LXI – NOTULES (461 à 470) : Observer, la tendresse, être « nègre », amitié tardive, élections et stabilité, politique et long terme, astuce à deux tours, scrutin et affrontements, Pasteur et la lecture, l’univers numérique

461 –   L’observateur voit d’abord non pas le réel, ni même ce qu’il veut ou peut voir. Ce qu’il voit d’abord, c’est ce qu’il a besoin de voir.

462 –   « Ah, la tendresse! Cet état d’âme qui vous impose de reconnaître vos propres sentiments dans ceux des autres. » (Louis CARON, Le Canard de bois, Montréal, Boréal [Compact, no 11], 2019, p. 95.).

463 –   Ceux qui me connaissent savent que j’ai souvent écrit pour les autres. J’ai donc été un « nègre » – tel est bien l’un des sens officiels de ce terme d’après les dictionnaires – et, à ce titre, j’ai rédigé des livres, des discours, des rapports, des articles (de revue et de journaux), des conférences, des exposés destinés à des comités parlementaires ou à des commissions d’enquête, etc. Je n’ai jamais accepté de rédiger pour autrui des mémoires de maîtrise, des thèses de doctorat ou simplement des devoirs académiques (essais ou dissertations). Au début, je ne soupçonnais pas jusqu’à quel point ce métier de « nègre » était répandu. Entendons-nous : par répandu, ici, je veux dire non seulement qu’il y en a beaucoup (il en existe plus qu’on ne croit!) mais qu’il y a surtout beaucoup de textes écrits par eux, vraiment beaucoup! Et cette conviction de l’existence d’un si grand nombre d’œuvres rédigées par un si grand nombre de « nègres » s’est vue confirmée lorsque j’ai lu ceci : « S’il fallait recenser le peuple des “ nègres ” qui ont prêté leur plume à de plus célèbres qu’eux, depuis que le monde est monde, depuis qu’on publie des articles ou des livres, le continent noir ne suffirait pas à les abriter tous! » (Jean LACOUTURE, De Gaulle, tome I : Le rebelle, Paris, Éditions du Seuil, 1984, p. 132.) Si Lacouture a le sens de l’hyperbole, il reste qu’il touche juste!

464 – Mon ami Raymond est décédé. Notre amitié ne remontait ni à l’enfance ni à l’adolescence, comme c’est souvent le cas. Elle est apparue sur le tard, ce qui lui conférait une couleur particulière. Reposant non pas sur des expériences vécues en commun, mais sur une expérience de la vie projetant un éclairage partagé sur l’existence et le sens qu’on peut lui donner ou lui refuser, cette amitié prenait appui sur des valeurs éprouvées que chacun de nous avait découvertes dans des circonstances qui lui étaient propres. Ainsi, sans en connaître avec précision l’origine, une communauté réelle de sentiments et de convictions s’est fait jour entre nous. Son caractère précieux, repérable à la discrétion tout à fait consciente de nos accords et de nos différences, ne nous échappait pas. Nous en étions sereinement heureux.

465 – Les élections démocratiques parviennent de plus en plus rarement à procurer une majorité au parti politique ou à la personne à qui on demande de gouverner. Dans un tel cas, on songe spontanément à des alliances entre partis pour assurer la stabilité du gouvernement. Que ces alliances prennent la forme d’appuis occasionnels de tel ou tel groupe d’opposition au groupe qui compte le plus de députés ou qu’elles prennent la forme de coalitions formelles importe finalement assez peu.  Le problème qui se pose maintenant plus que jamais, c’est que les opposants ont tendance à se radicaliser toujours plus. Or cette situation a deux effets, entre autres : 1) les vraies alliances deviennent de plus en plus improbables et 2) lorsqu’elles sont possibles, elles ont tendance à durer de moins en moins longtemps, attendu que les bases des groupes alliés tirent chacune de son côté et semblent peu endurantes lorsqu’il leur faut renoncer à divers éléments de leur programme respectif au nom de la stabilité gouvernementale. L’Italie à sa façon témoigne de ce phénomène qui se répand même dans les pays de tradition parlementaire britannique réputés plus « constants » comme le Canada qui a eu ces dernières années de nombreux gouvernements minoritaires d’une durée de 18 à 24 mois en moyenne.

466 –   Au moment même où les alliances entre partis politiques s’imposent de plus en plus et risquent de compromettre la stabilité de la gouvernance, il devient impérieux, au sens le plus strict du mot, de concevoir et de mettre en œuvre des projets de société à long terme. Parmi bien d’autres, tel est le cas du projet de société verte (lutte aux changements climatiques, etc.) à propos duquel l’accord semble enfin unanime chez les spécialistes de ces questions. Il ne sert à rien d’avoir maintenant un gouvernement qui décide de faire ceci ou cela et, son terme complété, d’avoir alors un autre gouvernement qui annule les décisions antérieures ou en prend de nouvelles inspirées par une orientation opérationnelle opposée. Ce qui montre que la stabilité désormais requise ne concerne pas uniquement celle de chacun des gouvernements successifs mais celle des projets de société dont la réalisation relève de la persévérance de l’action gouvernementale sur de longues périodes dans un même sens et en dépit des difficultés qui se présentent, et ce, quoi qu’il en coûte à quiconque. L’expression « le bien commun doit l’emporter sur les intérêts particuliers » revêt en ces matières tout son sens.

467 –   Les élections à deux tours de scrutin constituent sous ce rapport une astuce qui ne remplit plus (ou de moins en moins) sa fonction. Dans ce système, après un premier tour de scrutin, on en tient un second uniquement entre les deux partis qui ont obtenu le plus de votes au premier tour. Comme il n’y a plus alors que deux partis en présence, forcément l’un des deux obtient la majorité des voix exprimées. Mais il s’agit là d’un contexte artificiel au possible, car le premier parti peut n’avoir obtenu, lors du premier tour, que 30% des suffrages, le deuxième 27% disons, alors que les autres partis se partagent le reste. Autrement dit, au second tour, il est tout à fait possible qu’aucun des deux partis en présence ne corresponde au choix d’une majorité d’électeurs et qu’on aboutisse en fin de compte à une majorité obtenue mécaniquement mais dont la plupart des gens ne veulent pas. Le cas de la France illustre assez bien cette situation.  Dans un tel scénario, la majorité est constituée de ceux qui ne veulent pas du gouvernement élu, phénomène évidemment peu propice à une gestion persévérante faisant parfois appel à des décisions à la fois impopulaires et indispensables.

468 –   Le mode de scrutin proportionnel ne semble pas davantage garantir la stabilité désormais nécessaire. Pur comme en Israël ou pondéré comme en Allemagne, ce mode de scrutin peut mener à des situations où il faut des mois pour constituer un gouvernement issu de compromis trop souvent incompatibles avec les objectifs à long terme qu’il importe de poursuivre. À un tour ou à deux tours, majoritaire ou proportionnel, le mode de scrutin peut être ajusté de multiples façons mais il ne pourra jamais, je crois, échapper à cette contrainte incontournable : faire des choix implique que les tenants de ces choix l’emportent sur ceux – même très peu nombreux – qui n’en veulent pas. Ceux-là même qui préfèrent la coopération à l’affrontement doivent convenir que, dans tous les cas envisageables, il y aura des « perdants ». Tout du moins, les choses humaines étant ce qu’elles sont, il est plus que probable qu’il en soit ainsi. Et quand cela survient, il y a danger d’explosions de violence. Or l’Histoire nous montre que la sagesse ne se trouve pas toujours du côté de la majorité (pas plus que de la minorité, au demeurant).

469 –   « (…) on lit les choses pour elles-mêmes et non pour ceux qui les ont écrites; et pour mon compte je me suis toujours senti meilleur, plus humain, moins envieux, moins égoïste, car nous le sommes tous beaucoup trop, après avoir lu de belles pages d’histoire, de littérature, etc… Je voudrais avoir le temps de lire beaucoup. » (Louis PASTEUR, Correspondance, 1840-1895, Tome I : Lettres de jeunesse, 1840-1857, Paris, Grasset, nouvelle édition, 1940, lettre à son père fin octobre 1852, p. 295-297.)

470 –   L’univers numérique se signale notamment par sa rapidité, sa fluidité, son caractère passager, voire fugace. Cet univers comporte incontestablement des avantages, mais ne risque-t-il pas de nuire à certaines dispositions comme la persévérance ou la longanimité ? Je ne sous-entends rien ici. Je me questionne tout simplement.

30. IX. 2021