LXIX – NOTULES (525 à 530) : Poutine et la famine, religion et laïcité, droit et culture, difficile sérénité, les petits pas, oser

525 –   En attaquant les réserves ukrainiennes de grains accumulées dans les silos du port de Mykolaïv et destinées à l’exportation vers les pays d’Afrique, entre autres, l’armée russe prétend vouloir tarir une des sources de revenus de l’Ukraine. On peut effectivement croire que l’une des conséquences de telles manœuvres militaires est de provoquer une réduction des revenus de l’Ukraine. Mais on ne me fera pas gober que telle est la raison véritable du choix militaire funeste de la Russie.  Après tout, ces pertes financières peuvent être compensées par l’Occident et le sont, de fait, en grande partie.

En revanche, en agissant de la sorte, Poutine et consorts créent délibérément une situation catastrophique dans divers pays du monde, par exemple les pays de la corne d’Afrique, où des milliers, voire des millions de personnes souffriront – et mourront peut-être même – de la faim. Lorsqu’on est en guerre, l’ennemi est facile à identifier : c’est le groupe qui résiste par opposition à celui qui collabore – qui est un allié – ou à celui qui demeure passif – qui est neutre ou, tout simplement, non concerné –. En guerre, on n’attaque pas un groupe passif, sous peine de gaspiller ses ressources au bénéfice du groupe résistant.

À moins que l’on exerce, ce faisant, un chantage ignoble comme tout chantage. Pourquoi mettre à mal des populations déjà souffrantes, en raison de la sécheresse notamment, une fois admis le fait que ces populations n’ont strictement rien à voir avec la guerre dont elles deviennent des instruments involontaires? Il y a fort à parier que cette manœuvre russe trahit un manque de capacités militaires proprement dites, car à l’évidence la Russie tente ainsi de faire peser sur l’Occident un poids que ses « opérations spéciales », pour reprendre l’expression chère à Poutine, ne parviennent pas à imposer.

526 –   La société américaine est probablement la dernière société occidentale à n’avoir pas encore trouvé un aménagement relativement stable des relations entre le monde laïc et le monde religieux. C’est du moins ainsi que je vois le récent jugement de la Cour suprême des USA au sujet de l’avortement. Bien entendu, ce jugement attaque le droit des femmes à disposer elles-mêmes de leur propre corps selon des normes qui leur sont propres. Mais, en dépit de cette gigantesque attaque, ce qui me paraît avoir une portée encore plus considérable, c’est le fait même que la Cour suprême ait invoqué comme fondements de sa décision des arguments et motifs dont les éventuelles applications pourront servir à revoir, c’est-à-dire le plus souvent à restreindre, divers droits jugés immoraux en certains milieux, tels ceux des homosexuels. En ce qui me concerne, je ne m’objecte nullement à ce que l’on estime inacceptable l’avortement, l’homosexualité ou toute autre façon d’agir. Car, bien que personnellement je ne partage pas de telles opinions, je conçois fort bien que de nombreuses personnes les adoptent pour des motifs que je ne fais pas miens mais qu’elles font leurs.

À vrai dire, pour organiser de façon au moins tolérable le vivre ensemble, il faut en arriver à des compromis peut-être inacceptables moralement pour certains groupes mais acceptables, voire indispensables, socialement pour tout le monde.  Je ne vois pas, sinon, comment une société peut aménager les rapports entre tenants de convictions non seulement diverses mais totalement opposées.

527 –   Le droit constitue l’une des productions culturelles les plus importantes de l’humanité. Si, de tout temps, les philosophes et les juristes ont cherché à doter les institutions juridiques de fondements universels et, par là, inattaquables, tous reconnaîtront leur échec, en tout cas leur échec pratique. Certains ont pourtant réussi relativement bien en théorie à trouver des bases rationnelles à cette immense entreprise qui consiste à identifier des règles régissant la vie commune. Il va de soi que les bases ainsi mises à jour ne valent qu’à l’intérieur d’une certaine vision du monde, mais c’est déjà énorme – surtout si la vision du monde en cause a tendance à se répandre de plus en plus largement (à recueillir l’assentiment de populations toujours croissantes) et de plus en plus profondément (à reposer sur des principes toujours plus étoffés et toujours plus résistants à la critique).

Pourtant, le droit demeure un artefact culturel, c’est-à-dire susceptible de variations comme tout ce qui relève de la création humaine. L’évolution du droit témoigne de cette capacité de changement. Lorsque ce dernier survient lentement, à l’échelle de l’histoire disons, l’évolution parvient assez généralement à limiter les perturbations sociales les plus graves en aménageant des périodes de transition plus ou moins aptes à contenir dans des limites gérables les troubles inhérents à tout ajustement. Or, c’est justement ce modus operandi que compromettent les décisions récentes de la Cour suprême des USA (armes à feu, avortement, financement des écoles religieuses par l’État, prière lors des activités sportives, etc.) en prétendant fonder le droit sur un texte constitutionnel dont on refuse d’adapter le fonds au monde qu’il a eu le projet de servir dès le départ, mais qui évolue et continuera d’évoluer et en arrivera même à accélérer son évolution.

Sous ce rapport très précis, les vues de certains juristes américains me semblent fort comparables à celles des ulémas radicaux, trouvant toujours le moyen de justifier les positions même les plus extrêmes de l’Islam en se référant à des textes fondateurs interprétés littéralement.

528 –   Shakespeare disait qu’il n’y a aucun philosophe qui supporte avec sérénité une rage de dents. C’est pourtant quand les choses vont mal que la sérénité devient nécessaire. Lorsque tout va pour le mieux, nul besoin de faire preuve de sérénité puisque, précisément, il n’y a alors ni affolement ni inquiétude ni panique ni désarroi. Dans le monde qui est le nôtre au contraire, les sources de préoccupations se multiplient, et les préoccupations elles-mêmes deviennent de plus en plus pénibles, pour ne pas dire angoissantes. De la guerre en Ukraine (qui risque de s’étendre) aux changements climatiques (qui gagnent en importance et à un rythme tragiquement mesurable), des inégalités (engendrant des troubles sociaux un peu partout sur notre brave planète) aux comportements irresponsables des manipulateurs politiques (recourant au mensonge et passés maîtres dans l’exploitation des faiblesses des réseaux sociaux), de l’inflation destructrice de stabilité à l’intensification des positions les plus extrémistes, les motifs d’alarme ne manquent pas. Les décideurs (chefs de gouvernements ou d’entreprises), les penseurs, les artistes, tout le monde en fait doit trouver le moyen de garder son calme, pour reprendre une expression familière, et de protéger sa sérénité ou d’y revenir si elle a été ébranlée. L’opération n’est pas facile, et le succès n’a rien d’assuré. Mais c’est cela ou la catastrophe. Je ne peux, moi, régler le problème des changements climatiques. Mais je peux polluer un peu moins que j’en avais l’habitude, en prenant ma voiture uniquement si c’est requis et le moins fréquemment possible et le moins longtemps possible, etc.  Je peux faire quelque chose. Contribution ridicule, diront certains. Contributions minimes mais aux conséquences éventuellement majeures, soutiendront certains autres qui auront raison, je crois. Au pays d’Alphonse Desjardins, le créateur du mouvement coopératif chez nous, si modeste à l’origine et tellement important maintenant comme le montrent les caisses populaires, on ne devrait plus avoir à prouver que chaque petite contribution peut mener a de grands résultats.

529 –   Bien que tout petit, chaque pas nous fait avancer. Voilà une constatation triviale qui ne se méritera jamais le prix de la découverte du millénaire. Et pourtant, cette constatation représente la base la plus solide de l’optimisme en des temps incertains. On peut aller au bout du monde mais on ne peut y aller qu’un pas à la fois. Voilà une lapalissade qu’on aurait intérêt à méditer plutôt qu’à tourner en ridicule.

530 –   « Si nous voulons que notre civilisation survive, nous devons en finir avec le respect dû aux grands hommes. » (Karl POPPER cité in D. EDMONDS et J. EIDINOW, Wittgensten’s Poker : The Story of a Ten-Minute Argument Between Two Great Philosophers, New York, Ecco [HarpersCollins Publishers], 2002, p. 175.) Autrement dit, il ne faut pas répéter mais créer, essayer, oser !

30. VI. 2022