LXII – NOTULES (471 à 480) : Récompenser le vol, insatisfaction chronique, plaire et son contraire, l’intimité, malaise incurable, la COP 26, citations, curieuse religion, les classiques, riches et pauvres.

471 –   Les Panama Papers viennent confirmer en l’amplifiant le double phénomène de la fraude fiscale et de l’évasion fiscale. La fraude est évidemment illégale. Quant à l’évasion, bien que techniquement conforme à la loi, elle est immorale pour deux raisons au moins : d’abord, elle permet à qui s’en prévaut de ne pas payer sa juste part des impôts et taxes normalement applicables à son cas et, en second lieu, à l’évidence, elle contrevient à l’esprit de la loi dont elle se targue des respecter la lettre. Mais cela ne suffit pas à satisfaire la voracité de ces richissimes égoïstes. Lorsqu’ils donnent à différents organismes reconnus par le fisc des sommes importantes qui, en réalité, nous appartiennent déjà à nous, les contribuables ordinaires, on leur remet un crédit d’impôt supplémentaire, voire un remboursement en espèces sonnantes et trébuchantes. Pour ainsi dire, on paie le voleur qui daigne nous rendre un petit peu de notre argent… Décidément, c’est le monde à l’envers!

472 –   Dès l’Antiquité, on a tenté de créer des dispositifs permettant d’aller sous l’eau. Et tout au long des siècles on a perfectionné et transformé ces dispositifs, jusqu’à ce qu’on arrive à la création des submersibles modernes, tels les bathyscaphes et les sous-marins. Ces instruments d’exploration ont été utilisés comme armes, et même comme armes redoutables puisque certains sous-marins portent des têtes nucléaires. De la même façon, on a fait de l’avion un instrument de guerre alors qu’au départ on ne l’avait pas du tout conçu à cette fin. Évoluant de manière comparable, le silex tranchant est devenu poignard, puis épée. Les découvertes tournant autour des bactéries et des virus ont abouti à la création de deux nouveaux arsenaux militaires, le bactériologique et le viral. À peu près tout ce que l’humain a créé et qui pouvait être mis au service de la guerre et de la violence en général s’est effectivement trouvé employé à cette fin. Les robots et les objets télécommandés (drones et autres) ont récemment été ajoutés à cette panoplie d’agents de destruction. À l’instar de la science de l’infiniment petit qui a mené à la bombe atomique, celle des mécanismes intellectuels a mené à l’intelligence artificielle et à toutes les dérives qu’elle rend possible. Deniers gains en date pour les armées de ce monde, les remarquables percées des neurosciences ont déjà permis de raffiner dramatiquement les instruments de guerre psychologique en prenant appui sur les faiblesses inhérentes aux opérations cérébrales humaines dont les ressorts sont de mieux en mieux compris (par exemple, comment susciter l’adhésion aux fake news qu’on veut imposer, etc.). Quel étrange phénomène que celui de l’utilisation à des fins de destruction et de manipulation d’inventions qui peuvent faire tant de bien, et font effectivement tant de bien – comme si le bien ne pouvait pas satisfaire les êtres humains!

473 –   Le désir de plaire constitue une arme à deux tranchants. En vérité, il s’agit probablement là d’une des armes à deux tranchants les plus dangereuses.  Dès le départ, chercher à plaire représente un effort ambigu. Ce faisant, s’agit-il de combler son vis-à-vis en veillant à lui faire un petit ou un grand bonheur ? Ou, au contraire, s’agit-il de se donner à soi le beau rôle en veillant à cultiver son image d’altruiste ?  Il peut évidemment y avoir un peu des deux, selon des dosages variés.  Le problème réside dans ce fait brutal que l’autre ne saura jamais de façon certaine ce qu’il en est.  Quand la confiance règne, l’autre tient pour authentique le désir de plaire de son vis-à-vis. Mais s’il n’y a ne serait-ce qu’un moment de lassitude, le doute s’insinue (ou en tout cas peut s’insinuer) dans le rapport à autrui. Une telle éventualité rend suspect le désir de plaire où l’autre peut – à tort ou à raison – percevoir un côté artificiel dans la manière d’être de son vis-à-vis, un côté forcé, voire stratégique. L’effet recherché aboutit alors à son contraire à peu près exact.  

474 –   L’intimité permet, dans certains cas, de dissiper une telle ambiguïté. Je parle ici non pas d’intimité au sens physique et même sexuel du mot mais selon l’acception du terme qui désigne cette relation empreinte de profondeur intellectuelle et morale caractéristique des liens entre individus qui s’autorisent un accès à l’intériorité l’un de l’autre. Cette mutualité de l’échange ne survient pas spontanément mais découle d’un exercice toujours repris, mieux : d’une attitude sans cesse entretenue, dont le but conscient justement est de s’introduire l’un à l’autre. Cette opération ne va pas sans risque : une telle ouverture implique nécessairement une vulnérabilité lucidement consentie mais dont il serait facile d’abuser.  En cas d’abus, c’est l’échec, c’est l’une des plus amères déceptions qui soient. Dans le cas contraire, c’est une joie profonde, c’est un succès résistant, durable. Et le respect mutuel qui en naît représente peut-être un des rarissimes liens inaltérables qu’il soit possible d’entretenir avec autrui. 

475 –   Comme de nombreuses personnes, je suis extrêmement chanceux. Je suis né dans un pays prospère, paisible et stable. De mes parents j’ai reçu, semble-t-il, en excellent code génétique. Lors de mon entrée sur le marché du travail, on s’arrachait les jeunes diplômés. J’ai pu mener une carrière intéressante. J’ai bénéficié de loisirs multiples et variés. Je jouis toujours d’une excellente santé. Ayant quitté le marché du travail, je bénéficie néanmoins de revenus de retraite supérieurs à ceux de la plupart des êtres humains actuellement en vie, phénomène d’ailleurs fort récent dans l’histoire de l’humanité. En un mot, je retire présentement de la vie des avantages durables et des joies profondes. Pourtant, quand je mange bien, je ne puis m’empêcher de ressentir un vif malaise en songeant à ceux qui – à la lettre – meurent de faim. Évidemment, même si je jeûnais, les affamés ne seraient pas mieux nourris. Pire : je suis bien conscient que, trop souvent, quand on donne à des œuvres caritatives, les sommes d’argent ainsi recueillies aboutissent en fin de compte dans les mains de despotes insensibles, et ce, hélas! souvent dans les pays les plus durement éprouvés. Quand, pour éviter ces viles manœuvres, nos dirigeants offrent des victuailles aux populations dans le besoin, ces aliments sont fréquemment saisis par un groupe politique qui l’utilise comme une arme – létale, ne l’oublions pas – dans un combat où la vie humaine ne semble avoir d’autre valeur que celle du chantage qu’elle rend possible. Ces constats me renversent quand je pense aux moyens gigantesques dont nous disposons pourtant de nos jours. Il n’y a rien à gagner à verser dans la mièvrerie en réfléchissant à ces désastres humains souvent évitables. J’espère toutefois que je demeurerai toujours en mesure de ressentir le malaise dont je parle. Le jour où je ne l’éprouverais plus, eh bien! ce jour-là je crois que j’aurais perdu quelque chose comme ma dignité, je pense que je serais devenu alors un inconscient indécent.

476 –   La COP 26 permettra-t-elle à l’humanité d’emprunter le dur chemin qui mènerait à la sauvegarde du climat et de la nature?  Les pays riches, dont le nôtre, accepteront-ils de faire leur juste et fort exigeante part de l`effort requis à cette fin?  Les super Grands renonceront-il à s’affronter sur le terrain sacré de l’environnement et se résoudront-ils à vivre leurs différends, grands et petits, en des domaines moins menaçants pour notre planète? Chaque Occidental bien nanti voudra-t-il faire quelques sacrifices sans en exiger autant des citoyens du tiers et du quart-monde? Les électeurs des démocraties pousseront-ils leurs leaders à faire le nécessaire? À tout le moins, leur permettront-ils d’adopter les mesures qui s’imposent ? Les médias sociaux veilleront-ils, au moins en ces matières, à bloquer la prolifération des fake news ?  Je ne connais évidemment pas l’avenir. Et malgré toutes ces questions propres à instiller le doute et à inoculer le découragement, voire à provoquer le désespoir, je demeure optimiste – non pas résolument ou béatement optimiste mais humainement optimiste, c’est-à-dire d’un optimisme qui provient ce cette ingéniosité humaine qui nous a faits survivre à tant de complications incroyables et qui s’appuie sur la créativité de notre espèce, cette créativité qui a su si souvent nous surprendre nous-mêmes  aux moments les plus critiques de l’Histoire. L’avenir dira si je suis d’une naïveté puérile ou d’une sagacité réellement clairvoyante.

477 –  On m’a demandé pourquoi je cite parfois des auteurs, connus ou non, au lieu de rédiger une notule « standard ». À vrai dire, je n’ai jamais pris de décision à ce propos. Simplement, il m’arrive parfois de lire une phrase qui me donne à réfléchir et dont j’imagine qu’elle aidera aussi d’autres lecteurs dans leurs pensées. En d’autres occasions, un texte dit beaucoup mieux que je ne le ferais ce que j’avais l’intention d’exprimer : dans ce cas, je le cite en espérant qu’il saura induire chez mon lecteur les idées que je souhaitais évoquer à son intention. Enfin, il m’arrive tout simplement de céder à la beauté d’un énoncé, que cette beauté réside dans la formulation de la réflexion ou dans son contenu, parfois dans les deux ensemble.

478 –   De nos jours, il est de bon ton de dénigrer la religion. Bien que je sois moi-même incroyant, je trouve regrettable cette attitude répandue trop souvent dans les milieux les plus ouverts… en principe. Je n’ignore pas les ravages attribuables à plusieurs religions dans de nombreux domaines : la vie des femmes a été empoisonnée et l’est encore par de nombreuses convictions religieuses; la pensée critique, autonome et scientifique a été et se trouve toujours menacée par quelques crédos théologiques; l’univers politique est contaminé, certains diraient infesté par des vues dites surnaturelles. L’Histoire abonde en exemples de comportements désastreux causés par la religion, sous l’une ou l’autre de ses formes.  Mais on trouve l’équivalent dans de le monde des idées en général. Au nom d’une théorie culturelle des classes sociales, Mao a commis des crimes abominables. En raison de convictions politiques spécifiques, l’ex-URSS a imposé à la science le respect de contraintes aberrantes. Le libéralisme sauvage du XIXe siècle a donné lieu à des abus indicibles, sauf grâce à la plume de génies comme Dickens ou Zola. Des théories anthropologiques de diverses origines ont justifié aussi bien l’esclavagisme que l’eugénisme. Des convictions prétendument fondées scientifiquement font des dégâts indescriptibles chez les gens qui veulent perdre du poids. Et cette triste liste pourrait s’allonger considérablement encore. Pourquoi alors ne pas s’en prendre aussi à tous ces autres secteurs des pratiques humaines? On m’objectera qu’on ne peut ainsi mettre sur un même pied religion, science, théories politiques ou économiques, etc. Et on aura raison, à tout le moins en ce qui concerne les esprits formés, qu’ils soient autodidactes ou résultent d’une éducation formelle plus ou moins poussée. Or, justement, tous ne sont pas dans ce cas : il y a probablement des gens qui ont besoin de la religion pour traverser certaines périodes de leur vie. Mais il y a vraisemblablement plus : le fait religieux relève peut-être de mécanismes humains plus profonds qu’on ne croit. Nos connaissances à cet égard ont moins progressé qu’en d’autres matières, et ce que nous réservent les recherches en cours pourraient mener à quelques surprises. Jusqu`à nouvel ordre, il me semble donc que la prudence s’impose avant de condamner sans appel un phénomène aussi répandu.

479 –   Don Quichotte de la Manche, la Divine comédie, les Contes de Canterbury, l’Iliade et l’Odyssée, les théâtres de Sophocle, d’Eschyle, d’Euripide, de Shakespeare, de Molière, bref le corpus identifié comme classique n’est plus guère enseigné. Indiscutablement, on ne peut tout enseigner, et je conçois sans problème qu’on puisse offrir une formation valable, même si les classiques ne figurent pas au programme (ou y figurent pro forma). Dans notre société, il devient plus urgent, je présume, d’apprendre à coder (informatiquement) que d’apprendre ce qui a fait la grandeur de César, ce qui a stimulé les travaux Copernic, ce qui a rendu possible les Nocturnes de Chopin ou ce que signifiaient au départ les antiques jeux olympiques. Il reste que n’en rien savoir me paraît plus que regrettable : cela me semble tragique. Je ne veux pas reprendre ici le débat dans les termes qui ont entouré la parution de l’ouvrage d’Allan Bloom, L’Âme désarmée. Ce sont là des termes plutôt polarisants qui ont du reste suscité des débats extrêmement vifs (pour les qualifier poliment). De manière plus banale, je veux attirer l’attention sur le fait que les jeunes sont fascinés quand on les entretient de ce genre de choses à la condition que l’on soit soi-même réellement habité par de tels thèmes de méditation. Dans un enseignement dont l’objet est immédiatement pratique – ­ disons la comptabilité –, il est souhaitable que le professeur soit agréable; mais, à la rigueur, s’il est compétent, on se considérera adéquatement servi, même si ses leçons se révèlent parfois pénibles. En revanche, si je ne suis que techniquement compétent lorsque je parle à des jeunes de la guerre du Péloponnèse, ils ne devraient pas tarder à s’endormir. Il y a en effet des domaines où le feu sacré, l’intérêt authentique pour son sujet sont irremplaçables. Dans ces cas, si on agit uniquement en vertu de son sens du devoir et du renoncement, seulement parce que c’est cela qui a été demandé et qu’il faut livrer cette marchandise, les chances de succès se réduisent comme peau de chagrin. On voit ici que rien ne remplace l’enthousiasme, la ferveur ou la passion. Peut-être y aurait-il lieu de concevoir dans cette perspective quelques espaces d’enseignement facultatif, ce qu’on appelle des cours optionnels, mais des cours optionnels réellement offerts à tous… Imposer ce type d’enseignement me paraît une erreur tout comme l’éliminer. En offrir la possibilité représente, je crois, une piste intéressante. Mais est-elle praticable?

480 –   « Il n’y a que deux lignages au monde, comme disait ma grand-mère : c’est l’avoir et le n’avoir pas, » (CERVANTÈS, Don Quichotte de la Manche, II, 20.)

28. XI. 2021

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s