LXVII – NOTULES (513 à 518) : La liberté académique, ingratitude et générosité, l’appât de l’argent, dictateur ou tyran, nos dirigeants et l’écologie, Jürgen Habermas

513 –   On ne me scandalise pas facilement. Mais le projet de loi n° 32, Loi sur la liberté académique dans le milieu universitaire, me scandalise au sens propre, c’est-à-dire qu’il me paraît inexplicable, incompréhensible, pour tout dire irrationnel dans l’univers qui est le nôtre. Dans le monde soviétique des années staliniennes, chacun comprenait qu’il fallait défendre la liberté, universitaire ou autre.  Dans notre société, je n’ai jamais entendu qui que ce soit prétendre qu’on devait l’encadrer, encore moins la contrôler ou, pire, la supprimer. Bien sûr, un certain nombre de « bien-pensants » soutiennent depuis un certain temps qu’on ne devrait pas utiliser tel ou tel terme, par exemple le mot nègre, au motif qu’il s’agit là – comment dire ? –  d’un usage insultant du langage qu’il faudrait donc épurer pour ne blesser aucune sensibilité.  Pour éviter de tomber dans un piège aussi grossier, il suffit d’avoir du jugement et du courage. Côté jugement, posons-nous la question suivante : s’il n’y a pas lieu de valoriser la liberté d’expression dans le milieu universitaire, dans quel milieu pourra-t-on le faire? Côté courage, demandons-nous ceci : tant qu’à refuser de se tenir debout devant des exigences absurdes de political correctness, pourquoi ne pas renoncer tout de go au travail intellectuel rigoureux dont les exigences sont infiniment plus difficiles à satisfaire? Autrement dit, comme le montrent ces truismes en forme de questions, si l’université elle-même, si les universitaires eux-mêmes ne peuvent veiller sur la liberté académique, comme le gouvernement semble le supposer, pense-t-on sérieusement que l’État pourra les y contraindre?

514 –   À la générosité correspond souvent une ingratitude blessante. Des amis me faisaient récemment remarquer qu’ils n’avaient même pas eu droit à un merci discret de la part de personnes à qui ils avaient rendu des services en temps, en énergie, en argent, etc. On ne devrait pourtant pas s’étonner d’un tel comportement.  Aristote, dans la Grèce antique, a déjà remarqué que donner quelque chose à quelqu’un peut amener ce quelqu’un à se sentir redevable, endetté à l’égard de son bienfaiteur, et ce, nonobstant l’intention de ce dernier. S’estimer réduit à la position de débiteur n’a rien pour stimuler la reconnaissance.

515 –   La recherche de l’argent, spécialement dans nos sociétés, est omniprésente et inlassable chez la plupart des gens. On y consacre des trésors d’efforts ou d’ingéniosité, d’escroqueries ou d’esprit frauduleux. La recherche du savoir et la recherche de la justice, quant à elles, ne sont pas aussi répandues et se révèlent généralement bien moins intenses. Si l’on s’en remet aux apparences, la recherche de la paix n’a rien d’aussi vigoureux que la recherche de la domination. De telles constations m’intriguent : pourquoi, semble-t-il, l’être humain est-il porté à investir plus d’énergie dans ce qui, à mes yeux, a moins de valeur? Cette question en dit peut-être plus long sur mes préoccupations personnelles que sur les difficultés objectives auxquelles elle espère renvoyer…

516 –   Les dictateurs et les despotes ne sont pas des tyrans. Ce sont des dirigeants qui emploient des méthodes fortes, parfois violentes et même létales mais qui recourent à ces méthodes pour mettre en œuvre des politiques – fréquemment « tordues » – qu’ils estiment appropriées (trop souvent à tort, cela va de soi). Le tyran, lui, fait la même chose, voire pire encore, mais pour son « bien » personnel : parce que cela lui plaît, parce qu’il estime que sa gloire (fantasmée?) en profitera, parce qu’il s’enrichit de façon colossale, parce que tel est son bon goût ou parce que sa dernière fantaisie le veut ainsi ou encore parce qu’il tient à punir ceux qui ont osé, même à un faible degré, s’opposer ses vues. Le tyran pense d’abord, voire exclusivement à lui-même, alors qu’un dictateur ou un despote peut penser d’abord à d’autres qu’à lui, par exemple à un groupe social particulier (les ouvriers, les non-instruits dont il souhaite améliorer le sort, dût-il pour ce faire abuser de son pouvoir, etc.), à l’ensemble du peuple (auquel il impose avec force des choix « salvateurs », etc.), bref un dictateur ou un despote peuvent être ou se dire dictateur éclairé ou despote éclairé. Et dans quelques cas, ils le sont, au moins pendant un certain temps, par exemple jusqu’à ce que le système qu’ils ont instauré ne dégénère. Je crois que Poutine tient davantage du tyran que du despote ou du dictateur. Sous ce rapport et pour cette raison, il se révèle un dirigeant particulièrement dangereux… et abject. 

517 – Legault avec son troisième lien et la hausse du seuil de nickel tolérable dans l’environnement urbain du port de Québec, Trudeau avec le projet pétrolier de Bay du Nord à Terre-Neuve et l’oléoduc Transmountain dans l’Ouest canadien ne font pas preuve de haute vigilance écologique, c’est le moins qu’on puisse dire !  Heureusement, on peut conserver quelque espoir du côté d’Ottawa, ne serait-ce qu’en raison de la présence de Steven Guilbault qui s’efforcera sûrement de rattraper le coup à la première occasion. Du côté de Québec, le mauvais traitement infligé aux caribous au nom d’une exploitation forestière dont les conditions ont été secrètement renégociées n’autorise aucun optimisme, à brève échéance en tout cas. Car le secret des négociations en dit à lui seul plus long que toute autre considération.

518 –   Jürgen Habermas est un immense penseur. S’appuyant sur la philosophie et sur les sciences sociales et humaines, intégrant l’ensemble de ses connaissances dans une théorie englobante, il s’efforce dans son dernier ouvrage de rendre compte des origines de ce qu’il appelle la pensée post-métaphysique. Intitulé Une histoire de la philosophie, cet ouvrage dont le premier tome, La conciliation occidentale de la foi et du savoir, vient de paraître en français (Paris, Gallimard [NRF Essais], 2021) constitue une entreprise gigantesque. Je tiens ici à signaler la parution de ce livre difficile d’accès pour une raison qui en étonnera plusieurs. Ceux qui ne sont ni des théoriciens des sciences sociales et humaines au sens large – de l’histoire à la psychanalyse, du droit à la science des religions, de la sociologie à l’économique, de l’anthropologie à la linguistique ­– ni des philosophes spécialisés risqueraient de trouver indigeste cette brique monumentale. Pourtant, je recommanderais cet ouvrage à la personne qui voudrait, une fois dans sa vie, faire l’expérience d’accompagner un penseur de haut vol dans sa démarche intellectuelle actuelle. Je préviendrais ce lecteur éventuel des difficultés que lui réserve une telle lecture mais je devrais à la vérité de le prévenir qu’elle lui réserve aussi des joies intellectuelles qui en valent l’effort. Car il s’agira davantage d’étudier que de lire, de répondre à une sollicitation scientifique en quelque sorte plutôt que de s’abandonner à un exposé facile.

30. IV. 2022