LXV– NOTULES (503 à 508) : Les Olympiques, les grands personnages, changements climatiques et personnels, les élites et les manifestants, policiers insultés, Poutine et l’Ukraine

503 –   J’ai de plus en plus de difficulté à reconnaitre la valeur des Jeux olympiques. Je ne parle pas ici de la valeur des athlètes qui, dans la plupart des cas, j’ose le croire, demeurent des personnes intègres. Mais les dirigeants me semblent manifestement indignes. Je préfère parler de personnalités indignes plutôt que corrompues ou, pire encore, de combinards. Non pas que j’exclue la corruption et les combines qu’on a toutes les raisons du monde de supposer souterrainement à l’œuvre mais parce que l’indignité me paraît une déchéance plus profonde encore du fait qu’elle ne fait aucune exception et pervertit tout dès lors qu’elle y voit un avantage. Le corrompu peut accepter de l’argent ou des honneurs et le combinard ne recule pas devant les pires tricheries. Dans aucun de ces deux cas cependant on accepte de fermer les yeux sur des abus allant jusqu’à la suppression des droits et libertés, voire des personnes elles-mêmes. En s’abaissant à un tel niveau d’abjection, on accède à la forme d’indignité la plus accomplie, surtout – si agissant de la sorte – on a le culot de prétendre vouloir éviter toute activité politique. Car il est des circonstances où se taire constitue l’une des pires façons de collaborer, en particulier lorsqu’il est question des droits humains. Ne retiendra-t-on jamais les leçons de l’Histoire?

504 –   La plupart des grands personnages sont de faux grands personnages. Telle est du moins l’impression que je conserve de la vie de la plupart d’entre eux. Hommes ou femmes, ces personnages ont souvent fait de grandes choses. Toutefois, faire de grandes choses et être grand sont deux réalités fort différentes. Qu’il s’agisse de Catherine II de Russie, indiscutablement grande politiquement, ou de Schopenhauer, tout aussi grand philosophiquement, l’une et l’autre présentaient des travers moraux très sérieux quoique fort différents. Il ne s’agit pas seulement ici de reconnaître qu’il n’y a pas de grand homme pour son valet de chambre, ce qui est pourtant exact. Montaigne écrivait déjà au XVIème siècle : « Peu d’hommes ont été admirés par leurs domestiques. » (Essais, livre II, chapitre 2). Mais il faut voir le contexte où le sage Montaigne s’exprimait ainsi. Il venait tout juste de constater ceci : « Un personnage savant n’est pas savant partout (…). » (Essais, loc.cit.) Autrement dit, ce que l’on est, on ne l’est pas en tous domaines. S’agissant de science, par exemple, chacun convient spontanément que le savant en ceci ne l’est pas forcément en cela. D’où le caractère limité mais parfaitement justifié d’une déclaration comme celle-ci : Marie Curie est une grande savante! Dire que Winston Churchill est un grand homme, c’est s’exprimer beaucoup trop largement. Moi qui suis un admirateur inconditionnel de Churchill comme chef politique en temps de guerre, je sais qu’il avait des défauts terribles (son impérialisme condescendant, voire raciste, entre autres). Ce fut un grand stratège, un politique remarquable… Est-il pour autant un grand homme? Plus grand que beaucoup d’autres, soit !  Mais pas davantage.

505 –   Les changements climatiques appellent d’abord et avant tout des changements personnels. Ce qui, précisément, définit le problème. De fait, il faut repenser tant de choses à la lumière des changements climatiques, surtout il faut réorganiser un si grand nombre d’activités humaines pour tenter de compenser et corriger ces changements qu’aucun leader politique n’y parviendra sans l’appui déterminé et actif de chaque membre de la communauté. Impossible de recycler adéquatement si, à la source, chaque consommateur n’effectue pas un tri approprié. Impossible de réduire le recours aux énergies fossiles si de plus en plus d’automobilistes remplacent leurs voitures par des VUS. Impossible d’éviter la contamination biochimique des eaux si trop peu de patients rapportent à la pharmacie leurs médicaments périmés et les jettent plutôt à la toilette ou aux ordures. Impossible d’alléger l’impact écologique gravement nocif de l’industrie vestimentaire si l’on persiste à renouveler sa garde-robe selon les modes et non selon la fin de vie de ses vêtements. Les voyages aériens superflus, le suremballage, le choix d’aliments provenant de l’autre bout du monde quand il est possible d’en consommer d’origine locale, l’usage quotidien irréfléchi ou inopportun de notre électricité et plus encore de nos eaux potables, le gaspillage éhonté en un mot de ressources qui pourtant se raréfient de plus en plus, voilà qui relève primordialement de ce que je fais, de ce que je choisis, de ce que je planifie. Je suis le premier responsable des conséquences écologiques de mes choix. Comme quelques milliards d’autres humains…

506 –   Les manifestants, fussent-ils camionneurs, n’ont pas tous les torts. Les élites mentent tellement et d’une façon si courante que le scepticisme et la méfiance populaires se répandent forcément. Non pas que les membres de l’élite soient pires, sous ce rapport, que leurs concitoyens. Mais leurs rationalisations étant plus poussées, les déceptions qu’elles engendrent provoquent des réactions plus fortes. N’empêche, on a raison de dénoncer un certain populisme, mais cette dénonciation ne doit pas entraîner la méconnaissance de causes bien réelles de suspicion : les nombreuses promesses non tenues, les multiples rapports « tablettés », les engagements les plus solennels reportés à maintes et maintes reprises, les silences complices, etc.

507 –   Les policiers se maîtrisent à un haut degré devant les insultes. Moi, qui n’aime absolument pas la police, je dois reconnaître que ce comportement commande mon admiration. Je n’aime pas la police comme je n’aime pas l’armée. Les deux sont évidemment indispensables mais chacune demeure un mal… nécessaire.  À mon sens, en tout cas. Les abus policiers et militaires dénoncés ces derniers temps ne comptent pas pour beaucoup dans ma défiance à l’égard de ces deux institutions, mais ils la confortent. La raison de ma défiance tient au fait que policiers et militaires doivent obéir aveuglément. Or l’Histoire montre tragiquement qu’il s’agit là d’un levier extrêmement dangereux et difficile à contrer.

508 –   Je suis sans voix devant l’invasion de l’Ukraine par Poutine. Depuis quelques heures, cette guerre – ne craignons pas les mots ­– ranime les pires spectres qui hantent l’humanité, ceux des deux grandes guerres de 1914 et de 1939.  Après ces deux gigantesques conflits mondiaux, qu’ont suivis la guerre de Corée, la guerre du Vietnam et de nombreux autres affrontements un peu partout sur la planète, après donc de si nombreux choix belliqueux et sources de malheurs humains insondables, nous voici de nouveau et contre tout bon sens replongés dans des hostilités effroyablement originales. Originales par la capacité absolument dévastatrice des armes actuelles : un arsenal nucléaire d’une puissance des milliers de fois supérieure à celle déployée par les Alliés en 1939-1945, un arsenal biochimique auquel Poutine a déjà eu recours (notamment dans le cas de Sergueï Skripal) et qui s’est considérablement développé depuis, un arsenal informatique déjà testé par Poutine – et avec succès malheureusement ! –  lors de ses interventions en politique intérieure de divers pays et parfaitement en mesure de compromettre des activités essentielles comme les services d’hydro-électricité, les systèmes financiers (bancaires, boursiers et autres), les activités gouvernementales de toute nature (de l’impôt à l’aide sociale, des services de santé aux contrôles aériens, etc.). Originales encore par la persistance inédite des effets délétères des nouveaux instruments d’agression : la contamination des eaux potables, la suppression de la confiance dans les institutions financières et politiques, la corruption de milliards de données informatiques dont nous dépendons tous, le monde cybernétique complètement déstabilisé, etc.

            Contre de telles agressions ou contre leur simple possibilité, l’Occident dispose de très peu de moyens de protection, tout du moins s’il veut éviter de surenchérir en recourant ou menaçant de recourir à des armes identiques, voire plus redoutables encore. Car emprunter le chemin du tit for tat ne saurait qu’envenimer une situation qu’il faut au contraire trouver le moyen d’apaiser. Les sanctions économiques, dit-on, seront de peu d’effet. Alors quoi? Un des espoirs sérieux qui restent appartient au peuple russe lui-même qui ne soutient pas autant qu’on pourrait le croire à première vue ce Vladimir Poutine, assez largement adulé jusqu’à présent mais dont l’étoile commence déjà à pâlir. Si les Russes eux-mêmes opposent une résistance non négligeable à leur agressif leader, si ce dernier se voit contraint de se battre contre un front intérieur – ce qui accentuerait encore les divisions internes à la Russie –, eh bien, dans ce cas la donne pourrait changer. Je ne puis ici entrer dans les détails de telles manœuvres mais pour ceux que la chose intéresse, je me permets de donner le lien qui mène à l’analyse éclairante d’un soviétologue respecté, Arik Burakovsky : https://theconversation.com/putins-public-approval-is-soaring-during-the-russia-ukraine-crisis-but-its-unlikely-to-last-177302?utm_medium=email&utm_campaign=SPECIAL%20UKRAINE%20INVASION&utm_content=SPECIAL%20UKRAINE%20INVASION+CID_b287049403b3120fc1b9efbd69bbba3f&utm_source=campaign_monitor_us&utm_term=Putins%20public%20approval%20is%20soaring%20during%20the%20Russia-Ukraine%20crisis%20but%20its%20unlikely%20to%20last.

            À cet égard, l’Histoire nous a donné une leçon encourageante. La guerre du Vietnam a dû être abandonnée par le président Nixon en raison de l’opposition populaire et des manifestations nombreuses qui ont mis en évidence la volonté d’une majorité nette d’Américains opposés à la poursuite d’une entreprise absurde et mortifère.  Lê Đức Thọ, le chef négociateur nord-vietnamien, et Henry Kissinger, son vis-à-vis étatsunien, ont alors pu – et dû – accélérer la cadence des négociations et ont finalement trouvé un terrain d’entente, un peu humiliant pour les USA mais qui a mis un terme à une opération de tueries stérile. Les Russes, m’objectera-t-on, ne jouissent pas de la liberté d’expression des manifestants américains d’alors, et Poutine peut écraser tyranniquement ses opposants. C’est juste. Mais les Russes sont le peuple qui a payé le plus lourd tribut humain lors de la Seconde Guerre mondiale et ils ne veulent aucunement risquer une autre catastrophe du genre. D’autant moins que plus de 80 % d’entre eux voient d’un très bon œil l’Ukraine (cf. le texte susmentionné de Burakovsky). Suis-je naïf?

27. II. 2022