XLV – NOTULES (302 à 310) : Choix difficiles, le prochain choc global, un modèle inadapté, guerre et temps présent, aide médicale à mourir et suicide, danger de seulement rouvrir l’économie, les Américaines blanches, le leadership féminin, la désinvolture des nantis

302 Il faut bien faire ce que l’on choisit de faire. Il faut donc renoncer à faire certaines choses. Car on ne peut tout faire, et surtout on ne peut tout faire bien. Le vieillissement de la population commande des déboursés sans cesse croissants. Les technologies de la santé font de même. La société demande à l’école d’assumer de plus en plus de responsabilités. Les universités ont besoin de ressources supplémentaires pour faire face aux exigences à venir. Il faut aider, voire sauver les médias. L’état de nos routes laisse à désirer. Etc. Bref, nous demandons énormément à l’État… qui n’a pratiquement plus de marge de manœuvre, quoi qu’en disent nos dirigeants. La part du budget du Québec dévolue à la mission Santé s’établit à 46,3 %, celle qui va à l’Éducation est de 25,2 % et celle destinée au Soutien des personnes représente 7,8%. Si on ajoute à cela le Service de la dette (qui est à peu près incompressible), c’est-à-dire 7,5% des dépenses, on arrive au total de 86,7 % des dépenses, ce qui laisse à peine plus de 13 % du budget pour couvrir tout le reste (l’économie, l’environnement, la justice, les infrastructures, etc.). Or on demande de plus en plus de ressources en santé et en éducation envers et contre tout. Des choix difficiles s’imposeront si l’on veut vraiment bien faire certaines choses. La bataille qui s’annonce concernera sans doute l’ordre de priorité. Mais aura-t-on réellement le choix? Ou devra-t-on aller – veut, veut pas – où l’urgence nous poussera?

(Source : Budget de dépenses 2019-2020. Renseignements supplémentaires, vol. 7, Appendice A – Budget de dépenses 2019-2020 par mission, p. 69 [ mars 2019]. Adresse Internet :

https://www.tresor.gouv.qc.ca/fileadmin/PDF/budget_depenses/19-20/fr/7-Renseignements_supplementaires.pdf)

303 Le choc financier engendré par la COVID-19 n’est rien en comparaison du choc auquel il faut se préparer en raison des changements climatiques. La pandémie actuelle engendre des conséquences économiques sérieuses, notamment un risque accru de faillites pour de nombreuses entreprises avec tout ce qui s’ensuit : une cascades d’effets pervers qui vont de l’augmentation du chômage à une baisse des revenus de l’État qu’on sollicite pourtant de plus en plus. Les prévisions de conséquences néfastes des changements climatiques sont proprement affolantes. Si seulement la moitié d’entre elles se concrétisent, des dizaines, voire des centaines de millions d’êtres humains souffriront de la faim et de la soif, se trouveront contraints à migrer, seront exposés à des dangers sanitaires dont on peut difficilement se représenter l’ampleur. Dans le cas d’une pandémie, les stratégies de défense sont assez bien connues, et leurs résultats se constatent relativement rapidement. Dans le cas des changements climatiques, on croit connaître les stratégies de défense – espérons que ce sont les bonnes ! – mais leurs effets se font sentir à beaucoup plus long terme. Or, c’est bien connu, les gouvernements sont fort peu portés à gérer à long terme parce que leurs commettants réagissent plutôt mal à des stimuli dont la récompense tarde à venir. Ce contexte appelle des leaders à la fois lucides et courageux. Lucides pour bien voir ce qu’il faut faire et que nous aurons les moyens de faire et courageux, car ce qu’il faudra faire, il faudra le faire à la place de certaines choses et non en plus desdites choses. Le simple fait d’identifier ce qu’il faudra laisser tomber pour être en mesure d’atteindre de nouveaux objectifs soulèvera des problèmes énormes. Quant à la mise en œuvre qui devrait s’ensuivre, elle n’annonce rien de facile!

304 Le modèle des CHSLD ne peut plus tenir la route. On l’a dit et redit. La solution de rechange ne sera pas aisément trouvée. Aider les gens à demeurer chez eux et leur procurer à domicile autant de services que possible constitue sûrement une voie à explorer. Financièrement, ce serait apparemment avantageux. Le problème concerne plutôt la main d’œuvre. Je vois mal, dans un contexte de pénurie généralisée, comment on pourrait dénicher et conserver une main d’œuvre si peu rémunérée que celle-là. Comme en outre on semble résister à l’accroissement de l’immigration, on se trouve peut-être devant la quadrature du cercle. À moins de procéder à des remaniements majeurs comme une restructuration des échelles de salaires. Rien n’est impossible en ce domaine. Rien surtout ne sera facile en ce domaine.

305 À l’échelle de la planète, nous en serons bientôt à 2000 milliards de $ US de dépenses militaires annuelles, si l’on se fie aux chiffres de L’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (nous en sommes déjà à 1915 ou 1920 milliards de $ US).

  • On a là un bassin de ressources financières prodigieux pour payer les adaptations qu’il faudra tôt ou tard se résoudre à effectuer.

  • Des sommes colossales sont également disponibles dans les paradis fiscaux.

  • La taxation des fameux GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) permettrait également de recueillir des milliards de dollars à chaque année pour financer les transformations requises par l’évolution bousculante qu’on ne pourra bientôt plus esquiver.

  • La révision des règles de l’impôt en vue d’assurer une juste participation des plus riches aux responsabilités communes ne pourra plus être reportée…

En somme, nous disposons de moyens de nous en sortir. Toutefois, ces moyens exigent de la part de tous les pays du monde (ou à peu près tous)

1) qu’ils se cordonnent,

2) qu’ils soient dirigés avec courage,

3) qu’ils renoncent à une certaine portion de leur souveraineté et

4) qu’ils acceptent une période de transition délicate, plus ou moins pénible, dont on ne peut d’avance estimer la durée et qui n’épargnera aucun secteur de l’activité humaine (du commerce aux arts, de la recherche fondamentale au système bancaire mondial, de l’agriculture aux médias, etc.).

Vaste programme, comme a dit un certain Général…

306 L’aide médicale à mourir est de mieux en mieux acceptée. Tout du moins ici au Québec – et même au Canada dans son ensemble –, il semble y avoir un consensus réel à ce propos. La prochaine étape à franchir dans ce secteur hyper-délicat concernera ce que j’appelle le droit au suicide assisté. Qu’est-ce à dire ? Toutes les personnes qui veulent mettre un terme à leurs jours ne sont pas dépressives. Si ces dernières doivent être traitées (avec ou malgré leur accord, c’est une autre question), les autres, les personnes qui veulent lucidement cesser de vivre, me semblent avoir le droit inaliénable de faire ce choix, quoi que quiconque en pense. Si ces personnes, âgées par exemple mais non menacées de mort imminente, estiment que leur vie n’en vaut plus la peine, je ne vois pas au nom de quoi qui que ce soit pourrait les empêcher de « tourner la page ». Il me semble évident que seule la personne concernée peut évaluer si, oui ou non, son existence lui paraît toujours significative. Bien sûr, plusieurs caveat s’imposent : on doit avoir affaire à une personne saine d’esprit, sa décision ne doit pas survenir dans un contexte de crise manifestement temporaire, etc. Cela dit, je conçois fort bien qu’un individu en arrive à conclure que sa vie a été bonne mais ne l’est plus selon ses critères personnels. Notre société a décidé qu’elle n’avait pas le droit de condamner à mort. Au nom de quoi pourrait-elle s’arroger le droit de condamner à vivre?

307 Le danger de rouvrir l’économie est bien réel. Non pas tant parce que la pandémie pourrait engendrer une deuxième vague de contagion mais parce que rouvrir l’économie, c’est reprendre l’économie telle qu’elle était et la réanimer. Or, justement, il ne faudrait plus que l’économie soit comme elle était. Il y aurait lieu notamment de l’axer davantage sur l’écologie et la lutte aux changements climatiques. Si nous ne saisissons pas l’occasion incomparable que nous avons d’effectuer des virages majeurs, je vois difficilement quand nous pourrions y procéder. Il s’impose de prendre appui sur le fait que, de toute façon, l’économie d’avant ne pourra pas être simplement réanimée en dépit de tous les efforts que nous ferons en cette direction. À vrai dire, au lieu de tenter l’impossible, il y aurait avantage à « laisser tomber » certains secteurs d’activités de tout façon vouées à péricliter pour ré-allouer les ressources ainsi devenues disponibles à des domaines qui requièrent d’urgence notre attention et qui, une fois lancés, procureront une gamme impressionnante de bienfaits plus que jamais nécessaires. Il y aura évidemment des objections en grand nombre et fort sérieuses. Mais il ne faut pas toujours prendre en compte de telles réactions. Il suffit de songer à ce qui s’est produit lorsque nos sociétés ont décidé de laisser tomber l’industrie des diligences : Les éleveurs de chevaux de diligences, les hôteliers propriétaires des relais de diligences, les conducteurs et cochers de diligences, les fabricants et réparateurs de diligences, les entreprises de sellerie (harnais, brides, licols, etc.) qui fournissaient les diligences, les services postaux installés aux arrêts des diligences, bref toute une industrie alors associée aux diligences – et c’était une grosse industrie ! – s’opposait aux alternatives qui se présentaient, en particulier aux chemins de fer. S’il avait fallu que ces opposants aient gain de cause, on aurait – c’est le cas de le dire – « manqué le train ». Il ne faut pas non plus le manquer cette fois-ci !

308 Les Américaines blanches assumeront bientôt une responsabilité plus lourde que jamais. Il faut rappeler à leur sujet que plus de la moitié d’entre elles ont voté pour Donald Trump lors de la dernière élection présidentielle. D’après diverses analyses très pointues, il semble bien que, si le vote féminin blanc n’avait pas été si fortement en sa faveur, jamais Trump n’aurait accédé à la présidence des USA. Autrement dit, toutes choses égales par ailleurs, le déplacement de quelques points de pourcentage du vote féminin vers le parti démocrate (ou même simplement l’abstention électorale de cette fraction du vote féminin) pourrait suffire à faire mordre la poussière à cet individu qui

1) dégrade les gens qui l’entourent,

2) déprécie les institutions de l’État qu’il dirige,

3) compromet la parole de l’État qu’il représente,

4) discrédite la politique étrangère de son pays et, de manière générale,

5) cultive non seulement le mensonge et la malhonnêteté mais se pose en ennemi de la science et des bienfaits qu’elle pourrait apporter au peuple même qui lui a confié sa destinée.

Les Américaines blanches ne sont évidemment pas seules à voter, mais leur vote pèsera décidément très lourd dans la balance !

309 Au Québec comme au Canada, le leadership féminin se porte de mieux en mieux. Il reste d’importants progrès à faire, mais les choses s’améliorent. L’influence internationale de l’ex-juge à la Cour suprême du Canada, Louise Arbour, n’est plus à démontrer. Devenue présidente d’Hydro-Québec, Sophie Brochu est aussi respectée, sinon plus, que de nombreux hommes dans des postes comparables. Conseillère scientifique en chef du Canada, la Dr Mona Nemer jouit d’une réputation mondiale et compte parmi les Canadiens qui ont reçu le plus grand nombre de distinctions d’institutions internationales ou étrangères. Plusieurs provinces canadiennes ainsi que des territoires ont eu des femmes premières ministres (Québec, Ontario, Alberta, Colombie-Britannique, Terre-Neuve et Labrador, Île-du-Prince-Édouard, Yukon, Territoires du Nord-Ouest). Monique Leroux, qui a présidé le Mouvement Desjardins, et Valérie Plante, l’actuelle mairesse de Montréal, s’ajoutent à cette liste que l’on pourrait prolonger en y faisant figurer aussi Lyse Doucet, Chief International Correspondent de BBC Wold News, ce qui n’est pas rien, et des artistes inspirantes et influentes comme Magaret Atwood, Anaïs Barbeau-Lavalette ou Céline Dion. Bref, les femmes de chez nous – et il y en a beaucoup d’autres font de plus en plus leur place dans les divers secteurs d’activités. À mes amies féministes qui dénoncent – à bon droit – des situations d’inégalités entre hommes et femmes, situations qui perdurent trop souvent et qu’il faut évidemment corriger, je tiens à rappeler les succès que les femmes ont déjà remportés et qui sont annonciateurs de réussites encore plus nombreuses et surtout de plus en plus durables.

310 Google et Facebook, nous dit-on, n’ont toujours pas versé les sommes promises pour aider nos PME touchées par la crise. Cette attitude, hélas généralisée chez ces entreprises, témoigne de la désinvolture des nantis ou plutôt de l’impudence des opulents.

24. V. 2020

XLIV – NOTULES (292 à 301) : Parler ou se taire, inégalités excessives, État-nation et capitalisme sauvage, les dangers de l’obéissance, la délation, menace à la vie privée, post mortem de la pandémie, la valeur des aînés, trouver l’argent, savoir où l’on va

292 Je retrouve dans mes notes de lecture cette réflexion admirable de Ringuet :« (…) sur la terre on se comprend sans presque jamais se parler, tandis que dans les villes on se parle sans presque jamais se comprendre. » (RINGUET [Philippe PANNETON], Trente arpents.)

293 À la date du 27 avril 1994, il y a donc vingt-six ans, j’écrivais ceci dans mon journal personnel :

« Dans notre monde, il existe des inégalités inimaginables. Probablement que, sous l’angle économique, ces inégalités se défendent tant bien que mal. Elles sont néanmoins si importantes qu’elles paraissent moralement indéfendables et, en tout état de cause, elles sont – à mes yeux au moins – éthiquement et psychologiquement insoutenables. Comment justifier qu’un individu gagne plusieurs millions de dollars par année alors que d’autres se méritent à peine le salaire minimum ? Et encore une telle question n’a de sens que dans un pays développé. Dans le Tiers-monde, même le salaire minimum est dépourvu de sens : dans plusieurs pays, on ne parvient même plus à survivre… en plein XXe siècle !

Le problème n’a rien de simple. Et l’idée marxiste d’une rémunération de chacun selon ses besoins plutôt que selon ses prétendus mérites a beau avoir quelque chose d’attrayant, on sait désormais qu’elle est socialement dangereuse en plus d’être scientifiquement dépourvue de rigueur. N’empêche ! L’écart entre les salaires – je ne parle pas des revenus ici, il importe d’insister là-dessus – les plus élevés et les plus bas témoigne moins du libre jeu du marché, ce qui constitue un bien en soi, que de certaines aberrations de ce libre jeu. En faisant l’hypothèse que mon diagnostic touche à peu près juste, le problème se transforme en celui de savoir, d’abord, s’il est possible d’empêcher ces aberrations et, ensuite, de quelle manière le faire, le cas échéant.

Depuis l’effondrement des pays dits communistes, il se pourrait que la démarcation entre la gauche et la droite passe par la réponse à ces questions. Il me semble, en effet, que la droite a tendance à soutenir que ces aberrations sont un moindre mal, qu’il vaut mieux s’en accommoder comme on peut plutôt que de mettre en branle des processus de contrôle des abus dont l’Histoire nous apprend qu’ils mènent en fin de compte à des maux infiniment pires que ceux qu’on souhaite neutraliser. La gauche, la « nouvelle gauche », qui en est revenue de l’égalitarisme stérilisateur, n’admet pas de tels écarts et souhaite non pas les supprimer mais les contenir dans des limites compatibles à la fois avec le jeu du libre marché et les aspirations éthiques de la plupart des êtres humains. Le dilemme ici consiste à trouver une façon d’atteindre le but sans mettre en péril la liberté et sans qu’il ne s’agisse là en fait d’une manière pour les jaloux de s’en prendre à ceux qu’ils envient.

Je crois que ce dilemme peut être résolu. J’y reviendrai. S’il le peut, alors je suis de gauche. Sinon, je suis sans hésitation de droite. »

Je suis saisi par l’actualité persistante des propos que je tenais il y a plus d’un quart de siècle. Et je crois qu’une piste majeure de solution de ce fameux problème des inégalités excessives se trouve dans la pensée de Thomas Piketty, principalement dans son Capitalisme et idéologie.

294 « (…) comme si le capitalisme global pouvait être combattu ou même apprivoisé à partir de cette très frêle et instable embarcation qu’est l’État national. » (Jürgen HABERMAS, « Il nous faut agir dans le savoir explicite de notre non-savoir », Le Monde, 11 avril 2020, p. 23. Les soulignés sont de moi.)

295 L’obéissance a quelques qualités. Ainsi obéir aux directives de la Santé publique en cas de pandémie présente indiscutablement des vertus sociales et témoigne d’un sens indispensable du respect des autres. Mais l’obéissance constitue bien davantage à mon sens la source d’abus inqualifiables. Aucune guerre – surtout mondiale – n’est possible sans l’obéissance. Aucun génocide n’est praticable sans l’obéissance. La torture institutionnalisée n’existerait pas sans l’obéissance. L’État tyrannique lui-même n’a de force qu’en raison de l’obéissance d’une majorité de citoyens. Entre les mains de certains populistes ou de despotes en puissance, l’obéissance est une arme de destruction massive. Pour ces raisons, j’ai toujours eu, j’ai encore et, je l’espère, j’aurai toujours un faible pour les rétifs, les insoumis, les indomptables qui souvent exagèrent, j’en conviens, mais nous protègent des abus les plus abjects dont les humains sont capables. Pour cette raison, il faut limiter strictement le pouvoir dont jouit l’État d’exiger l’obéissance. Les seules règles auxquelles il faut obéir sont celles qu’impose le respect de l’intégrité d’autrui (comme dans le cas de la COVID-19). Au-delà, la désobéissance n’est peut-être pas toujours nécessaire mais elle n’est jamais condamnable.

296 La délation me répugne au plus haut point. Ce qui me répugne encore davantage, c’est que des chefs de gouvernement y fassent appel. Comme la plupart de mes concitoyens, j’apprécie la façon dont le gouvernement Legault gère l’actuelle crise sanitaire (sauf en ce qui touche les CHSLD, mais c’est là une autre question). Néanmoins, je ne peux m’empêcher de ressentir une espèce de dégoût devant l’invitation à la dénonciation lancée on ne peut plus officiellement et publiquement par le premier ministre lui-même. Et je ne suis pas étonné le moins du monde que nos corps de police aient fait savoir qu’ils recevaient trop d’appels de citoyens désireux de leur signaler des « abus ». Cette seule réaction de nombreux individus – et la contre-réaction forcée des services de police – disent mieux que je ne le pourrais moi-même pourquoi le mouchardage me révulse.

297 Le suivi électronique de la population (ce que les geeks appellent l’« e-tracking ») serait, semble-t-il, devenu assez répandu. Dans certains pays, la chose est avérée, par exemple en Chine. Pratiquement partout, on peut d’ailleurs y avoir recours via la localisation des téléphones portables, ce qui n’est même pas vraiment compliqué. Des entreprises de natures variées (de télécommunications et d’Internet, notamment) sont parfaitement en mesure de suivre les gens et d’intervenir auprès d’eux selon leurs parcours. Qu’il s’agisse de sociétés comme Bell ou Google, elles peuvent savoir qui se trouve où et, par exemple, faire parvenir des alertes publicitaires à un individu qui passe à proximité de telle ou telle boutique.

Pour l’instant, la COVID-19 est un prétexte sérieux et valable pour ainsi suivre de nombreuses personnes afin d’identifier qui, contaminé ou non, se trouvait à proximité de qui, information stratégique s’il en est d’un point de vue épidémiologique. Soit ! La question qui se pose devient dans ce contexte la suivante : une fois réglés les problèmes posés par l’actuelle pandémie, qu’adviendra-t-il du suivi électronique ? En théorie, il faudrait qu’on cesse d’y recourir pour des raisons manifestes de protection de la vie privée. En pratique, il y a tout à parier que les gouvernements, voire certaines entreprises privées, continueront d’utiliser ces moyens hautement intrusifs pour poursuivre leurs activités.

En ce qui touche les entreprises, plusieurs enfreignent déjà impunément les règles les plus simples de protection de la vie privée : les appels téléphoniques non sollicités et non autorisés continuent d’empoisonner la vie de beaucoup de gens qui, comme moi, ont pourtant inscrit leur nom sur la liste des personnes désireuses de n’en plus recevoir. Plusieurs individus se plaignent de retrouver sur divers sites Internet de réseautage social des renseignements faux sur leur personne ou leurs activités : globalement, lesdits réseaux sociaux n’interviennent guère pour corriger le tir bien qu’ils en aient les capacités techniques et financières. L’intimidation cybernétique atteint parfois une telle intensité qu’il s’ensuit des suicides de jeunes : lesdits réseaux sociaux, même quand on leur signale la chose, ne jugent pas approprié d’intervenir (sauf si, après de multiples demandes formulées en vain, la police intervient – et encore !).

Quant aux États, je n’en ai jamais vu un seul renoncer à des instruments de pouvoir. Tout au plus peut-on espérer qu’ils renoncent à les employer, à moins d’y être explicitement autorisés. Officiellement! Car, en coulisses, je doute fort qu’on ne mette pas à contribution l’ensemble des ressources opérationnelles disponibles, quelles qu’elles soient. On ne le reconnaîtra pas, mais il est très plausible qu’on y aura recours. On ne rendra pas publics les résultats des opérations qui les ont mis en œuvre, mais on en disposera et on les conservera (et, peut-être même qu’on s’en servira discrètement dans certaines activités plus ou moins légitimement secrètes). Ce ne sont pas là des vues de l’esprit. Les pays de l’Est à l’époque soviétique nous ont habitués à cela, et les pays de l’Ouest en ont fait autant mais de manière différente. À preuve la façon dont Hoover, le fameux patron du FBI, espionnait même les plus hauts dirigeants de son propre pays !

298 Une fois passée la crise de la COVID-19, tout du moins une fois passé le plus fort de la crise, on nous annonce un post mortem. Loin de moi l’idée qu’un tel exercice soit superflu ! Pourtant, avant tout post mortem, il serait bien avisé à mon sens de réfléchir à notre manque de mémoire collective et à notre inaptitude à donner suite en temps opportun aux réflexions de nos savants (voir, par exemple, RHEAULT, Sylvie et Jean POIRIER, éd., et al., Le vieillissement démographique : de nombreux enjeux à déchiffrer, Québec, Institut de la statistique du Québec [259 pages], 2012) et de nos sages (M. Clair, C. Castonguay, etc.), de nos journalistes et de nos concitoyens. De fait, il y a des lustres que nos démographes (J. Henripin, I. Fellegi, D. Kirk, H. Gauthier, etc.) ont annoncé les bouleversements démographiques que nous vivons présentement. Plus : ils ont quantifié ces bouleversements et ont indiqué les années où l’on y serait soumis. À la lumière de telles prévisions, plusieurs de nos sages ont attiré l’attention sur l’importance de se préparer à cette situation inédite mais prévisible et, effectivement, prévue. Aucune suite véritablement structurée n’a été donnée au moment approprié à ces considérations pourtant claires et, de l’avis unanime, fondées.

La catastrophe qui sévit actuellement dans nos CHSLD était, elle aussi, annoncée. Le nombre de plaintes formulées par nos concitoyens à ce propos ne se compte même plus tant il y en a eu ; les articles de journaux et de revues, les reportages à la radio ou à la télé sur ce même sujet sont eux aussi quasi incalculables ; il y a même eu des poursuites engagées en raison de situations perçues comme contraires aux pratiques déontologiquement acceptables, parfois même en raison de comportements carrément illégaux. Les représentants des personnes âgées ou des résidents des CHSLD ont régulièrement dénoncé des abus ou des négligences de toutes sortes. Malgré l’ensemble de ces interventions, pratiquement rien n’a été fait sauf, le plus souvent, quelques correctifs « pas trop dérangeants » (les fameuses « patates pillées », entre autres!) ou quelques dédommagements (si je me souviens bien) imposés par les tribunaux.

Des corps organisés comme les syndicats et diverses associations professionnelles se sont battus en vain (ou presque) pour améliorer des conditions de travail qui ne pouvaient pas rester sans conséquences sur les usagers ou les résidents, ce sur quoi en principe tout le monde s’entendait.

Quant à l’administration publique, s’il est vrai qu’elle a le dos large et qu’on doit éviter de lui imputer des décisions et des torts qu’elle n’a pas et ne peut pas avoir, il reste qu’elle est bancale à de nombreux points de vue bien documentés et qu’elle conserve des pratiques indéfendables depuis déjà un long moment : une multitude de groupes de travail de toutes natures ont procédé à des analyses minutieuses de ces questions et ont proposé une quantité de mesures généralement ignorées par les décideurs politiques. Pourquoi cette fois ferait-on exception à la règle ? Pourquoi cette fois donnerait-on suite à ce que des analystes dûment mandatés et qualifiés recommanderont ? Pourquoi ferait-on autre chose qu’adopter une fois encore quelques mesures cosmétiques ? Ce qu’il faudrait, en fait, c’est une révision en profondeur du modèle québécois d’intervention auprès des personnes âgées. J’y reviendrai dans mon prochain blogue (notules 302 et ss.).

299 Toute vérité n’est pas bonne à dire. Il y en a une que, malgré tout, j’aimerais rappeler et dont les conséquences pourraient être majeures. Les personnes âgées n’ont plus devant elles une longue espérance de vie. Évidemment, avoir 70 ans, c’est différent d’en avoir 90. Mais le fait demeure que les aînés, comme on les appelle pudiquement de nos jours, à la différence des enfants, des jeunes gens et des personnes d’âge mûr n’ont plus guère d’avenir devant eux. Ce constat banal entraîne certaines conclusions, pour peu que l’on veuille se montrer logiquement rigoureux. Premièrement, on ne doit pas négliger le devoir de reconnaissance que nous avons tous à l’égard de nos prédécesseurs : il faut les traiter aussi bien que possible à tous égards. Deuxièmement, il ne serait pas sage d’investir des ressources trop importantes auprès de ces personnes, par comparaison tout du moins aux ressources qu’il serait approprié de consacrer aux jeunes et à leur éducation.

Je précise ici que je ne parle pas pour ma paroisse : ayant bientôt 74 ans, je n’appartiens plus depuis belle lurette au groupe des jeunes, et je suis très conscient des effets sur moi et sur toute ma génération (ainsi que sur les précédentes générations) du principe que je viens d’énoncer. Je n’ai aucun moyen scientifique de connaître l’opinion de la population à ce propos et je ne saurais exclure qu’un grand nombre de mes concitoyens soient totalement en désaccord avec moi. Toutefois, pour en avoir causé avec quelques personnes de ma tranche d’âge, je sais qu’un bon nombre d’entre elles partagent mes vues. De plus, ma conviction, en cette matière, c’est que les dirigeants publics doivent assumer leurs responsabilités, et non pas seulement tenir compte du sentiment variable de l’opinion publique. Tout le monde sait que la loi de la majorité ne peut pas toujours s’appliquer. Résister à la force du nombre coûte toujours cher aux politiciens. Dans certains cas, ne pas résister à la force du nombre coûte encore plus cher à l’ensemble de la société (pensons au racisme et à la ségrégation, parmi bien d’autres exemples possibles).

300 La crise sanitaire actuelle a poussé nos gouvernements à débourser des milliards de dollars. Tant de milliards en fait qu’ils constituent les plus importants décaissements jamais effectués dans notre pays, tout du moins en temps de paix (encore que cette dernière observation soit discutable en fonction des méthodes de calcul retenues). La situation financière qui résulte de la présente expérience laissera des marques sinon indélébiles, en tout cas difficiles à cicatriser. Cette situation extrême offre une opportunité sans précédent de résoudre les injustices graves attribuables à l’existence des paradis fiscaux. On sait qu’aucun État ne peut, seul, appliquer de véritables solutions à ce problème, car les bénéficiaires des paradis fiscaux peuvent toujours quitter un endroit qu’ils jugent inhospitalier pour un autre qui leur sera plus favorable. Ensemble toutefois, les États peuvent cerner la difficulté, coincer les fraudeurs en leur coupant le recours à d’autres lieux « compréhensifs », en sévissant contre les lieux qui seraient récalcitrants et contre les fraudeurs qui ne voudraient pas s’amender. Or tous les États importants viennent justement d’effectuer des débours qui les pousseront à remettre en question leur permissivité à l’égard des paradis fiscaux. Une telle convergence d’intérêts ne survient pas fréquemment, et ce serait une erreur gravissime de ne pas la mettre à profit.

Mutatis mutandis, les remarques précédentes s’appliquent aussi à ces entreprises richissimes qui ne paient presque aucun impôt où que ce soit en raison du caractère dématérialisé de leurs activités ou de l’extrême mobilité de leurs opérations susceptibles de délocalisations ultra-rapides pour échapper à toute contrainte qu’elles n’estiment pas acceptables. Ces deux phénomènes – le recours aux paradis fiscaux et la dérobade à sa juste part des impôts –, il s’impose plus que jamais de les corriger. Après tout, ils sont rendus possibles – il ne faut pas l’oublier – par nos lois fiscales qui permettent justement ces comportements déplorables. Il faut d’abord amender ces lois, sinon tout effort se révélera inutile. Nous savons donc par où commencer.

301 « Celui qui ne se soucie pas du but ne demande pas où il va. » (Milan KUNDERA, Le livre du rire et de l’oubli, sixième partie : Les Anges, 10.)

25. IV. 2020

XLIII – NOTULES (282 à 291) : L’amour, l’unanimité, l’empire du mensonge, le summum du mensonge, les inconnus, trois règles infrangibles, deux dispositions indispensables, Thomas Piketty, des choix cornéliens, le prosélytisme

282 « (…) elle considérait l’amour comme une infirmité grave. » (Toni MORRISON, Beloved, III. 1)

283 Il y a, dans l’unanimité, quelque chose d’artificiel, compte tenu de la variété des opinions, convictions et sensibilités des êtres humains. Quand ce ne serait que pour cette raison, l’unanimité est suspecte, et la quasi-unanimité l’est quasiment autant.

284 Trump pratique sans honte ni gêne un art plutôt répugnant, un art vieux comme le monde, l’art du mensonge. Et, au fond, il n’y a pas lieu de s’étonner que ses fake news trouvent grâce aux yeux sinon d’une majorité d’Américains, tout du moins aux yeux d’un grand nombre d’entre eux. Le fait est que plusieurs types de mensonges sont acceptés et même valorisés dans nos sociétés occidentales. Par exemple, parler aux enfants du Père Noël, c’est à l’évidence leur mentir. Mais leur mentir pour introduire un peu de merveilleux dans leur monde et, en fin de compte, pour leur faire plaisir. On ment ici par amour (bien ou mal compris, c’est une autre question). Cacher à des parents le décès de leur enfant et leur faire croire qu’il se porte bien jusqu’à ce que les circonstances soient propices à l’annonce de la cruelle vérité, c’est clairement leur mentir. Mais leur mentir pas compassion, pour amortir un choc inévitable mais dont on veut réduire si peu que ce soit le caractère dévastateur. On ment ici par respect filial ou par respect du grand âge. Dans certaines expériences menées délibérément à l’aveugle, on se trouve forcément, en un sens, à mentir à certains des participants, à ceux par exemple qui reçoivent un placebo plutôt qu’un authentique médicament. C’est une forme bien particulière de mensonge mais que tous jugent acceptable au nom de la science. Taire des renseignements stratégiques lors d’une négociation, laisser entrevoir le contraire de ce qu’on souhaite vraiment, voilà encore une autre façon de mentir, indispensable d’après de nombreux négociateurs et donc prévisible puisque chacun y recourt plus ou moins régulièrement. Il y a encore les « pieux mensonges », qui consistent à ne pas dire la vérité qui ferait inutilement mal : pourquoi faire souffrir quelqu’un si on peut l’éviter ? Il y a par-dessus tout la raison d’État. Depuis des temps immémoriaux, au nom de la raison d’État ou de son équivalent (le bien commun, entre autres), on a menti à toutes les populations de tous les lieux et de tous les temps aux motifs qu’il faut du mystère autour des questions militaires ou qu’il importe d’éviter des réactions de panique dans le grand public, etc. Pour ma part, je ne saurais nommer aucun chef d’État ou de gouvernement qui n’ait jamais menti. Pas plus qu’aucun être humain d’ailleurs, aura-t-on vite fait de me faire remarquer. Tout est là justement : le mensonge est monnaie courante. On l’enseignait même dans les meilleurs maisons d’éducation. Ce que les Jésuites appelaient la « restriction mentale » n’est finalement rien d’autre qu’un mensonge suffisamment adultéré pour que sa nature ne soit pas évidente et permette, à la limite, de passer pour une vérité. Dans leur casuistique, les Jésuites ont fait la promotion de cette habile supercherie. Il y a encore l’exposé partiel des vérités, qui permet d’orienter l’interprétation des faits qui vient spontanément à l’esprit de qui ne connaît que la version ainsi expurgée. Ce procédé se trouve au cœur même de plusieurs des activités dites de relations publiques et de politique proprement dite. Bref, pour toutes sortes de raisons, bonnes ou mauvaises d’après les uns ou les autres et suivant les circonstances, le mensonge est un comportement « normal » au sens statistique du mot même si la plupart des êtres humains conviendront qu’il n’est pas normal, au sens qu’il ne devrait jamais être érigé en norme. Tout bien considéré donc, l’originalité de Trump, pour ainsi dire, consiste en son recours régulier, non dissimulé, au mensonge qu’il utilise avec un sans-gêne qui, à sa manière, fait beaucoup plus authentique que les attitudes offusquées de gens qui pourtant recourent eux aussi aux mêmes pratiques mais en s’efforçant – inutilement – d’en cacher la teneur. Si tout cela ne justifie en rien la malhonnêteté spontanée et naturelle de Donald Trump, tout cela explique largement pourquoi tant de gens y prêtent finalement si peu d’importance. Sous ce rapport, on pourrait diviser l’électorat en deux grands groupes : ceux qui, admettant secrètement la fourberie, ne peuvent tolérer qu’on en fasse étalage; et ceux qui, reconnaissant son caractère inévitable vu la nature humaine, ne peuvent tolérer qu’on essaie de la leur dissimuler.

285 À vrai dire, les mensonges de Trump ne sont pas les plus invraisemblables. Songez qu’il y a des entreprises de cosmétiques qui annoncent des crème anti-rides depuis des années et qui continuent de le faire. Des milliers de personnes ont pourtant eu recours à ces pommades et toutes ont dûment constaté que leurs rides ne régressaient pas. D’ailleurs si une telle crème existait vraiment, elle aurait envahi tout le marché et littéralement tué la compétition : imaginez une crème dont l’emploi réduit, voire élimine les rides ! De la même manière, il y a présentement une marque d’automobile qui promeut ses ventes en expliquant, dans des publicités attrayantes, que lorsqu’on s’ennuie il suffit d’acheter sa marque de voiture pour que, comme par magie, la vie redevienne inspirante. Et ce subterfuge fonctionne ! En réalité, il n’y a nul besoin d’insister : des pans entiers de la société carburent aux mensonges et même aux mensonges patents, et notre société va même jusqu’à récompenser les plus habiles maquilleurs de la vérité, par exemple en rémunérant spécialement bien les agences publicitaires championnes de la duplicité, spécialistes de l’équivoque, bref celles qui maîtrisent le mieux l’art du sophisme. Dans un tel contexte, a-t-on vraiment le droit de s’étonner que Trump puisse mentir si grossièrement sans être vraiment embêté pour autant ?

286 « Toute la vie, on aime des gens qu’on ne connaît jamais vraiment. » (Elena FERRANTE, L’Amie prodigieuse, tome II : Le Nouveau Nom, 49.)

287 Trois règles s’imposent plus que jamais. D’abord, ne jamais, au grand jamais, se fier aux apparences ; ce précepte apparemment banal doit être répété avec insistance, car il semble, en réalité, assez rarement appliqué par un grand nombre de personnes : sinon, comment expliquer la multiplication des préjugés de toute nature et leur envahissement incontrôlable ? Ensuite, nul ne connaît l’avenir ; tout au plus peut-on inférer de données actuelles certains résultats inévitables ; mais justement l’avenir n’est jamais constitué que de tels résultats, lesquels s’insèrent toujours dans un cadre dont nul ne peut prévoir les contours. Troisièmement, en matière d’opinion comme en matière d’action, on ne peut procéder valablement que si l’on a d’abord pris connaissance de l’autre côté de la médaille ; et si cet autre côté demeure inaccessible, la plus extrême circonspection est de mise. Voilà trois prescriptions d’une valeur évidente qui, pour cette raison même, sont considérées comme allant de soi… alors que, tout au contraire, elles requièrent un rappel constant.

288 Deux dispositions me paraissent indispensables pour assurer, ou tout du moins faciliter, la vie en société : la générosité et la confiance. À défaut de ces attitudes (heureusement plus répandues qu’on ne le croit), la vie deviendrait insupportable : comment, en effet, se comporter si tout n’est que méfiance et mesquinerie, si tout n’est que malveillance et suspicion ? Et pourtant nombre de parents apprennent à leurs enfants à se méfier des gens, inconnus ou pas, au motif qu’ils peuvent leur faire du tort et à ne pas être naïfs en présence des autres puisqu’ils font souvent preuve d’égoïsme. Comment trouver un équilibre entre la promotion d’attitudes altruistes et magnanimes et le développement d’une prudence mesurée et à l’abri de la duplicité ? Confrontés à un tel problème, nous sommes forcés d’admettre que l’éducation est, pour une large part, un art et non une science ou une technique.

289 Thomas Piketty a une vision grandiose de la chose économique. Il en comprend la mécanique (c’est un bon économètre) mais surtout il a la trop rare capacité de la situer à sa juste place dans l’ensemble des sciences sociales (c’est aussi un bon historien, un bon sociologue, etc.). À cet égard, son récent ouvrage, Capital et idéologie, donne une impressionnante leçon quant à la façon de développer une intelligence étendue et profonde de phénomènes aussi complexes que les inégalités sociales et leurs évolutions d’une époque à l’autre ou leurs diverses formes d’un pays à l’autre. Il s’agit là d’une œuvre magistrale propre à nourrir la réflexion non seulement des penseurs que préoccupent ces questions mais aussi des acteurs politiques trop souvent en panne d’idées claires quand vient le temps d’élaborer les programme des partis. Gens de gauche ou de droite, nationalistes ou internationalistes, libéraux ou interventionnistes, tous y trouveront un enseignement décisif : au-delà des idées et indépendamment d’elles, il existe de telles choses que les faits, dans plusieurs cas dûment constatables et même mesurables, faits qu’il faut prendre en compte sous peine de conséquences tragiques découlant de choix relevant plus de l’idéologie que de l’observation critique. Et ces conséquences tragiques, nous le savons maintenant, ne sont pas réservées aux régimes communistes (ex-URSS, etc.) ou aux régimes dictatoriaux de toutes couleurs (Pinochet, Pol Pot, etc.)…

290 La crise du coronavirus aura toutes sortes de conséquences. Il se pourrait, en raison des coûts astronomiques qu’elle engendre, qu’elle oblige nos sociétés à remettre en cause les choix de dépenses que nous faisons. Jusqu’à récemment nous nous permettions plus ou moins tout ce que nous voulions. Aller sur la lune : tant de milliards; produire des armes de guerre : tant de milliards; développer le monde de l’aviation : tant de milliards; favoriser les activités de croisière : tant de milliards; etc. Sans oublier le financement de l’éducation, de la santé, des transports terrestres (voies ferrées, autoroutes…), de la fonction publique, etc. Dans chacun de ces domaines, nos sociétés dépensent ensemble des milliards, voire des billions de dollars à chaque année alors que nous n’avons toujours pas pris la véritable mesure des enjeux climatiques et de leurs coûts, alors que nous n’avons toujours pas réglé en pratique le problème mondial de l’alimentation ni d’ailleurs ni surtout celui des inégalités scandaleuses qui gagnent en étendue – elles se répandent comme jamais – et en profondeur – elles s’accroissent comme jamais –, mettant en péril les équilibres sociaux que nous sommes péniblement parvenus à construire sur plusieurs générations. Saurons-nous saisir l’occasion de la présente crise pour appliquer à des choix qu’on ne peut plus reporter l’audace et la détermination dont nous faisons preuve à l’heure actuelle dans le combat contre la pandémie? Cette question me hante, car si nous ne réagissons pas dans un contexte aussi aiguillonnant que le contexte présent, dans quel contexte le ferons-nous?

291 Tout prosélytisme me paraît un profond manque de respect d’autrui, d’autant plus profond à vrai dire qu’il s’estime par essence justifié, ce qui le rend au surplus intraitable.

22. III. 2020

XLII – NOTULES (272 à 281) : Le plus profond malheur, un très grand danger, spécialisation menaçante, le silence, être contrarien, aller loin, le manque d’argent, penser à soi, les malades, solution

272Le malheur le plus profond qui puisse frapper une personne survient lorsque la seule raison qui lui reste de vivre est le souci de sa propre conservation.

273 Le plus grand danger de l’heure, plus grand même que la menace écologique, c’est l’information frelatée, c’est-à-dire une désinformation consciente de la part de qui la pratique. La désinformation peut être le fait d’un individu qui en ignore le caractère mensonger et qui la rapporte en toute bonne foi. Mais le frelatage de l’information suppose qu’on connaisse l’information exacte, qu’on sache en quoi on veut l’altérer et qu’on ait les moyens, intellectuels, médiatiques, financiers, politiques ou autres, de la dénaturer, de la pervertir, de la contrefaire et, finalement, de la répandre. Puisque les humains agissent ou s’efforcent d’agir sur la base de renseignements considérés fiables, on voit tout de suite la possibilité de contamination par la fausseté passer de la pensée à l’acte, pénétrer à la limite l’ensemble des entreprises humaines. La propagande de guerre, de guerre froide ou chaude, nous a appris de quoi l’information frelatée est capable. Cela valait pour le temps de guerre. À l’heure actuelle, l’information frelatée se déploie en temps de paix et infecte la vie publique sous toutes ses formes, politiques, scientifiques, économiques et, plus gravement encore, éducatives.

274 Le savant ou l’érudit versé en un seul domaine peut constituer une menace sérieuse. Car trop souvent sa tendance instinctive le porte à donner la préséance à son grand savoir. Or, s’il convient d’admettre que la connaissance vaut nettement mieux que l’ignorance, il faut aussi reconnaître que la vision en tunnel développée par et chez trop d’experts les amène à gauchir leurs perceptions et donc leurs actions et réactions et à exercer une influence d’autant plus pernicieuse qu’elle repose sur une base « scientifique » qui en impressionne plusieurs. Dans son monumental Pantagruel, Rabelais affirmait en son temps que « science sans conscience n’est que ruine de l’âme ». Il faudrait compléter aujourd’hui cette sage maxime en ajoutant que science ou érudition trop pointue mine le savoir qui, par définition, requiert l’ouverture.

275 Sept petites notes et quelques signes musicaux ont permis la création de prodigieux et innombrables chefs-d’œuvre. Les vingt-six petites lettres de l’alphabet européen et quelques signes orthographiques ont rendu possible une multitude de textes de toute nature. Quant à lui, le silence est unique, comme l’absence est unique : dans l’un et l’autre cas, il n’y a rien. Mais ce rien, s’agissant du silence en particulier, est plurivoque : il peut revêtir plusieurs sens, non seulement différents mais parfois complètement opposés. Il existe un silence de la résignation et un silence de la révolte contenue; un silence de l’admiration indicible et un silence de l’horreur inexprimable, un silence du respect et un silence du mépris, un silence stratégique et un silence démuni, un silence de timidité et un silence d’arrogance, un silence amoureux et un silence venimeux, un silence prometteur et un silence désespéré, bref il y a tout un langage du silence. Ce langage fascinant, chacun devrait l’apprendre. Ainsi, la vie en société se trouverait sinon améliorée du moins raffinée. Me semble-t-il…

276 Il y a quelques années, le débat public et la vie sociale, politique et économique étaient assez généralement dominés pare ce que d’aucuns appelaient alors la « go-gauche ». Dans ce contexte, j’avais tendance à adopter des points de vue plutôt à droite pour contrebalancer les mouvements dominants. Maintenant que la droite semble amorcer un véritable retour, et même un retour agressif, je vais avoir tendance à adopter des points de vue plutôt à gauche. C’est ma façon « contrarienne » de prendre part à la vie publique. On m’a reproché, à l’occasion, de ne pas être constant dans ma pensée puisque je passe ainsi de droite à gauche du spectre philosophique, même si je ne vais pas très loin de part et d’autre du centre (érigé apparemment en point de bascule indiscutable). Pourtant, ma position a toujours été d’une constance exemplaire à sa façon. Je m’en suis du reste expliqué dès le moment où j’ai commencé à faire paraître mes Réflexions singulières (voir la page de présentation de mon blogue sur le présent site le 02.IX.2015). Cette constance consiste en ceci qu’il y a toujours lieu, à mon sens, de se méfier des majorités (souvent suspectes) et des engouements de l’heure (souvent peu rigoureux en dépit des apparences). Cette attitude n’a rien de populaire chez la plupart des intellectuels qui ont trop souvent le sens de la chapelle plutôt que le sens critique. Je ne m’étonne plus de cette caractéristique des milieux intellectuels, car il s’agit tout simplement là d’une autre application du principe voulant que les cordonniers soient mal chaussés. Je dois ajouter ici une précision : étant moi-même ce qu’on appelle un intellectuel, il y a fort à parier que je donne aussi dans ce travers…

277 « Un homme ne va jamais plus loin que lorsqu’il ignore où il va » (Cromwell). C’est assez dire combien la lucidité, pourtant précieuse à maints égards, peut arrêter l’élan sous prétexte de l’orienter, et combien l’audace, voire la témérité, pourtant nuisibles sous certains rapports, peuvent rendre possibles des réalisations initialement imprévisibles et même jugées impensables, selon les termes de la lucidité reçue.

278 Le manque d’argent risque fort de pousser les êtres humains au sectarisme. Les démocraties ne devraient jamais oublier cette donnée lorsqu’elles élaborent leurs politiques sociales.

279 Penser à soi, être préoccupé de soi constitue une attitude tellement naturelle qu’on s’étonne normalement de voir chez certains individus l’attention qu’ils nous portent, l’attention réelle, authentiquement bienveillante et détachée dont ils font preuve à notre égard. Car, en règle générale, même les enfants ne parviennent pas habituellement à tant de véritable bonté – à la différence des parents qui parfois y arrivent.

280 Parlant de nombreux malades (pas de tous, heureusement!), Céline le docteur Céline, car il était médecin fait dire à Gustin Sabayot, toubib de son état, qui s’adresse à un collègue en un style sulfureux : « Tu les crois malades ? (…) S’ils viennent te relancer, c’est d’abord parce qu’ils s’emmerdent. (…) Aux malheureux, retiens mon avis, c’est l’occupation qui manque, c’est pas la santé… Ce qu’ils veulent c’est que tu les distrayes, les émoustilles, les intrigues avec leurs renvois… leurs gaz… leurs craquements… que tu leur découvres des rapports… des fièvres… de gargouillages… des inédits !… Que tu t’étendes… que tu te passionnes… C’est pour ça que t’as des diplômes… Ah ! s’amuser avec sa mort tout pendant qu’il la fabrique, ça c’est tout l’homme, Ferdinand ! » (Louis-Ferdinand CÉLINE, Mort à crédit.)

281 « Si mon problème a une solution, pourquoi m’en faire? S’il n’en a pas, pourquoi m’en faire? » Quel merveilleux exemple de sagesse fournit cet adage asiatique.

21. II. 2020

XLI- NOTULES (260 à 271) : Distraction ou bonheur, perception déformée, sincérité, esprit de découverte, être désintéressé, flagornerie et bêtise, insignifiance de chacun, originalité de chacun, suicide, élite, néant, mépris

260« Elle avait déjà assez d’expérience de la vie pour savoir qu’être heureux ce n’est que se distraire. » (Charles NODIER, Jean Sbogar, II.)

261 L’être humain a l’hallucinante capacité de voir ce qu’il regarde par le bout de la lorgnette qui lui convient, d’interpréter ce qu’il voit ainsi de la façon qui l’arrange et d’agir en fonction du tout de la manière qui l’avantage. Cette capacité, on ne doit jamais la sous-estimer et l’on ne peut en aucun cas la surestimer.

262 La sincérité est le plus bel hommage qu’on peut rendre à autrui mais aussi le plus grand risque qu’on puisse prendre avec lui.

263 « On ne se donne la peine de découvrir que ce dont on suppose l’existence. » (Jules ROMAINS, Les Hommes de bonne volonté. V – Les Superbes, 26.)

264 –  La générosité vraiment détachée existe, quoi qu’on en dise, elle est même moins rare qu’on ne le prétend. Cependant, le désintéressement que quelqu’un nous témoigne se rapporte rarement à ce qu’on voudrait. Tout est là : le désintéressement des uns correspond trop souvent aux désintérêts des autres.

265 La flagorneur intelligent – s’il existe – ne peut appliquer son procédé qu’aux imbéciles. Et, comme la flagornerie est fort répandue, on a le droit de supposer soit que les imbéciles abondent, soit que les flagorneurs manquent d’intelligence, soit encore les deux simultanément.

266 «  […] vous êtes moins sensible à ce que les autres pensent de vous quand vous prenez conscience du fait que, la plupart du temps, ils ne vous prêtent aucune attention. » (David Foster WALLACE, L’infinie comédie, Paris, Éditions de l’Olivier, 2015, p. 284.)

267 « […] chacun croit dur comme fer, en son for intérieur, sans l’avouer, être différent des autres. Ce n’est pas nécessairement pervers. » (David Foster WALLACE, L’infinie comédie, Paris, Éditions de l’Olivier, 2015, p. 286.)

268 La possibilité du suicide demeure un réconfort inexpugnable : lorsque rien n’y fait, il ne faut jamais oublier qu’à défaut de mieux se supprimer soi-même peut rester le seul et unique moindre mal disponible.

269 Il faut une élite comme il faut un moindre mal.

270 La peur du néant a je ne sais quoi d’insolite : que peut-on bien lui reprocher ?

271 Il ne faut pas mépriser ce qu’on ne comprend pas.

26. I. 2020

XL – NOTULES (251 à 259) : Le respect mérité, l’hommage de la haine, solitude et médiocrité, la simplicité, l’originalité, la vanité, discours et pensée, le méprisable, la médiocrité

251Nonobstant toute Charte des droits et au-delà du principe de dignité humaine, chaque individu n’a droit qu’au respect qu’il mérite.

252 On ne fait pas à n’importe qui l’hommage de sa haine : il faut respecter pour haïr sinon l’on méprise ou l’on a pitié.

253 La solitude, a-t-on écrit, constitue la patrie des grandes âmes : fort possible, en effet, bien que je n’en sois pas tout à fait assuré. En revanche, l’incapacité d’apprécier la solitude fût-ce à l’occasion me semble indéniablement un critère valable pour dépister la médiocrité.

254 Nul ne peut simuler la simplicité, car la simulation implique le double. D’où la rareté, le caractère inestimable des personnes véritablement simples.

255 La recherche de l’originalité n’a rien de bien singulier.

256 La vanité n’est pas risible, ni tragique d’ailleurs, non pas même bête : elle est un symptôme.

257 Certaines personnes ne laissent jamais aucune pensée interrompre leurs discours.

258 À tout prendre, il n’y a guère de méprisable que ce qui est méprisant.

259 La médiocrité ne mérite pas toujours le mépris dont on l’accable : elle représente effectivement le maximum dont plusieurs sont capables.

14. XII. 2019

XXXIX- NOTULES (243 à 250) : L’autoritarisme multi-facettes, la jalousie, la constance de Donald Trump, l’indispensable Catherine Dorion, encore les croisières, un marxisme renouvelé, Anne Hébert et Marie-Andrée Lamontagne, une tradition biographique qui s’affirme

243« La montée de l’autoritarisme ne se résume pas à l’émergence de régimes populistes à propension dictatoriale ; elle se manifeste aussi par un interventionnisme disciplinaire dans les démocraties les plus libérales. » (Jean Claude KAUFMANN, La Fin de la démocratie, Apogée et déclin d’une civilisation, Paris, Les liens qui libèrent, 2019, p. 91.) Les mots « interventionnisme disciplinaire » désignent la façon de faire qui consiste a) à imposer une manière de se comporter, de se vêtir, de parler, bref d’agir à tous égards et b) à sanctionner toute personne qui ne se soumet pas à cette manière de se comporter. Il y a ici matière à réflexion pour une société qui veut dicter l’acceptable et l’inacceptable en matière vestimentaire…

244 « Le plus extraordinaire dans la jalousie, c’est de peupler une ville, le monde, d’un être qu’on peut n’avoir jamais rencontré. » (Annie Ernaux, L’Occupation, Paris, Gallimard [collection Folio, no. 3902], p. 20.) La finesse psychologique d’Annie Ernaux, sa pénétration subtile des sentiments les plus secrets lui permettent comme à peu d’auteurs et d’analystes de décrire les effets bienfaisants ou ravageurs d’une vie intérieure dont on n’a pas toujours le contrôle.

245 Il y a une qualité qu’on ne peut refuser à Donald Trump : la constance ! Ces derniers jours, il a informé les dictateurs et despotes de la planète, qui sont en quête de refuge, qu’ils étaient les bienvenus aux États-Unis en raison des investissements qu’ils pourraient y faire. Incroyable mais vraie, une telle invitation ne s’invente pas. Elle serait même qualifiée de grossière invraisemblance sous la plume des meilleurs écrivains. Et pourtant, cet inénarrable Donald Trump, sans doute à la recherche comme toujours d’une sottise supplémentaire et originale à commettre, a bel et bien proféré cette hallucinante insanité. Fidèle à lui-même, d’un bêtise qui ne se dément pas, le 45e Président des États-Unis affiche une constance désespérante aux yeux des personnes de bon sens…

246 Si Catherine Dorion n’existait pas, il faudrait l’inventer. Ce que d’aucuns appellent ses frasques a le rare mérite d’agir comme un révélateur des esprits les plus superficiels, ces esprits qui cultivent le sens du secondaire et n’hésitent nullement à afficher publiquement leur goût de l’inanité. Comment expliquer autrement qu’on s’en prenne à cette députée qui ose être elle-même en portant un vêtement qui lui convient mais ne répond apparemment pas aux canons de gens qui, faut-il le présumer, s’érigent en norme de ce qui est séant  ?

247 En raison d’une fausse impression laissée par ma récente notule sur les croisières, je dois revenir sur le sujet. Je maintiens tout ce que j’ai écrit mais j’ajoute qu’il existe des formules de croisières qui me semblent, elles, réellement valables : ce que j’appelle les « croisières-autobus ». Ces croisières, en fait, n’en sont pas. Le bateau circule de ville en ville sur un circuit que chacun peut parcourir à son rythme et selon ses intérêts. Ledit bateau, par exemple, nous laisse dans tel port à 13h00 et repart, disons, à 22h00. On peut ne pas y revenir mais on sait qu’il repassera dans deux jours à la même heure ou dans une semaine, etc., et on pourra le reprendre à ce moment-là si c’est cela qui nous convient. Dans un tel cas, le bateau en cause agit comme un autobus dans lequel on monte à l’heure et au jour qui nous va et qu’on a choisis en fonction de l’horaire et du calendrier qui nous a été communiqué au départ. Cette formule se révèle parfaitement compatible avec l’initiative que certains passagers désirent conserver quant au choix des lieux auxquels ils veulent consacrer plus ou moins de temps, etc.

248 D’après certains penseurs, la théorie marxiste redeviendrait pertinente pour peu qu’on remplace ses catégories traditionnelles – prolétariat, bourgeoisie, etc. – par de nouvelles catégories reflétant les composantes actuelles de nos sociétés, nommément les élites et le peuple. Ainsi assisterait-on présentement un peu partout au monde à un affrontement entre les élitaires et les populistes. Je ne sais pas si une telle interprétation de la situation actuelle résisterait à une analyse rigoureuse. Je n’ai pu procéder encore à une telle analyse. En revanche, je ne saurais nier qu’on observe bel et bien un clivage entre élitaires et populistes et, dans plusieurs pays, à un véritable combat entre ces deux groupes. Les États-Unis, à leur manière, constituent le théâtre d’un tel combat, le Brésil aussi, l’Italie également. Bref, il est bien possible que cette façon de voir touche juste.

249 La biographie que Marie-Andrée Lamontagne a consacrée à Anne Hébert, Anne Hébert, vivre pour écrire (Montréal, Boréal, 2019) constitue un travail magistral dans son ordre : la recherche y est poussée et toujours soucieuse de prendre appui sur des bases rigoureuses, l’écriture ne renonce jamais à la précision même si elle demeure toujours élégante, le « mouvement » de la narration accompagne fidèlement le mouvement même de la vie qu’elle entend relater, la couleur de l’époque est bien rendue et les portraits des personnages entourant Anne Hébert sont conformes à ce qu’on en sait par ailleurs et mieux détaillés encore dans la mesure même où ils veulent rendre possible une meilleure intelligence de la personne, de la vie et de l’œuvre de la « mystérieuse » Anne Hébert.

250 La Gabrielle Roy de François Ricard, l’Adrien Arcand de Jean-François Nadeau, l’Éva Circé-Côté d’Andrée Lévesque, le Louis-Antoine Dessaulles d’Yvan Lamonde tout comme l’Anne Hébert de Marie-Andrée Lamontagne, le Pierre Le Moyne d’Iberville de Guy Frégault ou l’Ignace Bourget de Léon Pouliot illustrent à merveille un fait inspirant : il se développe chez nous une tradition de la biographie qui constitue lentement mais solidement un fonds descriptif de personnages significatifs dans notre histoire culturelle, politique, idéologique et religieuse. Un tel fonds n’a pas moins d’importance, à sa manière, que les fresques majeures portant sur certaines époques historiques ou certains thèmes globaux, telles celle que Marcel Trudel a consacrée à l’Histoire de la Nouvelle-France ou celle d’Yvan Lamonde sur l’Histoire sociale des idées au Québec ou encore celle de Fernand Ouellet qui traite de l’Histoire économique et sociale du Québec, 1760-1850. Au moment où les inscriptions universitaires en histoire semblent en perte de vitesse, il y a quelque chose de réconfortant à voir se constituer ainsi une tradition de recherche – informelle certes mais réelle tout de même – vouée notamment à des personnalités qu’on a tout avantage à mieux connaître pour comprendre plus adéquatement les années et les milieux qu’elles ont marquées.

25. XI. 2019