LIII – NOTULES (381 à 390) : Les journalistes et la futilité, les spécialistes et l’étroitesse, admirable Uruguay, minable Trump, insurmontable solitude, le travail intellectuel, deux grandes dames, malbouffe et Covid, l’autodafé des trumpistes, début et fin

381 – Les journalistes rendent d’immenses services à la société. Sans leur vigilance, nombre de scandales ne seraient jamais décelés, et leurs responsables échapperaient à tout devoir de rendre des comptes. Plusieurs malversations demeureraient impunies, car on n’en saurait rien. L’incurie administrative et la mauvaise gestion se perpétueraient trop souvent au détriment du bien commun. Les journalistes qui mettent le doigt sur ces abcès paient un prix très lourd pour y parvenir. Il suffit de lire les journaux pour s’en apercevoir : presque toutes les nouvelles dont il est question aujourd’hui auront disparu du champ des préoccupations collectives dès le lendemain ou une ou deux journées plus tard. Autrement dit, les journalistes passent leur vie à s’occuper de choses ou bien insignifiantes ou bien de peu d’importance. Il y passent leur vie : ce n’est pas rien et ça commande le respect. Quelques-uns d’entre eux seulement abordent des questions fondamentales. Les journalistes scientifiques sont de ce groupe auquel appartiennent également ceux qui peuvent se consacrer à des questions de fond en politique ou en économie internationales ou se pencher sur des thèmes sociaux majeurs et d’intérêt pour tous, telle l’évolution des inégalités. Et rares sont les médias qui peuvent se permettre de rémunérer à leur juste valeur ces travailleurs généralement inconnus du grand public – sauf quand paraissent enfin leurs grands et rares reportages.

382 – Les spécialistes font aussi d’énormes sacrifices pour acquérir, développer et conserver leurs compétences de pointe dans le domaine auquel ils consacrent leur vie. Car il s’agit bien de cela : consacrer sa vie à un domaine. Qu’il s’agisse de médecins spécialistes en neurologie ou d’historiens spécialistes de la Renaissance ou de tout autre type de spécialistes, ils mettent des années pour obtenir leur Ph. D. (ou l’équivalent) et ne doivent jamais cesser de suivre l’évolution de leur discipline sous peine de se voir insurmontablement dépassés par la profusion de connaissances qui ajoutent de façon quasiment quotidienne au savoir dont ils veulent conserver la maîtrise. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que, de manière générale, ces savants ne puissent se doter d’une vaste culture. Certains, particulièrement bien dotés par la nature, peuvent entretenir malgré tout une passion de haut niveau pour la musique, la littérature, l’œnologie ou la course marathonienne. Ils sont cependant rares, plus rares en tous cas que ceux de leurs collègues qui ne parviennent pas à se garder à jour et qui ont tôt fait de n’être plus vraiment des spécialistes quoiqu’ils en conservent le titre (et même le prestige – désormais frelaté – auprès de certaines personnes moins bien renseignées). Accepter de subordonner ainsi son existence à un seul domaine inspire le respect et commande l’espoir que cette attitude soit au moins une source de véritable épanouissement.

383 – L’Uruguay est un pays minuscule tant par sa superficie de 176 000 km² (donc à peine plus de 10% du Québec qui fait 1,668 million de km²) que par sa population de quelque 3,5 millions d’habitants (donc deux fois moins importante que la population de l’aire urbaine de Toronto qui excède maintenant les 7 millions d’habitants). Et pourtant c’est un grand pays jugé à l’aune de sa performance à de nombreux égards et, en particulier, à l’aune de sa gestion exemplaire de la pandémie de corona virus avec ses17 306 cas et 160 décès à la fin de 2020, c’est-à-dire 4,5 décès par 100 000 habitants. Ces chiffres sont à comparer aux plus de 333 000 morts de la Covid-19 aux USA, à la même date, lesquels ne devraient en compter que 15 360 pour avoir le même ratio de 4,5 décès par 100 000 habitants que l’Uruguay ( Source : https://www.ecdc.europa.eu/en/geographical-distribution-2019-ncov-cases [COVID-19 situation update worldwide, as of week 52 2020] ). Ces données sont ahurissantes mais représentent bel et bien la stricte vérité des faits. La performance des USA est 20 à 25 fois pire que celle de l’Uruguay dont le PIB par habitant de 22 515 $ est à peu près trois fois moindre que celui des USA établi à 65 297 $ ( Source : https://donnees.banquemondiale.org/indicator/NY.GDP.PCAP.PP.CD [PIB par habitants, $ PPA internationaux courants].

Trois fois moins de moyens et une performance presque 25 fois meilleure : ça ne s’invente pas !

384 – Alors que les États-Unis venaient de franchir le cap d’un mort à toutes les 33 secondes en raison de la Covid-19, Donald Trump a tenu un point de presse où on l’a questionné à ce sujet. Tout ce qu’il a trouvé à dire – contre l’évidence –, c’est que, grâce à lui, les USA font bien mieux que les autres pays dans la lutte contre le « virus chinois » (!) et que les médias devraient cesser de répandre des fake news quant au nombre de cas et de décès dus à la Covid aux USA (!!) et reconnaître sa remarquable gestion de cette crise (!!!). Peut-on concevoir plus minable réaction que celle-là? Eh bien, oui! Lorsque les USA ont dépassé le seuil d’un mort à toutes les 25 secondes, Trump n’a rien dit, rien « twitté », rien fait. Il était occupé à jouer au golf apparemment !!!

385 – Les liens humains servent notamment à conjurer la solitude existentielle. Tout du moins, c’est ce que donnent à penser plusieurs personnes dont les comportements montrent à quel point l’isolement leur pèse. Compréhensible en un sens, cette attitude peut en venir à tout gâcher. Elle pervertit les rapports humains qu’elle ne cultive pas pour leur valeur propre mais qu’elle réduit à une fonction utilitaire, c’est-à-dire d’instrument remplaçable, voire jetable. Et elle dénature la solitude dont elle ne tire pas les bienfaits qu’elle seule peut procurer.

386 – Le travail intellectuel résulte d’efforts volontaires et ne se compare nullement aux réflexions qui nous viennent accidentellement. La vie de l’esprit est une ascèse au sens le plus substantiel du mot.

387 – La Dre Soumya Swaminathan vient d’accéder au poste de scientifique en chef de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et la Dre Rochelle Walensky vient, elle, d’être nommée directrice des Centres de contrôle et de prévention des maladies (CDC) aux États-Unis. Ce sont là deux femmes exceptionnelles dont on parle peu mais qui occupent maintenant des fonctions de la plus haute importance. Pour la promotion des femmes, il s’agit là de nominations extrêmement significatives. De fait, ni l’une ni l’autre n’a un rôle très connu du grand public, ce qui veut dire qu’on ne leur a pas confié ces rôles majeurs pour se donner belle jambe devant la galerie. Elles doivent leur promotion à leur compétence. Point.

388 – Certains de nos compatriotes qui sont allés dans le Sud n’ont pas apprécié la façon dont ils ont été dénoncés par les autorités publiques et par leurs concitoyens restés au pays pendant la pandémie. Quelques-uns d’entre eux ont soutenu qu’ils avaient peu ce chances de rapporter la Covid avec eux et que, de toute façon, si l’on s’en prenait à eux, il faudrait pour être juste s’en prendre davantage encore à ceux qui sont atteints d’obésité généralement attribuable, prétendent-ils, à la malbouffe. On peut probablement discuter l’affirmation voulant que les voyageurs soient des vecteurs de Covid ou que l’obésité soit systématiquement liée à la malbouffe. Mais il y a quelque chose d’indiscutable : la Covid est contagieuse et l’obésité ne l’est pas. Ne serait-ce que pour cette raison les réactions à l’égard de ces voyageurs paraissent tout à fait justifiées.

389 – Quand les émeutiers trumpistes ont investi le Capitole, on les a vus s’en prendre aux journalistes et à leurs équipements. Les Nazis ont fait plus ou moins la même chose en brûlant des livres et des publications de toutes sortes en 1933. Un autodafé n’a jamais rien annoncé de bon. Voilà ce que rappelle la revue Esprit dans un article très récent paru sur son site web sous le titre de Trump, fin de règne chaotique.

390 – Passant mentalement en revue la présidence de Donald J. Trump, me vient naturellement à l’esprit cette très sagace observation de Quintilien, orateur latin du premier siècle de notre ère : «Du commencement on peut augurer la fin. » Le rhéteur romain appliquait sa remarque aux parties du discours (dont le début doit annoncer la conclusion) mais il insistait pour dire que c’était à l’instar de ce qui survient dans les grands épisodes d’une vie. Autre façon d’exprimer la même chose : on meurt comme on a vécu.

10. I. 2021