LXIV– NOTULES (496 à 502) : Abus libéraux, observer les skieurs, patriotisme, l’Afrique et l’Occident, la collectivité et les non-vaccinés, Marie Uguay, fruits et légumes

496 –   Le modèle économique libéral, tel qu’habituellement présenté, ne convient manifestement plus dans un monde où sévit la Covid. Soyons précis : la Covid rend manifestes les limites du modèle économique libéral ainsi pensé. Le profit est nécessaire à la survie des entreprises mais c’est un moyen et non une fin. Quand la planète entière a besoin de vaccins, les entreprises ne peuvent refuser de suspendre leurs brevets. Si elles les maintiennent envers et contre tout, alors elles subordonnent le bien commun à leurs intérêts privés. Or, il faut le rappeler, le capitalisme authentique ne permet pas ce genre d’attitude et va même jusqu’à la condamner explicitement. On pourrait le démontrer de cent façons. Je m’en tiendrai ici à une citation du père du capitalisme le plus pur, Ludwig von Mises, inspirateur des Hayek et Friedman qu’on a d’ailleurs aussi mal lus qu’on a mal lu Mises lui-même : « Aucun système de division sociale du travail ne peut se passer d’une méthode qui rende les individus responsables de leur apport à l’effort conjoint de production. Si cette responsabilité n’est pas traduite dans la réalité par la structure des prix de marché et par l’inégalité de fortune et de revenus qu’engendre cette structure, elle doit être imposée par les méthodes de contraintes directes telles que les pratique la police, » (Ludwig von MISES, L’Action humaine. Traité d’économie, Paris, Presses universitaires de France, 1985, p. 305.) Le bien-fondé d’une intervention étatique à l’égard d’un agent économique qui veut échapper à ses responsabilités collectives est ici explicitement reconnu et clairement érigé en principe d’action. Et il est repris sous diverses formes non seulement dans l’œuvre de Mises mais aussi dans celles de Hayek et de nombreux autres théoriciens de l’économie libérale. Dans ces cas comme dans de nombreux autres, plusieurs ne retiennent trop souvent des écrits de penseurs célèbres que les passages qui leur conviennent.

497 –   Au pied d’une pente de ski se découvre tout un monde. On y voit évidemment de véritables sportifs manifestement heureux de se trouver sur des pentes plus ou moins enneigées dans un froid parfois intense. On y voit aussi des conjoints ou conjointes ainsi que des enfants qui accompagnent plus ou moins volontiers les sportifs de la maisonnée : ils n’ont pas l’enthousiasme apparent, à supposer qu’il y ait chez eux une quelconque passion pour les sports de glisse. Quelques adeptes s’affichent avec des vêtements signés et des skis haut de gamme, et c’est à se demander si l’important à leurs yeux est de manœuvrer habilement et avec plaisir sur les pentes ou de défiler avec une indifférence empruntée et un air satisfait. Du côté des jeunes enfants, l’authenticité ne dissimule rien, ni la joie du tout-petit qui rit à chaque fois qu’il tombe et qu’il se relève avec des efforts cocasses mais finalement fructueux, ni l’embarras de celui qui est soit malhabile soit craintif et qui semble en avoir ras-le-bol avant même d’emprunter le monte-pente dans lequel il pleure à chaudes larmes ou crie à tue-tête. Au pied d’une pente de ski se dévoile à l’observateur attentif un mini-tableau de notre société, un microcosme captivant.

498 –    Dans ses observations sur le Temps présent, à l’entréede l’année 1860, Victor Hugo note ceci : « Ne soyons plus anglais ni français ni allemands. Soyons européens. Ne soyons plus européens, soyons hommes. Soyons l’humanité. Il nous reste à abdiquer un dernier égoïsme : la patrie. » (Victor HUGO, Choses vues. Anthologie, Paris, Le livre de poche [Classiques, no 32123], 2013 [réimp. 2021], p. 452.)

499 –   Le Burkina Faso, connu jusqu’en 1984 sous le nom de Haute-Volta, a vécu une dizaine de coups d’État – neuf pour être exact, le dixième ayant tourné à la mutinerie inaboutie – depuis son accession à l’indépendances en 1960, le plus récent remontant à dimanche dernier, 23 janvier 2022. L’année précédente, en 2021 donc, la Guinée, également sise en Afrique de l’Ouest, a été le théâtre du renversement du chef de l’État et de son remplacement par un militaire. Au Mali, toujours en Afrique de l’Ouest, des troubles déclenchés en 2020 ont mené la junte militaire à porter au pouvoir, à titre transitoire a-t-on dit, un colonel qui, depuis, reporte sine die la tenue d’élections récemment encore prévues pour le début de cette année.  Ailleurs en Afrique, les choses ne se présentent guère mieux. Alors que les Somaliens et les Éthiopiens s’affrontent de façon tantôt larvée tantôt brutale et que le Tchad et le Cameroun traversent de sérieux et trop souvent meurtriers troubles intérieurs, au Soudan et au Nigeria sévissent des guerres civiles majeures dont on ne parle pratiquement pas en dépit de leur caractère massif tragiquement illustré par un nombre sans cesse croissant de gens déplacés et abandonnés à eux-mêmes avec tout ce que cela implique pour les femmes souvent violées, pour les enfants sous-alimentés, pour tout le monde menacé de maladies diverses en raison notamment de la piètre qualité de l’eau dite potable. Et je n’évoque pas ici les problèmes qui se posent dans la partie arabe de l’Afrique ainsi que dans la fraction africaine du Moyen-Orient. Je n’évoque pas non plus ici les affrontements que vivent les anciennes colonies du Portugal, tels l’Angola et le Mozambique, ou même l’Afrique du Sud où certains semblent tentés de renouer avec les attitudes raciales qu’on espérait avoir éradiquées ou à tout le moins « domestiquées ».

            Curieux paradoxe que la posture occidentale à l’égard de l’Afrique : officiellement et avec raison d’après nombre de spécialistes, l’Occident voit dans l’Afrique le continent de demain, alors que pratiquement, et à tort à mon sens, l’Occident ne semble pas vraiment se préoccuper du sort des Africains. Il est facile d’excuser les pays occidentaux au motif qu’il se soucient prioritairement de la Chine et de la Russie. Cela n’autorise toutefois pas nos dirigeants à négliger des peuples entiers soumis à la famine, victimes du manque d’éducation, engagés souvent malgré eux dans des combats sans issues prévisibles et désespérant de ceux-là – les seuls peut-être – qui peuvent réellement les secourir : les Occidentaux.

500 –   Dans l’une de ses récentes chroniques de l’émission Tout un matin à la radio de la SRC, Chantal Hébert interprétait avec finesse divers sondages qui établissent que les Québécois et les Canadiens en général deviennent de plus en plus intransigeants à l’égard des non-vaccinés. Non seulement en effet cautionnent-ils en grand nombre les frais supplémentaires qu’on pourrait leur imposer mais ils sont de plus en plus nombreux à ne pas s’opposer à des sanctions plus tranchantes (pouvant aller jusqu’à l’emprisonnement pour de brèves périodes de trois à cinq jours).  Ce qui m’amène à me demander ce qui peut bien expliquer un tel durcissement dans des populations reconnues pour leur tolérance.

            Une fois exclues certaines personnes qui ne peuvent pas être vaccinées, en raison d’un état de santé particulier ou d’un problème psychologique grave comme la bélonéphobie, les individus qui s’opposent à la vaccination le font au nom de motifs intellectuels (par exemple, les libertariens qui refusent qu’on décide quoi que ce soit à leur place), de considérations religieuses (plus ou moins comparables à celles qui amènent les Témoins de Jéhovah à refuser les transfusions sanguines), de convictions complotistes (plus ou moins délirantes) ou sans motifs réfléchis (par souci de se singulariser peut-être). Or tous ces mobiles paraissent, dans les circonstances, d’un individualisme indéfendable aux yeux de gens pour qui il faut savoir faire place aux exigences du bien commun dans des cas de crise comme celle de la Covid-19.

            Lorsque quelques individus agissent de manière considérée par la majorité comme irresponsable, la majorité semble voir ces individus comme des malades, privés temporairement ou en permanence, de jugement. À ce titre, les individus en cause méritent respect et traitement comme toute personne qui souffre d’un trouble d’ajustement au réel, que ce trouble soit transitoire ou chronique. En revanche, quand, comme c’est le cas au Québec, plus d’un demi-million de personnes s’objectent à la vaccination pour l’une ou l’autre des raisons évoquées plus haut, alors la majorité refuse d’assumer ce qui, pour elle, est l’irresponsabilité des autres. Autrement dit, collectivement, nous sommes prêts, semble-t-il, à assumer l’irresponsabilité de quelques-uns mais nous ne sommes pas prêts à tolérer l’irresponsabilité de groupe au-delà d’un certain nombre d’unités. Tout est donc ici question de seuils, ce qui en fin de compte n’est pas très loin d’un des critères utilisés par les autorités de santé publique. Comme quoi l’intelligence collective n’a pas toujours tort !

501 –   Alors âgée de vingt-quatre ans seulement, Marie Uguay, cette poète – disparue beaucoup trop jeune ­ à l’âge de vingt-six ans – écrivait ceci que son extrême sensibilité lui a révélé : « La mémoire de ce que j’ai connu et qui n’est plus me fait très mal. Je voudrais pouvoir toujours revivre ce qui m’a plu. On s’attache aux êtres, aux paysages, aux moments, et vieillir, c’est perdre. » (Marie UGUAY, Journal, Montréal, Boréal 2005 [réédition : Boréal Compact, no 2002, 2015], 17 janvier 1979.)

502 –   L’alimentation aux USA pose des problèmes de santé publique. La chose est connue et documentée. La malbouffe fait l’objet de dénonciations régulières mais, apparemment, peu efficaces. Phénomène étonnant entre tous, les États-Unis – qui produisent plus de fruits et de légumes par habitant que la plupart des autres pays (avec quelques exceptions notables telle la production de kiwis moins élevée chez eux par habitant qu’en Nouvelle-Zélande) – consomment moins de fruits et légumes que les Lettons et les Polonais et bien d’autres peuples dont les Canadiens. Pourtant, les fruits et légumes arrivent à la table des Américains tout comme les céréales, les laitages, la viande ou les sucreries. En fait, on en trouve souvent plus sur la table de la famille américaine que sur celle des familles d’autres pays.

            Comment expliquer cette étrange constatation? Le fait que la production américaine soit exportée pour une très large part n’explique en rien le problème, puisque la production destinée au marché intérieur demeure substantielle et parvient à la table du consommateur en plus grande quantité que dans de nombreux autres pays. La seule explication logique s’impose d’elle-même : les Américains mangent relativement peu des fruits et légumes qu’ils prennent pourtant la peine de se procurer. Et ce comportement a été dûment mesuré. Non seulement le gaspillage alimentaire est énorme au pays de l’Oncle Sam, mais sa répartition se révèle particulièrement significative : les fruits et légumes « représentent 39 % de la nourriture jetée aux États-Unis, contre 17 % pour les laitages, 14 % pour la viande et 12 % pour les céréales. Les chips, l’huile, les sucreries et les boissons sans alcool sont les denrées les moins susceptibles de subir ce sort. » (Eddie RABEYRIN, « Les fruits et légumes, aliments les plus gaspillés aux États-Unis », La Croix, 19 avril 2018 disponible à l’adresse Internet suivante  https://www.la-croix.com/Monde/Ameriques/fruits-legumes-aliments-gaspilles-Etats-Unis-2018-04-19-1200933077). Ces chiffres qui semblent dater demeurent substantiellement les mêmes aujourd’hui encore. Pour s’en convaincre, il n’est que de prendre connaissance des données de la FAO (Organisation des Nations-Unies pour l’alimentation et l’agriculture : https://www.fao.org/home/fr) et de l’APRIFEL (Agence pour la recherche et l’information en fruits et légumes : https://www.aprifel.com/fr/) qui nous apprennent en outre que les fruits et légumes constituent un peu plus de 50% de l’alimentation des Chinois, à peine moins de 50% de l’alimentation des Cubains et même pas 25% de celle des Américains, pourtant le plus riche de ces trois groupes !

            Incroyable paradoxe : bénéficier d’une disponibilité incomparable de fruits et légumes bienfaisants pour la santé et ne pas en profiter alors que, comme je l’ai signalé dans une précédente notule, la moyenne d’âge au décès des Américains baisse et continue de baisser tout comme leur état de santé se détériore. Je veux bien que ce fait s’explique par un manque d’éducation ou par toute autre « bonne » raison, mais ça n’en demeure pas moins un paradoxe hallucinant !

            Surtout alors que 2021 a été proclamée Année internationale des fruits et légumes par la FAO (https://www.fao.org/3/cb2395fr/cb2395fr.pdf) !

30. I. 2022