LXVIII – NOTULES (519 à 524) : Devoir ou profit, prodigieux sentiment d’infériorité, deux attitudes devant l’avortement, nos jeunes intellectuels, la logique de la NRA, la nouvelle division sociale

519 –   « L’homme noble conçoit tout en termes de devoir, l’homme vulgaire de profit. » (CONFUCIUS, Entretiens, IV, 16.)

520 –   Un certain nombre d’États américains s’apprêtent à réduire considérablement, voire à supprimer, l’exercice du droit à l’avortement. En fait, plusieurs de ces États vont plus loin encore (ou, à tout le moins, espèrent aller plus loin encore). Ainsi, quelques-uns d’entre eux souhaitent rendre punissable le fait, pour une femme de leur État, de recourir à l’avortement dans un autre État. Plus : comme il existe une pilule abortive et que ces États tiennent mordicus à empêcher l’avortement, lesdits États se proposent de criminaliser le recours à ce procédé pharmacologique (selon des modalités qui restent à préciser, le contrôle postal notamment). On envisage également de compliquer au possible, sinon d’éliminer complètement, l’emploi de la pilule dite du lendemain. Il y aurait même des projets de loi cherchant à interdire l’usage du condom (ce qui me paraît absolument hallucinant, si c’est bien vrai).

En tout état de cause, ce que révèlent de tels choix me semble relativement clair. Ces législateurs presque exclusivement républicains ne veulent pas vraiment protéger les « enfants à naître », comme ils disent, car ils réduisent au minimum ou suppriment carrément tout ce qui vient en aide à l’enfant une fois né (des allocations aux mères célibataires jusqu’au financement de l’éducation à tous les niveaux en passant par les soins de santé qu’ils veulent ramener à la situation antérieure à l’Obamacare). Je ne crois pas non plus qu’ils veuillent sauvegarder des principes moraux ou religieux, quoi qu’ils en disent (mais je reviendrai sur cet aspect précis dans la notule suivante).

Qui sont les auteurs de ces législations? Ce sont massivement des hommes blancs plutôt sous-employés que sur-employés qui s’en prennent à ceux et celles qu’ils perçoivent non plus comme des compétiteurs mais comme des adversaires, voire des ennemis, dans certains cas même des usurpateurs. Hommes, ils s’en prennent aux femmes non plus uniquement parce qu’elles sont femmes mais aussi parce qu’elles sont, en moyenne, plus instruites qu’eux-mêmes (ce qui est de plus en plus le cas), donc parce qu’elles accèdent de plus en plus facilement au marché du travail alors qu’eux-mêmes y ont de moins en moins facilement accès et parce que, en moyenne, les revenus des femmes ont tendance à augmenter contrairement à ceux de nombreux hommes. Blancs, ils se trouvent à s’en prendre surtout aux femmes noires et latino-américaines (nettement plus nombreuses que les blanches à recourir à l’avortement) mais aussi aux hommes noirs et latino-américains, ce qui répond à leur désir de contrer la montée et surtout la réussite des immigrants (réels ou considérés tels) qu’ils estiment usurper les postes qui, selon eux, devraient leur revenir.

Évidemment, dans la plupart des cas, les législateurs eux-mêmes ne correspondent pas aux traits que je viens de brosser. Mais c’est tout comme. Car ces législateurs tablent sur ces hommes que je viens d’évoquer, sur ces électeurs qui se sentent désemparés, déconcertés, démunis, et ce, non pas d’abord pour les aider mais bien davantage pour se faire élire par eux, quitte à dire n’importe quoi pour atteindre leur objectif et à les entraîner dans n’importe quel bourbier. Et à y entraîner le pays pour lequel ils prétendent vouloir travailler.

521 –   La question de l’avortement devient plus délicate quand elle met en présence des personnes honnêtes mais de convictions différentes. Par exemple, je suis personnellement d’avis qu’il faut laisser aux femmes le droit de décider elles-mêmes d’avorter ou de ne pas avorter, à tout le moins durant les 24 premières semaines de grossesse (mais je ne veux pas entrer ici dans des considérations techniques de nature médicale sur cette période de 24 semaines, car mon propos ne requiert pas cet exercice). Il va de soi qu’un individu convaincu que le fœtus est une personne humaine dotée de pleins droits dès sa conception s’opposera à mon propre point de vue au motif, tout à fait défendable en principe, qu’on n’a pas le droit de tuer un être humain !  Et je ne pourrais pas répondre en toute cohérence que j’ai raison puisque que je laisse à chacune le choix d’avorter ou non, c’est-à-dire la possibilité de ne pas avorter si tel est son choix. Car il serait indéfendable de soutenir que je laisse le choix à chacune de tuer ou non son voisin ou son collègue, c’est-à-dire la possibilité de ne pas le tuer si tel est son choix. Pour faire bref et en clair, en toute cohérence, moi qui suis contre le meurtre et la peine de mort, je ne m’objecte pas à la liberté de choix en matière d’avortement parce que, en fin de compte, je ne considère pas le fœtus comme un être humain doté des pleins droits.

Voilà posé un dilemme en lui-même insoluble : soit tel être est humain soit il ne l’est pas. Il n’y a ici aucune possibilité de négocier une position mitoyenne (tout du moins, si l’on maintient le débat en ces termes). Pratiquement, l’un des deux points de vue l’emportera donc sur l’autre, nonobstant toute conviction métaphysique, toute croyance religieuse, toute considération biologique, tout avis juridique. Ce qui implique, pour le meilleur ou pour le pire, que la décision de société qui doit s’appliquer en pareille matière ne peut être exclusivement laissée à chacune mais doit reposer sur un socle commun, dût-il être imposé par la majorité des personnes habilitées démocratiquement à ce faire. Dans ce cas, un avis juridique se verra conférer préséance sur un ou des avis juridiques différents, ou même contraires, au nom de ce que l’on considère le plus adapté ou le moins préjudiciable à la société. Ainsi, il peut être décidé que nul fœtus n’est humain tant qu’il se trouve dans le sein maternel ou que nul fœtus n’est humain pendant les 24 premières semaines de grossesse, peu importe : à cet égard, il faut et il suffit de convenir d’un critère dont on devra tenir compte par la suite. S’agit-il d’un critère vrai ou faux, justifié ou non ?  Cette question s’applique à tous les critères. C’est d’ailleurs pourquoi, à la fin d’un procès mené conformément à toutes les règles de droit, le résultat est une vérité judiciaire et non pas une vérité factuelle. Les deux peuvent coïncider mais il peut arriver et il arrive de fait qu’elles ne coïncident pas, c’est-à-dire que la vérité factuelle et la vérité judiciaire étant différentes, on ait été témoin (sans le savoir encore) d’une erreur judiciaire qui nous apparaîtra plus tard indiscutable.

La seule autre façon cohérente de soutenir le point de vue que je défends serait de maintenir que seule la personne prioritairement concernée par une grossesse, donc la femme, serait en mesure d’évaluer si le fœtus la menace dans sa vie puisque, en cas de menace de cette nature, l’individu se trouve en légitime défense et a le droit, dans notre régime juridique et selon nos règles morales, d’aller jusqu’à supprimer la source de ladite menace. Ce qui ouvre tout un débat sur le sens de cette proposition. Si la vie de la mère est médicalement, physiquement en danger, le cas est clair. Si sa vie est psycho-socialement en danger, la situation peut être claire pour la femme concernée mais ne le sera pas nécessairement pour une autre personne. Ici, comme dans le scénario précédent, la possibilité d’erreur existe bel et bien. À mon avis, elle est même imparable !  C’est pourquoi, tant qu’à courir la chance de me tromper, j’opte pour une erreur possible (mais non certaine) au bénéfice de la mère.

[Qui souhaite prendre connaissance d’un point de vue assez rarement présenté sur les enjeux éthiques liés à l’avortement pourra lire avec intérêt le récent article de Regina Rini, A Fœtus or a Child? On the Moral Dimension of the Abortion Debate (dans le numéro du 27 mai 2022 du Times Literary Supplement). Pour information, la professeure Rini, du département de philosophie de l’université York, y dirige la Chaire de recherche du Canada en philosophie morale et cognition sociale.]

522 –   Une constatation bien documentée me réjouit vraiment : il existe une vie intellectuelle bouillonnante chez bon nombre de jeunes de chez nous. Cela me rassure, car ces dernières années j’avais le sentiment qu’elle devenait moribonde, la vie intellectuelle chez les jeunes, en dehors de certains cercles relativement fermés. Les ouvrages récents d’Alexis Tétreault, La nation qui n’allait pas de soi. La mythologie de la vulnérabilité du Québec (Montréal, VLB Éditeur, 2022), et d’Étienne-Alexandre Beauregard, Le Schisme identitaire (Montréal, Éditions du Boréal, 2022) offrent une preuve de cette vivacité réanimée. Je le souligne d’autant plus volontiers qu’on ne pourra certes pas m’accuser de mousser certaines œuvres qui me plairaient spécialement. Car, au contraire, je suis en désaccord total avec le contenu de ces deux livres dont je recommande néanmoins la lecture. Soyons précis : mon désaccord porte non pas tant sur les faits généralement exposés de façon fiable mais sur leur interprétation présentée, à tort selon moi, comme la seule possible ou, tout du moins, comme la plus probablement juste.

J’ai déjà exprimé ailleurs mon point de vue en ces matières et je ne vais pas y revenir maintenant. Ce qu’il faut souligner, c’est la valeur de l’effort intellectuel fourni dans ces deux ouvrages, l’authenticité de la recherche qu’on y voit à l’œuvre, la finesse des analyses qu’on y mène, le souci de rigueur dont les auteurs y témoignent. La discussion est possible avec des penseurs de ce calibre. Ce qu’il faut souhaiter, c’est que l’un et l’autre soient en mesure d’éviter les pièges d’une polémique mal conçue. Polémiquer, c’est stimulant, ça peut en outre se révéler fécond au regard des phénomènes à comprendre, et cela, au-delà des divergences qui opposent plus ou moins gravement des opinants d’orientations ou de sensibilités différentes. Qu’on me comprenne bien ici : je n’ai rien contre la polémique militante visant à promouvoir une cause, voire à convertir un interlocuteur à son propre point de vue. Ce que je regrette, c’est qu’il semble n’y avoir plus sur notre place publique que des tenants de ce type d’échanges alors que, suivant moi, le plus important, en tout cas le plus utile, serait de pratiquer bien plutôt des échanges visant à faire progresser les connaissances et à raffiner les perceptions.

Qu’un historien, un sociologue, un philosophe, un économiste soit souverainiste ou fédéraliste, libéral ou conservateur, de gauche ou de droite, cela ne me pose aucun problème. Mais qu’il le soit alors ouvertement en qualité de partisan déclaré.  En sa qualité de scientifique ou de chercheur, tout individu doit à l’objectivité et à la vérité de contrecarrer autant que possible ses tendances privées pour éviter justement d’être tendancieux au sens le plus précis du terme.

523 –   À la suite de la tuerie d’Uvalde au Texas, la National Rifle Association (NRA), le puissant lobby des armes à feu aux USA, a réitéré, sous diverses formes, son indéfendable credo. Ainsi, la NRA a-t-elle déclaré que « plus les citoyens sont armés, mieux ils sont protégés » (et qu’il ne faut surtout pas en conséquence viser à réduire le nombre d’armes à feu en circulation, encore moins en interdire l’acquisition). Soyons rigoureux. Les USA sont le pays dont les citoyens sont – et de loin – les plus armés du monde (120 armes à feu par 100 habitants). Conclusion forcée : les USA sont le pays dont les citoyens sont le plus en sécurité.!  À l’évidence, la NRA a raison !!!

524 –   À suivre l’évolution des sociétés un peu partout au monde, à suivre aussi l’évolution qu’on observe à l’intérieur de nombreuses sociétés, j’ai de plus en plus le sentiment que la division la plus préoccupante n’a désormais que bien peu à voir avec la gauche ou la droite, avec le progressisme ou le conservatisme, avec les rôles sexuels masculin ou féminin (ou autres même), avec les possédants ou les prolétaires ou avec toute autre catégorie traditionnellement considérée comme source de clivage. Non pas que ces catégories soient maintenant dépourvues de pertinence mais plutôt parce que deux nouvelles causes de clivage me paraissent de plus en plus envahissantes et de portée de plus en plus globale.

Premièrement, j’en ai déjà traité, il existe une cassure croissante entre les gens informés sérieusement et ceux qui sont victimes d’informations bancales, incomplètes, tendancieuses, voire de désinformation pure et simple. Deuxièmement, on observe un fossé de plus en plus large entre les gens qui attachent de la valeur aux droits de tout être humain et ceux qui ne s’en soucient guère, soit par inconscience soit par opportunisme ou encore, et plus gravement, parce qu’ils se réclament d’une autre philosophie politique.

Ce qui ajoute à ma préoccupation, c’est que ces deux nouveaux facteurs de clivage me paraissent se composer au sens où l’on parle d’intérêts composés et reposer sur des sources de clivage plus anciennes que, dans trop de milieux, on utilise désormais à seule fin d’alimenter ces deux nouvelles dérives au sens où le vieux bois alimente un feu de forêt. Or les intérêts composés et les feux de forêt galopants font des dommages profonds, durables, difficiles à réparer et, surtout, dont on s’aperçoit souvent trop tard qu’ils étaient à l’œuvre depuis longtemps et nous préparaient un avenir pénible dont on ne s’est pas beaucoup soucié lorsqu’il aurait fallu, et ce, à la lumière même de nos multiples expériences historiques.

31. V. 2022

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