LIX – NOTULES (441 à 450) : Valeurs et soumission, sacrifice et liberté, paradoxale générosité, importance des mots, l’immense Ouellet, lecture et étude, ouverture ou repli, l’espoir, des JO délirants, des médailles «insignifiantes»?

441 – Il faut connaître ses valeurs personnelles pour n’être pas soumis aux valeurs d’autrui.

442 – Qui ne veut pas faire de sacrifices ne saurait protéger sa liberté.

443 – On peut se montrer généreux en donnant à un mendiant pour qu’il cesse de nous importuner. On peut se montrer généreux en donnant du temps, par définition irrécupérable, à une personne qui a besoin de soutien moral. Toutes les générosités ne sont pas identiques. En fait, toutes ne sont pas vraiment généreuses.

444 – « Les mots ne sont pas innocents. Ils traduisent une idéologie, une mentalité, un état d’esprit. Laisser passer un mot, c’est le tolérer. Et de la tolérance à la complicité, il n’y a qu’un pas. » (Gisèle HALIMI [avec Annick COJEAN], Une farouche liberté, Paris, Grasset, 2020.)

445 – Fernand Ouellet, cet immense historien, est décédé en juin dernier, à l’âge vénérable de 94 ans. Bon nombre d’historiens le méprisent parce qu’il a osé soutenir une thèse qui leur répugne, à savoir que la Conquête n’explique probablement pas ou du moins pas complètement les déboires subséquents du peuple canadien-français. Bien qu’il soit impossible ici d’évaluer de manière élaborée la position respective des uns et des autres en la matière, un fait demeure que même ses adversaires les plus déterminés reconnaissent dès lors qu’ils savent faire preuve du minimum d’objectivité qu’on est en droit d’exiger de chacun : Ouellet a fait un travail colossal d’exploration de nos archives socio-économiques, un travail sans équivalent réellement comparable jusqu’à présent. Il n’est que de lire son Histoire économique et sociale du Québec, 1760-1850. Structures et conjoncture (Montréal, Fides, 1966 [et éditions ultérieures en format de poche]) pour s’en convaincre. De la même manière, on pourra apprécier sa lucidité historique en revoyant l’entrevue qu’il a accordée à Gilles Gougeon de la Société Radio-Canada à propos de Louis-Joseph Papineau (consulter sur You Tube le lien Fernand Ouellet historien). Cela dit, Ouellet lui-même était le premier à dire que son travail appelait des recherches encore plus poussées et que, éventuellement, ses interprétations pourraient s’en trouver nuancées, voire revues. On reviendra aux travaux de Ouellet dont il faut au moins lire Le Bas-Canada, 1791-1840. Changements structuraux et crise (Ottawa, Éditions de l’Université d’Ottawa, 1976).

446 – Il existe plusieurs types de lecture. La plus exigeante, et la plus comblante, pour moi, c’est celle que j’appelle la lecture-étude. À la différence de la lecture documentaire, elle ne vise pas uniquement à recueillir des renseignements comme lorsqu’on lit son quotidien ou son hebdomadaire préféré. Elle cherche à comprendre les informations en profondeur. Contrairement à la lecture de divertissement, elle ne fait aucune place au page-turning. Elle cherche non pas la détente que procure la solution de l’énigme comme lorsqu’on avale un polar; mais plutôt elle espère maintenir la tension qui permet de rester à l’affût de l’explication souvent difficile du phénomène soumis à son regard critique. Elle n’est pas non plus d’abord sensible à la forme comme la lecture proprement littéraire, bien qu’elle sache l’apprécier. Elle se préoccupe surtout de l’exactitude des observations, de la valeur explicative des analyses, de la rigueur de la réflexion, bref elle cherche à apprendre de la manière la plus fiable possible en comparant les points de vue opposés ou différents quand il y en a, en vérifiant dans certains cas les sources invoquées, en alimentant d’idées plus ou moins originales selon les auteurs consultés sa propre réflexion jusqu’à ce qu’elle parvienne à une perspective cohérente et fondée sur le sujet examiné. Toutes les formes de lecture procurent un bénéfice. La lecture-étude, plus austère, plus lente, plus longue se révèle aussi particulièrement exigeante, d’une exigence qui s’apprécie au degré de bonheur intellectuel qu’elle suscite.

447 – Souvent, les personnalités françaises ne sont pas, techniquement parlant, françaises. Paul Robert, le lexicographe et père du fameux dictionnaire Le Robert, si célèbre et si célébré, est en vérité un Algérien. Maurice Grévisse, auteur du Bon Usage etgrammairien réputé – et à juste titre – est Belge de même que son successeur André Goosse. Milan Kundera, peut-être le plus grand écrivain de langue française actuel, est un Tchèque. Jean-Jacques Rousseau, qui incarne la philosophie française, est un Suisse. Manuel Valls, ex-premier ministre de l’Hexagone, est un Espagnol. Cette liste qu’on pourrait prolonger illustre à merveille la valeur de l’ouverture et de l’accueil. Il n’est pas inutile de rappeler cet élément de la grandeur alors même que des forces de repli, voire de rejet, sont à l’œuvre, non seulement en France d’ailleurs mais un peu partout au monde, y inclus chez nous.

448 – « L’espoir est indéracinable! Et la source de cet espoir est une : l’instinct de vie, qui résiste sans aucune logique à l’idée effroyable que nous sommes tous condamnés à périr sans laisser de traces. » (Vassili GROSSMAN, Vie et destin, Paris, Julliard/L’Âge d’homme [Pocket, no 2272], 1983, première partie, 17, p. 88.)

449 – Les Jeux olympiques vont coûter 30 milliards de dollars! Trente milliards pour quelques jours dont presque personne ne gardera un souvenir précis. Trente milliards en plein changements climatiques qui entraînent des sécheresses sans précédent et qui vont provoquer une crise alimentaire incomparable en de nombreux pays. Trente milliards qui vont dans les poches de qui? Quelques poignées de dollars seulement seront remises aux fédérations sportives représentées à ces Jeux, quelques rares médailles qui coûtent bien peu en comparaison des déboursés globaux seront attribuées à un pourcentage négligeable des athlètes participants, un certain nombre de ces derniers – c’est déjà prévu – ayant pour principal mérite d’avoir trouvé le moyen d’échapper aux contrôles antidopage. Comment peut-on encore sérieusement défendre une entreprise d’un gigantisme pathologique qui n’a plus rien à voir avec l’esprit qui a inspiré les jeux depuis des lustres et qui n’accorde manifestement plus la première place aux sportifs eux-mêmes?

450 – Et même lorsque les JO s’occupent des sportifs en décorant les lauréats de médailles officielles, ils trouvent le moyen de donner dans le ridicule le plus complet. À la course, par exemple, il n’est plus rare qu’un athlète l’emporte sur son concurrent par un, deux ou trois centièmes de seconde. Un telle différence, imperceptible à l’œil humain, n’est décelable que par des appareils électroniques sophistiqués. Comment, dans ces conditions, justifier l’attribution du bronze au troisième et le refus de toute reconnaissance au quatrième (que le premier lui-même n’a peut-être devancé que par ¾ de seconde) ? Les individus qui prennent part aux épreuves olympiques méritent souvent notre admiration. Le « système » que sont devenus les JO ne m’inspire plus rien sinon une forme de dégoût… que j’ai bien peur d’éprouver à bon droit !

27. VII. 2021