LVII – NOTULES (421 à 430) : Mémoire et identité, mémoire et infidélité, la perte des conservateurs, libre tricherie, la curiosité, punir le bien, la moquerie, prometteuse jeunesse, l’égalité absolue, les inégalités tolérables

421 – On épilogue depuis longtemps sur la question de savoir ce qui définit une personnalité. Et je n’ai pas l’intention, encore moins la prétention, de répondre ici à cette question. Je veux simplement rappeler que, sans mémoire, il n’y a pas d’identité. Les mauvaises expériences dont je me souviens me rendent prudent. Le bonheur que je me rappelle avoir éprouvé à chaque fois que j’ai fait plaisir ou rendu service à quelqu’un me rend généreux. De la même façon se construisent chacune des facettes de ma personnalité : le vécu dont ma mémoire est faite m’a rendu confiant ou craintif, égoïste ou désintéressé… Aucun souvenir… donc aucune personnalité.

422 – En un tout autre sens pourtant, la mémoire la plus sûre est paradoxalement la moins fidèle. Au théâtre, par exemple, tout acteur qui joue Hamlet ou Cyrano dit le même texte que les autres comédiens qui ont interprété le même rôle, mais le dit autrement. Il en va de même dans l’art de la danse : qu’il s’agisse d’un ballet classique comme Casse-Noisette ou de flamenco, les mouvements ont beau être identiques chez tous les artistes, il reste que les performances révèlent des différences repérables. Même en musique, surtout en musique devrais-je dire, la série des notes jouées par divers instrumentistes est rigoureusement identique et, en dépit de toute ressemblance, chaque pianiste, violoniste, flûtiste ou autre musicien digne de ce nom, présente une interprétation à nulle autre comparable. Sans infidélité au souvenir donc, aucune personnalité.

423 – Les conservateurs canadiens, surtout la branche issu de feu le Reform Party de Preston Manning et la fraction qui se définit par ses convictions religieuses, me semblent en voie de dérailler complètement (avec leur opposition à l’avortement, au mariage gai, bref avec leur conservatisme moral, avec leurs vues souvent complotistes, leur refus de l’évidence des changements climatiques, entre autres). Ils vont en outre entraîner dans leur chute les autres conservateurs, ceux qui se réclament de la tradition dite Red Tory, qui savent faire une certaine place aux idées progressistes (un peu à la manière de Brian Mulroney). Cette folie des conservateurs est dangereuse. Car si, au lieu de s’en tenir à un conservatisme fiscal et plus largement financier, le parti conservateur en vient à être perçu comme un parti réactionnaire, rétrograde, voire obscurantiste, il n’y aura plus qu’un seul parti politique au Canada capable, de facto et jusqu’à nouvel ordre, d’accéder au pouvoir et de diriger le pays, le parti libéral, puisqu’on voit mal dans le moment les néo-démocrates ou les verts obtenir une majorité de sièges et qu’on sait les bloquistes incapables d’y parvenir. Je ne suis pas conservateur et n’ai aucune intention de le devenir. Car je crains la droite chrétienne et je désespère de la droite pétrolière. Mais je dois avouer que je crains tout autant une situation politique caractérisée par un parti unique ou presque. L’histoire est là pour montrer que ce genre de régime mène à des abus. D’où la nécessité d’une alternative réelle qui ne peut exister, dans notre contexte, qu’en dehors des extrémismes.

424 – Les troupes de Donald Trump adoptent, dans différents états de l’Union, diverses lois (ou règlements) dont l’objet est de compliquer, voire d’interdire l’exercice du droit de vote à certaines minorités, à commencer par les Noirs. Nombre de Républicains le reconnaissent d’ailleurs avec fierté, alors que d’autres Républicains tentent de rationaliser ce choix indéfendable. À défaut de telles manipulations (pensons aussi au gerrymandering), les républicains des États concernés ne pourront plus ou difficilement se faire élire à moins de fomenter des tricheriesqu’ils s’efforcent au surplus de mettre à l’abri des poursuites en s’adonnant à des manœuvres absolument intolérables en démocratie (et en tout autre système au demeurant). Ce qu’ils veulent est désormais très clair : ils veulent pouvoir tricher librement et sans danger de contestations judiciaires. Toute l’inspiration et toute la noblesse de Trump se retrouvent ici !!!

425 – « La curiosité ne s’inculque pas. Elle vit en chacun de nous. Elle est pareille à une plante, et tout au plus pouvons-nous la laisser s’étioler, dépérir et mourir, ou à rebours nous y consacrer et la faire éclore et s’épanouir. » (Reinhard KAISER-MÜHLECKER, Lilas rouge, Lagrasse, Éditions Verdier, 2021, p. 465.)

426 – Liz Cheney, la numéro 3 du parti Républicain à la Chambre des représentants, a refusé de souscrire au Big Lie de Donald Trump et s’est même engagée à lutter sans arrêt contre ce mensonge dangereux. Dans le contexte, ce choix constitue un acte de haute probité morale et d’un courage historique. On a évidemment sévi contre elle : on l’a privée de son poste et des moyens qu’il implique. Dans le monde de Trump, aucune action honnête ne reste impunie.

427 – « (…) les moqueries ne piquent jamais au vif que les êtres qui approuvent en secret le moqueur (…). » (Reinhard KAISER-MÜHLECKER, Op. cit., p. 558.)

428 – La sagesse des jeunes m’impressionne. Leur compétence aussi. Ceux qui prétendent que l’avenir s’annonce mal devraient regarder de plus près qui en sera bientôt responsable. Des jeunes qui regardent de moins en moins la télévision – ce qui constitue un gros plus à mon sens – , des jeunes qui se révèlent de plus en plus sensibles à l’environnement – ce qui représente un autre gros plus à mon avis – et des jeunes qui d’une manière différente de celle de leurs prédécesseurs s’impliquent socialement et qui remettent en cause la façon de faire de la politique, c’est-à-dire de s’occuper de la chose publique. Ces jeunes-là existent bel et bien à côté de ceux qu’on dénonce pour toutes sortes de raisons. Il y a toujours eu un groupe peu prometteur chez les jeunes, et notre époque ne fait pas exception à la règle. Mais il y a toujours eu également un groupe désireux de relever les défis originaux qui les attendent et de s’y préparer. Notre époque ne fait pas non plus exception à cette règle – sauf peut-être en cela qu’elle nous réserve une relève encore plus lucide et décidée que ce qu’on a déjà connu.

429 – La recherche de l’égalité absolue est absurde. Dès la naissance, chacun reçoit ou non de la nature un potentiel plus ou moins important ou, au contraire, des tares plus ou moins irrémédiables. Pour ces raisons entre autres, l’égalité qu’on a recherchée le plus souvent, c’est l’égalité non pas des résultats mais des chances, donc l’opportunité offerte à chaque être humain de faire le maximum à partir de son point de départ. On sait maintenant qu’il y a mieux encore : il faut offrir à tout le monde un minimum réellement décent. Au-delà de ce minimum et seulement au-delà, on peut tolérer certaines inégalités. La difficulté consiste à identifier ce minimum. Une identification extensive complète et indiscutable relève sûrement de l’utopie. En revanche, il y a des composantes de ce minimum qui me paraissent – oserais-je le dire? – clairement indiscutables : une habitation répondant aux normes sanitaires minimales (sans vermine, sans moisissures…) et une alimentation répondant aux impératifs de base (du moins chez les enfants qui doivent pouvoir « suivre » en classe), par exemple. Si nos sociétés archi-riches ne parviennent pas à fournir ce plancher vital à tous, elles se stigmatisent elles-mêmes.

430 – La question des inégalités tolérables se présente, elle, en des termes fort différents. Ainsi, on peut décider de prendre la moyenne ou la médiane comme point de mesure et décréter ensuite que l’écart maximal acceptable correspondra à un multiple de dix ou de cinquante ou de cent. Dans ce scénario, que quelqu’un soit cent fois plus riche qu’un autre sera considéré acceptable ou intolérable en vertu d’un choix social forcément arbitraire puisque aucun critère incontestable ne fonde un tel jugement. En revanche, il me paraît éminemment probable que nos sociétés riches puissent trouver un consensus empirique quant aux seuils extrêmes à exclure en matière de revenus. De fait, on peut ergoter sur la question de savoir si l’on peut ou si l’on doit tolérer des gens dix fois ou cent fois plus riches que la moyenne ou la médiane de leurs concitoyens (peu importe comment on calcule le tout), mais peut-on encore ergoter sur la question de savoir s’il y a un excès insupportable socialement quand les revenus des uns sont mille fois, dix mille fois, cent mille fois plus élevés que ceux des autres?

24. V. 2021

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