LXXII – NOTULES (543 à 547) :

Conseil royal, vie publique, journalisme et human interest,

actualité de Nietzsche, le recommencement des luttes féministes

543 –  Je conserverai un conseil de la reine Élizabeth II : « Never complain, never explain ». Sous ses dehors hautains, cet avis me paraît éminemment sage, à tout le moins dans le domaine de la vie privée. En règle générale, il me semble en effet inutile de se plaindre, quand il n’est pas tout simplement maladroit de ce faire en raison du malaise que peut entraîner un tel comportement. Car et la plainte et le malaise risquent fort de se révéler d’une stérilité affligeante. Il me paraît tout aussi vain, la plupart du temps, de s’expliquer ou de tenter de ce faire. Si l’explication envisagée doit en appeler à l’intention de la personne qui s’excuse, comme les intentions sont invérifiables, l’explication risque fort de laisser derrière elle un soupçon que nul ne pourra jamais vraiment désamorcer. Dans ces cas, les éclaircissements les mieux inspirés conserveront toujours des relents suspects. Seuls les faits peuvent réellement convaincre, et c’est pour ça qu’il faut les laisser parler. 

544 –  Dans la vie publique, il en va différemment. Qu’on soit un élu (en politique), un représentant de ses collègues (en syndicalisme ou dans un ordre professionnel), qu’on soit le porte-parole (d’un groupe de manifestants ou d’un lobby), le médiateur entre des parties aux vues plus ou moins gravement divergentes, bref dès lors qu’on agit au nom de plusieurs personnes et non en son seul nom, il faut qu’on puisse s’expliquer à défaut de quoi les ambiguïtés persistantes pourraient compromettre les raisons mêmes de son intervention. Beaucoup plus rarement est-on justifié, en de tels cas, de se plaindre. La chose peut se défendre si l’on nous a manipulés, par exemple, mais le plus souvent gémir se révélera complètement contreproductif. Détail à ne jamais perdre de vue : se plaindre concerne d’abord le passé puisque la plainte permet de dénoncer ce qui a été blessant; s’expliquer vise d’abord l’avenir puisque nul ne prendrait la peine de fournir une explication si elle était certainement vouée à n’avoir aucun effet.

545 –   Dans la manière dont on nous présente les actualités à l’heure actuelle, il y a trop souvent des éléments qui, en fait, ne constituent nullement une nouvelle. Qu’il s’agisse de quotidiens télévisés, radiodiffusés, imprimés ou électroniques, ce qu’on appelle le « human interest » s’impose de plus en plus. J’ai déjà signalé mon irritation à l’égard de ce phénomène. Si j’y reviens, c’est qu’il me semble s’amplifier. Commencer un article de journal en parlant d’une rencontre avec Monsieur Untel ou madame Unetelle dont on relate les mésaventures peut évidemment être perçu comme une entrée en matière attrayante en vue d’aborder le sujet de fond du texte, disons les problèmes parfois tragiques que rencontrent les proches aidants et la pauvreté lamentable des moyens mis à leur disposition. Mais le cœur de l’information concerne un problème social, plus ou moins ignoré ou mal assumé politiquement et sur lequel il y a lieu d’insister, pour en déceler les causes, en décrire la teneur et l’ampleur et en analyser les solutions possibles à la lumière des connaissances dont on dispose et des expériences menées à l’étranger quand elles existent.  Si, cela fait, on veut illustrer la chose en exposant un cas spécifique, soit. Mais pourquoi commencer par là? Personnellement, les cas d’espèces m’intéressent peu et, si l’on aborde le sujet par là, je décroche tout de suite – et je ne suis pas le seul.

Il en va autrement quand le fait particulier constitue lui-même une donnée décisive, c’est-à-dire la nouvelle même. Par exemple, Mahsa Amini, jeune femme de 22 ans, arrêtée et tuée en Iran pour avoir mal porté son foulard islamique, représente bien plus qu’un cas d’espèce : elle incarne le conflit opposant deux groupes dans un affrontement à finir, un groupe de religieux extrémistes et un groupe de femmes luttant pour leur libération de contraintes indéfendables. Avant elle, hélas! plusieurs Iraniennes avaient subi un mauvais sort pour des raisons analogues. Mais c’est avec elle et en quelque sorte par elle que survient la révolte dont elle devient l’âme et l’animatrice post mortem. Ici, le cas n’est pas étudié en lui-même mais en tant que prototype, que facteur déclenchant.

Je n’ai fait aucune analyse stylométrique mais je serais curieux de savoir quelle proportion de nos nouvelles quotidiennes est dévolue à de l’anecdotique là où l’on a toute raison d’attendre une analyse de fond. Cela dit, je soupçonne ceci : le fait qu’un tel procédé soit de plus en plus répandu signifie probablement que les entreprises de presse y trouvent leur compte en raison d’une préférence marquée chez un grand nombre de lecteurs, de téléspectateurs ou d’auditeurs, pour ce type de narration journalistique. Si je touche juste, cela confirme que l’information est de plus en plus à ranger parmi l’ensemble des spectacles où beaucoup de gens cherchent des passe-temps. Peut-on s’étonner ensuite du peu d’importance accordée aux affaires internationales ou scientifiques dans nos journaux sous toutes leurs formes?

546 –   Je n’aime pas particulièrement Nietzsche, mais je sais reconnaître la valeur de certaines de ses intuitions, la portée de quelques-unes de ses idées et l’actualité de ses considérations les plus fulgurantes. Qu’on en juge sur pièce. Réfléchissant sur diverses caractéristiques de son temps (et du nôtre!), voici l’une de ses notes datant de 1882.

 « On pense montre en main, tout de même qu’on déjeune, un œil sur le courrier de la Bourse; on vit constamment comme le monsieur qui a peur de rater quelque chose. Mieux vaut agir que ne rien faire, voilà encore un de ces principes […] qui risquent de porter le coup de grâce à toute culture supérieure, à toute suprématie du goût. […] La preuve en est dans cette lourde précision qu’on exige maintenant dans toutes les situations où l’homme veut être vis-à-vis de son semblable, dans ses rapports avec amis, femmes, parents, enfants, maîtres, élèves […]; on manque de temps, on manque de force à consacrer […] aux détours de la courtoisie, à l’esprit de conversation […]. Car la vie, devenue chasse au gain, oblige l’esprit à s’épuiser sans trêve au jeu de dissimuler, de duper […]; la véritable vertu consiste maintenant à faire une chose plus vite qu’un autre. Aussi n’est-il que des rares heures où l’on puisse se permettre encore d’être sincère : et à ces heures-là on est si fatigué qu’on aspire non seulement à se laisser aller mais à s’étendre lourdement, à s’étaler. » (NIETZSCHE, Le Gai Savoir, III, 329.)

547 –   Un peu partout, les femmes deviennent des cibles. Aux États-Unis, on attaque leur capacité de choisir elles-mêmes d’avorter ou non (même en cas de viols ou d’inceste, dans certains états conservateurs), de disposer de leur propre corps donc selon leur volonté personnelle. Elles réagissent vivement au point que plusieurs républicains commencent à nuancer leurs intentions en ce domaine. En Hongrie, une situation comparable est faite aux femmes par l’obligation qu’on leur impose désormais d’écouter le cœur de leur fœtus avant d’avorter, manœuvre qui vise à les culpabiliser, voire à les faire renoncer à leur projet (alors que, selon les experts, dans de nombreux cas et selon le moment de la grossesse, il est plus que probable que le bruit perceptible n’ait rien à voir avec un battement cardiaque).  En Iran, on sévit contre les femmes qui portent incorrectement leur voile, au point de les arrêter, de les emprisonner, et de les tuer (comme on vient de le constater avec Mahsa Amini et comme on le craint dans le cas d’Iraniennes disparues et dont on demeure sans nouvelle depuis longtemps). L’Italie, pourtant terre d’indiscipline, n’échappe pas à cette tendance alors qu’une femme, Giorgia Meloni, s’apprête à assumer le pouvoir et que son parti entend limiter le recours à l’IVG tout en travaillant à promouvoir la famille traditionnelle notamment par des mesures fiscales décourageant le travail féminin ou encourageant le travail féminin à domicile (c’est selon). J’ignore ce que peuvent bien être les causes profondes de ces atteintes aux droits des femmes, mais de tels assauts me portent à croire que les féministes ont raison quand elles soutiennent que les droits des femmes redeviennent plus menacés que jamais.     

30. IX. 2022