LIV – NOTULES (391 à 400) : L’avenir des virus, la vérité des sots, l’irrationalité humaine, le doute d’Érasme, censure et fardeau de la preuve, censure et clarté, comme si…, le Botox et le cerveau, le repentir, la lucidité de Konrad Lorenz

391 – Il y a 200 000 ans s’éteignait l’homme de Denisova une espèce disparue du genre humain. L’homo erectus disparaissait aussi à peu près en même temps alors qu’apparaissaient l’homme de Néanderthal et l’homo sapiens. Tout ça, je le répète, il y a environ 200 000 ans. Durant ce laps de temps, 7 500 générations d’êtres humains se sont succédé. Ces générations ont connu diverses modifications (mutations génétiques ou changements issus de l’apprentissage) qui, cumulées, nous ont fait passer, nous les humains, de l’état de sapiens à l’état que nous connaissons aujourd’hui, lequel nous permet d’envoyer des engins spatiaux explorer les planètes les plus éloignées du système solaire.

Pour leur part, les virus mettent environ 20 ans à produire 7 500 générations. Autrement dit, ils évoluent à un rythme 10 000 fois plus rapide que le nôtre. Et le milieu où leur évolution survient est celui d’un seul organisme, humain ou animal notamment, contrairement à notre évolution à nous qui survient dans le vaste milieu constituée par notre planète. Or notre planète traverse des transformations inouïes. Plus particulièrement, le réchauffement du pergélisol d’où ont commencé à surgir des virus et des bactéries qui s’y trouvent depuis des millénaires et dont on sait maintenant qu’ils peuvent être réactivés.

En somme, les virus qui sont en nous évoluent beaucoup plus rapidement que nous ne pouvons nous y adapter. Et il y a fort à parier que les virus qui vivent hors de nous et viennent d’autres ères nous réservent des surprises. Spécialiste de l’épidémiologie et de l’évolution des maladies infectieuses, Samuel Alizon a récemment consacré un ouvrage passionnant à ces questions (Évolution, écologie et pandémie. Faire dialoguer Pasteur et Darwin, Paris, Points, 2020) sur lesquelles planchent de nombreux chercheurs de l’Université Laval de l’Équipe TAKUVIK » (voir à ce sujet: http://www.takuvik.ulaval.ca/team/team-fr.php).

392 – « Truth, being often the most senseless thing in the world, is sometimes revealed to fools. » [« La vérité étant la chose la plus inconséquente du monde, ce sont quelquefois les sots qui la distinguent, »] (Joseph CONRAD, The Warrior’s Soul [ L’Âme du guerrier in Derniers contes, p. 999, du tome IV des Œuvres, Paris, Gallimard – La Pléiade, 1989 ]. )

393 – Au risque de surprendre, je soutiens que l’être humain n’est pas un être rationnel. C’est un être qui peut être rationnel. Mais cette possibilité, cette puissance comme disaient les Anciens, ne s’actualise qu’au prix d’un effort considérable auquel bien peu de gens consentent. Je ne parle pas ici des personnes qui ne peuvent pas s’y livrer en raison, par exemple, d’un handicap intellectuel. Je parle de toutes ces personnes qui le pourraient mais ne le font pas pour différents motifs qui, au demeurant, sont souvent fort sérieux. Car, pour penser rationnellement et agir ensuite conformément à sa pensée rationnelle, il faut effectuer certaines opérations indispensables. Je ne m’arrêterai ici qu’à l’une de ces opérations : la cueillette d’informations fiables. Car il est évident que, sans de telles informations, il est impossible de se prononcer de manière judicieuse sur quoi que ce soit et, par conséquent, d’agir de façon éclairée. Or, rechercher les informations et évaluer leur crédibilité demandent du temps et des compétences dont tous ne disposent pas.

Un ami pour lequel j’ai du respect a un jour refusé de trop s’avancer lors d’une discussion sur les relations internationales pour la raison qu’il s’y connaissait trop peu et ne pouvait investir le temps requis pour s’y retrouver véritablement. Cette attitude, trop rare, fait pourtant preuve d’une sagesse réelle. Elle ne nous oblige nullement, d’ailleurs, à refuser toute participation aux échanges. Simplement, elle nous invite alors à questionner ceux qui savent ne serait-ce qu’un petit quelque chose, à suggérer des hypothèses que les discussions permettront peut-être de tester, en un mot à tenir des propos compatibles avec ses connaissances personnelles réelles et témoignant de son désir de savoir et de comprendre. L’attitude de ce qu’on appelle chez nous un Ti-Joe Connaissant compromet la valeur de la discussion, ce qui porte préjudice à tout le monde, y inclus à celui qui s’exprime ainsi.

394 – Érasme de Rotterdam, le grand ami de Thomas More, enseigne que le monde sera sauvé par le doute rationnel. Il en savait quelque chose, lui qui dut se battre contre nul autre que Luther. Et nous devrions plus que jamais faire nôtre son enseignement de la tolérance et de la méfiance à l’égard des certitudes trop vite acquises.

395 – Le problème de la censure, dans notre société, se pose sous sa forme la plus grave là précisément où l’on ne devrait pas le rencontrer : à l’université. Je conviens comme beaucoup de gens prudents et nuancés qu’on doit se montrer sensible aux préoccupations des personnes que peuvent blesser certains termes et attitudes. Je me suis cru néanmoins victime d’hallucinations en « entendant » le silence des recteurs en présence des étudiants exigeant que les professeurs renoncent à l’emploi de certains mots dans leurs cours au motif que ça blessait certains d’entre eux. J’ai déjà exprimé mes vues sur le terme nègre, et je n’y reviendrai pas. En revanche, je tiens à dénoncer l’irrésolution, la pusillanimité, la lâcheté, en un mot la veulerie des recteurs de nos universités dont le silence témoigne d’un avachissement qu’on ne devrait surtout pas trouver chez des juristes prétendument de haut vol comme les recteurs Frémont de l’Université d’Ottawa et Jutras de l’Université de Montréal ou la principale de l’université McGill, Suzanne Fortier, dont les qualifications scientifiques multiples et de haut niveau n’annonçaient pas une telle attitude. Comment peut-on même envisager de discuter du bien-fondé de la liberté d’expression à l’université dans les termes imposés par les étudiants en cause? Il s’agit là d’une faiblesse impardonnable de la part de responsables ultra qualifiés qui ne devraient jamais tolérer qu’on renverse ainsi le fardeau de la preuve. Dans l’enceinte universitaire, la liberté de pensée, d’expression orale et écrite, de recherche et d’enseignement constitue la base et la norme des bonnes pratiques. Ce n’est pas aux professeurs de prouver qu’ils ont le droit d’y recourir mais à ceux qui veulent leur en interdire l’usage d’établir qu’il est requis de ce faire. Autrement, c’est le monde à l’envers.

Au moment de mettre en ligne mes notules d’aujourd’hui, je prends connaissance des faits « invraisemblables » survenus à McGill et que relate Isabelle HACHEY dans un article dont je ne saurais trop recommander la lecture ( « Le clientélisme, c’est ça », La Presse, 22 février 2021). C’est on ne peu plus édifiant!

396 – Toujours dans le filon de la censure et de la « bien-pensance » qui sévissent de plus en plus au sein de nos universités, les recteurs doivent avoir des réactions claires. Il ne faut surtout pas qu’ils finassent en prenant appui sur des distinctions byzantines qui risquent d’alimenter un débat voué à devenir bancal du fait qu’il confond les esprits brouillons, souvent caractéristiques des mentalités belliqueuses. Les réflexions subtiles de la cour Suprême n’ont pas leur place dans le débat public quand il s’agit de gérer une rébellion étudiante. Cela ne signifie nullement qu’on ne doive pas prendre en considération les idées les plus pointues, cela implique simplement que ces idées – dont on a pleinement le droit, voire le devoir de s’inspirer – ne doivent pas servir à détourner l’attention du cœur du débat. Pascal disait qu’il y a des lieux où il faut appeler Paris Paris et d’autres où il faut l’appeler capitale du Royaume. Il en va de même ici : il y a un lieu pour les nuances juridiques les plus raffinées et un lieu pour les orientations placées stratégiquement à l’abri des manipulations.

397 – « À cinq ans on enfourche un bâton comme si c’était de l’équitation; à dix-huit ans on embrasse une fille comme si c’était de l’amour; à trente ans on se marie comme si c’était du bonheur; à quarante on cherche des places comme si c’était de l’honneur; puis l’on meurt comme si l’on avait vécu. » (Sully PRUDHOMME, Journal intime, 23 juin 1868.)

398 – Le Botox et le cerveau ne font pas bon ménage. Depuis la découverte dans les années 1990 des neurones-miroirs par Gallese, Rizzolati et leurs collègues de l’université de Parme, de nombreux travaux ont étudié les fonctions de ces neurones du cortex prémoteur et leur influence sur certaines activités humaines.

On sait maintenant que ces neurones font des êtres humains des imitateurs-nés. C’est le cas chez les bébés qui reproduisent les mimiques de leurs parents ou chez les étudiants qui reproduisent les gestes de leur professeur de musique ou de danse. Ce sont ces mêmes neurones qui nous font « ressentir par empathie ce qu’éprouve une personne triste : l’expression peinée de son visage active nos neurones-miroirs qui réalisent en silence ces mêmes mouvements dans notre cerveau, allant jusqu’à esquisser de minuscules contractions des muscles de notre propre visage, reproduisant de manière subliminale l’expression faciale concernée (on appelle ces résonances discrètes des microexpressions). »

Qu’est-ce que le Botox vient faire là-dedans? demandera-t-on. Eh bien, voici : « La toxine botulique bloque la transmission de l’influx nerveux aux muscles, provoquant leur inertie et aplanissant les contractions involontaires de la peau : cela comporte l’avantage de combler les rides, mais cela nous retire d’un autre côté la capacité à reproduire ces microexpressions et à sentir par empathie ce qu’éprouve l’autre en produisant ces mimiques. À tel point que les personnes traitées au Botox éprouvent d’étonnantes difficultés à identifier les émotions de leurs vis-à-vis, voire à comprendre certains passages d’œuvres littéraires. Il faut savoir que pour éprouver les émotions des personnages de romans, nous réalisons de microscopiques mimiques faciales qui accompagnent habituellement nos émotions : privés de ces aides émotionnelles, notre paysage affectif se désertifie et nous devenons des infirmes émotionnels. La beauté botoxée rend idiot. »

Cette relation entre le cerveau et le Botox est claire. Cette conclusion m’a inspiré un certain scepticisme que la réputation de Sébastien Bohler, éminent spécialiste en neurosciences, n’a pas suffi à dissiper. J’ai donc vérifié les sources sur lesquelles il s’appuie pour soutenir cette thèse, et j’ai bien dû me rendre à l’évidence.

Sur ce sujet passionnant et sur de multiples aspects qui y sont associés, on pourra consulter l’ouvrage de D. BOHLER (Où est le sens? Les découvertes sur notre cerveau qui changent l’avenir de notre civilisation, Paris, Robert Laffont, 2020) d’où proviennent les citations précédentes (p. 75 et ss., les italiques étant de moi) et où l’on trouvera de solides références scientifiques.

399 – « On ne peut absoudre celui qui ne se repent pas. » (DANTE, La Divine Comédie, chant XXVII de L’Enfer.)

400 – À sa façon, Konrad Lorenz avait du génie. Je le dis au risque d’être fort mal vu par les tenants du politiquement correct, car Lorenz a bel et bien été membre en règle du parti national-socialiste allemand. Je ne veux pas débattre ici de la portée de son appartenance au parti nazi, bien que personnellement je croie en la valeur des explications fournies par Lorenz lui-même et confirmées par plusieurs de ses collègues scientifiques. Quoi qu’il en soit, je tiens à lui rendre hommage ici non pas à la manière de la fondation Nobel qui lui a remis son célèbre prix pour ses remarquables travaux de physiologie et d’éthologie. Je veux plutôt attirer l’attention sur le fait que, il y a déjà une cinquantaine d’années et s’inscrivant alors contre les modes dominantes, il avait alerté la communauté scientifique, ses lecteurs et le public en général sur les dangers que courait à ce moment-là et que court toujours notre civilisation. En particulier, il insistait sur les dommages faits à l’environnement par certaines des activités humaines, sur les dangers que nous nous faisons courir à nous-mêmes en poursuivant le risque zéro – ce dont il a signalé les effets pervers –, sur les torts que le recul du sens critique et de la transmission rigoureuse du savoir ainsi que la tendance à la facilité intellectuelle font subir à la pensée de plus en plus exposée de ce fait à l’endoctrinement, sur les problèmes associés à la surpopulation et qui ne feront que s’aggraver si rien n’est fait, etc. Bref, nul ne peut nier l’extrême lucidité dont Lorenz a fait preuve en son temps. Ne serait-ce que pour cette raison, Les Huit Péchés capitaux de notre civilisation (Pais, Flammarion, 1973) mériterait une édition rafraîchie mais respectueuse de ses thèses initiales.

22. II. 2021