à tisser des liens solides entre des personnes, des familles et des communautés ayant eu des itinéraires différents. Les recettes traditionnelles qui ont formé les nations depuis des siècles ne servent plus beaucoup de nos jours. Si l’on n’a pas des ancêtres communs, on ne peut pas les inventer de toutes pièces. Et s’il n’existe pas un « roman national » accepté spontanément par tous, on ne peut pas l’imposer non plus (p. 258, les italiques sont de moi). « Je me demande si l’égarement des hommes, tel que nous le constatons aujourd’hui, n’est pas dû en partie à cette détestable habitude que l’on a prise, à partir du XIXe siècle, de morceler les ensembles où se côtoyaient plusieurs nations, afin que chacune d’elles vive séparément » (p. 68, les italiques sont de moi).

225 L’attitude de Maxime Bernier à l’égard de Greta Thunberg révèle un trait gravement préoccupant de la personnalité de cet individu et, plus encore, de notre société. Attaquer personnellement cette très jeune fille – elle n’a que 16 ans – pour disqualifier ses positions à propos des changements climatiques au lieu de discuter ses positions quant au fond, voilà une procédure connue depuis l’Antiquité et méprisée depuis toujours sous le nom significatif d’attaque ad hominem. Mais Maxime Bernier ne se contente pas de cela : il donne aussi dans ce qu’on appelle l’attaque ad personam qui consiste à s’en prendre à son interlocuteur – son interlocutrice, dans le cas présent – non pour disqualifier ses positions mais pour rabaisser sa personne même, la déprécier, l’avilir, bref pour l’humilier. Ce faisant, Maxime Bernier se rend méprisable aux yeux de tous ceux et de toutes celles qui ont du cœur. On peut s’étonner qu’un être humain cherche ainsi à se montrer abject, mais enfin à chacun sa pathologie… En revanche, que notre société soit devenue telle que ce comportement soit rendu possible, voilà qui en dit tragiquement long ! Heureusement, nous n’en sommes pas au point où l’ignominie fait recette. Mais il ne faut pas attendre d’y être arrivé pour réagir.

226 Le manque de jugement constitue une véritable marque de commerce chez certains personnages. Pierre Karl Péladeau appartiendrait-il à cette catégorie d’esprits bancals ? Plusieurs croient que oui. Non seulement en raison de son fameux poing levé lors de la dernière campagne électorale, mais aussi en raison de son attaque contre les entreprises quêteuses qu’il a dénoncées en commission parlementaire sur les médias alors que sa propre entreprise, Québécor, est l’une des plus quêteuses, voire la plus quêteuse de toutes.

227 Tomber malade et se soigner soi-même ou recourir au médecin pour bénéficier d’un traitement approprié, le tout pour finalement retrouver la santé ou, à tout le moins, un état de santé raisonnable, voilà qui fait partie de la vie de la quasi-totalité des êtres humains. Devenir malade au point que l’activité principale de la personne concernée consiste uniquement à faire ce qu’il faut pour ne pas mourir, je n’appelle pas cela vivre mais durer. Quand le seul but de son activité est de durer, il me semble qu’on ne mène plus une vie proprement humaine. Or je constate que certaines personnes, de leur propre avis, ne font plus que cela : durer. Du lever au coucher, elles se soucient de leur médication, elles contrôlent leur diète, elles visitent les médecins et les hôpitaux, elles se reposent en faisant une ou deux siestes, elles s’obligent à quelques exercices jugés indispensables, elles se refusent nombre de petits plaisirs au motif qu’ils ne leur conviennent plus vu leur état, elles sont irritées en raison de leur mauvaise capacité auditive ou visuelle, elles s’interdisent diverses activités qu’elles s’estiment incapables de pratiquer sans danger, elles cherchent souvent leur souffle, elles fréquentent peu de gens, bref elles ne font plus rien d’autre que de prendre soin d’elles-mêmes. Et elles durent. Mais pourquoi ? Si, un jour, je me trouve dans une telle situation, j’ose espérer que je pourrai prendre la décision de tourner la page.

228 À bon droit, Jürgen Osterhammel dénonce avec vigueur et précision l’inexactitude ou la fausseté d’« une idée de base de la rhétorique nationaliste selon laquelle la nation serait naturelle et originelle » (La Transformation du monde. Une histoire globale du XIXe siècle, Paris, Nouveau Monde éditions, 2017, p. 579). Si les conséquences de ce constat sont immenses, celles de son rejet le sont davantage encore. On ne peut impunément soutenir que la nation est chose naturelle alors que, à l’évidence, elle constitue un produit culturel… avec tout ce que cela implique.

229 Les cinéastes québécois n’ont rien à envier aux cinéastes français, anglais, américains ou autres. Ils ne manquent pas de créativité et maîtrisent bien les techniques de leur art. Je viens de revoir Victoria : les jeunes années d’une reine de Jean-Marc Vallée, et je m’en trouve plus que jamais convaincu de la grande valeur de nos artistes du septième art. Pour ce film, Vallée a travaillé avec des gens de première force, Martin Scorsese, producteur et réalisateur célèbre (Taxi Driver, Le Loup de Wall Street, etc.), le scénariste et auteur renommé Julian Fellowes (Downton Abbey, Past Imperfect, etc.), des comédiens sensibles comme Emily Blunt dans le rôle de Victoria, bref toute une équipe de personnes remarquablement douées en leur domaine lui ont fait confiance et avec raison. Le traitement du sujet aurait aisément pu verser dans la facilité, ce qui n’est pas le cas. Le traitement du sujet aurait également pu pousser à prendre des libertés avec l’histoire, ce qui n’est pas le cas non plus. Jean-Marc Vallée a fait bien plus qu’éviter les nombreux pièges que comporte la réalisation d’un tel film : il en a fait un modèle dans son ordre, le docudrame.

230 Les végétaux et les animaux abondent sur notre planète. Et pourtant, de plus en plus d’enfants, dans nos sociétés dites avancées, n’ont aucun contact direct avec eux ou vraiment très peu. Quand des enfants croient que les fruits et légumes « poussent au magasin », ce que j’ai entendu dans un documentaire récent tourné chez nous, quand de jeunes enfants ne connaissent des chiens, chats et autres compagnons à quatre pattes que les attaques des bull-terriers et qu’ils apprennent en conséquence à se méfier des bêtes en général, quand en somme les rapports des enfants au monde végétal et animal sont ainsi distordus, je me demande s’il ne faudrait pas trouver une façon de compenser le biais avec lequel ils commencent leur vie. Je comprends que certaines familles ne puissent avoir d’animaux à la maison, Je comprends même qu’on puisse n’avoir aucune plante chez soi : après tout, tout le monde n’a pas le pouce vert. Il reste que les jeunes d’âge préscolaire dont la vie familiale – le gros morceau de leur vie – n’offre aucun contact avec les fleurs ou les plants de tomates, avec les ronrons d’une chatte, les coassements d’une grenouille ou les croassements d’un corbeau me paraissent rater quelque chose que bon nombre d’entre eux auront de la difficulté à rattraper ultérieurement. Les animaux et les végétaux des dessins animés peuvent être sympathiques. Ceux des documentaires sont assurément instructifs. Ceux que nous montrent plusieurs sites Web sur Internet se révèlent souvent fascinants. Mais qui pense sérieusement que ces rencontres artificielles peuvent réellement remplacer l’expérience du véritable contact avec des vraies fraises et des vrais moutons dans un vrai champ ?

231 Une chose, même petite, toute petite, peut faire dérailler une compagne électorale. Le poing levé de Pierre Karl Péladeau, la remarque de Lise Payette sur les Yvette représentent deux cas célèbres de ce phénomène. Le blackface de Justin Trudeau en sera peut-être un nouvel exemple. Je suis sidéré qu’on puisse en arriver à changer complètement les données d’une élection par un tel mécanisme. Je veux bien qu’on accuse les médias sociaux d’amplifier la résonance de ces actes spécifiques mais ultimement ce sont les électeurs qui votent et non les médias sociaux. Que certains gestes gravissimes entraînent à eux seuls une telle conséquence, je le conçois fort bien : à titre d’illustration, si un politicien est trouvé coupable de viol ou s’il a fraudé l’État dans l’exercice de ses fonctions ou s’il s’est parjuré, je comprendrais qu’on ne veuille pas l’élire. Toutefois, si l’on exclut de tels actes extrêmes, je ne vois pas comment on peut justifier de renoncer à une option politique jusque là perçue comme valable en raison d’un ou de quelques actes ou d’un ou de quelques mots peu brillants certes mais qui ne font pas le poids, à mon avis, en regard de la gravité de l’acte électoral. Ce qui est en jeu ici, c’est la base même sur laquelle les citoyens font reposer l’acte le plus décisif de leur vie politique : voter !

232 « La justice, à présent, on ne la trouve plus chez personne ; partout, traîtrise et ruse. » (Général Yánnis MAKRIYÁNNIS [1797-1864], Mémoires, II, 258 – cité par Georges SÉFÉRIS, Journal de bord, II, Genève, Éditions Héros-Limite, 2011, en note au poème intitulé Dernier arrêt.)

233 Donald Trump, Boris Johnson, Jair Bolsonaro, Matteo Salvini, Viktor Orban, Recep Tayyip Erdogan, Rodrigo Duterte, Vladimir Poutine, Mohammed ben Salman, Nicolas Maduro, Bashar al-Assad et tant d’autres dirigeants publics paraissent – à des degrés divers et selon des modalités différentes – dépourvus de respect pour les institutions, pire encore : pour leurs propres concitoyens ; ils semblent également prêts à mentir et à manipuler (quand ce n’est à tuer ou à faire tuer) à une échelle sans précédent et à un degré incomparable. Rien, en eux-mêmes, ne semble pouvoir les arrêter : ni conscience droite, ni jugement sain, ni science avérée, ni échanges avec des homologues éclairés. Il ne reste que des ressorts hors d’eux-mêmes pour contenir leurs excès : des institutions indépendantes (là où il y en a), des procédures légales (là où elles existent véritablement et ne sont pas de simples simulacres), des mouvements populaires (là où ils peuvent se développer et non provoquer des affrontements mortels), ultimement la révolution (là où sont en nombre suffisants ces individus rares qu’il y a lieu d’appeler des héros). Et encore, je ne parle pas ici du cas d’espèce que constitue Xi Jinping dont l’intérêt pour la vie privée de ses concitoyens l’amène à développer et implanter des dispositifs de reconnaissance faciale et de nombreux autres de la même eau devant lesquels George Orwell lui-même n’aurait pas su dominer sa méfiance, voire sa terreur.

27. IX. 2019

XXXVI – NOTULES (214 à 223) : Privatiser les gains, l’État et les médias, les nouvelles internationales, la rentrée littéraire, incompétence et plagiat, les bruits de la faiblesse, le fort et le faible, le recul de la générosité, l’improvisation étatique, la sculpture oubliée

214La gestion occidentale actuelle socialise les coûts et privatise les gains. Même s’il existe des exceptions à cette règle, on peut considérer qu’elle décrit assez bien la réalité. Les entreprises qui ont abusé de la nature pour engranger des profits souvent exorbitants refilent généralement le coût du nettoyage des dégâts et du rétablissement de l’environnement à l’État, c’est-à-dire à tout le monde. De la même manière, les individus les mieux nantis consomment en grande quantité des produits aux effets environnementaux nocifs, tels des voyages en avion, laissant à tous les autres le soin d’en assumer les conséquences. Le rachat volontaire par ces voyageurs du carbone qu’ils génèrent est si peu répandu qu’il faudrait l’imposer.

215 En raison des difficultés financières rencontrées par les médias écrits, on évoque de plus en plus la possibilité d’une intervention de l’État en vue d’aider la presse écrite. Je comprends la crainte éprouvée par plusieurs mais j’avoue craindre une intervention de l’État en cette matière. Si les citoyens veulent une presse libre, ils doivent, eux, garantir sa liberté en assumant le coût de cette liberté. Si les citoyens ne sont pas prêts à payer de leurs poches une presse de qualité, donc une presse libre, je ne vois aucune raison pour laquelle on la leur imposerait. Ce serait de toute façon inutile, puisqu’ils ne jugent pas l’affaire suffisamment importante pour débourser… contrairement à ce qu’ils font en tant d’autres domaines… Cela n’interdit cependant pas que l’État appuie financièrement une industrie ou une partie de l’industrie durant une brève période de transition. Le problème que j’évoque se pose à vrai dire au sujet d’un financement qui serait statutaire. J’y reviendrai.

216 À tort ou à raison, j’estime que nos chaînes de télévision et de radio ne couvrent que bien sommairement les affaires internationales. Et ça me déçoit ! Je veux bien qu’on me renseigne sur divers sujets, locaux, provinciaux ou nationaux, mais je ne veux surtout pas qu’on néglige les questions internationales. Car les questions internationales sont de plus en plus importantes et le solutions qu’on y apporte – ou qu’on ne leur apporte pas – ont de plus en plus de conséquences sur nos vies. Je ne songe pas uniquement ici à des sujets tel l’environnement ou à des individus tel Donald Trump dont l’influence me semble indiscutable. Il existe de multiples enjeux internationaux dont on ne parle pratiquement jamais dans nos bulletins d’information. Il est très rare qu’on nous expose les problèmes rencontrés dans plusieurs régions du monde. Les pays d’Asie du Sud-Est, Indonésie et Malaysie par exemple, ou ceux d’Afrique subsaharienne, le Niger ou le Cameroun parmi d’autres, ou encore ceux d’Amérique latine, tels l’Uruguay ou l’Équateur, ne font pratiquement jamais la nouvelle. Pourtant quiconque pratique la chose internationale sait pertinemment que, là comme ailleurs, surviennent des événements significatifs. Je comprends que tous ne s’intéressent pas à ces sujets plus ou moins éloignés de leurs préoccupations quotidiennes. Et je comprends, sous ce rapport, l’investissement relativement minime – voire nul, dans certains cas – que nos médias y consacrent. Ce que je comprends moins, c’est que la télévision d’État ne fasse pas systématiquement une place plus importante à la chose internationale. Il me semble que, au minimum, nous devrions pouvoir compter sur des informations internationales aussi élaborées que les informations sportives… Non ?

217 Ce qu’on appelle la rentrée littéraire me déconcerte de plus en plus. Dans le seul monde francophone, entre 500 et 900 nouveaux romans paraissent à cette occasion. À quoi il faut ajouter des centaines d’essais de toute nature (historique, sociologique, philosophique, politique, etc.) ainsi que la parution de publications connues sous le nom de « beaux livres », c’est-à-dire des albums luxueux présentant de superbes illustrations d’œuvres d’art ou de paysages ou d’animaux (selon le type d’albums), à quoi il convient encore d’ajouter les « utilitaires », c’est-à-dire les livres de recettes, les ouvrages consacrés aux automobiles, à la rénovation domiciliaire, aux voyages, sans oublier bien entendu les manuels de toute sorte qui sont lancés au même moment. Que pour des raisons commerciales ou financières on procède de la sorte, je le comprends, bien que ça me déplaise. Mais qu’on ne vienne pas me faire croire que les auteurs, en particulier les auteurs d’œuvres littéraires, y trouvent leur compte. Noyer ainsi un écrit, c’est n’importe quoi sauf un acte de promotion d’un auteur. Évidemment, si l’auteur en cause appartient à une écurie majeure, il bénéficiera alors du soutien publicitaire et logistique de cette écurie. Mai il s’agit ici d’une performance marchande et non artistique. Ce qui explique probablement en bonne partie pourquoi tant de bons auteurs n’ont pas été facilement publiés, Kafka par exemple.

218 Qui plagie montre en cela même son incompétence. Ou son incapacité à se tirer d’affaire en une circonstance stressante. Ou une autre forme de sa faiblesse. Qui maîtrise bien sa matière n’a pas à plagier. Or la Chine plagie à tour de bras. La conclusion est donc claire : toute forte qu’elle soit, la Chine reste à maints égards plus faible qu’on ne le pense généralement. Sa puissance se développe mais elle a encore un chemin considérable à parcourir pour atteindre le seuil désiré. On m’a déjà fait valoir, notamment, que la Chine deviendrait vieille avant de devenir réellement riche. La politique de l’enfant unique qui fait présentement sentir ses effets sur le marché chinois du travail constitue sûrement un talon d’Achille pour l’Empire du Milieu. Quoi qu’il en soit, si la Chine est devenue une puissance majeure, elle reste encore loin de la pleine réalisation de son potentiel.

219 Qui joue de sa grosse voix et profère des menaces montre en cela même sa faiblesse. Le président-directeur général d’une grande banque téléphone discrètement au ministre des Finances de son pays pour porter à son attention telle ou telle question qui lui tient à cœur. Un pauvre hère doit au contraire faire un coup d’éclat pour qu’on le remarque – et encore ! Les ouvriers et leurs leaders syndicaux avouent leur faiblesse en s’adonnant à des saccages, à des casses, à des engueulades grossières par opposition aux syndiqués qui disposent d’un véritable pouvoir de négociation et dont les leaders obtiennent des rencontres à la table de négociation où l’on trouve finalement un terrain d’entente. Sous ce rapport, les États-Unis de Donald Trump témoignent du recul de leur force et de la perte de leur ascendant. Les USA demeurent la plus grande puissance du monde, nul ne peut le nier, mais le déclin de cette puissance est irrémédiablement amorcé, à en juger du moins d’après le comportement du président et l’absence de réactions critiques des membres de son propre parti.

220 Quand un individu qui n’est pas encore le plus fort affronte un individu qui ne sera bientôt plus le plus fort, qu’advient-il ? Que peut-on prévoir dans un tel cas ? À tout prendre, telle est la question à poser en présence de l’affrontement entre la Chine et les États-Unis d’Amérique. On ne peut évidemment pas transposer ce qui se passe entre individus à ce qui se passera entre États. Mais on peut assurément y puiser une assez bonne approximation des réalités qui nous attendent.

221 L’absence de générosité en politique internationale marque un recul dramatique. Entendons-nous : jamais la politique n’a eu pour objet la générosité en tant que telle. Et surtout pas la politique internationale ! Toutefois, envers et contre tout, l’humanité est parvenue tant bien que mal, ces dernières décennies, à injecter une dose encore faible mais déjà significative de générosité dans la politique étrangère des États et dans les échanges mondiaux. Les égoïsmes nationaux conservent la priorité, on ne peut en disconvenir. Néanmoins, certains types de soutien aux États les moins bien nantis, diverses formules d’aide en matière sanitaire ou agricole, quelques formes d’échanges d’étudiants ou d’experts, le recours dans certains cas à des prix préférentiels à l’égard de pays moins riches, l’appui de certains pays avancés à des pratiques prometteuses de progrès pour des pays moins développés, bref tout un arsenal d’initiatives ont souligné ces dernières années les efforts en vue d’améliorer la situation de gens insupportablement démunis dans le monde richissime qui est le nôtre. Et voilà que désormais on se fait fort de s’en prendre aux plus faibles, aux réfugiés et aux migrants par exemple. Ce qui me paraît beaucoup plus grave encore, c’est que, ce faisant, les dirigeants améliorent leur cote de popularité (!) et accroissent leur capital politique. Avoir quelques illuminés qui agissent de manière néfaste, c’est une chose. Avoir une bonne partie de l’électorat qui appuie de tels dirigeants, c’est autre chose. Et surtout, ça laisse entrevoir un avenir pour le moins houleux…

222 L’improvisation du gouvernement Legault n’a rien d’original. Le ministre de l’Éducation Jean-François Roberge et ses bourdes à propos des « maternelles quatre ans », l’ex-ministre MarieChantal (sic) Chassé et ses gaffes au ministère de l’Environnement, l’ineffable ministre André Lamontagne et le congédiement d’un scientifique, le premier Ministre François Legault lui-même qui ne connaît pas particulièrement bien l’histoire et les institutions de son propre pays, voilà qui ne donne pas une aura de brio à l’actuel conseil des ministres. Il n’y a pourtant pas lieu de jeter trop rapidement la pierre à ce gouvernement encore jeune. L’ex-Union nationale de Maurice Duplessis ne brillait pas non plus par le génie de ses ministres, encore que certains d’entre eux aient fait un travail convenable. Les gouvernements du PQ, les plus éduqués des gouvernements de l’histoire québécoise, dit-on, ont été composés de ministres d’une compétence et d’une intelligence politiques extrêmement inégales, la preuve la plus claire en la matière étant le nombre d’années-lumières séparant René Lévesque de Bernard Drainville. Le PLQ, le grand parti de la Révolution tranquille, n’a pas non plus échappé à ce genre de problèmes, ce qui ne l’a pas empêché de faire de grandes choses. Telle est la démocratie, avec ses hauts et ses bas, qui demeure malgré tout préférable aux régimes autoritaires dont les leaders sont fréquemment d’un calibre bien moindre encore que les nôtres.

223 Nous avons le bonheur de compter un nombre impressionnant de sculpteurs, si l’on tient compte de la population réduite que nous avons au Québec. Et de sculpteurs, hommes et femmes, de grande qualité dont les œuvres se trouvent du reste dans de nombreux et prestigieux musées un peu partout à travers le monde : aux États-Unis évidemment mais également en Chine, au Brésil, dans plusieurs pays d’Europe. Et cela, sans compter les nombreux emplacements (parcs publics, jardins célèbres, entrées d’édifices renommés) qu’on a ornés, un peu partout sur la planète, d’œuvres dues à nos artistes. Et pourtant, chez nous, il n’y a aucune glyptothèque, aucun musée consacré d’abord et avant tout, voire exclusivement, à la sculpture. Nous avons plusieurs salles de concerts, nous recensons de nombreuses galeries consacrées aux divers arts visuels (peinture, dessin, gravure, etc), nous réservons de nombreuses places aux arts de la scène (théâtre, danse, etc.), le nombre de salles de cinéma demeure important malgré les difficultés actuelles du milieu, nous nous sommes dotés de multiples bibliothèques rendant ainsi à notre littérature un hommage bien mérité, nous sommes plus que jamais sensibles à nos trésors architecturaux et désirons les bien entretenir, les restaurer au besoin et en tout état de cause les protéger, bref toutes nos activités artistiques font l’objet d’un traitement spécifique toutes, sauf la sculpture. Nous exposons bien ici et là une œuvre ou l’autre de nos créateurs, en particulier des créations gigantesques, de remarquables monuments, comme Le Cénotaphe de Chicoutimi d’Armand Vaillancourt ou le magnifique bas-relief de Suzanne Guité qui orne la hall d’entrée du palais de justice de New Carlisle en Gaspésie ou encore le monument Aux Braves de Lachine d’Alfred Laliberté, etc.). Assez régulièrement de plus, on fait une place à certaines œuvres dans des galeries autrement vouées à la peinture, des pinacothèques à vrai dire, ou même dans des musées où les sculptures trop souvent doivent s’accommoder de la portion congrue. Au mieux, on organise une exposition sur un sculpteur, Giacometti ou Rodin par exemple. Mais il n’y a aucun endroit spécifiquement consacré à la sculpture, aucune véritable glyptothèque. Je ne demande ni la glyptothèque de Munich ni celle de Copenhague, mais un endroit où seraient rassemblées, à l’intérieur, des œuvres de petite et de moyenne taille, et à l’extérieur des créations de grand format, le tout dans l’idée de permettre à un visiteur de se faire une bonne idées de ce que nos femmes et nos hommes ont pu réaliser en art sculptural.

30. VIII. 2019

XXXV – NOTULES (202 à 213) : Le nuisible, l’effondrement moral, une laïcité de vitrine, charme et matérialisme, la science et l’«human interest», les pro-Trump, Trump et la classe ouvrière, une possible guerre des classes, les imbéciles utiles, une femme supérieure, la tyrannie de l’habitude, rareté de la réflexion

202« J’ai acquis la conviction que tout ce dont on n’a ni besoin ni envie est nuisible. » (Léon TOLSTOÏ, Journal, 30 juin 1856.)

203 L’affaire de trafic sexuel dans laquelle est pris Jeffrey Epstein fait tache d’huile. Epstein est un ami de Trump qui l’a d’ailleurs louangé. C’est aussi un ami du Secrétaire au travail de Trump, Alex Acosta, qui lui avait aménagé pour cette même affaire une pseudo-peine (soigneusement cachée aux victimes) quand il agissait comme procureur en Floride. Epstein est en outre lié à l’Attorney General de Trump, William Barr, etc. Le monde de Trump, celui qu’il a créé et dans lequel il se plaît à évoluer, semble devenu tellement dépravé que le sens des actions les plus ignobles lui échappe et qu’on n’y fait plus du tout la différence entre le bien et le mal. C’est l’effondrement moral.

204 Il y a un côté ridiculement gênant à la loi québécoise sur la laïcité. Une proportion majeure de nos villes et villages portent des noms de saints, une quantité inouïe de nos rues, boulevards et avenues portent aussi des noms de saints, nous subventionnons des maisons d’éducation ouvertement confessionnelles et portant souvent d’ailleurs des noms de saints, la loi elle-même prévoit des exceptions les institutions publiques peuvent conserver leurs symboles religieux tels que les crucifix, même s’ils sont amovibles –, en un mot, cette Loi 21 qui aurait pu faire l’objet de notre fierté si elle avait été adéquatement conçue en est réduite à l’étalage d’une laïcité de vitrine.

205 – Il n’est pas facile d’être matérialiste. Non pas matérialiste au sens vulgaire – ça, c’est tragiquement facile ! – mais matérialiste au sens philosophique, c’est-à-dire quelqu’un pour qui tout s’explique par la matière :  l’amour s’expliquerait par les phéromones, les dépressions par des difficultés neurochimiques. le mysticisme par la stimulation de certains centres cérébraux, bon nombre de situations et de traits personnels par des conditionnements sociaux et ainsi de suite. Autrement dit, un peu à la façon de Descartes mais de manière encore plus globale, le matérialiste considère l’être humain comme une machine, comme un nœud d’actions et de réactions commandées par des stimulis, et il insère ce même être humain dans un milieu plus large lui-même soumis aux lois de la biologie, de la chimie, de la physique. Ultimement, dans l’état actuel de nos connaissances, tout s’expliquerait par le jeu des atomes et de leurs composantes et liens de toute nature, et ce, aussi bien à l’échelle cosmique qu’à l’échelle individuelle. Ce qui rend le matérialisme difficile à vivre, c’est finalement qu’il tue tout charme. D’où l’importance de l’art qui « charme » tout, mais il s’agit d’une tout autre question !

206 Les émissions de télévision qui font place à ce qu’on appelle de l’human interest m’irritent de plus en plus. En particulier, les documentaires scientifiques que l’on veut, je présume, rendre plus intéressants pour le téléspectateur en y intégrant toutes sortes de développements autour de ce qui est arrivé à M. X ou à Mme Y. J’aimerais que ces documentaires, à l’instar des articles scientifiques à partir desquels ils sont conçus, soient précédés de résumés (executive summaries) fournissant l’essentiel des résultats qu’on veut exposer. Évidemment, dans la plupart des cas, je m’en tiendrais au résumé puisque, en règle générale, ce sont les conclusions qui m’intéressent ainsi que les principaux éléments de la méthode employée, et non pas les multiples incidents survenus lors des expériences (s’il y a lieu) ou durant les observations annuelles des sujets concernés qui n’ont évidemment pas les mêmes réactions à 30 ans ou à 50 ans (s’il s’agit d’études longitudinales), etc. Ce qui soulève la question de savoir si les producteurs de ce genre de documentaires veulent renseigner la population ou occuper pendant un long moment des téléspectateurs qu’on pourra soumettre à des commerciaux soigneusement adaptés à leur profil et donc susceptibles d’un rendement financier optimal. On a probablement affaire ici à l’une des principales différences entre l’écrit et le télévisuel et elle prend une importance accentuée par le recul de l’écrit dans trop de milieux.

207 Malgré les bourdes qu’il commet, les insanités qu’il profère et les idées et vues dévoyées qu’il entretient et répand, Donald Trump conserve globalement ses appuis politiques. Peut-être finiront-ils par s’éroder, mais jusqu’à nouvel ordre ces appuis tiennent le coup. Ce n’est sûrement pas sans raison. Trump, ses idées et son attitude disposent vraisemblablement d’un soutien réel dans la population américaine. Peut-être les « Sudistes » sont-ils toujours racistes malgré les progrès apparents des dernières décennies, peut-être une majorité d’Américains mâles sont-il demeurés opposés aux changements visant à accorder l’égalité aux femmes, peut-être la classe moyenne frustrée désire-t-elle supprimer ce que l’élite considère comme des acquis sociaux à l’instar de Trump qui veut supprimer ce qu’a fait Obama, peut-être en un mot Trump jouit-il d’un soutien beaucoup plus large que ne l’estiment nombre d’observateurs… Si tel est le cas, la réélection de Trump est tout à fait possible. Si elle se concrétise, cette éventualité permettra de voir clairement que le problème des USA n’est pas Trump, comme l’ont signalé plusieurs analystes, mais les Américains eux-mêmes, à tout le moins un grand nombre d’entre eux, sinon une majorité claire et nette. Dans l’hypothèse où telle est bien la réalité, le « problème américain » ne pourra pas être résolu aussi facilement que si Trump en était la seule cause. Éliminer Trump en le battant aux élections ne réglerait rien dans ce cas mais donnerait l’illusion que tout est réglé ou, du moins, le plus important. Ce pourrait être une grossière erreur…

208 Je me méfie des classifications, car elles ont tendance à simplifier les raisons de l’appartenance des individus à tel ou tel groupe. Les classifications n’en demeurent pas moins utiles, en sociologie notamment. Aux États-Unis, présentement, les homme blancs de la classe ouvrière et une bonne partie des hommes blancs de la classe moyenne-inférieure me paraissent mus par le désir de supplanter leurs rivaux, à tout le moins de réduire leur influence au profit de la leur propre. Ils s’en prennent à leurs rivaux de couleur qui occupent de plus en plus de place : d’où leur appui aux propos plus ou moins racistes de « leur » président. Ils s’en prennent aux femmes, perçues comme des rivales, qui occupent de plus en plus de place, elles aussi : d’où leur silence devant les propos scandaleusement sexistes de « leur » président. Ils s’en prennent aux gens instruits, ces rivaux sophistiqués qui n’auraient pas su respecter les intérêts des non-instruits dont ils auraient miné les droits : d’où le plaisir manifeste qu’ils prennent à voir « leur » président attaquer les scientifiques en général, et plus particulièrement ceux qui dénoncent les effets néfastes du pétrole et du charbon sur le climat. À regarder les choses de ce point de vue, Trump est maléfiquement habile à capter l’attention d’abord et le soutien politique et électoral ensuite des gens les moins aptes à se défendre contre des idées simplistes et ultimement nuisibles à long terme. Je dois me corriger moi-même ici : je ne suis pas sûr, à tout prendre, que Trump soit habile sous ce rapport. Car l’habileté implique une qualité d’intelligence et d’ingéniosité que rien ne me permet de lui attribuer. En revanche, il s’agit probablement là d’une perfidie innée, au sens le plus pur du terme, c’est-à-dire d’une tendance spontanée à abuser des gens qui vous font confiance. Voilà qui me semble fidèlement décrire ce bipède particulier qu’est Donald Trump !

209 Dans l’hypothèse où ce qui précède comporte une part de vérité, la société américaine deviendrait présentement le théâtre d’une espèce de lutte des classes larvée bien plutôt que d’un affrontement gauche-droite ou démocrates-républicains.

210 Les imbéciles utiles ne sont pas toujours utiles mais demeurent incurablement imbéciles.

211Inconnue de la plupart des nord-américains, Canan Kaftancıoğlu mériterait pourtant qu’on lui consacre de substantiels articles. En tant qu’intellectuelle, militante politique, médecin et féministe, elle a déjà marqué la Turquie. Et si jamais la Turquie émerge de l’incroyable bourbier politique, économique et même moral dans lequel Erdoğan l’a plongée, c’est en grande partie à cette femme remarquable qu’elle le devra. Politiquement, cette femme a réalisé une grande première : elle est devenue présidente du parti historique de Mustafa Kemal, section stambouliote, et a su utiliser son poste pour s’en prendre au chef de l’État qui a tout fait pour la salir. Malgré des manœuvres pour le moins douteuses, Erdoğan et ses partisans ne sont pas parvenus à garder la mairie d’Istanbul que Canan Kaftancıoğlu a réussi, avec d’autres, à leur faire perdre (à deux reprises, il ne faut pas l’oublier.) En tant que médecin légiste, elle n’a jamais reculé, contrairement à tant d’autres, devant son devoir de dénoncer les nombreuses morts suspectes attribuables à un régime qu’elle n’a jamais ménagé, ce dont elle paie actuellement le prix via un procès manifestement politique qu’on lui intente dans un intolérable silence de l’Occident. En sa qualité de féministe, il n’y a pas lieu d’insister sur le modèle qu’elle offre aux femmes de son pays et d’ailleurs : c’est l’évidence même, et le gouvernement d’Erdoğan ne s’y trompe pas qui fait tout en son pouvoir pour la compromettre. D’un point de vue intellectuel, Canan Kaftancıoğlu fait preuve d’un courage encore plus admirable, si j’ose dire, en déclarant que la Turquie a bel et bien commis un génocide à l’égard des Kurdes (admission qui dérange tout autant ses partisans que ses adversaires politiques et qu’aucun homme politique turc présentement actif, à ma connaissance, n’a osé reprendre à son compte). Dans ce contexte (dont je décris ici une toute petite partie seulement), elle se permet de tenir des propos un peu à la manière d’une blogueuse dénonçant les dérives et les abus que trop de gens de son milieu social et culturel préfèrent ne pas voir, attendu ce qu’ils ont à perdre. Si un tel portrait n’est pas celui d’une femme supérieure, je me demande bien ce que c’est !

212 Fin psychologue, Dostoïevski a multiplié les considérations qui sont passées à l’histoire, Notamment celle-ci qui met en lumière un trait majeur des êtres humains : « Ce qui les tire de leurs habitudes, voilà ce qui les effraie le plus… » (Fiodor DOSTOÏEVSKI, Crime et châtiment, Paris, Gallimard [Bibliothèque La Pléiade], 1950, p. 40.)  À méditer davantage sur cette observation, on éviterait probablement beaucoup d’erreurs stratégiques.

213 Réfléchir est chose rare. Car réfléchir, c’est bousculer ses propres convictions, c’est subvertir ses idées personnelles, bref c’est chambouler la structure intime de sa vie intellectuelle.

26. VII. 2019