LVIII – NOTULES (431 à 440) : Vénalité universitaire aux USA, deux nouvelles guerres, la criminalité morale, les travailleurs agricoles étrangers, devoir dire non, craindre de dire non, vérifier les faits, le vrai bien commun, naissance réelle, jeunesse et préjugés

431 – La vénalité est scandaleusement répandue dans les universités américaines. On n’ose guère y recaler le fils ou la fille de donateurs importants. On observe des phénomènes analogues partout au monde, y inclus à la prestigieuse London School of Economics dont le directeur, Howard Davies, a dû démissionner tôt en 2021 après que la LSE – dont le fils Kadhafi est diplômé – eût reçu 300 000 £, donc près de 500 000 $ CAN, du Lybien Saïf al-Islam (voir La Presse Internet, le 21 novembre 2011, 14h42 et https://www.lapresse.ca/international/dossiers/crise-dans-le-monde-arabe/la-libye-apres-kadhafi/201111/21/01-4470118-saif-al-islam-kadhafi-lami-embarrassant-de-londres.php). Aux USA, en règle générale, on ne démissionne pas pour si peu. À l’occasion, on accuse les organisateurs de réseaux de faussaires de résultats académiques de « vendre » – par leurs manœuvres évidemment illégales – l’admission d’enfants riches dans les universités américaines les plus réputées. Il arrive même qu’on obtienne leur condamnation, surtout si les sommes versées en pots-de-vin frappent l’imagination. William Singer, un faussaire particulièrement renommé et donc recherché, affichait des honoraires allant de 200 000 $ américains à 6,5 millions de $ américains (voir à ce sujet le site Internet https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1157924/actrices-americaines-inculpees-corruption-admission-universite). Sous ce rapport, la différence majeure entre les USA et les autres pays tient à ceci que les Américains sont très ouverts à ce genre de tactiques. Les enfants qui en bénéficient sont même fréquemment au courant ( ! ), n’en sont guère honteux et sont de toute façon très rarement poursuivis. Les parents le sont davantage, mais seulement la fraction des parents qu’on parvient à inculper (et à faire condamner éventuellement). Ce que regrettent ces parents d’ailleurs, ce n’est pas d’avoir triché mais d’avoir été pris par opposition à ceux, plus chanceux ou plus « habiles », qui ont pu traverser sans dommage les mailles du filet. Quant aux dirigeants universitaires plus ou moins compromis dans de telles magouilles, on ne les inquiète à peu près jamais au motif que ces fraudes sont si nombreuses et si variées dans leurs opérations d’escroquerie qu’on ne saurait les empêcher toutes. Cette admission ne constitue-t-elle pas en elle-même un véritable comble?

432 – Nous sommes en guerre contre les changements climatiques et contre le virus de la Covid-19 ainsi que de nombreux autres, les uns connus (e.g., la grippe) les autres inconnus. Cette situation impose une gestion des risques prenant en compte la théorie du connu et de l’inconnu dont Ugo Panizza fournit un bon exposé ( voir «Développement financier et croissance économique : les connus connus, les inconnus connus et les inconnus inconnus »,  Revue d’économie du développement, De Boeck Université, 2014, vol. 22 (2), pages 33-66) et dont Mark Carney fournit une illustration de l’application opérationnelle (voir Value(s). Building a Better World for All, Toronto, Penguin Random House Canada/McClelland & Stewart, p. 300-339 et, spécifiquement, p. 322-326). Il y a toutefois un hic et un hic majeur : nos États ne consacrent même pas des sommes correspondant à une fraction significative de leurs budgets militaires à la recherche et au développement dans ces domaines désormais stratégiques et ils en consacrent encore moins à la mise en œuvre des mesures requises. Jusqu’à nouvel ordre, faut-il espérer…

433 – Certains actes peuvent à mon sens être déclarés criminels même s’ils ne contreviennent à aucune loi. À aucune loi positive, s’entend, c’est-à-dire à aucune loi édictée par une autorité légitime. Car ils peuvent contrevenir – et gravement – à une loi morale, donc à une loi qui édicte ce qui est bien et ce qui est mal à la lumière de distinctions que tout être raisonnable considère comme appropriées (à tout le moins pour une société donnée, sinon pour l’ensemble de l’humanité – mais je ne veux pas entrer ici dans cette discussion kantienne). Devant ces actes que j’appelle des « crimes moraux », nos sociétés ignorent comment se comporter. Prenons le cas des billionaires, voire des trillionaires américains qui ne paient aucun impôt. Ils ne paient rien au fisc justement parce qu’ils recourent à toutes les dispositions légales qui s’appliquent à leurs cas. On ne peut tout de même pas leur reprocher de respecter la loi. Et pourtant, chacun sent bien qu’il y a quelque chose d’essentiellement inacceptable, voire de condamnable dans une telle situation, puisque ces richissimes personnages utilisent comme tout le monde des tas de biens publics financés par la collectivité (autoroutes, aqueducs, aéroports, etc.). Même Warren Buffet, l’un de ceux qui profitent de cet état de choses, a reconnu publiquement que ça n’a aucun sens et que c’est injuste au regard de la contribution exigée de chaque citoyen (il prenait alors l’exemple de sa propre secrétaire qui paie, elle, sa part). Dans des cas de ce type, il faudrait pourtant des sanctions. Après tout, les gens qui agissent ainsi paient des fortunes à des comptables, avocats et fiscalistes pour qu’ils dénichent et exploitent toutes les failles des législations et réglementations fiscales, toutes les possibilités d’esquiver l’impôt et les diverses formes de taxation, en un mot pour qu’ils se dérobent à leur obligation citoyenne d’assumer la part du fardeau fiscal qui leur revient. Agissant ainsi et bien que respectant la lettre de la loi, ils se comportent en mauvais citoyens. Pour cette raison, de tels citoyens devraient être frappés d’« atimie morale ». Dans la Grèce antique, l’atimie consistait en une privation, totale ou partielle, de durée variable, des droits civiques, c’est-à-dire des droits qui reviennent d’office au citoyen digne de son statut de citoyen. Je ne veux pas qu’on aille jusque-là, et c’est pour ça que je parle d’« atimie morale », donc d’une déclaration infamante qui n’entraînerait aucune peine financière ou carcérale mais qui proclamerait l’indignité d’un citoyen en tant que citoyen. Nos sociétés reconnaissent la dignité particulière de certains citoyens en les honorant de la médaille du courage, par exemple, ou d’autres honneurs. Pourquoi ne pas recourir à un procédé analogue dans le cas contraire? À moins qu’on estime préférable de fermer les yeux sur les infamies ? Ou qu’on se résolve enfin à corriger les lois et règlements applicables en l’espèce ?

434 – Au moment où éclatait le scandale des Productions horticoles Demers, j’ai été blessé de voir comment l’entreprise logeait ses travailleurs étrangers, souvent des Guatémaltèques hispanophones unilingues et donc vulnérables. Et au même moment, j’ai lu ceci sous la plume d’un des plus grands banquiers du monde : « Quand tout sera terminé, les compagnies seront jugées sur ce qu’elles ont fait durant la crise. Comment ont-elles traité leurs employés, leurs fournisseurs et leurs clients? Lesquelles ont partagé? Lesquelles en ont profité? Lesquelles ont tenu le coup? Lesquelles ont démissionné? » (Mark CARNEY, Value(s). Building a Better World for All, Toronto, Penguin Random House Canada/McClelland & Stewart, p. 260. Traduction libre.) Cette citation, comme c’est souvent le cas, ne s’applique pas parfaitement aux agissements des « Tomates Demers ». Mais elle donne à réfléchir…

435 – Le temps de dire non approche à grands pas. Car nous arrivons au point où notre société ne pourra plus mettre les fonds demandés à la disposition des personnes, organismes (privés ou publics) et causes multiples qui les sollicitent. Les infirmières et infirmiers sont honteusement sous-rémunérés et inhumainement traités en raison de leurs conditions de travail. Il en va de même pour les puéricultrices en CPE. Les infrastructures se trouvent dans un état interdisant qu’on retarde les correctifs indispensables. Le milieu de l’éducation crie famine depuis trop longtemps. En dépit de la privatisation qui n’ose pas s’identifier pour ce qu’elle est, les services de santé continuent à commander des déboursés délirants, en particulier du côté des entreprises pharmaceutiques et des médecins que rien ni personne jusqu’à présent n’a pu ramener au bon sens le plus élémentaire. Les universités ne disposent plus des ressources qui leur permettent de respecter les plus hauts standards internationaux. La transition vers les énergies vertes s’annonce particulièrement coûteuse. Les CHSLD ne parviendront jamais à combler les postes requis pour offrir des services adéquats à moins de bonifier les conditions de salaire et de travail de leurs employés et donc d’en recruter davantage, ce qui risque de supposer une augmentation de l’immigration dont beaucoup ne veulent pas entendre parler. Nos ressources, plutôt bien gérées jusqu’à maintenant, donnent dans le relâchement à coup de 10 milliards de dollars pour un tunnel sous le Saint-Laurent à hauteur de Québec, dont tous les spécialistes s’accordent à dire qu’il favorisera l’étalement urbain et le recours à l’automobile, sans parler des frais d’entretien qu’il commandera. De nombreux programmes que nous avons établis ne peuvent toujours pas compter sur les ressources requises, l’IVAC (indemnisation des victimes d’actes criminels) représentant à cet égard un exemple type. Plusieurs activités majeures sont de plus en plus compromises en raison de l’inaptitude de nos institutions à retenir leurs personnels, comme on le constate à la DPJ ainsi que dans l’enseignement primaire et secondaire. Bref, plus que jamais les besoins se font sentir, les demandes de fonds se multiplient, les attentes s’additionnent. Approche l’heure où s’imposeront des choix difficiles même si nous atteignons à un développement socio-économique de plus en plus lucratif. En somme, il faut à la fois trouver le moyen de produire plus de richesses et de modérer nos exigences – autrement la collision sera frontale…

436 – Comment dire non à des citoyens dont les requêtes sont en elles-mêmes sensées? À peu près tout ce que demandent les personnes confrontées à des problèmes sérieux peut très bien se justifier. Nul ne peut nier qu’il faudrait de meilleurs ratios professeurs-élèves ou infirmières-patients. Nul ne peut nier non plus qu’il faut aider de toute urgence les entreprises à passer à une économie plus verte. Nul ne peut nier qu’il faudrait financer de nouvelles dispositions permettant aux justiciables défavorisés de bénéficier d’une aide légale lorsqu’ils ont affaire à de riches opposants. Cette liste pourrait s’allonger considérablement, et toujours le même double constat s’imposerait : chaque demande de ce genre a du bon sens mais il est devenu impossible de répondre positivement à l’ensemble desdites demandes. En toute logique, il faudrait donc dans certains cas refuser d’acquiescer à des requêtes manifestement justifiées pour l’excellente raison qu’on ne peut tout faire en même temps. Politiquement, il reste risqué d’opposer une fin de non-recevoir à des citoyens qui se savent justifiés dans leurs démarches et qui sont des électeurs. Il découle de cet état de choses une tendance à donner suite à toutes sortes de desiderata ou bien dans des délais fantaisistes ou bien dans des conditions loin de se révéler idoines ou bien encore sans les moyens financiers et autres qu’imposeraient les circonstances si on en tenait réellement compte. En somme, au lieu de dire non – ou du moins non pour le moment – on fait les choses à moitié et, lentement mais sûrement, on mine la crédibilité des décisions et des choix publics. D’autres facteurs encore expliquent le cynisme populaire à l’égard des dirigeants. Mais sur ce facteur nous disposons d’un moyen d’intervenir immédiatement : parler vrai, c’est-à-dire décrire honnêtement la réalité et présenter sans fard les choix à faire.

437 – La Floride n’a pas que des citoyens indignes (comme Donald J. Trump) ou des dirigeants irresponsables (comme le gouverneur Ron DeSantis). On y trouve aussi des personnes remarquables et des organismes essentiels. J’en veux pour preuve le Poynter Institute for Media Studies établi dans le Sunshine State depuis 1975 et auquel on doit l’IFCN (International Fact-Checking Network), organisme créée en 2015 et voué à la vérification des faits en vue de contrer les fake news principalement mais aussi les erreurs commises de bonne foi. L’IFCN a conçu et réalisé un code d’éthique pour assurer la qualité et la rigueur de la vérification des faits et, partant, du journalisme lui-même. Tout un réseau d’organismes et d’individus œuvrant en vérification des faits y sont associés et soumis à des contrôles périodiques exigeants. La liste de leurs donateurs est publique comme celle des organes de presse (journaux, chaînes de radio et de télé, réseaux d’information électroniques, etc.) qui les appuient d’une façon ou d’une autre. Ce n’est pas parfait mais il s’agit là incontestablement d’une initiative indispensable et dont on a déjà pu apprécier le travail à de multiples reprises. Comme quoi aux États-Unis, il n’y a heureusement pas que des tenants du Big Lie. (Voir, à ce sujet, https://www.poynter.org ainsi que https://www.ifcncodeofprinciples.poynter.org.)

438 – « On ne doit pas confondre le bien commun avec le bien du plus grand nombre; le bien commun, c’est plutôt celui dont nul n’est exclu. » (Mark CARNEY, Op. cit.,p. 381. Traduction libre.)

439 – « La véritable naissance de l’homme ne se situe pas au commencement mais au milieu de la vie. La première naissance n’est qu’un événement du monde cosmologique, tandis que la seconde est un événement spécifiquement humain : il a pour matière la liberté personnelle, et elle seule. » (André VACHON, Le Temps et l’espace dans l’œuvre de Paul Claudel, Paris, Seuil, 1965, p. 429.)

440 – Les jeunes qui naissent dans un milieu riche ne sont pas plus responsables de leurs origines que ceux qui naissent dans un milieu pauvre. Les uns et les autres sont le plus souvent marqués par des préjugés opposés quant à leur objet mais semblables quant à leur persistance. On ne peut donc s’étonner que les uns soient plutôt conservateurs et les autres plutôt réformateurs. Les jeunes d’extraction plus modeste semblent cependant davantage susceptibles de troquer leurs préjugés contre ceux des jeunes issus de milieux mieux nantis. En tout cas, voilà ce que je tire de mes expériences de collégien ayant fréquenté des établissements aussi différents que le petit Séminaire Saint-Alphonse et le collège Jean-de-Brébeuf.

23. VI. 2021

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s