LXXI – NOTULES (536 à 542) :
Vanité et décorations publiques, l’opinion d’autrui, la contagion du malsain, période critique pour la démocratie, du local au mondial, la courte et la longue durée,
non imputabilité et désaffection automatiques
 

536 –   « Il est faux qu’on puisse faire faire tout ce qu’on veut aux hommes avec de l’argent. Mais on peut faire faire tout, à la plupart des hommes, en les prenant par la vanité. » (Henry de MONTHERLANT, Les Jeunes Filles (Paris, Gallimard, 1936 – Le livre de poche [no 43], 1965, p. 139). Cette considération n’est pas étrangère à l’établissement de récompenses d’État telles que la Légion d’honneur, l’Ordre national du Québec ou l’Ordre du Canada. C’est même là une des différences fondamentales entre ces récompenses et les honneurs qu’on attribue pour des performances mesurables en sciences, par exemple, ou pour des motifs de succès indéniables dans les arts notamment.

537 – « On s’arrange mieux de sa mauvaise conscience que de sa mauvaise réputation. » (Friedrich NIETZSCHE, Le Gai Savoir, I, 52.) Cette constatation de Nietzsche me sidère littéralement. Car ce qu’elle dit, en fin de compte, c’est que l’opinion des autres sur soi (d’où provient la réputation, bonne ou mauvaise) importe plus, pour beaucoup de gens, que l’opinion qu’on a de soi-même (d’où provient la mauvaise ou la bonne conscience). Voilà qui est stupéfiant !

538 –   Une personne en colère ou fâchée, voire enragée, transforme immédiatement son milieu (de famille, de travail, de voisinage). Chacun évite alors toute parole ou tout geste qui pourrait envenimer la situation. Le milieu devient tendu, les comportements n’y sont plus naturels, bref le climat prend une tournure malsaine ou, tout du moins, difficilement supportable à long terme.

539 –   La démocratie traverse une période réellement menaçante. Non pas principalement en raison des menées intérieures de tous les Xi Jinping, Poutine et autres Kim Jung-un de ce monde : après tout, la Chine, la Russie, la Corée du Nord et d’autres États agissent depuis longtemps sans aucun respect des droits de l’homme (qu’on pense au goulag soviétique sous Staline, aux 70 millions de Chinois sacrifiés par Mao lors de sa « révolution culturelle », aux exactions de Pol Pot au Cambodge, etc.) Non pas non plus en raison des menées extérieures de ces dirigeants dictatoriaux, menées qui sont pourtant dangereuses, comme l’a montré l’intervention des Russes dans la dernière élection américaine. Non, la démocratie me semble minée de l’intérieur par des situations que nul n’a choisies, que plusieurs veulent clarifier, que personne n’a jusqu’à présent trouvé le moyen de régler. Car ces situations posent des problèmes nouveaux que l’humanité n’a jamais rencontrés jusqu’à nos jours.  Voici deux de ces situations.

540 –   Le premier constat qui s’impose à l’observateur, c’est l’écart entre le caractère essentiellement local de la démocratie et le caractère essentiellement mondial des principaux problèmes de notre époque. Initialement, dans la Grèce antique par exemple, la démocratie s’exerçait dans la cité, donc dans une unité démographique et géographique relativement restreinte et, en tout état de cause, infiniment plus petite que les unités actuelles qui correspondent généralement à un État (ou à une subdivision d’un État, la subdivision [province, département, land ou autre] correspondant elle-même à une unité notablement plus importante que la cité antique). À l’époque, les questions soumises à la délibération démocratique et à la décision qui en résultait ne revêtaient pas du tout l’ampleur des questions actuelles. À titre d’illustration, la guerre entre Athènes et Sparte n’avait certes rien de réjouissant mais tous conviendront qu’elle n’a rien de commun avec, disons, la guerre Russie-Ukraine, pour ne rien dire de la guerre de 1939-1945 où l’Axe et les Alliés se sont affrontés à l’échelle de la planète et en utilisant des armes inconcevables à l’époque du grand Périclès. À l’instant même où j’écris ces lignes, l’immense majorité des gens informés réalisent la gravité des changements climatiques et voient bien l’impérieuse nécessité d’adopter des mesures progressives peut-être, radicales si nécessaire. De telles mesures jugées urgentes ici peuvent fort bien sembler facultatives pour le moment ailleurs. D’où le drame. Car la nature ne conçoit pas l’ici et l’ailleurs selon nos frontières étatiques. L’eau polluée chez vous finit par couler chez moi, l’air contaminé à l’Est parvient très souvent à l’Ouest (et réciproquement), la couche d’ozone endommagée par les gens du Nord prive aussi les gens du Sud de sa protection.  En un mot, les décisions même les plus démocratiques prises un peu partout sur notre planète peuvent tout à fait mener à la catastrophe inconsciemment choisie, en quelque sorte, par des majorités indiscutablement démocratiques mais allant dans des directions différentes, voire opposées et destructrices les unes des autres.

541 –   Le second constat concerne l’écart entre les décisions démocratiques à court terme et les solutions recherchées qui, elles, doivent de plus en plus s’inscrire dans la longue durée. De fait, au moment où l’on a pour ainsi dire conçu la démocratie, on procédait directement d’un problème relativement concret à sa solution relativement immédiate. De nos jours, les questions à résoudre sont elles-mêmes devenues si complexes que le temps requis pour en évaluer les tenants et aboutissants peut s’échelonner sur des années (e.g., les changements climatiques, les effets préoccupants des réseaux sociaux, de nombreux problèmes de santé, entre autres). Dans ces conditions, si déjà le temps de diagnostic du problème à régler s’inscrit dans la longue durée, il va de soi qu’en y ajoutant le temps de mise en œuvre de la solution envisagée, la totalité de l’opération sera encore plus longue. Si je demande des sacrifices maintenant à des gens qui n’ont guère de chances de bénéficier de ces sacrifices – car ils seront trop âgés pour profiter de leurs retombées, s’ils ne sont pas déjà morts au moment de voir le fruit de leurs renoncements –, je ne puis être vraiment surpris de constater que la plupart des gens ne voudront pas cautionner de tels choix.  Le degré de conscience requis pour prendre de telles décisions, le degré d’altruisme nécessaire à leur mise en application, sans parler du degré d’ouverture intellectuelle indispensable pour comprendre de tels enjeux et le degré de persévérance requis quand les résultats se font attendre, eh bien ! de tels degrés d’exigence ne peuvent tout simplement pas être atteints par une majorité de votants. Je dis cela sans mépris ni condescendance à l’égard de la majorité, que j’en fasse partie ou non, mais je constate cela empiriquement et sans jugement de valeur. Or on connaît l’importance décisive de la majorité des votants en cas de décisions démocratiques…

542 – Découlant des deux constats précédents, une conclusion s’impose dont on ne peut sous-estimer la portée. Lorsque les actions portent sur le court terme et sur le local (aux sens antérieurement définis) et que les choix devraient s’exercer en tenant compte de l’universel dans l’espace et dans le temps, forcément les choix sont inappropriés et les résultats ne sauraient être à la hauteur indispensable. Parce que l’on aboutit à cette conséquence tragique de façon pour ainsi dire automatique, étant donné le jeu mécanique découlant des écarts susmentionnés, personne ne peut être tenu responsable de l’état menaçant, voire catastrophique auquel on se trouve confronté. Quand nul n’est imputable, à qui s’en prendre? De qui exiger quoi en vue de solutionner quel problème? Par où commencer? C’est en observant de tels phénomènes que le Chinois Xi Jinping, le Russe Poutine et, de plus en plus, l’Indien Modi en viennent à penser que la démocratie a peut-être fait son temps. Si l’on ajoute à ce bilan le fait que, désormais, dans la plupart des démocraties, les partis gouvernementaux dûment élus recueillent moins de votes que l’ensemble de partis d’opposition, on ne peut nier qu’il existe bel et bien un problème de déficit démocratique et, plus globalement, un problème de  fonctionnement de la démocratie tant dans ses mécanismes d’élection des dirigeants que dans ses dispositifs d’opérations concrètes (de l’établissement des priorités à l’exécution des manœuvres nécessaires à leur mise en application). Comme en outre il découle de tous ces phénomènes une désaffection accrue de l’électorat pour la vie politique en général et notamment pour les élections comme telles, il faut reconnaître qu’un immense danger pèse sur le mode de vie démocratique.

31. VIII. 2022

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