LX – NOTULES (451 à 460) : Pasteur, vaccins et « anti-vax », la monomanie, incompatibilités apparentes, l’«après-démocratie», sourire ou rictus, traduction et ouverture, combat sélectif, science et sagesse politique, échelle d’évaluation

451 – Jeanne-Étiennette Roqui-Pasteur, la mère du fameux Louis Pasteur, était une femme simple mais de bon jugement. Cinq mois avant de décéder, elle écrivait ceci à son fils : « Quoi qu’il arrive, ne te fais jamais de chagrin, tout n’est que chimère dans la vie. » (Louis PASTEUR, Correspondance, 1840-1895. Tome I : Lettres de jeunesse, 1840-1857, Paris, Grasset, nouvelle édition [revue et augmentée], 1940, lettre du 1er janvier 1848.)

452 – S’adonnant à des recherches en cristallographie, Pasteur constate que la lumière polarisée est déviée par les cristaux de tartre, ce qui n’est pas le cas avec le paratartre. Par cette découverte de la dissymétrie moléculaire, Pasteur contribue à déterminer la frontière entre le vivant et l’inerte.

Par la suite, ses travaux sur les ferments l’amènent à montrer que la fermentation est un processus de vie issu de la prolifération de micro-organismes vivants, lesquels apparaissent, comme il le démontre, en raison de la concentration de germes (et non par génération spontanée). C’est ce qui permettra à ce savant discret mais persévérant de mettre au point le procédé dit de pasteurisation, toujours utilisé de nos jours dans le conditionnement de divers breuvages, dont le lait.

Concentrant par la suite ses travaux sur les germes infectieux et les maladies qui en découlent – notamment sur la maladie du charbon qui s’en prend surtout aux ovins (moutons, brebis, béliers) mais aussi à d’autres espèces de mammifères, dont l’humain, – il invente le principe de la vaccination par germe atténué (complétant, précisant et peaufinant ainsi le travail de Jenner sur la variole). Dans cette foulée, ayant découvert tour à tour le staphylocoque, le streptocoque et le pneumocoque, Pasteur s’attache tout spécialement au cas de la rage, ce qui l’amène à des essais de traitements de chiens d’abord, ensuite de lapins et, finalement, malgré ses réticences, à l’inoculation d’un jeune garçon qui ne développera jamais la rage même si un animal enragé l’avait mordu à plusieurs reprises, ce jeune garçon devenant ainsi le premier être humain vacciné par germe atténué.

Rejeter la vaccination, c’est refuser le caractère concluant d’une vie de travail et d’expériences scientifiques qu’on peut parfaitement dupliquer pour en mettre en lumière la valeur et la portée salvatrice pour l’être humain. Refuser l’inoculation préventive en cas de pandémie, c’est ou bien un acte grave d’irresponsabilité ou bien un choix attribuable à l’ignorance. On ne peut évidemment pas reprocher cette ignorance à qui en est victime; mais on n’est pas plus tenu de la tolérer qu’on ne tolère les théories antisémites auxquelles d’aucuns adhèrent probablement en toute bonne foi.

453 – Considérée par certains comme une maladie psychiatrique, la monomanie représente pourtant la base apparemment nécessaire de certaines entreprises autrement irréalisables. L’obsession de nombreux scientifiques pour un problème particulier qui a littéralement hanté leurs carrières explique fort probablement leurs succès. Il existe en effet des cas où le dilettantisme ne peut porter les fruits recherchés. Même le hasard, éventuellement source de découvertes majeures, n’y mène que si l’on est prêt à le repérer et à l’interpréter. Voir vraiment ce que l’on a sous les yeux n’est possible que pour l’observateur dûment préparé à déceler ce qui est pourtant perceptible à tous mais que quelques personnes seulement remarquent, que parfois même un seul individu a réellement regardé de manière si attentive qu’il a finalement « vu » ce qui a échappé à tout le monde. L’obsession contribue aussi à cela.

454 – Certaines dispositions paraissent à première vue incompatibles, à tout le moins difficilement conciliables. Et pourtant… Soit le cas de la modestie et de l’ambition. Le langage courant peut laisser croire qu’un ambitieux n’est pas modeste. Et l’expérience montre que, effectivement, plusieurs ambitieux ne brillent pas par leur réserve ou leur discrétion, encore moins par leur effacement ou leur humilité. Mais de quelle ambition s’agit-il dans de tels cas? De celle de la personne qui cherche à paraître, de celle de l’arriviste, de celle de l’amant du prestige et des honneurs. Mais il y a une autre ambition, celle par exemple qui vise intensément, passionnément même, la réalisation d’une œuvre d’art ou l’explication d’un problème scientifique ou la réponse à une question sociale lancinante. Si cette forme d’ambition peut aboutir à des récompenses civiques ou à divers autres honneurs, elle demeure primordialement récompensée par l’atteinte de ses objectifs. Et l’admiration profonde qu’inspirent les gens qui font preuve de ce type d’ambition tient justement à l’œuvre qu’ils ont réalisée, même si aucune reconnaissance sociale ne vient la sanctionner. Gauguin, Kafka, Galilée n’ont jamais manqué d’ambition. De leur vivant, on n’a pas reconnu la valeur de leur œuvre : ils n’ont reçu aucune récompense, au contraire! Une fois morts, lorsque ces honneurs ne pouvaient plus les atteindre, on les a portés aux nues…

455 – La démocratie telle qu’on la connaît depuis quelques siècles est plus que jamais mise à mal. Au point qu’on peut se demander – ou craindre – ceci : ne serait-on pas actuellement en présence d’un phénomène rare et très majeur, en l’occurrence la fin d’un modèle politique? Il ne s’agit pas ici d’exagérer des difficultés qui surviennent normalement dans l’évolution de toutes les formes d’institutions humaines. Il s’agit cependant de ne pas sous-estimer celles auxquelles les démocraties doivent aujourd’hui faire face.

Difficultés provenant de l’extérieur, par exemple de la Chine qui ne se gêne pas pour soutenir que son modèle de gestion étatique nettement plus dirigiste – soyons poli – tient davantage la route que notre modèle plus sensible aux préoccupations citoyennes. En quoi la Chine n’est pas seule, comme le révèle le cas non moins clair de la Russie, entre autres.

Difficultés provenant de l’intérieur aussi, par exemple des États-Unis eux-mêmes dont une large partie des élites (souvent républicaines) et de l’électorat (souvent «trumpiste») travaille activement à miner les fondements démocratiques de l’État. En quoi les USA ne sont pas seuls, comme le révèlent les cas non moins clairs du Brésil de Bolsonaro, de la Hongrie d’Orban, de la Pologne de Morawiecki et de Kaczynski (dans une certaine mesure), de l’Inde de Modi (dans une mesure de plus en plus large), etc.

L’humanité a connu la théocratie (et la connaît encore dans certains pays), la monarchie, la féodalité, la dictature (qui existe toujours dans certains pays), la démocratie… Conceptuellement, je suis incapable de me représenter, dans le moment, ce que pourrait être un nouveau «système politique». Je ne suis cependant pas de ceux qui voient dans la démocratie un système idéal ou insurpassable. Au contraire, je ne vois aucune raison qui, en principe, interdirait que l’évolution des institutions de gestion de nos sociétés se poursuive…

456 – Le sourire incarne à lui seul la polyvalence des êtres humains. On peut avoir un sourire taquin ou un sourire complice : dans ces deux cas, le sourire révèle la connivence. On peut, au contraire, afficher un sourire méfiant ou un sourire dédaigneux : dans ces deux cas, le sourire trahit l’antagonisme. À vrai dire, la gamme des émotions et sentiments que peut exprimer le sourire présente un éventail des plus amples : du doute qu’on nous inspire à la crainte que nous éprouvons, de l’hésitation qui nous envahit à la timidité qui nous pousse à la maladresse, il n’existe probablement pas d’état intérieur que le sourire ne puisse manifester, que ce soit conscient ou non, de notre part. La différence entre le sourire et le rictus n’est donc pas toujours claire, loin de là!

457 – « Traduttore, traditore », affirme l’adage italien : traduire, c’est trahir! Rien de moins! Il y a beaucoup de vrai dans cette maxime commentée ad nauseam. Mais il faut en circonscrire l’étendue. Là où priment la forme, le rythme et la musicalité, la traduction, techniquement possible, ne peut évidemment pas rendre compte de l’expérience vécue grâce à la langue originale. Il est facile de traduire en anglais ou en allemand ou en portugais ces vers de Verlaine (extraits des Poèmes saturniens) :

Les sanglots longs

Des violons

De l’automne

Blessent mon cœur

D’une langueur

Monotone.

C’est facile, si l’on veut que le lecteur comprenne le sens des mots. C’est difficile, probablement même impossible, si l’on veut traduire ce texte en des termes tels que le lecteur, en plus de comprendre le sens des mots, éprouve la langueur qu’ils inspirent et que la musique des mots et leur agencement nous amènent à ressentir. Ces dernières caractéristiques se trouvent si intimement liée à la forme dont elles proviennent qu’on parvient difficilement à se représenter une forme traduite – forcément autre – qui puisse induire le même effet. Surgit ici une propriété irremplaçable de la musique : son universalité formelle.

Toutefois dès que le texte ne vaut pas d’abord par la musique, la traduction devient praticable, je dirais même nécessaire dans certains domaines. Et je ne fais pas référence ici aux seuls textes à vocation utilitaire, comme un guide touristique ou un livret d’instructions, ou pédagogique, comme un manuel d’histoire ou un traité de géométrie. Je réfère à des œuvres littéraires comme des romans ou à des ouvrages théoriques comme des essais philosophiques, sociologiques, etc. Dans de nombreux cas de ce genre, la traduction s’impose, car la lecture de telles œuvres constitue souvent le chemin privilégié, voire exclusif, qui donne accès aux représentations du monde de penseurs d’autrefois ou à celles d’autres cultures contemporaines.

458 – Le sage sait qu’il faut choisir ses combats. Il faut en refuser certains dont les enjeux ne valent pas le coup ou le coût, il faut en refuser d’autres qui sont perdus d’avance. Les combats qu’il faut choisir de mener, ce sont les combats aux enjeux majeurs, même des combats qu’on risque probablement de perdre, car dans certains cas les pertes encourues en raison du refus de l’affrontement peuvent se révéler bien plus lourdes, en tout cas plus durables, que celles provenant de la défaite. Ceux qui, en Allemagne même, ont combattu le nazisme – en vain dans l’immédiat – ont bien moins perdu que leurs adversaires, tout comme ceux qui, dans l’ex-U.R.S.S., ont combattu le goulag – inutilement sur le coup –.

459 – Si elle veut faire preuve de sagesse elle aussi, la classe politique doit également choisir ses combats. En l’occurrence, cela signifie que certains champs d’affrontements devraient se trouver exclus de l’arène politique. Les dirigeants de tous les partis devraient avoir assez de hauteur de vue pour convenir que certains sujets sont trop importants pour qu’on s’affronte à leurs propos. Le phénomène s’observe déjà à certains égards. Ainsi, nul ne remet en question le droit de vote. On peut différer d’opinion quant à l’âge à partir duquel on devrait exercer ce droit (18 ans ou moins, notamment) ou quant aux modalités des scrutins qui en constituent l’exercice (majoritaire uninominal à un tour, proportionnel, etc.). Mais personne ne remet en question le droit de vote per se. De la même façon, au moment où j’écris ces lignes, il me semble que nul ne devrait mettre en cause la responsabilité humaine dans les changements climatiques ou dans la diffusion de certains virus spécialement contagieux. Je n’invoque pas pour cela la science qui parle ex cathedra, car cette dernière s’est trompée suffisamment souvent pour qu’on demeure prudent devant ses conclusions. J’invoque toutefois la science non dogmatique, qui s’auto-critique, qui ré-évalue ses positions et les ajuste avec l’humilité qu’imposent les faits, qui est d’autant plus forte qu’elle tient toujours compte du réel, quel qu’en soit le résultat. Quand les chercheurs de tous horizons et de sensibilités variées en arrivent à un accord dans ce cadre scientifique, la probabilité qu’ils touchent juste devient si élevée qu’il est irrationnel de résister à leurs conclusions et irresponsable d’agir en ignorant ces dernières. Libéral, conservateur, néodémocrate, bloquiste ou vert, l’appartenance politique ne change rien à l’affaire. En aucun cas, pour ma part, je ne saurais voter pour un parti qui nie un tel principe, car le nier, c’est ouvrir la voie à l’arbitraire. L’enjeu ici est déterminant, car au-delà de telle ou telle politique particulière, c’est la rationalité même de l’acte politique qui est en cause ou, plus tragiquement encore, le peu de rationalité qui reste dans l’acte politique.

460 – L’échelle que nous adoptons pour évaluer la réalité conditionne inévitablement nos jugements. Ce constat n’a rien de bien original. Il entraîne toutefois des conséquences qu’on aurait tort de négliger. Par exemple, si je regarde les changements climatiques à ma petite échelle personnelle, ils n’ont guère d’importance, vu mon âge avancé. Si je réfléchis à ces mêmes changements en considérant un horizon de deux ou plusieurs générations, ils ont une importance décisive attendu les conséquences qui en découleront (sécheresse, migrations massives, submersion de villes côtières entières, etc.) et qui affecteront non seulement la nature mais tous ses habitants, humains et autres. Si je me place à l’échelle de la planète, je peux légitimement penser que, malgré tout, la Nature aura le dernier mot, donc qu’elle sortira victorieuse de tous ces bouleversements, dût-elle pour cela éliminer quelques espèces vivantes, dont l’espèce humaine. Finalement, à mesurer les choses à l’aune du cosmos lui-même, on peut soutenir que rien de tous ces chamboulements n’a réellement d’importance, puisque de toute manière lors du Big Crunch selon ceux qui adhèrent à cette théorie – tout reviendra à une « singularité », comme avant le Big Bang.

Si vous êtes chef de gouvernement, vous devez agir en tenant compte du fait que vous dirigez des citoyens aux vues multiples et souvent incompatibles qui vont de « je m’en fous » à « je n’y comprends rien » en passant par « il y a urgence d’agir » ou par « il est hélas trop tard »… Comment alors trancher dans un sens ou dans l’autre? Pourquoi privilégier telle option plutôt que telle autre? Est-il possible, une fois une décision prise, que tout se passe dans l’ordre et la coopération? Et si non, que faire?

Je reviendrai sur ces questions potentiellement explosives.

31. VIII. 2021

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