LXII – NOTULES (481 à 490) : La fin d’une vie, l’amour-propre, culture de la stupidité, l’esprit du rire, les qualités de l’Internet, le déclin des USA, la portée de ses occupations, pauvre Venezuela, recul de la soumission aveugle, la vocation cachée de Jean-François Lisée

481 –   De tout temps, les êtres humains s’inquiètent de la mort et de ce qui la suit. Je vois mal pourquoi on peut s’inquiéter de la mort même si je comprends qu’on puisse s’inquiéter de ce qui la suit. À la lettre, la mort n’est rien. Dès l’Antiquité, nombre de penseurs ont reconnu qu’on ne peut faire l’expérience de la mort, puisque le fait même de pouvoir expérimenter quoi que ce soit implique, par définition, la vie. Je peux vivre la mort des autres et anticiper la mienne, mais c’est là une tout autre question. Si, en revanche, je crois fermement qu’une juste rétribution de mes actes suivra mon décès, je peux craindre, à un degré plus ou moins poussé, ce qui m’attend dans « l’au-delà ». Il s’agit assurément là d’un sentiment susceptible de générer une terrible angoisse. Je crois comprendre l’origine et la portée de ce sentiment épouvantable, mais étant moi-même incroyant je soutiens que ce sentiment, réellement éprouvé par certains, demeure objectivement dépourvu de fondement.            

N’empêche, envisager de quitter la vie ne me réjouit pas. Non en raison de ce que l’avenir me réserverait mais à cause du passé que j’ai vécu. Sans doute ai-je été chanceux mais jusqu’à présent je dois convenir que la vie m’a été bonne et que je l’apprécie de plus en plus.  Aussi la perspective de devoir la quitter me paraît-elle actuellement comme une indésirable privation. Privation de quoi? Eh bien! de ces multiples petits et grands bonheurs dont une existence humaine est tissée et même des petits et grands malheurs qui la composent puisqu’en un sens c’est par comparaison à ces derniers que les premiers prennent tout leur relief. Viendra peut-être un jour où, diminué, je ne jouirai plus guère de la vie. Si un tel sort m’échoit, je serai probablement désireux alors de prendre congé de l’existence et j’ose croire qu’il me sera possible d’assurer mon départ dans la sérénité pour mon entourage et pour moi. Mais ce jour-là je laisserai derrière moi un état à nul autre pareil : l’état d’un humain vivant, goûtant les joies de sa vie et davantage encore les joies procurées à d’autres. Au terme de ma course, puissé-je conserver cette attitude qui me permettrait de tourner tout doucement la page finale!

482 –   « Rien de plus sale que l’amour-propre. » (Marguerite YOURCENAR, Feux dans Œuvres romanesques, Paris, Gallimard – Bibliothèque de La Pléiade, 1982, p. 1073.)

483 –    Si l’on en croit Helvétius (1715-1771), la reine Christine de Suède affirmait que « sous un monarque stupide, toute sa cour l’est, ou le devient » » (Claude-Adrien HELVÉTIUS, De l’esprit, II, 3).  Les républicains américains devraient méditer – et longuement – sur cette pensée.

484 –   Le même Helvétius a formulé avec finesse une règle impitoyable : « Le degré d’esprit nécessaire pour nous plaire est une mesure assez exacte du degré d’esprit que nous avons. » Inutile de rappeler ici les remarques acérées qu’a inspirées cette réflexion au malicieux Schopenhauer (voir ses Aphorismes sur la sagesse dans la vie, II, 3).Et si, nonobstant le récent jugement de la Cour suprême, cette judicieuse observation s’appliquait au public de Mike Ward – et à Mike Ward lui-même – lorsqu’ils rient des handicapés ?

485 –   L’Internet fait l’objet de dénonciations nombreuses et souvent justifiées. Pour ma part, ces dénonciations me laissent souvent mal à l’aise, même lorsqu’elles me paraissent fondées. Sans pouvoir m’appuyer sur des données empiriques vérifiables, j’éprouve le sentiment qu’elles émanent fréquemment de gens qui font vieux jeu, un peu à la manière de certaines personnes âgées qui critiquent le temps présent en référant à un temps ancien idéalisé. Je ne suis pas naïf : l’Internet peut mener à des abus inqualifiables sur lesquels il n’y a pas lieu de revenir. Mais il peut aussi rendre des services irremplaçables. Si les Russes se sont opposés aux abus inouïs de Poutine et de sa nomemklatura, c’est grâce à l’Internet que Navalny et ses collaborateurs ont su habilement utiliser. Il est d’ailleurs révélateur de voir que Poutine et sa clique s’efforcent maintenant de contrôler ce réseau social. Ce scénario survient également en Chine et au pays de Daniel Ortega, entre autres. Si tant de despotes craignent l’Internet, c’est que cet instrument peut leur nuire sérieusement et donc qu’il a ses qualités.

486 –   De nombreuses publications américaines (The Washington Post, The Atlantic, The New York Times notamment) nous ont appris récemment :

  1. que les parturientes américaines meurent plus souvent en couches que les autres femmes des pays de l’OCDE;
  2. que le niveau de numératie est en régression chez les jeunes Américains non par comparaison avec les jeunes Coréens ou Japonais mais par rapport à leur propre performance d’il y a une vingtaine d’années;
  3. que 43 % des étudiants de Harvard fréquentent l’institution non en raison de leurs qualités personnelles mais à cause de la « générosité » de  leurs parents à l’égard de l’université (phénomène au  demeurant observable dans plusieurs autres « maisons de haut savoir »);
  4. que la population en général juge de moins en moins important le respect de la vérité imitant en cela la plupart des dirigeants Républicains;
  5. que l’espérance de vie recule encore et même que ce recul a tendance à s’accélérer;
  6. que les habitudes alimentaires de la majorité restent médiocres et, dans plusieurs États, se dégradent toujours davantage;
  7. que les contenus scientifiques reconnus universellement ne peuvent plus être enseignés dans certains établissements s’ils vont à l’encontre de certaines idées dépourvues de fondement  à moins qu’on accorde à ces dernières une place équivalente aux premières;
  8. que certaines lectures ne sont plus autorisées dans plusieurs maisons d’éducation au nom de considérations si loufoques qu’on ose à peine croire qu’elles ont été effectivement invoquées;
  9. que des livres sont en conséquence bannis des bibliothèques (et ce, même dans des écoles primaires et secondaires);
  10. que les inégalités entre hommes et femmes s’accentuent comme elles s’accroissent entre riches et pauvres;
  11. que les morts par overdose excèdent désormais les 100 000 par année;
  12. qu’on en est rendu, notamment en Floride, à interdire aux écoles d’obliger les élèves à porter le masque même en présence d’une éclosion de covid-19; 

bref, que sous le rapport d’un nombre considérable de paramètres, les États-Unis d’Amérique vivent présentement un abaissement sans précédent dans leur histoire. Car, malgré ses hauts et ses bas, l’histoire des USA a dans l’ensemble marqué des progrès depuis ses débuts jusqu’à récemment. Depuis quelques années toutefois, cet abaissement se généralise et s’intensifie au point qu’il conviendra bientôt, si cette tendance persiste, de parler d’écroulement plutôt que d’abaissement.

487 –   « Dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es; dis-moi de quoi tu t’occupes, je te dirai ce que tu deviendras. » (GOETHE, Maximes et réflexions, première partie (traduction Sklower, 1842 – disponible à l’adresse internet suivante : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k693695.)

488 –   Dans le moment, le taux d’inflation au Venezuela s’établit à 2 000 % (deux mille – vous avez bien lu) en nette amélioration (!) sur le taux de 2 000 000 % (deux millions – vous avez bien lu) en 2019. Voilà donc deux ans au moins que les Vénézuéliens ne peuvent plus vivre décemment, ce qui explique leur exode massif vers des pays voisins (jusqu’à 5000 personnes par jour d’après le site web de l’Encyclopedia Britannica), la montée en puissance des combinards et autres magouilleurs, l’effondrement des institutions économiques, académiques, hospitalières, judiciaires. Les choses ont atteint ce seuil critique où il n’est même plus possible d’aider le pays tant il est gangrené. Cette situation correspond au sens que revêt l’expression toucher le fond du baril, et elle laisse entendre que seul un coup donné au fond par celui-là même qui coule peut le ramener à la surface.

489 – Décédé dans la jeune trentaine, William Clifford (1845-1879) a pourtant eu le temps de marquer les deux champs auxquels il s’est intéressé, les mathématiques et la philosophie. C’est à lui qu’on doit l’énoncé suivant : « It is wrong, always, everywhere, and for anyone, to believe anything upon insufficient evidence. » (Traduction libre : Il est immoral, en tout temps, partout et pour tout le monde, de croire quoi que ce soit sur la base d’une preuve insuffisante.)  Cet énoncé a donné lieu à des échanges étoffés avec William James (1842-1910), le psychologue et philosophe pragmatiste, qui ne partageait pas ce point de vue au motif qu’il existe des domaines, par exemple la religion et la science, qui ne se recoupent pas et qui relèvent de sphères si différentes de la vie psychique qu’on ne peut légitimement appliquer de façon automatique dans un ordre donné une règle qui s’applique indiscutablement dans un autre ordre. Et le débat n’est pas clos. Dans Pragmatism as Anti-Authoritarianism (Harvard University Press, 2021), un ouvrage posthume de Richard Rorty (1931-2007), il est encore question de cette difficulté à la fois scientifique et éthique.

Je ne veux pas entrer ici dans les tenants et aboutissants épistémologiques d’une telle discussion dont la portée est évidemment considérable tant en science qu’en éthique.  Je veux toutefois signaler que cette discussion permet à Rorty de rappeler et d’expliquer, avec vigueur et avec une netteté succincte, cette idée forte du pragmatisme qui consiste à dire que le recul de la religion n’est qu’un aspect du refus de se soumettre à un critère extérieur à l’humain, que ce critère soit la divinité ou la nature des choses en soi. Autrement dit, s’il n’est plus pensable philosophiquement de se soumettre à des dogmes religieux (c’est-à-dire relevant d’un ordre des choses qui est à la fois incompréhensible et imposé à l’humain), il ne l’est pas davantage de se soumettre à des normes extérieures comme la conformité à la réalité en soi à laquelle nul ne peut avoir accès ou au devoir en soi, quoique Kant en ait dit. En fin de compte, les êtres humains en sont venus à réaliser que le monde en soi n’a pas plus d’existence que la divinité. Ce qui existe, c’est ce qu’on perçoit et ce qu’on perçoit on ne le perçoit qu’à travers les effets concrets qu’on en ressent. Et c’est uniquement sur une telle base que peuvent se construire les consensus humains.

490 –   Avec Le Tricheur et Le Naufrageur, les deux tomes d’un ouvrage au titre général de Robert Bourassa et les Québécois, 1990-1991 et 1991-1992 (Montréal, Boréal, 1994), Jean-François Lisée a fait une œuvre mémorable à maints égards. Cette publication est venue confirmer ce qu’avait déjà démontré Dans l’œil de l’aigle – Washington face au Québec (Montréal, Boréal, 1990) : Jean-François Lisée maîtrise remarquablement l’art d’enquêter sur des faits récents et celui d’exposer ses découvertes et conclusions d’une manière vivante. On pourrait discuter de l’exactitude de tel ou tel fait rapporté ici ou là, mais nul ne peut nier que, dans l’ensemble, le portrait de la période étudiée se révèle exact (sous réserve d’un certain nombre de choses encore inconnues du grand public et qu’on ne peut en conséquence reprocher à l’auteur d’ignorer).  Voilà pour les faits !  S’agissant de leur interprétation, le problème est plus délicat, et je suis de ceux qui voient les choses d’un œil fort différent de celui de Lisée. Ce n’est toutefois pas là ce que je tiens à signaler aujourd’hui et qui relève d’un tout autre registre.

Jean-François Lisée aurait pu devenir un écrivain d’envergure. Il a le sens de la description d’un Balzac et le sens du dialogue d’un Céline. Il a le don de l’image d’un Hugo et le don de la narration d’un Daudet. Il manie le suspense comme un Conan Doyle et développe l’intrigue comme un Dickens. Bien que son langage soit relativement classique et châtié (par comparaison du moins à celui du Michel Tremblay de La Grosse Femme d’à-côté est enceinte), on décèle dans son écriture un pigment typiquement québécois comme on le décèle dans les œuvres de Marie-Claire Blais, auteure pourtant très « française » à sa manière mais indiscutablement de chez nous.  Je ne suis pas sûr que Jean-François Lisée serait capable de créer des personnages comme certains auteurs l’ont fait, tels Gustave Flaubert et David Foster Wallace. Mais je le croirais particulièrement doué pour dépeindre avec justesse une époque ainsi que l’ont fait Robert Musil, Thomas Mann ou Roger Martin du Gard.

D’aucuns pourraient penser que j’exagère… À ces sceptiques, je rappellerai, premièrement, que n’ayant aucun atome crochu avec Lisée et ses opinions politiques, je ne suis certes pas porté à le flatter; en deuxième lieu, que je ne prétends pas qu’il ait un style propre comme Marguerite Yourcenar ou Jacques Ferron; et, troisièmement, qu’il leur faudrait jeter un coup d’œil sérieux aux auteurs que je mentionne avant de disqualifier les rapprochements que je suggère.

On sera heureusement surpris.

28. XI. 2021