LVI – NOTULES (411 à 420) : Protéger la langue, supériorité suspecte, un État laïc, résister, les sources de l’info, la Formule 1, l’argent à tout prix, gérer l’insignifiance, douceur et violence, le culte des écrivains et artistes

411 – Le Québec s’apprête à légiférer pour protéger la langue française. On va sûrement se préoccuper, dans le projet de loi en préparation, de l’usage du français au travail, de la francisation des immigrants, de la langue d’enseignement dans les collèges, du financement des universités McGill, Concordia et Bishop’s, des ratios de programmation de chansons en langue française à la radio, entre autres choses. Pendant ce temps-là, la qualité de la langue parlée par les francophones entre eux continue de se dégrader à un rythme inqualifiable et à un degré alarmant. Toutes nos activités pourraient se dérouler en français et tout le monde pourrait s’intégrer à la majorité francophone, que le français resterait menacé comme jamais, voir plus que jamais en raison de sa piètre qualité. C’est l’usage qui donne vie à la langue, et un usage inadéquat de la langue la rend impropre à remplir ses multiples fonctions. Un usage déficient de ce genre mène imparablement une langue à sa disparition ou, à tout le moins, la réduit à un rang subalterne.

412 – « Pour si grande que soit la supériorité intellectuelle d’un homme, il ne peut pratiquement et durablement dominer d’autres hommes sans jouer une sorte de comédie toujours un peu vile. » (Herman MELVILLE, Moby Dick, ch. XXXIII.)

413 – Le Québec tient, avec raison à mon sens, à la laïcité de l’État. Il y tient mais fait peu de choses pour la protéger vraiment, encore moins pour la promouvoir. Bien sûr, on brasse des sujets controversés comme le port de signes religieux, ce qui concerne une quantité négligeable de nos concitoyens. Mais le Vendredi Saint est férié, comme bien d’autres fêtes religieuses, ce qui concerne tout le monde, et le crucifix reste accroché à l’Assemblée nationale au motif qu’il a valeur de tradition. Ce dernier argument renseigne peut-être davantage sur les hésitations ou les craintes de nos dirigeants que sur les sentiments de la population. La bénédiction paternelle du Jour de l’An relève bel et bien de la tradition la plus caractéristique de notre milieu. Pourtant, nos concitoyens y ont renoncé sans difficulté. Et ce n’est pas un cas unique…

414 – Après tant d’autres, jadis sous Staline ou Mao, aujourd’hui sous Poutine ou Xi Jinping, Navalny subit le sort que les despotes de tous temps et de tous lieux réservent à ceux qui résistent. Il y a belle lurette pourtant qu’on connaît l’inefficacité à long terme de tels procédés. Dante a magnifiquement décrit cette étonnante réalité : « On ne peut éteindre une volonté qui résiste ; elle est comme le feu qui revient toujours à sa tendance naturelle, quoique mille fois on lui oppose des obstacles. » (DANTE, La Divine Comédie, chant IV du Paradis.)

415 – Analyser le comportement de cueillette d’informations des lecteurs (de journaux et revues), des auditeurs (de radio et balados) et des spectateurs (de programmes télé et Internet) pose de nombreux problèmes de méthode. Le Centre d’études sur les médias (CEM) de l’Université Laval fait à cet égard un remarquable travail de clarification. Je voudrais ici attirer l’attention sur quelques chiffres récents et annonciateurs de l’avenir justement produits par le CEM. Dans Regard sur les pratiques d’information au Canada | Digital News Report 2020, on apprend que 77% des 18-24 ans identifient comme principale source d’information une source en ligne. Près de la moitié des membres de ce même groupe d’âge (48% exactement) identifient les médias sociaux comme leur principale source d’information (cf. https://www.cem.ulaval.ca/publications/dnr-2020-canada-fr/). Est-ce qu’il ne s’agit pas ici d’une donnée qui justifie à elle seule l’encadrement des activités des réseaux sociaux? J’ai bien écrit encadrement et non pas censure. Comme nos journaux qui sont encadrés sans être censurés. À ceux que j’entends déjà invoquer l’extrême difficulté de la tâche, je demande simplement ceci : « Depuis quand la nécessité d’entreprendre est-elle disqualifiée par la difficulté de l’entreprise? »

416 – Il faudrait accorder des millions supplémentaires à la Formule 1 pour qu’elle puisse tenir à Montréal la course du Grand Prix du Canada en juin prochain. Ma foi, nous nageons en plein délire! Je comprends tout ce qu’on explique à propos des retombées économiques de cette activité prétendument sportive, à propos de son effet sur l’image internationale de Montréal, etc. Dans les circonstances toutefois, ces arguments revêtent une futilité désolante. Le fait même qu’on doive discuter de la chose présente un côté lamentable. Il me semble tellement clair que cela n’a présentement aucun sens que je ne vois pas du tout au nom de quoi les autorités publiques pourraient consentir à une telle manœuvre! Que faire à propos des autres activités privées elles aussi des revenus de guichet à cause de la Covid-19? Et ce n’est là qu’une seule des questions que soulève la possibilité d’un financement supplémentaire de la Formule 1 – cette Formule 1 bruyante, polluante, associée à la prostitution…

417 – Un des vices de l’attitude de nos voisins du Sud à l’égard de l’argent vient peut-être de la place qu’on lui attribue dans la prise de décision. Ce que je veux dire par là est illustré par la comparaison suivante.

Un entrepreneur qui a le goût de fabriquer tel ou tel produit se demande normalement si ce produit répond à un besoin et, selon la réponse, l’entrepreneur se lance ou pas dans l’aventure; ou encore un entrepreneur qui a identifié un besoin à satisfaire se demande s’il a le goût de satisfaire ce besoin, s’il en a les capacités et, encore une fois, selon la réponse, il procède ou renonce. Ce qui vient en premier, dans ce scénario, c’est le bien ou le service à produire et, ensuite seulement, on se demande comment le produire de façon profitable.

Un autre scénario est possible. Un entrepreneur se demande d’abord comment faire de l’argent et, ensuite, il trouve n’importe quoi à produire à un coût minime et à vendre avec une forte marge. L’impératif à prendre en compte ici, c’est le marketing. Si je puis « marketer » quelque chose, fût-ce une niaiserie, fût-ce même quelque chose de nuisible, je procède parce que c’est payant. D’où ces réclames qu’on voit à la télé où l’on offre telle ou telle chose à 30$ l’unité, disons, et dont on peut obtenir un deuxième exemplaire pour le même déboursé de 30$, donc à un rabais prétendu de 50%, si l’on commande durant la prochaine heure, par exemple, à quoi, bien entendu, il faut ajouter les taxes applicables, les frais de port et de manutention – prix et frais étant bien sûr en $ US, comme le précisent les micros caractères –. Ce qui vient en premier ici, c’est le profit et, ensuite seulement, le bien ou le service à mettre en marché, bien ou service dont on se fout complètement du moment qu’il rapporte.

Une telle échelle de valeur mène à un monde où tout s’achète et où tout se vend, un monde où tout a son prix et où il est perçu comme normal qu’il en soit ainsi. Une large fraction des Américains me semble s’accommoder d’un tel monde. Cela dit, par opposition à d’autres sociétés où l’on peut observer de tels comportements dont les auteurs toutefois n’osent pas se vanter. Il leur reste au moins la honte pour attester de leur valeur humaine au-delà de l’argent.

418 – « Le conflit entre la centralité subjective de notre vie et la conscience de son insignifiance objective, Atwater savait (…) que c’était le conflit cardinal structurant la psyché américaine. La gestion de l’insignifiance. C’était le grand liant syncrétique de la monoculture étatsunienne. Il était partout, à la racine de tout – de l’impatience dans les files d’attente, de la fraude fiscale, des mouvements de la mode, de la musique et de l’art, du marketing. » (David Foster WALLACE, The Suffering Channel, 3 in L’Oubli [nouvelles], Paris, Éditions de l’Olivier, 2016.)

419 – La douceur est une qualité des forts comme la violence est un attribut des faibles.

420 – Quand on parle de chapelles à propos des groupes d’écrivains ou de peintres, on subodore une connotation quasi religieuse dans cette désignation. Valéry Larbaud craignait même que « le culte des saints et celui des grands artistes ne soient pas deux choses très différentes ». Voici comment il explique cette possibilité : un classique de tout premier rang demeure, écrit-il, « dans une demi-obscurité, confondu, comme de son vivant, avec des gens de second ordre […]. Un grand écrivain (un docteur) survient, lit ce classique méconnu, comprend son importance, le tire d’entre les décombres de son époque, le désigne à l’élite des lecteurs. (Le voilà mis “sur les autels”). À sa suite, plusieurs écrivains qui font autorité, ou qui jouissent d’une vogue plus ou moins durable (des prédicateurs), répandent ce culte dans un public plus large, moins directement intéressé aux “choses de la religion”. Ce culte durera et s’étendra jusqu’à ce que le classique (le saint) ait pris définitivement sa place à côté des autres classiques de son domaine linguistique, ceux dont les noms figurent dans tous les manuels (les hagiographies) et qui sont l’objet d’un culte ininterrompu : lectures, conférences, centenaires, pèlerinages […]. » (Valéry LARBAUD, Jaune, bleu, blanc, Paris, Gallimard, 1927, p. 67.) Des docteurs de l’Église aux lectures spirituelles et aux pèlerinages en passant par la prédication et la canonisation, tout le dispositif religieux semble bien effectivement se retrouver dans le processus qui mène certains écrivains à la sainteté littéraire! Je laisse à chacun d’évaluer la portée d’un tel constat…

26. IV. 2021