LXII – NOTULES (481 à 490) : La fin d’une vie, l’amour-propre, culture de la stupidité, l’esprit du rire, les qualités de l’Internet, le déclin des USA, la portée de ses occupations, pauvre Venezuela, recul de la soumission aveugle, la vocation cachée de Jean-François Lisée

481 –   De tout temps, les êtres humains s’inquiètent de la mort et de ce qui la suit. Je vois mal pourquoi on peut s’inquiéter de la mort même si je comprends qu’on puisse s’inquiéter de ce qui la suit. À la lettre, la mort n’est rien. Dès l’Antiquité, nombre de penseurs ont reconnu qu’on ne peut faire l’expérience de la mort, puisque le fait même de pouvoir expérimenter quoi que ce soit implique, par définition, la vie. Je peux vivre la mort des autres et anticiper la mienne, mais c’est là une tout autre question. Si, en revanche, je crois fermement qu’une juste rétribution de mes actes suivra mon décès, je peux craindre, à un degré plus ou moins poussé, ce qui m’attend dans « l’au-delà ». Il s’agit assurément là d’un sentiment susceptible de générer une terrible angoisse. Je crois comprendre l’origine et la portée de ce sentiment épouvantable, mais étant moi-même incroyant je soutiens que ce sentiment, réellement éprouvé par certains, demeure objectivement dépourvu de fondement.            

N’empêche, envisager de quitter la vie ne me réjouit pas. Non en raison de ce que l’avenir me réserverait mais à cause du passé que j’ai vécu. Sans doute ai-je été chanceux mais jusqu’à présent je dois convenir que la vie m’a été bonne et que je l’apprécie de plus en plus.  Aussi la perspective de devoir la quitter me paraît-elle actuellement comme une indésirable privation. Privation de quoi? Eh bien! de ces multiples petits et grands bonheurs dont une existence humaine est tissée et même des petits et grands malheurs qui la composent puisqu’en un sens c’est par comparaison à ces derniers que les premiers prennent tout leur relief. Viendra peut-être un jour où, diminué, je ne jouirai plus guère de la vie. Si un tel sort m’échoit, je serai probablement désireux alors de prendre congé de l’existence et j’ose croire qu’il me sera possible d’assurer mon départ dans la sérénité pour mon entourage et pour moi. Mais ce jour-là je laisserai derrière moi un état à nul autre pareil : l’état d’un humain vivant, goûtant les joies de sa vie et davantage encore les joies procurées à d’autres. Au terme de ma course, puissé-je conserver cette attitude qui me permettrait de tourner tout doucement la page finale!

482 –   « Rien de plus sale que l’amour-propre. » (Marguerite YOURCENAR, Feux dans Œuvres romanesques, Paris, Gallimard – Bibliothèque de La Pléiade, 1982, p. 1073.)

483 –    Si l’on en croit Helvétius (1715-1771), la reine Christine de Suède affirmait que « sous un monarque stupide, toute sa cour l’est, ou le devient » » (Claude-Adrien HELVÉTIUS, De l’esprit, II, 3).  Les républicains américains devraient méditer – et longuement – sur cette pensée.

484 –   Le même Helvétius a formulé avec finesse une règle impitoyable : « Le degré d’esprit nécessaire pour nous plaire est une mesure assez exacte du degré d’esprit que nous avons. » Inutile de rappeler ici les remarques acérées qu’a inspirées cette réflexion au malicieux Schopenhauer (voir ses Aphorismes sur la sagesse dans la vie, II, 3).Et si, nonobstant le récent jugement de la Cour suprême, cette judicieuse observation s’appliquait au public de Mike Ward – et à Mike Ward lui-même – lorsqu’ils rient des handicapés ?

485 –   L’Internet fait l’objet de dénonciations nombreuses et souvent justifiées. Pour ma part, ces dénonciations me laissent souvent mal à l’aise, même lorsqu’elles me paraissent fondées. Sans pouvoir m’appuyer sur des données empiriques vérifiables, j’éprouve le sentiment qu’elles émanent fréquemment de gens qui font vieux jeu, un peu à la manière de certaines personnes âgées qui critiquent le temps présent en référant à un temps ancien idéalisé. Je ne suis pas naïf : l’Internet peut mener à des abus inqualifiables sur lesquels il n’y a pas lieu de revenir. Mais il peut aussi rendre des services irremplaçables. Si les Russes se sont opposés aux abus inouïs de Poutine et de sa nomemklatura, c’est grâce à l’Internet que Navalny et ses collaborateurs ont su habilement utiliser. Il est d’ailleurs révélateur de voir que Poutine et sa clique s’efforcent maintenant de contrôler ce réseau social. Ce scénario survient également en Chine et au pays de Daniel Ortega, entre autres. Si tant de despotes craignent l’Internet, c’est que cet instrument peut leur nuire sérieusement et donc qu’il a ses qualités.

486 –   De nombreuses publications américaines (The Washington Post, The Atlantic, The New York Times notamment) nous ont appris récemment :

  1. que les parturientes américaines meurent plus souvent en couches que les autres femmes des pays de l’OCDE;
  2. que le niveau de numératie est en régression chez les jeunes Américains non par comparaison avec les jeunes Coréens ou Japonais mais par rapport à leur propre performance d’il y a une vingtaine d’années;
  3. que 43 % des étudiants de Harvard fréquentent l’institution non en raison de leurs qualités personnelles mais à cause de la « générosité » de  leurs parents à l’égard de l’université (phénomène au  demeurant observable dans plusieurs autres « maisons de haut savoir »);
  4. que la population en général juge de moins en moins important le respect de la vérité imitant en cela la plupart des dirigeants Républicains;
  5. que l’espérance de vie recule encore et même que ce recul a tendance à s’accélérer;
  6. que les habitudes alimentaires de la majorité restent médiocres et, dans plusieurs États, se dégradent toujours davantage;
  7. que les contenus scientifiques reconnus universellement ne peuvent plus être enseignés dans certains établissements s’ils vont à l’encontre de certaines idées dépourvues de fondement  à moins qu’on accorde à ces dernières une place équivalente aux premières;
  8. que certaines lectures ne sont plus autorisées dans plusieurs maisons d’éducation au nom de considérations si loufoques qu’on ose à peine croire qu’elles ont été effectivement invoquées;
  9. que des livres sont en conséquence bannis des bibliothèques (et ce, même dans des écoles primaires et secondaires);
  10. que les inégalités entre hommes et femmes s’accentuent comme elles s’accroissent entre riches et pauvres;
  11. que les morts par overdose excèdent désormais les 100 000 par année;
  12. qu’on en est rendu, notamment en Floride, à interdire aux écoles d’obliger les élèves à porter le masque même en présence d’une éclosion de covid-19; 

bref, que sous le rapport d’un nombre considérable de paramètres, les États-Unis d’Amérique vivent présentement un abaissement sans précédent dans leur histoire. Car, malgré ses hauts et ses bas, l’histoire des USA a dans l’ensemble marqué des progrès depuis ses débuts jusqu’à récemment. Depuis quelques années toutefois, cet abaissement se généralise et s’intensifie au point qu’il conviendra bientôt, si cette tendance persiste, de parler d’écroulement plutôt que d’abaissement.

487 –   « Dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es; dis-moi de quoi tu t’occupes, je te dirai ce que tu deviendras. » (GOETHE, Maximes et réflexions, première partie (traduction Sklower, 1842 – disponible à l’adresse internet suivante : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k693695.)

488 –   Dans le moment, le taux d’inflation au Venezuela s’établit à 2 000 % (deux mille – vous avez bien lu) en nette amélioration (!) sur le taux de 2 000 000 % (deux millions – vous avez bien lu) en 2019. Voilà donc deux ans au moins que les Vénézuéliens ne peuvent plus vivre décemment, ce qui explique leur exode massif vers des pays voisins (jusqu’à 5000 personnes par jour d’après le site web de l’Encyclopedia Britannica), la montée en puissance des combinards et autres magouilleurs, l’effondrement des institutions économiques, académiques, hospitalières, judiciaires. Les choses ont atteint ce seuil critique où il n’est même plus possible d’aider le pays tant il est gangrené. Cette situation correspond au sens que revêt l’expression toucher le fond du baril, et elle laisse entendre que seul un coup donné au fond par celui-là même qui coule peut le ramener à la surface.

489 – Décédé dans la jeune trentaine, William Clifford (1845-1879) a pourtant eu le temps de marquer les deux champs auxquels il s’est intéressé, les mathématiques et la philosophie. C’est à lui qu’on doit l’énoncé suivant : « It is wrong, always, everywhere, and for anyone, to believe anything upon insufficient evidence. » (Traduction libre : Il est immoral, en tout temps, partout et pour tout le monde, de croire quoi que ce soit sur la base d’une preuve insuffisante.)  Cet énoncé a donné lieu à des échanges étoffés avec William James (1842-1910), le psychologue et philosophe pragmatiste, qui ne partageait pas ce point de vue au motif qu’il existe des domaines, par exemple la religion et la science, qui ne se recoupent pas et qui relèvent de sphères si différentes de la vie psychique qu’on ne peut légitimement appliquer de façon automatique dans un ordre donné une règle qui s’applique indiscutablement dans un autre ordre. Et le débat n’est pas clos. Dans Pragmatism as Anti-Authoritarianism (Harvard University Press, 2021), un ouvrage posthume de Richard Rorty (1931-2007), il est encore question de cette difficulté à la fois scientifique et éthique.

Je ne veux pas entrer ici dans les tenants et aboutissants épistémologiques d’une telle discussion dont la portée est évidemment considérable tant en science qu’en éthique.  Je veux toutefois signaler que cette discussion permet à Rorty de rappeler et d’expliquer, avec vigueur et avec une netteté succincte, cette idée forte du pragmatisme qui consiste à dire que le recul de la religion n’est qu’un aspect du refus de se soumettre à un critère extérieur à l’humain, que ce critère soit la divinité ou la nature des choses en soi. Autrement dit, s’il n’est plus pensable philosophiquement de se soumettre à des dogmes religieux (c’est-à-dire relevant d’un ordre des choses qui est à la fois incompréhensible et imposé à l’humain), il ne l’est pas davantage de se soumettre à des normes extérieures comme la conformité à la réalité en soi à laquelle nul ne peut avoir accès ou au devoir en soi, quoique Kant en ait dit. En fin de compte, les êtres humains en sont venus à réaliser que le monde en soi n’a pas plus d’existence que la divinité. Ce qui existe, c’est ce qu’on perçoit et ce qu’on perçoit on ne le perçoit qu’à travers les effets concrets qu’on en ressent. Et c’est uniquement sur une telle base que peuvent se construire les consensus humains.

490 –   Avec Le Tricheur et Le Naufrageur, les deux tomes d’un ouvrage au titre général de Robert Bourassa et les Québécois, 1990-1991 et 1991-1992 (Montréal, Boréal, 1994), Jean-François Lisée a fait une œuvre mémorable à maints égards. Cette publication est venue confirmer ce qu’avait déjà démontré Dans l’œil de l’aigle – Washington face au Québec (Montréal, Boréal, 1990) : Jean-François Lisée maîtrise remarquablement l’art d’enquêter sur des faits récents et celui d’exposer ses découvertes et conclusions d’une manière vivante. On pourrait discuter de l’exactitude de tel ou tel fait rapporté ici ou là, mais nul ne peut nier que, dans l’ensemble, le portrait de la période étudiée se révèle exact (sous réserve d’un certain nombre de choses encore inconnues du grand public et qu’on ne peut en conséquence reprocher à l’auteur d’ignorer).  Voilà pour les faits !  S’agissant de leur interprétation, le problème est plus délicat, et je suis de ceux qui voient les choses d’un œil fort différent de celui de Lisée. Ce n’est toutefois pas là ce que je tiens à signaler aujourd’hui et qui relève d’un tout autre registre.

Jean-François Lisée aurait pu devenir un écrivain d’envergure. Il a le sens de la description d’un Balzac et le sens du dialogue d’un Céline. Il a le don de l’image d’un Hugo et le don de la narration d’un Daudet. Il manie le suspense comme un Conan Doyle et développe l’intrigue comme un Dickens. Bien que son langage soit relativement classique et châtié (par comparaison du moins à celui du Michel Tremblay de La Grosse Femme d’à-côté est enceinte), on décèle dans son écriture un pigment typiquement québécois comme on le décèle dans les œuvres de Marie-Claire Blais, auteure pourtant très « française » à sa manière mais indiscutablement de chez nous.  Je ne suis pas sûr que Jean-François Lisée serait capable de créer des personnages comme certains auteurs l’ont fait, tels Gustave Flaubert et David Foster Wallace. Mais je le croirais particulièrement doué pour dépeindre avec justesse une époque ainsi que l’ont fait Robert Musil, Thomas Mann ou Roger Martin du Gard.

D’aucuns pourraient penser que j’exagère… À ces sceptiques, je rappellerai, premièrement, que n’ayant aucun atome crochu avec Lisée et ses opinions politiques, je ne suis certes pas porté à le flatter; en deuxième lieu, que je ne prétends pas qu’il ait un style propre comme Marguerite Yourcenar ou Jacques Ferron; et, troisièmement, qu’il leur faudrait jeter un coup d’œil sérieux aux auteurs que je mentionne avant de disqualifier les rapprochements que je suggère.

On sera heureusement surpris.

28. XI. 2021

LXII – NOTULES (471 à 480) : Récompenser le vol, insatisfaction chronique, plaire et son contraire, l’intimité, malaise incurable, la COP 26, citations, curieuse religion, les classiques, riches et pauvres.

471 –   Les Panama Papers viennent confirmer en l’amplifiant le double phénomène de la fraude fiscale et de l’évasion fiscale. La fraude est évidemment illégale. Quant à l’évasion, bien que techniquement conforme à la loi, elle est immorale pour deux raisons au moins : d’abord, elle permet à qui s’en prévaut de ne pas payer sa juste part des impôts et taxes normalement applicables à son cas et, en second lieu, à l’évidence, elle contrevient à l’esprit de la loi dont elle se targue des respecter la lettre. Mais cela ne suffit pas à satisfaire la voracité de ces richissimes égoïstes. Lorsqu’ils donnent à différents organismes reconnus par le fisc des sommes importantes qui, en réalité, nous appartiennent déjà à nous, les contribuables ordinaires, on leur remet un crédit d’impôt supplémentaire, voire un remboursement en espèces sonnantes et trébuchantes. Pour ainsi dire, on paie le voleur qui daigne nous rendre un petit peu de notre argent… Décidément, c’est le monde à l’envers!

472 –   Dès l’Antiquité, on a tenté de créer des dispositifs permettant d’aller sous l’eau. Et tout au long des siècles on a perfectionné et transformé ces dispositifs, jusqu’à ce qu’on arrive à la création des submersibles modernes, tels les bathyscaphes et les sous-marins. Ces instruments d’exploration ont été utilisés comme armes, et même comme armes redoutables puisque certains sous-marins portent des têtes nucléaires. De la même façon, on a fait de l’avion un instrument de guerre alors qu’au départ on ne l’avait pas du tout conçu à cette fin. Évoluant de manière comparable, le silex tranchant est devenu poignard, puis épée. Les découvertes tournant autour des bactéries et des virus ont abouti à la création de deux nouveaux arsenaux militaires, le bactériologique et le viral. À peu près tout ce que l’humain a créé et qui pouvait être mis au service de la guerre et de la violence en général s’est effectivement trouvé employé à cette fin. Les robots et les objets télécommandés (drones et autres) ont récemment été ajoutés à cette panoplie d’agents de destruction. À l’instar de la science de l’infiniment petit qui a mené à la bombe atomique, celle des mécanismes intellectuels a mené à l’intelligence artificielle et à toutes les dérives qu’elle rend possible. Deniers gains en date pour les armées de ce monde, les remarquables percées des neurosciences ont déjà permis de raffiner dramatiquement les instruments de guerre psychologique en prenant appui sur les faiblesses inhérentes aux opérations cérébrales humaines dont les ressorts sont de mieux en mieux compris (par exemple, comment susciter l’adhésion aux fake news qu’on veut imposer, etc.). Quel étrange phénomène que celui de l’utilisation à des fins de destruction et de manipulation d’inventions qui peuvent faire tant de bien, et font effectivement tant de bien – comme si le bien ne pouvait pas satisfaire les êtres humains!

473 –   Le désir de plaire constitue une arme à deux tranchants. En vérité, il s’agit probablement là d’une des armes à deux tranchants les plus dangereuses.  Dès le départ, chercher à plaire représente un effort ambigu. Ce faisant, s’agit-il de combler son vis-à-vis en veillant à lui faire un petit ou un grand bonheur ? Ou, au contraire, s’agit-il de se donner à soi le beau rôle en veillant à cultiver son image d’altruiste ?  Il peut évidemment y avoir un peu des deux, selon des dosages variés.  Le problème réside dans ce fait brutal que l’autre ne saura jamais de façon certaine ce qu’il en est.  Quand la confiance règne, l’autre tient pour authentique le désir de plaire de son vis-à-vis. Mais s’il n’y a ne serait-ce qu’un moment de lassitude, le doute s’insinue (ou en tout cas peut s’insinuer) dans le rapport à autrui. Une telle éventualité rend suspect le désir de plaire où l’autre peut – à tort ou à raison – percevoir un côté artificiel dans la manière d’être de son vis-à-vis, un côté forcé, voire stratégique. L’effet recherché aboutit alors à son contraire à peu près exact.  

474 –   L’intimité permet, dans certains cas, de dissiper une telle ambiguïté. Je parle ici non pas d’intimité au sens physique et même sexuel du mot mais selon l’acception du terme qui désigne cette relation empreinte de profondeur intellectuelle et morale caractéristique des liens entre individus qui s’autorisent un accès à l’intériorité l’un de l’autre. Cette mutualité de l’échange ne survient pas spontanément mais découle d’un exercice toujours repris, mieux : d’une attitude sans cesse entretenue, dont le but conscient justement est de s’introduire l’un à l’autre. Cette opération ne va pas sans risque : une telle ouverture implique nécessairement une vulnérabilité lucidement consentie mais dont il serait facile d’abuser.  En cas d’abus, c’est l’échec, c’est l’une des plus amères déceptions qui soient. Dans le cas contraire, c’est une joie profonde, c’est un succès résistant, durable. Et le respect mutuel qui en naît représente peut-être un des rarissimes liens inaltérables qu’il soit possible d’entretenir avec autrui. 

475 –   Comme de nombreuses personnes, je suis extrêmement chanceux. Je suis né dans un pays prospère, paisible et stable. De mes parents j’ai reçu, semble-t-il, en excellent code génétique. Lors de mon entrée sur le marché du travail, on s’arrachait les jeunes diplômés. J’ai pu mener une carrière intéressante. J’ai bénéficié de loisirs multiples et variés. Je jouis toujours d’une excellente santé. Ayant quitté le marché du travail, je bénéficie néanmoins de revenus de retraite supérieurs à ceux de la plupart des êtres humains actuellement en vie, phénomène d’ailleurs fort récent dans l’histoire de l’humanité. En un mot, je retire présentement de la vie des avantages durables et des joies profondes. Pourtant, quand je mange bien, je ne puis m’empêcher de ressentir un vif malaise en songeant à ceux qui – à la lettre – meurent de faim. Évidemment, même si je jeûnais, les affamés ne seraient pas mieux nourris. Pire : je suis bien conscient que, trop souvent, quand on donne à des œuvres caritatives, les sommes d’argent ainsi recueillies aboutissent en fin de compte dans les mains de despotes insensibles, et ce, hélas! souvent dans les pays les plus durement éprouvés. Quand, pour éviter ces viles manœuvres, nos dirigeants offrent des victuailles aux populations dans le besoin, ces aliments sont fréquemment saisis par un groupe politique qui l’utilise comme une arme – létale, ne l’oublions pas – dans un combat où la vie humaine ne semble avoir d’autre valeur que celle du chantage qu’elle rend possible. Ces constats me renversent quand je pense aux moyens gigantesques dont nous disposons pourtant de nos jours. Il n’y a rien à gagner à verser dans la mièvrerie en réfléchissant à ces désastres humains souvent évitables. J’espère toutefois que je demeurerai toujours en mesure de ressentir le malaise dont je parle. Le jour où je ne l’éprouverais plus, eh bien! ce jour-là je crois que j’aurais perdu quelque chose comme ma dignité, je pense que je serais devenu alors un inconscient indécent.

476 –   La COP 26 permettra-t-elle à l’humanité d’emprunter le dur chemin qui mènerait à la sauvegarde du climat et de la nature?  Les pays riches, dont le nôtre, accepteront-ils de faire leur juste et fort exigeante part de l`effort requis à cette fin?  Les super Grands renonceront-il à s’affronter sur le terrain sacré de l’environnement et se résoudront-ils à vivre leurs différends, grands et petits, en des domaines moins menaçants pour notre planète? Chaque Occidental bien nanti voudra-t-il faire quelques sacrifices sans en exiger autant des citoyens du tiers et du quart-monde? Les électeurs des démocraties pousseront-ils leurs leaders à faire le nécessaire? À tout le moins, leur permettront-ils d’adopter les mesures qui s’imposent ? Les médias sociaux veilleront-ils, au moins en ces matières, à bloquer la prolifération des fake news ?  Je ne connais évidemment pas l’avenir. Et malgré toutes ces questions propres à instiller le doute et à inoculer le découragement, voire à provoquer le désespoir, je demeure optimiste – non pas résolument ou béatement optimiste mais humainement optimiste, c’est-à-dire d’un optimisme qui provient ce cette ingéniosité humaine qui nous a faits survivre à tant de complications incroyables et qui s’appuie sur la créativité de notre espèce, cette créativité qui a su si souvent nous surprendre nous-mêmes  aux moments les plus critiques de l’Histoire. L’avenir dira si je suis d’une naïveté puérile ou d’une sagacité réellement clairvoyante.

477 –  On m’a demandé pourquoi je cite parfois des auteurs, connus ou non, au lieu de rédiger une notule « standard ». À vrai dire, je n’ai jamais pris de décision à ce propos. Simplement, il m’arrive parfois de lire une phrase qui me donne à réfléchir et dont j’imagine qu’elle aidera aussi d’autres lecteurs dans leurs pensées. En d’autres occasions, un texte dit beaucoup mieux que je ne le ferais ce que j’avais l’intention d’exprimer : dans ce cas, je le cite en espérant qu’il saura induire chez mon lecteur les idées que je souhaitais évoquer à son intention. Enfin, il m’arrive tout simplement de céder à la beauté d’un énoncé, que cette beauté réside dans la formulation de la réflexion ou dans son contenu, parfois dans les deux ensemble.

478 –   De nos jours, il est de bon ton de dénigrer la religion. Bien que je sois moi-même incroyant, je trouve regrettable cette attitude répandue trop souvent dans les milieux les plus ouverts… en principe. Je n’ignore pas les ravages attribuables à plusieurs religions dans de nombreux domaines : la vie des femmes a été empoisonnée et l’est encore par de nombreuses convictions religieuses; la pensée critique, autonome et scientifique a été et se trouve toujours menacée par quelques crédos théologiques; l’univers politique est contaminé, certains diraient infesté par des vues dites surnaturelles. L’Histoire abonde en exemples de comportements désastreux causés par la religion, sous l’une ou l’autre de ses formes.  Mais on trouve l’équivalent dans de le monde des idées en général. Au nom d’une théorie culturelle des classes sociales, Mao a commis des crimes abominables. En raison de convictions politiques spécifiques, l’ex-URSS a imposé à la science le respect de contraintes aberrantes. Le libéralisme sauvage du XIXe siècle a donné lieu à des abus indicibles, sauf grâce à la plume de génies comme Dickens ou Zola. Des théories anthropologiques de diverses origines ont justifié aussi bien l’esclavagisme que l’eugénisme. Des convictions prétendument fondées scientifiquement font des dégâts indescriptibles chez les gens qui veulent perdre du poids. Et cette triste liste pourrait s’allonger considérablement encore. Pourquoi alors ne pas s’en prendre aussi à tous ces autres secteurs des pratiques humaines? On m’objectera qu’on ne peut ainsi mettre sur un même pied religion, science, théories politiques ou économiques, etc. Et on aura raison, à tout le moins en ce qui concerne les esprits formés, qu’ils soient autodidactes ou résultent d’une éducation formelle plus ou moins poussée. Or, justement, tous ne sont pas dans ce cas : il y a probablement des gens qui ont besoin de la religion pour traverser certaines périodes de leur vie. Mais il y a vraisemblablement plus : le fait religieux relève peut-être de mécanismes humains plus profonds qu’on ne croit. Nos connaissances à cet égard ont moins progressé qu’en d’autres matières, et ce que nous réservent les recherches en cours pourraient mener à quelques surprises. Jusqu`à nouvel ordre, il me semble donc que la prudence s’impose avant de condamner sans appel un phénomène aussi répandu.

479 –   Don Quichotte de la Manche, la Divine comédie, les Contes de Canterbury, l’Iliade et l’Odyssée, les théâtres de Sophocle, d’Eschyle, d’Euripide, de Shakespeare, de Molière, bref le corpus identifié comme classique n’est plus guère enseigné. Indiscutablement, on ne peut tout enseigner, et je conçois sans problème qu’on puisse offrir une formation valable, même si les classiques ne figurent pas au programme (ou y figurent pro forma). Dans notre société, il devient plus urgent, je présume, d’apprendre à coder (informatiquement) que d’apprendre ce qui a fait la grandeur de César, ce qui a stimulé les travaux Copernic, ce qui a rendu possible les Nocturnes de Chopin ou ce que signifiaient au départ les antiques jeux olympiques. Il reste que n’en rien savoir me paraît plus que regrettable : cela me semble tragique. Je ne veux pas reprendre ici le débat dans les termes qui ont entouré la parution de l’ouvrage d’Allan Bloom, L’Âme désarmée. Ce sont là des termes plutôt polarisants qui ont du reste suscité des débats extrêmement vifs (pour les qualifier poliment). De manière plus banale, je veux attirer l’attention sur le fait que les jeunes sont fascinés quand on les entretient de ce genre de choses à la condition que l’on soit soi-même réellement habité par de tels thèmes de méditation. Dans un enseignement dont l’objet est immédiatement pratique – ­ disons la comptabilité –, il est souhaitable que le professeur soit agréable; mais, à la rigueur, s’il est compétent, on se considérera adéquatement servi, même si ses leçons se révèlent parfois pénibles. En revanche, si je ne suis que techniquement compétent lorsque je parle à des jeunes de la guerre du Péloponnèse, ils ne devraient pas tarder à s’endormir. Il y a en effet des domaines où le feu sacré, l’intérêt authentique pour son sujet sont irremplaçables. Dans ces cas, si on agit uniquement en vertu de son sens du devoir et du renoncement, seulement parce que c’est cela qui a été demandé et qu’il faut livrer cette marchandise, les chances de succès se réduisent comme peau de chagrin. On voit ici que rien ne remplace l’enthousiasme, la ferveur ou la passion. Peut-être y aurait-il lieu de concevoir dans cette perspective quelques espaces d’enseignement facultatif, ce qu’on appelle des cours optionnels, mais des cours optionnels réellement offerts à tous… Imposer ce type d’enseignement me paraît une erreur tout comme l’éliminer. En offrir la possibilité représente, je crois, une piste intéressante. Mais est-elle praticable?

480 –   « Il n’y a que deux lignages au monde, comme disait ma grand-mère : c’est l’avoir et le n’avoir pas, » (CERVANTÈS, Don Quichotte de la Manche, II, 20.)

28. XI. 2021

LXI – NOTULES (461 à 470) : Observer, la tendresse, être « nègre », amitié tardive, élections et stabilité, politique et long terme, astuce à deux tours, scrutin et affrontements, Pasteur et la lecture, l’univers numérique

461 –   L’observateur voit d’abord non pas le réel, ni même ce qu’il veut ou peut voir. Ce qu’il voit d’abord, c’est ce qu’il a besoin de voir.

462 –   « Ah, la tendresse! Cet état d’âme qui vous impose de reconnaître vos propres sentiments dans ceux des autres. » (Louis CARON, Le Canard de bois, Montréal, Boréal [Compact, no 11], 2019, p. 95.).

463 –   Ceux qui me connaissent savent que j’ai souvent écrit pour les autres. J’ai donc été un « nègre » – tel est bien l’un des sens officiels de ce terme d’après les dictionnaires – et, à ce titre, j’ai rédigé des livres, des discours, des rapports, des articles (de revue et de journaux), des conférences, des exposés destinés à des comités parlementaires ou à des commissions d’enquête, etc. Je n’ai jamais accepté de rédiger pour autrui des mémoires de maîtrise, des thèses de doctorat ou simplement des devoirs académiques (essais ou dissertations). Au début, je ne soupçonnais pas jusqu’à quel point ce métier de « nègre » était répandu. Entendons-nous : par répandu, ici, je veux dire non seulement qu’il y en a beaucoup (il en existe plus qu’on ne croit!) mais qu’il y a surtout beaucoup de textes écrits par eux, vraiment beaucoup! Et cette conviction de l’existence d’un si grand nombre d’œuvres rédigées par un si grand nombre de « nègres » s’est vue confirmée lorsque j’ai lu ceci : « S’il fallait recenser le peuple des “ nègres ” qui ont prêté leur plume à de plus célèbres qu’eux, depuis que le monde est monde, depuis qu’on publie des articles ou des livres, le continent noir ne suffirait pas à les abriter tous! » (Jean LACOUTURE, De Gaulle, tome I : Le rebelle, Paris, Éditions du Seuil, 1984, p. 132.) Si Lacouture a le sens de l’hyperbole, il reste qu’il touche juste!

464 – Mon ami Raymond est décédé. Notre amitié ne remontait ni à l’enfance ni à l’adolescence, comme c’est souvent le cas. Elle est apparue sur le tard, ce qui lui conférait une couleur particulière. Reposant non pas sur des expériences vécues en commun, mais sur une expérience de la vie projetant un éclairage partagé sur l’existence et le sens qu’on peut lui donner ou lui refuser, cette amitié prenait appui sur des valeurs éprouvées que chacun de nous avait découvertes dans des circonstances qui lui étaient propres. Ainsi, sans en connaître avec précision l’origine, une communauté réelle de sentiments et de convictions s’est fait jour entre nous. Son caractère précieux, repérable à la discrétion tout à fait consciente de nos accords et de nos différences, ne nous échappait pas. Nous en étions sereinement heureux.

465 – Les élections démocratiques parviennent de plus en plus rarement à procurer une majorité au parti politique ou à la personne à qui on demande de gouverner. Dans un tel cas, on songe spontanément à des alliances entre partis pour assurer la stabilité du gouvernement. Que ces alliances prennent la forme d’appuis occasionnels de tel ou tel groupe d’opposition au groupe qui compte le plus de députés ou qu’elles prennent la forme de coalitions formelles importe finalement assez peu.  Le problème qui se pose maintenant plus que jamais, c’est que les opposants ont tendance à se radicaliser toujours plus. Or cette situation a deux effets, entre autres : 1) les vraies alliances deviennent de plus en plus improbables et 2) lorsqu’elles sont possibles, elles ont tendance à durer de moins en moins longtemps, attendu que les bases des groupes alliés tirent chacune de son côté et semblent peu endurantes lorsqu’il leur faut renoncer à divers éléments de leur programme respectif au nom de la stabilité gouvernementale. L’Italie à sa façon témoigne de ce phénomène qui se répand même dans les pays de tradition parlementaire britannique réputés plus « constants » comme le Canada qui a eu ces dernières années de nombreux gouvernements minoritaires d’une durée de 18 à 24 mois en moyenne.

466 –   Au moment même où les alliances entre partis politiques s’imposent de plus en plus et risquent de compromettre la stabilité de la gouvernance, il devient impérieux, au sens le plus strict du mot, de concevoir et de mettre en œuvre des projets de société à long terme. Parmi bien d’autres, tel est le cas du projet de société verte (lutte aux changements climatiques, etc.) à propos duquel l’accord semble enfin unanime chez les spécialistes de ces questions. Il ne sert à rien d’avoir maintenant un gouvernement qui décide de faire ceci ou cela et, son terme complété, d’avoir alors un autre gouvernement qui annule les décisions antérieures ou en prend de nouvelles inspirées par une orientation opérationnelle opposée. Ce qui montre que la stabilité désormais requise ne concerne pas uniquement celle de chacun des gouvernements successifs mais celle des projets de société dont la réalisation relève de la persévérance de l’action gouvernementale sur de longues périodes dans un même sens et en dépit des difficultés qui se présentent, et ce, quoi qu’il en coûte à quiconque. L’expression « le bien commun doit l’emporter sur les intérêts particuliers » revêt en ces matières tout son sens.

467 –   Les élections à deux tours de scrutin constituent sous ce rapport une astuce qui ne remplit plus (ou de moins en moins) sa fonction. Dans ce système, après un premier tour de scrutin, on en tient un second uniquement entre les deux partis qui ont obtenu le plus de votes au premier tour. Comme il n’y a plus alors que deux partis en présence, forcément l’un des deux obtient la majorité des voix exprimées. Mais il s’agit là d’un contexte artificiel au possible, car le premier parti peut n’avoir obtenu, lors du premier tour, que 30% des suffrages, le deuxième 27% disons, alors que les autres partis se partagent le reste. Autrement dit, au second tour, il est tout à fait possible qu’aucun des deux partis en présence ne corresponde au choix d’une majorité d’électeurs et qu’on aboutisse en fin de compte à une majorité obtenue mécaniquement mais dont la plupart des gens ne veulent pas. Le cas de la France illustre assez bien cette situation.  Dans un tel scénario, la majorité est constituée de ceux qui ne veulent pas du gouvernement élu, phénomène évidemment peu propice à une gestion persévérante faisant parfois appel à des décisions à la fois impopulaires et indispensables.

468 –   Le mode de scrutin proportionnel ne semble pas davantage garantir la stabilité désormais nécessaire. Pur comme en Israël ou pondéré comme en Allemagne, ce mode de scrutin peut mener à des situations où il faut des mois pour constituer un gouvernement issu de compromis trop souvent incompatibles avec les objectifs à long terme qu’il importe de poursuivre. À un tour ou à deux tours, majoritaire ou proportionnel, le mode de scrutin peut être ajusté de multiples façons mais il ne pourra jamais, je crois, échapper à cette contrainte incontournable : faire des choix implique que les tenants de ces choix l’emportent sur ceux – même très peu nombreux – qui n’en veulent pas. Ceux-là même qui préfèrent la coopération à l’affrontement doivent convenir que, dans tous les cas envisageables, il y aura des « perdants ». Tout du moins, les choses humaines étant ce qu’elles sont, il est plus que probable qu’il en soit ainsi. Et quand cela survient, il y a danger d’explosions de violence. Or l’Histoire nous montre que la sagesse ne se trouve pas toujours du côté de la majorité (pas plus que de la minorité, au demeurant).

469 –   « (…) on lit les choses pour elles-mêmes et non pour ceux qui les ont écrites; et pour mon compte je me suis toujours senti meilleur, plus humain, moins envieux, moins égoïste, car nous le sommes tous beaucoup trop, après avoir lu de belles pages d’histoire, de littérature, etc… Je voudrais avoir le temps de lire beaucoup. » (Louis PASTEUR, Correspondance, 1840-1895, Tome I : Lettres de jeunesse, 1840-1857, Paris, Grasset, nouvelle édition, 1940, lettre à son père fin octobre 1852, p. 295-297.)

470 –   L’univers numérique se signale notamment par sa rapidité, sa fluidité, son caractère passager, voire fugace. Cet univers comporte incontestablement des avantages, mais ne risque-t-il pas de nuire à certaines dispositions comme la persévérance ou la longanimité ? Je ne sous-entends rien ici. Je me questionne tout simplement.

30. IX. 2021

LX – NOTULES (451 à 460) : Pasteur, vaccins et « anti-vax », la monomanie, incompatibilités apparentes, l’«après-démocratie», sourire ou rictus, traduction et ouverture, combat sélectif, science et sagesse politique, échelle d’évaluation

451 – Jeanne-Étiennette Roqui-Pasteur, la mère du fameux Louis Pasteur, était une femme simple mais de bon jugement. Cinq mois avant de décéder, elle écrivait ceci à son fils : « Quoi qu’il arrive, ne te fais jamais de chagrin, tout n’est que chimère dans la vie. » (Louis PASTEUR, Correspondance, 1840-1895. Tome I : Lettres de jeunesse, 1840-1857, Paris, Grasset, nouvelle édition [revue et augmentée], 1940, lettre du 1er janvier 1848.)

452 – S’adonnant à des recherches en cristallographie, Pasteur constate que la lumière polarisée est déviée par les cristaux de tartre, ce qui n’est pas le cas avec le paratartre. Par cette découverte de la dissymétrie moléculaire, Pasteur contribue à déterminer la frontière entre le vivant et l’inerte.

Par la suite, ses travaux sur les ferments l’amènent à montrer que la fermentation est un processus de vie issu de la prolifération de micro-organismes vivants, lesquels apparaissent, comme il le démontre, en raison de la concentration de germes (et non par génération spontanée). C’est ce qui permettra à ce savant discret mais persévérant de mettre au point le procédé dit de pasteurisation, toujours utilisé de nos jours dans le conditionnement de divers breuvages, dont le lait.

Concentrant par la suite ses travaux sur les germes infectieux et les maladies qui en découlent – notamment sur la maladie du charbon qui s’en prend surtout aux ovins (moutons, brebis, béliers) mais aussi à d’autres espèces de mammifères, dont l’humain, – il invente le principe de la vaccination par germe atténué (complétant, précisant et peaufinant ainsi le travail de Jenner sur la variole). Dans cette foulée, ayant découvert tour à tour le staphylocoque, le streptocoque et le pneumocoque, Pasteur s’attache tout spécialement au cas de la rage, ce qui l’amène à des essais de traitements de chiens d’abord, ensuite de lapins et, finalement, malgré ses réticences, à l’inoculation d’un jeune garçon qui ne développera jamais la rage même si un animal enragé l’avait mordu à plusieurs reprises, ce jeune garçon devenant ainsi le premier être humain vacciné par germe atténué.

Rejeter la vaccination, c’est refuser le caractère concluant d’une vie de travail et d’expériences scientifiques qu’on peut parfaitement dupliquer pour en mettre en lumière la valeur et la portée salvatrice pour l’être humain. Refuser l’inoculation préventive en cas de pandémie, c’est ou bien un acte grave d’irresponsabilité ou bien un choix attribuable à l’ignorance. On ne peut évidemment pas reprocher cette ignorance à qui en est victime; mais on n’est pas plus tenu de la tolérer qu’on ne tolère les théories antisémites auxquelles d’aucuns adhèrent probablement en toute bonne foi.

453 – Considérée par certains comme une maladie psychiatrique, la monomanie représente pourtant la base apparemment nécessaire de certaines entreprises autrement irréalisables. L’obsession de nombreux scientifiques pour un problème particulier qui a littéralement hanté leurs carrières explique fort probablement leurs succès. Il existe en effet des cas où le dilettantisme ne peut porter les fruits recherchés. Même le hasard, éventuellement source de découvertes majeures, n’y mène que si l’on est prêt à le repérer et à l’interpréter. Voir vraiment ce que l’on a sous les yeux n’est possible que pour l’observateur dûment préparé à déceler ce qui est pourtant perceptible à tous mais que quelques personnes seulement remarquent, que parfois même un seul individu a réellement regardé de manière si attentive qu’il a finalement « vu » ce qui a échappé à tout le monde. L’obsession contribue aussi à cela.

454 – Certaines dispositions paraissent à première vue incompatibles, à tout le moins difficilement conciliables. Et pourtant… Soit le cas de la modestie et de l’ambition. Le langage courant peut laisser croire qu’un ambitieux n’est pas modeste. Et l’expérience montre que, effectivement, plusieurs ambitieux ne brillent pas par leur réserve ou leur discrétion, encore moins par leur effacement ou leur humilité. Mais de quelle ambition s’agit-il dans de tels cas? De celle de la personne qui cherche à paraître, de celle de l’arriviste, de celle de l’amant du prestige et des honneurs. Mais il y a une autre ambition, celle par exemple qui vise intensément, passionnément même, la réalisation d’une œuvre d’art ou l’explication d’un problème scientifique ou la réponse à une question sociale lancinante. Si cette forme d’ambition peut aboutir à des récompenses civiques ou à divers autres honneurs, elle demeure primordialement récompensée par l’atteinte de ses objectifs. Et l’admiration profonde qu’inspirent les gens qui font preuve de ce type d’ambition tient justement à l’œuvre qu’ils ont réalisée, même si aucune reconnaissance sociale ne vient la sanctionner. Gauguin, Kafka, Galilée n’ont jamais manqué d’ambition. De leur vivant, on n’a pas reconnu la valeur de leur œuvre : ils n’ont reçu aucune récompense, au contraire! Une fois morts, lorsque ces honneurs ne pouvaient plus les atteindre, on les a portés aux nues…

455 – La démocratie telle qu’on la connaît depuis quelques siècles est plus que jamais mise à mal. Au point qu’on peut se demander – ou craindre – ceci : ne serait-on pas actuellement en présence d’un phénomène rare et très majeur, en l’occurrence la fin d’un modèle politique? Il ne s’agit pas ici d’exagérer des difficultés qui surviennent normalement dans l’évolution de toutes les formes d’institutions humaines. Il s’agit cependant de ne pas sous-estimer celles auxquelles les démocraties doivent aujourd’hui faire face.

Difficultés provenant de l’extérieur, par exemple de la Chine qui ne se gêne pas pour soutenir que son modèle de gestion étatique nettement plus dirigiste – soyons poli – tient davantage la route que notre modèle plus sensible aux préoccupations citoyennes. En quoi la Chine n’est pas seule, comme le révèle le cas non moins clair de la Russie, entre autres.

Difficultés provenant de l’intérieur aussi, par exemple des États-Unis eux-mêmes dont une large partie des élites (souvent républicaines) et de l’électorat (souvent «trumpiste») travaille activement à miner les fondements démocratiques de l’État. En quoi les USA ne sont pas seuls, comme le révèlent les cas non moins clairs du Brésil de Bolsonaro, de la Hongrie d’Orban, de la Pologne de Morawiecki et de Kaczynski (dans une certaine mesure), de l’Inde de Modi (dans une mesure de plus en plus large), etc.

L’humanité a connu la théocratie (et la connaît encore dans certains pays), la monarchie, la féodalité, la dictature (qui existe toujours dans certains pays), la démocratie… Conceptuellement, je suis incapable de me représenter, dans le moment, ce que pourrait être un nouveau «système politique». Je ne suis cependant pas de ceux qui voient dans la démocratie un système idéal ou insurpassable. Au contraire, je ne vois aucune raison qui, en principe, interdirait que l’évolution des institutions de gestion de nos sociétés se poursuive…

456 – Le sourire incarne à lui seul la polyvalence des êtres humains. On peut avoir un sourire taquin ou un sourire complice : dans ces deux cas, le sourire révèle la connivence. On peut, au contraire, afficher un sourire méfiant ou un sourire dédaigneux : dans ces deux cas, le sourire trahit l’antagonisme. À vrai dire, la gamme des émotions et sentiments que peut exprimer le sourire présente un éventail des plus amples : du doute qu’on nous inspire à la crainte que nous éprouvons, de l’hésitation qui nous envahit à la timidité qui nous pousse à la maladresse, il n’existe probablement pas d’état intérieur que le sourire ne puisse manifester, que ce soit conscient ou non, de notre part. La différence entre le sourire et le rictus n’est donc pas toujours claire, loin de là!

457 – « Traduttore, traditore », affirme l’adage italien : traduire, c’est trahir! Rien de moins! Il y a beaucoup de vrai dans cette maxime commentée ad nauseam. Mais il faut en circonscrire l’étendue. Là où priment la forme, le rythme et la musicalité, la traduction, techniquement possible, ne peut évidemment pas rendre compte de l’expérience vécue grâce à la langue originale. Il est facile de traduire en anglais ou en allemand ou en portugais ces vers de Verlaine (extraits des Poèmes saturniens) :

Les sanglots longs

Des violons

De l’automne

Blessent mon cœur

D’une langueur

Monotone.

C’est facile, si l’on veut que le lecteur comprenne le sens des mots. C’est difficile, probablement même impossible, si l’on veut traduire ce texte en des termes tels que le lecteur, en plus de comprendre le sens des mots, éprouve la langueur qu’ils inspirent et que la musique des mots et leur agencement nous amènent à ressentir. Ces dernières caractéristiques se trouvent si intimement liée à la forme dont elles proviennent qu’on parvient difficilement à se représenter une forme traduite – forcément autre – qui puisse induire le même effet. Surgit ici une propriété irremplaçable de la musique : son universalité formelle.

Toutefois dès que le texte ne vaut pas d’abord par la musique, la traduction devient praticable, je dirais même nécessaire dans certains domaines. Et je ne fais pas référence ici aux seuls textes à vocation utilitaire, comme un guide touristique ou un livret d’instructions, ou pédagogique, comme un manuel d’histoire ou un traité de géométrie. Je réfère à des œuvres littéraires comme des romans ou à des ouvrages théoriques comme des essais philosophiques, sociologiques, etc. Dans de nombreux cas de ce genre, la traduction s’impose, car la lecture de telles œuvres constitue souvent le chemin privilégié, voire exclusif, qui donne accès aux représentations du monde de penseurs d’autrefois ou à celles d’autres cultures contemporaines.

458 – Le sage sait qu’il faut choisir ses combats. Il faut en refuser certains dont les enjeux ne valent pas le coup ou le coût, il faut en refuser d’autres qui sont perdus d’avance. Les combats qu’il faut choisir de mener, ce sont les combats aux enjeux majeurs, même des combats qu’on risque probablement de perdre, car dans certains cas les pertes encourues en raison du refus de l’affrontement peuvent se révéler bien plus lourdes, en tout cas plus durables, que celles provenant de la défaite. Ceux qui, en Allemagne même, ont combattu le nazisme – en vain dans l’immédiat – ont bien moins perdu que leurs adversaires, tout comme ceux qui, dans l’ex-U.R.S.S., ont combattu le goulag – inutilement sur le coup –.

459 – Si elle veut faire preuve de sagesse elle aussi, la classe politique doit également choisir ses combats. En l’occurrence, cela signifie que certains champs d’affrontements devraient se trouver exclus de l’arène politique. Les dirigeants de tous les partis devraient avoir assez de hauteur de vue pour convenir que certains sujets sont trop importants pour qu’on s’affronte à leurs propos. Le phénomène s’observe déjà à certains égards. Ainsi, nul ne remet en question le droit de vote. On peut différer d’opinion quant à l’âge à partir duquel on devrait exercer ce droit (18 ans ou moins, notamment) ou quant aux modalités des scrutins qui en constituent l’exercice (majoritaire uninominal à un tour, proportionnel, etc.). Mais personne ne remet en question le droit de vote per se. De la même façon, au moment où j’écris ces lignes, il me semble que nul ne devrait mettre en cause la responsabilité humaine dans les changements climatiques ou dans la diffusion de certains virus spécialement contagieux. Je n’invoque pas pour cela la science qui parle ex cathedra, car cette dernière s’est trompée suffisamment souvent pour qu’on demeure prudent devant ses conclusions. J’invoque toutefois la science non dogmatique, qui s’auto-critique, qui ré-évalue ses positions et les ajuste avec l’humilité qu’imposent les faits, qui est d’autant plus forte qu’elle tient toujours compte du réel, quel qu’en soit le résultat. Quand les chercheurs de tous horizons et de sensibilités variées en arrivent à un accord dans ce cadre scientifique, la probabilité qu’ils touchent juste devient si élevée qu’il est irrationnel de résister à leurs conclusions et irresponsable d’agir en ignorant ces dernières. Libéral, conservateur, néodémocrate, bloquiste ou vert, l’appartenance politique ne change rien à l’affaire. En aucun cas, pour ma part, je ne saurais voter pour un parti qui nie un tel principe, car le nier, c’est ouvrir la voie à l’arbitraire. L’enjeu ici est déterminant, car au-delà de telle ou telle politique particulière, c’est la rationalité même de l’acte politique qui est en cause ou, plus tragiquement encore, le peu de rationalité qui reste dans l’acte politique.

460 – L’échelle que nous adoptons pour évaluer la réalité conditionne inévitablement nos jugements. Ce constat n’a rien de bien original. Il entraîne toutefois des conséquences qu’on aurait tort de négliger. Par exemple, si je regarde les changements climatiques à ma petite échelle personnelle, ils n’ont guère d’importance, vu mon âge avancé. Si je réfléchis à ces mêmes changements en considérant un horizon de deux ou plusieurs générations, ils ont une importance décisive attendu les conséquences qui en découleront (sécheresse, migrations massives, submersion de villes côtières entières, etc.) et qui affecteront non seulement la nature mais tous ses habitants, humains et autres. Si je me place à l’échelle de la planète, je peux légitimement penser que, malgré tout, la Nature aura le dernier mot, donc qu’elle sortira victorieuse de tous ces bouleversements, dût-elle pour cela éliminer quelques espèces vivantes, dont l’espèce humaine. Finalement, à mesurer les choses à l’aune du cosmos lui-même, on peut soutenir que rien de tous ces chamboulements n’a réellement d’importance, puisque de toute manière lors du Big Crunch selon ceux qui adhèrent à cette théorie – tout reviendra à une « singularité », comme avant le Big Bang.

Si vous êtes chef de gouvernement, vous devez agir en tenant compte du fait que vous dirigez des citoyens aux vues multiples et souvent incompatibles qui vont de « je m’en fous » à « je n’y comprends rien » en passant par « il y a urgence d’agir » ou par « il est hélas trop tard »… Comment alors trancher dans un sens ou dans l’autre? Pourquoi privilégier telle option plutôt que telle autre? Est-il possible, une fois une décision prise, que tout se passe dans l’ordre et la coopération? Et si non, que faire?

Je reviendrai sur ces questions potentiellement explosives.

31. VIII. 2021

LIX – NOTULES (441 à 450) : Valeurs et soumission, sacrifice et liberté, paradoxale générosité, importance des mots, l’immense Ouellet, lecture et étude, ouverture ou repli, l’espoir, des JO délirants, des médailles «insignifiantes»?

441 – Il faut connaître ses valeurs personnelles pour n’être pas soumis aux valeurs d’autrui.

442 – Qui ne veut pas faire de sacrifices ne saurait protéger sa liberté.

443 – On peut se montrer généreux en donnant à un mendiant pour qu’il cesse de nous importuner. On peut se montrer généreux en donnant du temps, par définition irrécupérable, à une personne qui a besoin de soutien moral. Toutes les générosités ne sont pas identiques. En fait, toutes ne sont pas vraiment généreuses.

444 – « Les mots ne sont pas innocents. Ils traduisent une idéologie, une mentalité, un état d’esprit. Laisser passer un mot, c’est le tolérer. Et de la tolérance à la complicité, il n’y a qu’un pas. » (Gisèle HALIMI [avec Annick COJEAN], Une farouche liberté, Paris, Grasset, 2020.)

445 – Fernand Ouellet, cet immense historien, est décédé en juin dernier, à l’âge vénérable de 94 ans. Bon nombre d’historiens le méprisent parce qu’il a osé soutenir une thèse qui leur répugne, à savoir que la Conquête n’explique probablement pas ou du moins pas complètement les déboires subséquents du peuple canadien-français. Bien qu’il soit impossible ici d’évaluer de manière élaborée la position respective des uns et des autres en la matière, un fait demeure que même ses adversaires les plus déterminés reconnaissent dès lors qu’ils savent faire preuve du minimum d’objectivité qu’on est en droit d’exiger de chacun : Ouellet a fait un travail colossal d’exploration de nos archives socio-économiques, un travail sans équivalent réellement comparable jusqu’à présent. Il n’est que de lire son Histoire économique et sociale du Québec, 1760-1850. Structures et conjoncture (Montréal, Fides, 1966 [et éditions ultérieures en format de poche]) pour s’en convaincre. De la même manière, on pourra apprécier sa lucidité historique en revoyant l’entrevue qu’il a accordée à Gilles Gougeon de la Société Radio-Canada à propos de Louis-Joseph Papineau (consulter sur You Tube le lien Fernand Ouellet historien). Cela dit, Ouellet lui-même était le premier à dire que son travail appelait des recherches encore plus poussées et que, éventuellement, ses interprétations pourraient s’en trouver nuancées, voire revues. On reviendra aux travaux de Ouellet dont il faut au moins lire Le Bas-Canada, 1791-1840. Changements structuraux et crise (Ottawa, Éditions de l’Université d’Ottawa, 1976).

446 – Il existe plusieurs types de lecture. La plus exigeante, et la plus comblante, pour moi, c’est celle que j’appelle la lecture-étude. À la différence de la lecture documentaire, elle ne vise pas uniquement à recueillir des renseignements comme lorsqu’on lit son quotidien ou son hebdomadaire préféré. Elle cherche à comprendre les informations en profondeur. Contrairement à la lecture de divertissement, elle ne fait aucune place au page-turning. Elle cherche non pas la détente que procure la solution de l’énigme comme lorsqu’on avale un polar; mais plutôt elle espère maintenir la tension qui permet de rester à l’affût de l’explication souvent difficile du phénomène soumis à son regard critique. Elle n’est pas non plus d’abord sensible à la forme comme la lecture proprement littéraire, bien qu’elle sache l’apprécier. Elle se préoccupe surtout de l’exactitude des observations, de la valeur explicative des analyses, de la rigueur de la réflexion, bref elle cherche à apprendre de la manière la plus fiable possible en comparant les points de vue opposés ou différents quand il y en a, en vérifiant dans certains cas les sources invoquées, en alimentant d’idées plus ou moins originales selon les auteurs consultés sa propre réflexion jusqu’à ce qu’elle parvienne à une perspective cohérente et fondée sur le sujet examiné. Toutes les formes de lecture procurent un bénéfice. La lecture-étude, plus austère, plus lente, plus longue se révèle aussi particulièrement exigeante, d’une exigence qui s’apprécie au degré de bonheur intellectuel qu’elle suscite.

447 – Souvent, les personnalités françaises ne sont pas, techniquement parlant, françaises. Paul Robert, le lexicographe et père du fameux dictionnaire Le Robert, si célèbre et si célébré, est en vérité un Algérien. Maurice Grévisse, auteur du Bon Usage etgrammairien réputé – et à juste titre – est Belge de même que son successeur André Goosse. Milan Kundera, peut-être le plus grand écrivain de langue française actuel, est un Tchèque. Jean-Jacques Rousseau, qui incarne la philosophie française, est un Suisse. Manuel Valls, ex-premier ministre de l’Hexagone, est un Espagnol. Cette liste qu’on pourrait prolonger illustre à merveille la valeur de l’ouverture et de l’accueil. Il n’est pas inutile de rappeler cet élément de la grandeur alors même que des forces de repli, voire de rejet, sont à l’œuvre, non seulement en France d’ailleurs mais un peu partout au monde, y inclus chez nous.

448 – « L’espoir est indéracinable! Et la source de cet espoir est une : l’instinct de vie, qui résiste sans aucune logique à l’idée effroyable que nous sommes tous condamnés à périr sans laisser de traces. » (Vassili GROSSMAN, Vie et destin, Paris, Julliard/L’Âge d’homme [Pocket, no 2272], 1983, première partie, 17, p. 88.)

449 – Les Jeux olympiques vont coûter 30 milliards de dollars! Trente milliards pour quelques jours dont presque personne ne gardera un souvenir précis. Trente milliards en plein changements climatiques qui entraînent des sécheresses sans précédent et qui vont provoquer une crise alimentaire incomparable en de nombreux pays. Trente milliards qui vont dans les poches de qui? Quelques poignées de dollars seulement seront remises aux fédérations sportives représentées à ces Jeux, quelques rares médailles qui coûtent bien peu en comparaison des déboursés globaux seront attribuées à un pourcentage négligeable des athlètes participants, un certain nombre de ces derniers – c’est déjà prévu – ayant pour principal mérite d’avoir trouvé le moyen d’échapper aux contrôles antidopage. Comment peut-on encore sérieusement défendre une entreprise d’un gigantisme pathologique qui n’a plus rien à voir avec l’esprit qui a inspiré les jeux depuis des lustres et qui n’accorde manifestement plus la première place aux sportifs eux-mêmes?

450 – Et même lorsque les JO s’occupent des sportifs en décorant les lauréats de médailles officielles, ils trouvent le moyen de donner dans le ridicule le plus complet. À la course, par exemple, il n’est plus rare qu’un athlète l’emporte sur son concurrent par un, deux ou trois centièmes de seconde. Un telle différence, imperceptible à l’œil humain, n’est décelable que par des appareils électroniques sophistiqués. Comment, dans ces conditions, justifier l’attribution du bronze au troisième et le refus de toute reconnaissance au quatrième (que le premier lui-même n’a peut-être devancé que par ¾ de seconde) ? Les individus qui prennent part aux épreuves olympiques méritent souvent notre admiration. Le « système » que sont devenus les JO ne m’inspire plus rien sinon une forme de dégoût… que j’ai bien peur d’éprouver à bon droit !

27. VII. 2021

LVIII – NOTULES (431 à 440) : Vénalité universitaire aux USA, deux nouvelles guerres, la criminalité morale, les travailleurs agricoles étrangers, devoir dire non, craindre de dire non, vérifier les faits, le vrai bien commun, naissance réelle, jeunesse et préjugés

431 – La vénalité est scandaleusement répandue dans les universités américaines. On n’ose guère y recaler le fils ou la fille de donateurs importants. On observe des phénomènes analogues partout au monde, y inclus à la prestigieuse London School of Economics dont le directeur, Howard Davies, a dû démissionner tôt en 2021 après que la LSE – dont le fils Kadhafi est diplômé – eût reçu 300 000 £, donc près de 500 000 $ CAN, du Lybien Saïf al-Islam (voir La Presse Internet, le 21 novembre 2011, 14h42 et https://www.lapresse.ca/international/dossiers/crise-dans-le-monde-arabe/la-libye-apres-kadhafi/201111/21/01-4470118-saif-al-islam-kadhafi-lami-embarrassant-de-londres.php). Aux USA, en règle générale, on ne démissionne pas pour si peu. À l’occasion, on accuse les organisateurs de réseaux de faussaires de résultats académiques de « vendre » – par leurs manœuvres évidemment illégales – l’admission d’enfants riches dans les universités américaines les plus réputées. Il arrive même qu’on obtienne leur condamnation, surtout si les sommes versées en pots-de-vin frappent l’imagination. William Singer, un faussaire particulièrement renommé et donc recherché, affichait des honoraires allant de 200 000 $ américains à 6,5 millions de $ américains (voir à ce sujet le site Internet https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1157924/actrices-americaines-inculpees-corruption-admission-universite). Sous ce rapport, la différence majeure entre les USA et les autres pays tient à ceci que les Américains sont très ouverts à ce genre de tactiques. Les enfants qui en bénéficient sont même fréquemment au courant ( ! ), n’en sont guère honteux et sont de toute façon très rarement poursuivis. Les parents le sont davantage, mais seulement la fraction des parents qu’on parvient à inculper (et à faire condamner éventuellement). Ce que regrettent ces parents d’ailleurs, ce n’est pas d’avoir triché mais d’avoir été pris par opposition à ceux, plus chanceux ou plus « habiles », qui ont pu traverser sans dommage les mailles du filet. Quant aux dirigeants universitaires plus ou moins compromis dans de telles magouilles, on ne les inquiète à peu près jamais au motif que ces fraudes sont si nombreuses et si variées dans leurs opérations d’escroquerie qu’on ne saurait les empêcher toutes. Cette admission ne constitue-t-elle pas en elle-même un véritable comble?

432 – Nous sommes en guerre contre les changements climatiques et contre le virus de la Covid-19 ainsi que de nombreux autres, les uns connus (e.g., la grippe) les autres inconnus. Cette situation impose une gestion des risques prenant en compte la théorie du connu et de l’inconnu dont Ugo Panizza fournit un bon exposé ( voir «Développement financier et croissance économique : les connus connus, les inconnus connus et les inconnus inconnus »,  Revue d’économie du développement, De Boeck Université, 2014, vol. 22 (2), pages 33-66) et dont Mark Carney fournit une illustration de l’application opérationnelle (voir Value(s). Building a Better World for All, Toronto, Penguin Random House Canada/McClelland & Stewart, p. 300-339 et, spécifiquement, p. 322-326). Il y a toutefois un hic et un hic majeur : nos États ne consacrent même pas des sommes correspondant à une fraction significative de leurs budgets militaires à la recherche et au développement dans ces domaines désormais stratégiques et ils en consacrent encore moins à la mise en œuvre des mesures requises. Jusqu’à nouvel ordre, faut-il espérer…

433 – Certains actes peuvent à mon sens être déclarés criminels même s’ils ne contreviennent à aucune loi. À aucune loi positive, s’entend, c’est-à-dire à aucune loi édictée par une autorité légitime. Car ils peuvent contrevenir – et gravement – à une loi morale, donc à une loi qui édicte ce qui est bien et ce qui est mal à la lumière de distinctions que tout être raisonnable considère comme appropriées (à tout le moins pour une société donnée, sinon pour l’ensemble de l’humanité – mais je ne veux pas entrer ici dans cette discussion kantienne). Devant ces actes que j’appelle des « crimes moraux », nos sociétés ignorent comment se comporter. Prenons le cas des billionaires, voire des trillionaires américains qui ne paient aucun impôt. Ils ne paient rien au fisc justement parce qu’ils recourent à toutes les dispositions légales qui s’appliquent à leurs cas. On ne peut tout de même pas leur reprocher de respecter la loi. Et pourtant, chacun sent bien qu’il y a quelque chose d’essentiellement inacceptable, voire de condamnable dans une telle situation, puisque ces richissimes personnages utilisent comme tout le monde des tas de biens publics financés par la collectivité (autoroutes, aqueducs, aéroports, etc.). Même Warren Buffet, l’un de ceux qui profitent de cet état de choses, a reconnu publiquement que ça n’a aucun sens et que c’est injuste au regard de la contribution exigée de chaque citoyen (il prenait alors l’exemple de sa propre secrétaire qui paie, elle, sa part). Dans des cas de ce type, il faudrait pourtant des sanctions. Après tout, les gens qui agissent ainsi paient des fortunes à des comptables, avocats et fiscalistes pour qu’ils dénichent et exploitent toutes les failles des législations et réglementations fiscales, toutes les possibilités d’esquiver l’impôt et les diverses formes de taxation, en un mot pour qu’ils se dérobent à leur obligation citoyenne d’assumer la part du fardeau fiscal qui leur revient. Agissant ainsi et bien que respectant la lettre de la loi, ils se comportent en mauvais citoyens. Pour cette raison, de tels citoyens devraient être frappés d’« atimie morale ». Dans la Grèce antique, l’atimie consistait en une privation, totale ou partielle, de durée variable, des droits civiques, c’est-à-dire des droits qui reviennent d’office au citoyen digne de son statut de citoyen. Je ne veux pas qu’on aille jusque-là, et c’est pour ça que je parle d’« atimie morale », donc d’une déclaration infamante qui n’entraînerait aucune peine financière ou carcérale mais qui proclamerait l’indignité d’un citoyen en tant que citoyen. Nos sociétés reconnaissent la dignité particulière de certains citoyens en les honorant de la médaille du courage, par exemple, ou d’autres honneurs. Pourquoi ne pas recourir à un procédé analogue dans le cas contraire? À moins qu’on estime préférable de fermer les yeux sur les infamies ? Ou qu’on se résolve enfin à corriger les lois et règlements applicables en l’espèce ?

434 – Au moment où éclatait le scandale des Productions horticoles Demers, j’ai été blessé de voir comment l’entreprise logeait ses travailleurs étrangers, souvent des Guatémaltèques hispanophones unilingues et donc vulnérables. Et au même moment, j’ai lu ceci sous la plume d’un des plus grands banquiers du monde : « Quand tout sera terminé, les compagnies seront jugées sur ce qu’elles ont fait durant la crise. Comment ont-elles traité leurs employés, leurs fournisseurs et leurs clients? Lesquelles ont partagé? Lesquelles en ont profité? Lesquelles ont tenu le coup? Lesquelles ont démissionné? » (Mark CARNEY, Value(s). Building a Better World for All, Toronto, Penguin Random House Canada/McClelland & Stewart, p. 260. Traduction libre.) Cette citation, comme c’est souvent le cas, ne s’applique pas parfaitement aux agissements des « Tomates Demers ». Mais elle donne à réfléchir…

435 – Le temps de dire non approche à grands pas. Car nous arrivons au point où notre société ne pourra plus mettre les fonds demandés à la disposition des personnes, organismes (privés ou publics) et causes multiples qui les sollicitent. Les infirmières et infirmiers sont honteusement sous-rémunérés et inhumainement traités en raison de leurs conditions de travail. Il en va de même pour les puéricultrices en CPE. Les infrastructures se trouvent dans un état interdisant qu’on retarde les correctifs indispensables. Le milieu de l’éducation crie famine depuis trop longtemps. En dépit de la privatisation qui n’ose pas s’identifier pour ce qu’elle est, les services de santé continuent à commander des déboursés délirants, en particulier du côté des entreprises pharmaceutiques et des médecins que rien ni personne jusqu’à présent n’a pu ramener au bon sens le plus élémentaire. Les universités ne disposent plus des ressources qui leur permettent de respecter les plus hauts standards internationaux. La transition vers les énergies vertes s’annonce particulièrement coûteuse. Les CHSLD ne parviendront jamais à combler les postes requis pour offrir des services adéquats à moins de bonifier les conditions de salaire et de travail de leurs employés et donc d’en recruter davantage, ce qui risque de supposer une augmentation de l’immigration dont beaucoup ne veulent pas entendre parler. Nos ressources, plutôt bien gérées jusqu’à maintenant, donnent dans le relâchement à coup de 10 milliards de dollars pour un tunnel sous le Saint-Laurent à hauteur de Québec, dont tous les spécialistes s’accordent à dire qu’il favorisera l’étalement urbain et le recours à l’automobile, sans parler des frais d’entretien qu’il commandera. De nombreux programmes que nous avons établis ne peuvent toujours pas compter sur les ressources requises, l’IVAC (indemnisation des victimes d’actes criminels) représentant à cet égard un exemple type. Plusieurs activités majeures sont de plus en plus compromises en raison de l’inaptitude de nos institutions à retenir leurs personnels, comme on le constate à la DPJ ainsi que dans l’enseignement primaire et secondaire. Bref, plus que jamais les besoins se font sentir, les demandes de fonds se multiplient, les attentes s’additionnent. Approche l’heure où s’imposeront des choix difficiles même si nous atteignons à un développement socio-économique de plus en plus lucratif. En somme, il faut à la fois trouver le moyen de produire plus de richesses et de modérer nos exigences – autrement la collision sera frontale…

436 – Comment dire non à des citoyens dont les requêtes sont en elles-mêmes sensées? À peu près tout ce que demandent les personnes confrontées à des problèmes sérieux peut très bien se justifier. Nul ne peut nier qu’il faudrait de meilleurs ratios professeurs-élèves ou infirmières-patients. Nul ne peut nier non plus qu’il faut aider de toute urgence les entreprises à passer à une économie plus verte. Nul ne peut nier qu’il faudrait financer de nouvelles dispositions permettant aux justiciables défavorisés de bénéficier d’une aide légale lorsqu’ils ont affaire à de riches opposants. Cette liste pourrait s’allonger considérablement, et toujours le même double constat s’imposerait : chaque demande de ce genre a du bon sens mais il est devenu impossible de répondre positivement à l’ensemble desdites demandes. En toute logique, il faudrait donc dans certains cas refuser d’acquiescer à des requêtes manifestement justifiées pour l’excellente raison qu’on ne peut tout faire en même temps. Politiquement, il reste risqué d’opposer une fin de non-recevoir à des citoyens qui se savent justifiés dans leurs démarches et qui sont des électeurs. Il découle de cet état de choses une tendance à donner suite à toutes sortes de desiderata ou bien dans des délais fantaisistes ou bien dans des conditions loin de se révéler idoines ou bien encore sans les moyens financiers et autres qu’imposeraient les circonstances si on en tenait réellement compte. En somme, au lieu de dire non – ou du moins non pour le moment – on fait les choses à moitié et, lentement mais sûrement, on mine la crédibilité des décisions et des choix publics. D’autres facteurs encore expliquent le cynisme populaire à l’égard des dirigeants. Mais sur ce facteur nous disposons d’un moyen d’intervenir immédiatement : parler vrai, c’est-à-dire décrire honnêtement la réalité et présenter sans fard les choix à faire.

437 – La Floride n’a pas que des citoyens indignes (comme Donald J. Trump) ou des dirigeants irresponsables (comme le gouverneur Ron DeSantis). On y trouve aussi des personnes remarquables et des organismes essentiels. J’en veux pour preuve le Poynter Institute for Media Studies établi dans le Sunshine State depuis 1975 et auquel on doit l’IFCN (International Fact-Checking Network), organisme créée en 2015 et voué à la vérification des faits en vue de contrer les fake news principalement mais aussi les erreurs commises de bonne foi. L’IFCN a conçu et réalisé un code d’éthique pour assurer la qualité et la rigueur de la vérification des faits et, partant, du journalisme lui-même. Tout un réseau d’organismes et d’individus œuvrant en vérification des faits y sont associés et soumis à des contrôles périodiques exigeants. La liste de leurs donateurs est publique comme celle des organes de presse (journaux, chaînes de radio et de télé, réseaux d’information électroniques, etc.) qui les appuient d’une façon ou d’une autre. Ce n’est pas parfait mais il s’agit là incontestablement d’une initiative indispensable et dont on a déjà pu apprécier le travail à de multiples reprises. Comme quoi aux États-Unis, il n’y a heureusement pas que des tenants du Big Lie. (Voir, à ce sujet, https://www.poynter.org ainsi que https://www.ifcncodeofprinciples.poynter.org.)

438 – « On ne doit pas confondre le bien commun avec le bien du plus grand nombre; le bien commun, c’est plutôt celui dont nul n’est exclu. » (Mark CARNEY, Op. cit.,p. 381. Traduction libre.)

439 – « La véritable naissance de l’homme ne se situe pas au commencement mais au milieu de la vie. La première naissance n’est qu’un événement du monde cosmologique, tandis que la seconde est un événement spécifiquement humain : il a pour matière la liberté personnelle, et elle seule. » (André VACHON, Le Temps et l’espace dans l’œuvre de Paul Claudel, Paris, Seuil, 1965, p. 429.)

440 – Les jeunes qui naissent dans un milieu riche ne sont pas plus responsables de leurs origines que ceux qui naissent dans un milieu pauvre. Les uns et les autres sont le plus souvent marqués par des préjugés opposés quant à leur objet mais semblables quant à leur persistance. On ne peut donc s’étonner que les uns soient plutôt conservateurs et les autres plutôt réformateurs. Les jeunes d’extraction plus modeste semblent cependant davantage susceptibles de troquer leurs préjugés contre ceux des jeunes issus de milieux mieux nantis. En tout cas, voilà ce que je tire de mes expériences de collégien ayant fréquenté des établissements aussi différents que le petit Séminaire Saint-Alphonse et le collège Jean-de-Brébeuf.

23. VI. 2021

LVII – NOTULES (421 à 430) : Mémoire et identité, mémoire et infidélité, la perte des conservateurs, libre tricherie, la curiosité, punir le bien, la moquerie, prometteuse jeunesse, l’égalité absolue, les inégalités tolérables

421 – On épilogue depuis longtemps sur la question de savoir ce qui définit une personnalité. Et je n’ai pas l’intention, encore moins la prétention, de répondre ici à cette question. Je veux simplement rappeler que, sans mémoire, il n’y a pas d’identité. Les mauvaises expériences dont je me souviens me rendent prudent. Le bonheur que je me rappelle avoir éprouvé à chaque fois que j’ai fait plaisir ou rendu service à quelqu’un me rend généreux. De la même façon se construisent chacune des facettes de ma personnalité : le vécu dont ma mémoire est faite m’a rendu confiant ou craintif, égoïste ou désintéressé… Aucun souvenir… donc aucune personnalité.

422 – En un tout autre sens pourtant, la mémoire la plus sûre est paradoxalement la moins fidèle. Au théâtre, par exemple, tout acteur qui joue Hamlet ou Cyrano dit le même texte que les autres comédiens qui ont interprété le même rôle, mais le dit autrement. Il en va de même dans l’art de la danse : qu’il s’agisse d’un ballet classique comme Casse-Noisette ou de flamenco, les mouvements ont beau être identiques chez tous les artistes, il reste que les performances révèlent des différences repérables. Même en musique, surtout en musique devrais-je dire, la série des notes jouées par divers instrumentistes est rigoureusement identique et, en dépit de toute ressemblance, chaque pianiste, violoniste, flûtiste ou autre musicien digne de ce nom, présente une interprétation à nulle autre comparable. Sans infidélité au souvenir donc, aucune personnalité.

423 – Les conservateurs canadiens, surtout la branche issu de feu le Reform Party de Preston Manning et la fraction qui se définit par ses convictions religieuses, me semblent en voie de dérailler complètement (avec leur opposition à l’avortement, au mariage gai, bref avec leur conservatisme moral, avec leurs vues souvent complotistes, leur refus de l’évidence des changements climatiques, entre autres). Ils vont en outre entraîner dans leur chute les autres conservateurs, ceux qui se réclament de la tradition dite Red Tory, qui savent faire une certaine place aux idées progressistes (un peu à la manière de Brian Mulroney). Cette folie des conservateurs est dangereuse. Car si, au lieu de s’en tenir à un conservatisme fiscal et plus largement financier, le parti conservateur en vient à être perçu comme un parti réactionnaire, rétrograde, voire obscurantiste, il n’y aura plus qu’un seul parti politique au Canada capable, de facto et jusqu’à nouvel ordre, d’accéder au pouvoir et de diriger le pays, le parti libéral, puisqu’on voit mal dans le moment les néo-démocrates ou les verts obtenir une majorité de sièges et qu’on sait les bloquistes incapables d’y parvenir. Je ne suis pas conservateur et n’ai aucune intention de le devenir. Car je crains la droite chrétienne et je désespère de la droite pétrolière. Mais je dois avouer que je crains tout autant une situation politique caractérisée par un parti unique ou presque. L’histoire est là pour montrer que ce genre de régime mène à des abus. D’où la nécessité d’une alternative réelle qui ne peut exister, dans notre contexte, qu’en dehors des extrémismes.

424 – Les troupes de Donald Trump adoptent, dans différents états de l’Union, diverses lois (ou règlements) dont l’objet est de compliquer, voire d’interdire l’exercice du droit de vote à certaines minorités, à commencer par les Noirs. Nombre de Républicains le reconnaissent d’ailleurs avec fierté, alors que d’autres Républicains tentent de rationaliser ce choix indéfendable. À défaut de telles manipulations (pensons aussi au gerrymandering), les républicains des États concernés ne pourront plus ou difficilement se faire élire à moins de fomenter des tricheriesqu’ils s’efforcent au surplus de mettre à l’abri des poursuites en s’adonnant à des manœuvres absolument intolérables en démocratie (et en tout autre système au demeurant). Ce qu’ils veulent est désormais très clair : ils veulent pouvoir tricher librement et sans danger de contestations judiciaires. Toute l’inspiration et toute la noblesse de Trump se retrouvent ici !!!

425 – « La curiosité ne s’inculque pas. Elle vit en chacun de nous. Elle est pareille à une plante, et tout au plus pouvons-nous la laisser s’étioler, dépérir et mourir, ou à rebours nous y consacrer et la faire éclore et s’épanouir. » (Reinhard KAISER-MÜHLECKER, Lilas rouge, Lagrasse, Éditions Verdier, 2021, p. 465.)

426 – Liz Cheney, la numéro 3 du parti Républicain à la Chambre des représentants, a refusé de souscrire au Big Lie de Donald Trump et s’est même engagée à lutter sans arrêt contre ce mensonge dangereux. Dans le contexte, ce choix constitue un acte de haute probité morale et d’un courage historique. On a évidemment sévi contre elle : on l’a privée de son poste et des moyens qu’il implique. Dans le monde de Trump, aucune action honnête ne reste impunie.

427 – « (…) les moqueries ne piquent jamais au vif que les êtres qui approuvent en secret le moqueur (…). » (Reinhard KAISER-MÜHLECKER, Op. cit., p. 558.)

428 – La sagesse des jeunes m’impressionne. Leur compétence aussi. Ceux qui prétendent que l’avenir s’annonce mal devraient regarder de plus près qui en sera bientôt responsable. Des jeunes qui regardent de moins en moins la télévision – ce qui constitue un gros plus à mon sens – , des jeunes qui se révèlent de plus en plus sensibles à l’environnement – ce qui représente un autre gros plus à mon avis – et des jeunes qui d’une manière différente de celle de leurs prédécesseurs s’impliquent socialement et qui remettent en cause la façon de faire de la politique, c’est-à-dire de s’occuper de la chose publique. Ces jeunes-là existent bel et bien à côté de ceux qu’on dénonce pour toutes sortes de raisons. Il y a toujours eu un groupe peu prometteur chez les jeunes, et notre époque ne fait pas exception à la règle. Mais il y a toujours eu également un groupe désireux de relever les défis originaux qui les attendent et de s’y préparer. Notre époque ne fait pas non plus exception à cette règle – sauf peut-être en cela qu’elle nous réserve une relève encore plus lucide et décidée que ce qu’on a déjà connu.

429 – La recherche de l’égalité absolue est absurde. Dès la naissance, chacun reçoit ou non de la nature un potentiel plus ou moins important ou, au contraire, des tares plus ou moins irrémédiables. Pour ces raisons entre autres, l’égalité qu’on a recherchée le plus souvent, c’est l’égalité non pas des résultats mais des chances, donc l’opportunité offerte à chaque être humain de faire le maximum à partir de son point de départ. On sait maintenant qu’il y a mieux encore : il faut offrir à tout le monde un minimum réellement décent. Au-delà de ce minimum et seulement au-delà, on peut tolérer certaines inégalités. La difficulté consiste à identifier ce minimum. Une identification extensive complète et indiscutable relève sûrement de l’utopie. En revanche, il y a des composantes de ce minimum qui me paraissent – oserais-je le dire? – clairement indiscutables : une habitation répondant aux normes sanitaires minimales (sans vermine, sans moisissures…) et une alimentation répondant aux impératifs de base (du moins chez les enfants qui doivent pouvoir « suivre » en classe), par exemple. Si nos sociétés archi-riches ne parviennent pas à fournir ce plancher vital à tous, elles se stigmatisent elles-mêmes.

430 – La question des inégalités tolérables se présente, elle, en des termes fort différents. Ainsi, on peut décider de prendre la moyenne ou la médiane comme point de mesure et décréter ensuite que l’écart maximal acceptable correspondra à un multiple de dix ou de cinquante ou de cent. Dans ce scénario, que quelqu’un soit cent fois plus riche qu’un autre sera considéré acceptable ou intolérable en vertu d’un choix social forcément arbitraire puisque aucun critère incontestable ne fonde un tel jugement. En revanche, il me paraît éminemment probable que nos sociétés riches puissent trouver un consensus empirique quant aux seuils extrêmes à exclure en matière de revenus. De fait, on peut ergoter sur la question de savoir si l’on peut ou si l’on doit tolérer des gens dix fois ou cent fois plus riches que la moyenne ou la médiane de leurs concitoyens (peu importe comment on calcule le tout), mais peut-on encore ergoter sur la question de savoir s’il y a un excès insupportable socialement quand les revenus des uns sont mille fois, dix mille fois, cent mille fois plus élevés que ceux des autres?

24. V. 2021

LVI – NOTULES (411 à 420) : Protéger la langue, supériorité suspecte, un État laïc, résister, les sources de l’info, la Formule 1, l’argent à tout prix, gérer l’insignifiance, douceur et violence, le culte des écrivains et artistes

411 – Le Québec s’apprête à légiférer pour protéger la langue française. On va sûrement se préoccuper, dans le projet de loi en préparation, de l’usage du français au travail, de la francisation des immigrants, de la langue d’enseignement dans les collèges, du financement des universités McGill, Concordia et Bishop’s, des ratios de programmation de chansons en langue française à la radio, entre autres choses. Pendant ce temps-là, la qualité de la langue parlée par les francophones entre eux continue de se dégrader à un rythme inqualifiable et à un degré alarmant. Toutes nos activités pourraient se dérouler en français et tout le monde pourrait s’intégrer à la majorité francophone, que le français resterait menacé comme jamais, voir plus que jamais en raison de sa piètre qualité. C’est l’usage qui donne vie à la langue, et un usage inadéquat de la langue la rend impropre à remplir ses multiples fonctions. Un usage déficient de ce genre mène imparablement une langue à sa disparition ou, à tout le moins, la réduit à un rang subalterne.

412 – « Pour si grande que soit la supériorité intellectuelle d’un homme, il ne peut pratiquement et durablement dominer d’autres hommes sans jouer une sorte de comédie toujours un peu vile. » (Herman MELVILLE, Moby Dick, ch. XXXIII.)

413 – Le Québec tient, avec raison à mon sens, à la laïcité de l’État. Il y tient mais fait peu de choses pour la protéger vraiment, encore moins pour la promouvoir. Bien sûr, on brasse des sujets controversés comme le port de signes religieux, ce qui concerne une quantité négligeable de nos concitoyens. Mais le Vendredi Saint est férié, comme bien d’autres fêtes religieuses, ce qui concerne tout le monde, et le crucifix reste accroché à l’Assemblée nationale au motif qu’il a valeur de tradition. Ce dernier argument renseigne peut-être davantage sur les hésitations ou les craintes de nos dirigeants que sur les sentiments de la population. La bénédiction paternelle du Jour de l’An relève bel et bien de la tradition la plus caractéristique de notre milieu. Pourtant, nos concitoyens y ont renoncé sans difficulté. Et ce n’est pas un cas unique…

414 – Après tant d’autres, jadis sous Staline ou Mao, aujourd’hui sous Poutine ou Xi Jinping, Navalny subit le sort que les despotes de tous temps et de tous lieux réservent à ceux qui résistent. Il y a belle lurette pourtant qu’on connaît l’inefficacité à long terme de tels procédés. Dante a magnifiquement décrit cette étonnante réalité : « On ne peut éteindre une volonté qui résiste ; elle est comme le feu qui revient toujours à sa tendance naturelle, quoique mille fois on lui oppose des obstacles. » (DANTE, La Divine Comédie, chant IV du Paradis.)

415 – Analyser le comportement de cueillette d’informations des lecteurs (de journaux et revues), des auditeurs (de radio et balados) et des spectateurs (de programmes télé et Internet) pose de nombreux problèmes de méthode. Le Centre d’études sur les médias (CEM) de l’Université Laval fait à cet égard un remarquable travail de clarification. Je voudrais ici attirer l’attention sur quelques chiffres récents et annonciateurs de l’avenir justement produits par le CEM. Dans Regard sur les pratiques d’information au Canada | Digital News Report 2020, on apprend que 77% des 18-24 ans identifient comme principale source d’information une source en ligne. Près de la moitié des membres de ce même groupe d’âge (48% exactement) identifient les médias sociaux comme leur principale source d’information (cf. https://www.cem.ulaval.ca/publications/dnr-2020-canada-fr/). Est-ce qu’il ne s’agit pas ici d’une donnée qui justifie à elle seule l’encadrement des activités des réseaux sociaux? J’ai bien écrit encadrement et non pas censure. Comme nos journaux qui sont encadrés sans être censurés. À ceux que j’entends déjà invoquer l’extrême difficulté de la tâche, je demande simplement ceci : « Depuis quand la nécessité d’entreprendre est-elle disqualifiée par la difficulté de l’entreprise? »

416 – Il faudrait accorder des millions supplémentaires à la Formule 1 pour qu’elle puisse tenir à Montréal la course du Grand Prix du Canada en juin prochain. Ma foi, nous nageons en plein délire! Je comprends tout ce qu’on explique à propos des retombées économiques de cette activité prétendument sportive, à propos de son effet sur l’image internationale de Montréal, etc. Dans les circonstances toutefois, ces arguments revêtent une futilité désolante. Le fait même qu’on doive discuter de la chose présente un côté lamentable. Il me semble tellement clair que cela n’a présentement aucun sens que je ne vois pas du tout au nom de quoi les autorités publiques pourraient consentir à une telle manœuvre! Que faire à propos des autres activités privées elles aussi des revenus de guichet à cause de la Covid-19? Et ce n’est là qu’une seule des questions que soulève la possibilité d’un financement supplémentaire de la Formule 1 – cette Formule 1 bruyante, polluante, associée à la prostitution…

417 – Un des vices de l’attitude de nos voisins du Sud à l’égard de l’argent vient peut-être de la place qu’on lui attribue dans la prise de décision. Ce que je veux dire par là est illustré par la comparaison suivante.

Un entrepreneur qui a le goût de fabriquer tel ou tel produit se demande normalement si ce produit répond à un besoin et, selon la réponse, l’entrepreneur se lance ou pas dans l’aventure; ou encore un entrepreneur qui a identifié un besoin à satisfaire se demande s’il a le goût de satisfaire ce besoin, s’il en a les capacités et, encore une fois, selon la réponse, il procède ou renonce. Ce qui vient en premier, dans ce scénario, c’est le bien ou le service à produire et, ensuite seulement, on se demande comment le produire de façon profitable.

Un autre scénario est possible. Un entrepreneur se demande d’abord comment faire de l’argent et, ensuite, il trouve n’importe quoi à produire à un coût minime et à vendre avec une forte marge. L’impératif à prendre en compte ici, c’est le marketing. Si je puis « marketer » quelque chose, fût-ce une niaiserie, fût-ce même quelque chose de nuisible, je procède parce que c’est payant. D’où ces réclames qu’on voit à la télé où l’on offre telle ou telle chose à 30$ l’unité, disons, et dont on peut obtenir un deuxième exemplaire pour le même déboursé de 30$, donc à un rabais prétendu de 50%, si l’on commande durant la prochaine heure, par exemple, à quoi, bien entendu, il faut ajouter les taxes applicables, les frais de port et de manutention – prix et frais étant bien sûr en $ US, comme le précisent les micros caractères –. Ce qui vient en premier ici, c’est le profit et, ensuite seulement, le bien ou le service à mettre en marché, bien ou service dont on se fout complètement du moment qu’il rapporte.

Une telle échelle de valeur mène à un monde où tout s’achète et où tout se vend, un monde où tout a son prix et où il est perçu comme normal qu’il en soit ainsi. Une large fraction des Américains me semble s’accommoder d’un tel monde. Cela dit, par opposition à d’autres sociétés où l’on peut observer de tels comportements dont les auteurs toutefois n’osent pas se vanter. Il leur reste au moins la honte pour attester de leur valeur humaine au-delà de l’argent.

418 – « Le conflit entre la centralité subjective de notre vie et la conscience de son insignifiance objective, Atwater savait (…) que c’était le conflit cardinal structurant la psyché américaine. La gestion de l’insignifiance. C’était le grand liant syncrétique de la monoculture étatsunienne. Il était partout, à la racine de tout – de l’impatience dans les files d’attente, de la fraude fiscale, des mouvements de la mode, de la musique et de l’art, du marketing. » (David Foster WALLACE, The Suffering Channel, 3 in L’Oubli [nouvelles], Paris, Éditions de l’Olivier, 2016.)

419 – La douceur est une qualité des forts comme la violence est un attribut des faibles.

420 – Quand on parle de chapelles à propos des groupes d’écrivains ou de peintres, on subodore une connotation quasi religieuse dans cette désignation. Valéry Larbaud craignait même que « le culte des saints et celui des grands artistes ne soient pas deux choses très différentes ». Voici comment il explique cette possibilité : un classique de tout premier rang demeure, écrit-il, « dans une demi-obscurité, confondu, comme de son vivant, avec des gens de second ordre […]. Un grand écrivain (un docteur) survient, lit ce classique méconnu, comprend son importance, le tire d’entre les décombres de son époque, le désigne à l’élite des lecteurs. (Le voilà mis “sur les autels”). À sa suite, plusieurs écrivains qui font autorité, ou qui jouissent d’une vogue plus ou moins durable (des prédicateurs), répandent ce culte dans un public plus large, moins directement intéressé aux “choses de la religion”. Ce culte durera et s’étendra jusqu’à ce que le classique (le saint) ait pris définitivement sa place à côté des autres classiques de son domaine linguistique, ceux dont les noms figurent dans tous les manuels (les hagiographies) et qui sont l’objet d’un culte ininterrompu : lectures, conférences, centenaires, pèlerinages […]. » (Valéry LARBAUD, Jaune, bleu, blanc, Paris, Gallimard, 1927, p. 67.) Des docteurs de l’Église aux lectures spirituelles et aux pèlerinages en passant par la prédication et la canonisation, tout le dispositif religieux semble bien effectivement se retrouver dans le processus qui mène certains écrivains à la sainteté littéraire! Je laisse à chacun d’évaluer la portée d’un tel constat…

26. IV. 2021

LV – NOTULES (401 à 410) : Pseudo-chefs, les enfants en Syrie, abuser des femmes, les enfants au Mozambique, la Chine et les enfants ouighours, Trump et les migrants, nanoparticules et fœtus, sacrés Français, le recteur Frémont, encore le pergélisol

401 – « (…) les conducteurs de peuples sont conduits par le populo au moment où ils le soupçonnent le moins. » (Herman MELVILLE, Moby Dick, ch. 1.)

402 – Depuis bientôt dix ans, la Syrie vit une guerre cauchemardesque. Un peu plus de 500 000 Syriens ont été tués, cinq millions d’entre eux au moins – c’est-à-dire la moitié de la population du pays ou à peu près – ont été déplacés (pour le dire poliment). Le territoire est devenu un véritable champ de ruines dont la reconstruction coûtera, d’après les plus optimistes, au moins 300 milliards de dollars (américains évidemment). Le président Assad s’est rendu coupable de crimes inexpiables, ayant notamment gazé ses propres concitoyens. En dépit de quelques efforts de résistance, toute velléité de gouvernance démocratique a été à la lettre « supprimée ». Y a-t-il encore de l’espoir? Les enfants ne reçoivent pratiquement aucune instruction – Assad a même délibérément bombardé les écoles –, leur alimentation suffit à peine à leurs besoins et ne contribue sûrement pas au développement de cerveaux particulièrement aptes à faire face à des problèmes quasi insolubles. Les menaces contre les enfants sont désormais utilisées comme un instrument de chantage absolument répugnant.

403 – Les femmes font l’objet de traitements souvent inadmissibles, quand ils ne sont pas carrément criminels. Au Québec, la situation des femmes est souvent considérée comme l’une des meilleures au monde. J’ignore si la chose est vraie, mais elle n’est pas impossible. Ce que je sais en revanche, c’est que le gouvernement ne se gêne pas pour – oserai-je le dire? – « abuser » des femmes. Comment qualifier autrement l’imposition de temps supplémentaire obligatoire aux infirmières? Les infirmières représentent 88,7% de l’effectif de leur profession, les homme ne comptant que pour 11,3% des membres de leur Ordre professionnel. Je ne suis pas certain qu’une pratique identique s’appliquerait à un groupe masculin aussi fortement majoritaire que le sont les infirmières en leur domaine. Surtout que, semble-t-il, le plus souvent ces périodes de temps supplémentaire obligatoires sont imposées de façon imprévue à des femmes ainsi prises au dépourvu, et ce, même si elles sont mères de familles monoparentales, même si elles ont de jeunes enfants à la maison, même si leur mari (quand elles en ont un) doit partir travailler. Pendant ce temps-là, on injecte des millions de dollars dans l’industrie éminemment masculine de la construction dont les ouvriers reçoivent leurs paies de vacances qui se tiennent dans les plus belles semaines de l’année alors qu’on donne aux gestionnaires du réseau de la santé le pouvoir d’annuler les vacances des infirmières. On s’étonne ensuite que plusieurs infirmières quittent la fonction publique pour le secteur privé. Moi, ce qui m’étonne, c’est qu’elles ne soient pas plus nombreuses à le faire.

404 – Au Mozambique, les tenants de l’État islamique décapitent diverses personnes, notamment des enfants. J’insiste : on y décapite des enfants. Aussi jeunes que onze ans, ce qui est prouvé; probablement plus jeunes que onze ans, ce qui reste à prouver mais qui a peu de chances de l’être puisqu’on interdit soigneusement l’accès à certains lieux « révélateurs ».

405 – La Chine persécute les Ouighours. En fait, elle s’efforce même de les éliminer. On a ici affaire à un génocide, mais à un génocide original (pour ainsi dire). Car la Chine s’en prend principalement aux enfants. Aux enfants à naître d’abord, en stérilisant de force les éventuelles mères ouighoures ou en les contraignant à l’avortement. Aux enfants déjà nés ensuite, en les séparant de leurs parents, surtout de leurs mères, qu’on envoie dans des camps de toutes appellations qui sont en réalité des camps de concentration où l’on prend malgré tout suffisamment soin des détenus des deux sexes pour exploiter, sans discrimination de genre, la force de travail qu’ils représentent. Les enfants ainsi retirés à leur famille trouvent aisément preneur dans la « bonne » population chinoise qui se trouve confrontée à un manque criant de relève générationnelle. Est-il besoin d’ajouter quoi que ce soit à ce constat de comportements abjects?

406 – Sous Donald Trump, les États-Unis d’Amérique ont adopté un comportement non moins ignominieux en séparant les enfants de migrants de leurs parents. Aux USA toutefois, dès le début d’une telle façon de faire, des voix l’ont dénoncée, et le pays s’efforce maintenant de corriger cette situation. Rien de tel en Chine. Du moins jusqu’à maintenant (à moins que les opposants n’aient déjà été éliminés).

407 – On sait depuis un certain temps que certaines particules de plastique parviennent à s’insinuer dans le corps humain comme dans celui de nombreux autres animaux. On vient maintenant de découvrir que des nanoparticules peuvent traverser la barrière placentaire et vaincre bien d’autres dispositifs de protection des organismes. Au point qu’on a trouvé de telles nanoparticules dans le cerveau et le cœur de fœtus de souris, ce qui en toute vraisemblance ne va pas sans conséquences sur la développement cérébral et la résistance cardiaque. Des microbilles de polystyrène ont également traversé la barrière placentaire chez l’embryon humain. La triste nouveauté, selon les chercheurs, consiste en ceci que le cerveau et le cœur de l’embryon humain semblent aussi accessibles aux nanoparticules que ceux des souris. D’autres études sur l’être humain s‘imposent pour en arriver à des conclusions indiscutables. Mais il existe une forte probabilité que tel soit bien le cas. Même les chercheurs britanniques les plus flegmatiques n’ont pu s’empêcher, en présence de telles données, de conclure : « Very concerning! » (Damian CARRINGTON, « Plastic particles pass from mothers into fœtuses, rat study shows », The Guardian, 18 March 2021.)

408 – Le 16 mars dernier, à l’aube d’un nouveau confinement dans certaines régions de France et notamment dans la capitale, de nombreux Parisiens ont décidé de quitter leur ville pour échapper à cette nouvelle restriction! Comme si le confinement portaient sur la brique et le béton et non sur les personnes ! Si les gens partent, le confinement perd son sens à moins que les gens ne se considèrent eux-mêmes en confinement, peu importe où ils iront. Cette dernière possibilité constitue une interprétation intelligente de cette fuite hors Paris. Malheureusement, si j’en crois nombre d’entrevues, dans de nombreux cas, de trop nombreux cas peut-être, cette interprétation ne s’applique pas… Une sottise parisienne?

409 – Le recteur Frémont de l’Université d’Ottawa ne passera pas à l’Histoire pour ses réactions à la fois promptes, éclairées et courageuses aux abus commis par des étudiants et des professeurs de son institution. Tout professeur de droit qu’il est, Amir Attaran a proféré des énormités au sujet du Québec qu’il a comparé à l’Alabama du point de vue des pratiques racistes et où, soutient-il, il y aurait même lynchage d’autochtones. La liberté d’expression doit évidemment être protégée, mais pas la diffamation. Je comprends que le recteur Frémont veuille agir avec circonspection et qu’il veuille peut-être, avant de réagir, respecter l’adage fameux « Audi alteram partem ». Dans le présent cas toutefois, on n’a pas affaire à des propos qu’il faut replacer dans un contexte vivant pour en apprécier la portée (comme c’était le cas de ces étudiants qui dénonçaient l’emploi du terme « nègre » durant un exposé professoral). On a affaire à des écrits, d’une clarté indiscutable, qui auraient au moins commandé une déclaration de Me Frémont du genre de celle-ci : « Si les faits allégués sont bien exacts, il s’agit là nettement d’affirmations condamnables, à moins que leur auteur ne puissent établir leur bien-fondé. » Adoptée rapidement, une telle position aurait été simultanément prudente et à la hauteur de l’autorité morale détenue par un recteur d’université. La réponse du recteur Frémont à la lettre de Paul St-Pierre Plamondon se défend peut-être mais elle vient tard et, surtout, elle donne l’impression de n’être venue que parce qu’on l’a exigée. Dommage car elle contient des arguments importants sur lesquels je reviendrai éventuellement.

410 – Dans une précédente notule, j’ai attiré l’attention sur le danger de libération, lors la fonte du pergélisol, de microbes préhistoriques susceptibles d’être réactivés. Dans un article instructif au possible publié dans la prestigieuse revue Nature, une journaliste scientifique réputée nous apprend, entre autres choses, que la calotte glacière arctique perd maintenant deux ou trois centimètres de glace de plus que d’habitude à l’approche du temps chaud, et dans certaines zones cette perte atteint même 30 cm de plus que d’habitude. Le dégel rejoint ainsi les couches dites actives du « permafrost », ce qui rend disponible pour toutes espèces de microbes une plus grande quantité de carbone (makes more carbon available to microbes in the soil). Inutile d’insister sur les conséquences d’ailleurs bien connues d’un tel échange biochimique ! (Voir, à ce sujet, Monique BROUILLETTE, « How microbes in permafrost could trigger a massive carbon bomb. Genomics studies are helping to reveal how bacteria and archaea influence one of Earth’s largest carbon stores as it begins to thaw », Nature, 591, 360-362 [17 March 2021]).

26. III. 2021

LIV – NOTULES (391 à 400) : L’avenir des virus, la vérité des sots, l’irrationalité humaine, le doute d’Érasme, censure et fardeau de la preuve, censure et clarté, comme si…, le Botox et le cerveau, le repentir, la lucidité de Konrad Lorenz

391 – Il y a 200 000 ans s’éteignait l’homme de Denisova une espèce disparue du genre humain. L’homo erectus disparaissait aussi à peu près en même temps alors qu’apparaissaient l’homme de Néanderthal et l’homo sapiens. Tout ça, je le répète, il y a environ 200 000 ans. Durant ce laps de temps, 7 500 générations d’êtres humains se sont succédé. Ces générations ont connu diverses modifications (mutations génétiques ou changements issus de l’apprentissage) qui, cumulées, nous ont fait passer, nous les humains, de l’état de sapiens à l’état que nous connaissons aujourd’hui, lequel nous permet d’envoyer des engins spatiaux explorer les planètes les plus éloignées du système solaire.

Pour leur part, les virus mettent environ 20 ans à produire 7 500 générations. Autrement dit, ils évoluent à un rythme 10 000 fois plus rapide que le nôtre. Et le milieu où leur évolution survient est celui d’un seul organisme, humain ou animal notamment, contrairement à notre évolution à nous qui survient dans le vaste milieu constituée par notre planète. Or notre planète traverse des transformations inouïes. Plus particulièrement, le réchauffement du pergélisol d’où ont commencé à surgir des virus et des bactéries qui s’y trouvent depuis des millénaires et dont on sait maintenant qu’ils peuvent être réactivés.

En somme, les virus qui sont en nous évoluent beaucoup plus rapidement que nous ne pouvons nous y adapter. Et il y a fort à parier que les virus qui vivent hors de nous et viennent d’autres ères nous réservent des surprises. Spécialiste de l’épidémiologie et de l’évolution des maladies infectieuses, Samuel Alizon a récemment consacré un ouvrage passionnant à ces questions (Évolution, écologie et pandémie. Faire dialoguer Pasteur et Darwin, Paris, Points, 2020) sur lesquelles planchent de nombreux chercheurs de l’Université Laval de l’Équipe TAKUVIK » (voir à ce sujet: http://www.takuvik.ulaval.ca/team/team-fr.php).

392 – « Truth, being often the most senseless thing in the world, is sometimes revealed to fools. » [« La vérité étant la chose la plus inconséquente du monde, ce sont quelquefois les sots qui la distinguent, »] (Joseph CONRAD, The Warrior’s Soul [ L’Âme du guerrier in Derniers contes, p. 999, du tome IV des Œuvres, Paris, Gallimard – La Pléiade, 1989 ]. )

393 – Au risque de surprendre, je soutiens que l’être humain n’est pas un être rationnel. C’est un être qui peut être rationnel. Mais cette possibilité, cette puissance comme disaient les Anciens, ne s’actualise qu’au prix d’un effort considérable auquel bien peu de gens consentent. Je ne parle pas ici des personnes qui ne peuvent pas s’y livrer en raison, par exemple, d’un handicap intellectuel. Je parle de toutes ces personnes qui le pourraient mais ne le font pas pour différents motifs qui, au demeurant, sont souvent fort sérieux. Car, pour penser rationnellement et agir ensuite conformément à sa pensée rationnelle, il faut effectuer certaines opérations indispensables. Je ne m’arrêterai ici qu’à l’une de ces opérations : la cueillette d’informations fiables. Car il est évident que, sans de telles informations, il est impossible de se prononcer de manière judicieuse sur quoi que ce soit et, par conséquent, d’agir de façon éclairée. Or, rechercher les informations et évaluer leur crédibilité demandent du temps et des compétences dont tous ne disposent pas.

Un ami pour lequel j’ai du respect a un jour refusé de trop s’avancer lors d’une discussion sur les relations internationales pour la raison qu’il s’y connaissait trop peu et ne pouvait investir le temps requis pour s’y retrouver véritablement. Cette attitude, trop rare, fait pourtant preuve d’une sagesse réelle. Elle ne nous oblige nullement, d’ailleurs, à refuser toute participation aux échanges. Simplement, elle nous invite alors à questionner ceux qui savent ne serait-ce qu’un petit quelque chose, à suggérer des hypothèses que les discussions permettront peut-être de tester, en un mot à tenir des propos compatibles avec ses connaissances personnelles réelles et témoignant de son désir de savoir et de comprendre. L’attitude de ce qu’on appelle chez nous un Ti-Joe Connaissant compromet la valeur de la discussion, ce qui porte préjudice à tout le monde, y inclus à celui qui s’exprime ainsi.

394 – Érasme de Rotterdam, le grand ami de Thomas More, enseigne que le monde sera sauvé par le doute rationnel. Il en savait quelque chose, lui qui dut se battre contre nul autre que Luther. Et nous devrions plus que jamais faire nôtre son enseignement de la tolérance et de la méfiance à l’égard des certitudes trop vite acquises.

395 – Le problème de la censure, dans notre société, se pose sous sa forme la plus grave là précisément où l’on ne devrait pas le rencontrer : à l’université. Je conviens comme beaucoup de gens prudents et nuancés qu’on doit se montrer sensible aux préoccupations des personnes que peuvent blesser certains termes et attitudes. Je me suis cru néanmoins victime d’hallucinations en « entendant » le silence des recteurs en présence des étudiants exigeant que les professeurs renoncent à l’emploi de certains mots dans leurs cours au motif que ça blessait certains d’entre eux. J’ai déjà exprimé mes vues sur le terme nègre, et je n’y reviendrai pas. En revanche, je tiens à dénoncer l’irrésolution, la pusillanimité, la lâcheté, en un mot la veulerie des recteurs de nos universités dont le silence témoigne d’un avachissement qu’on ne devrait surtout pas trouver chez des juristes prétendument de haut vol comme les recteurs Frémont de l’Université d’Ottawa et Jutras de l’Université de Montréal ou la principale de l’université McGill, Suzanne Fortier, dont les qualifications scientifiques multiples et de haut niveau n’annonçaient pas une telle attitude. Comment peut-on même envisager de discuter du bien-fondé de la liberté d’expression à l’université dans les termes imposés par les étudiants en cause? Il s’agit là d’une faiblesse impardonnable de la part de responsables ultra qualifiés qui ne devraient jamais tolérer qu’on renverse ainsi le fardeau de la preuve. Dans l’enceinte universitaire, la liberté de pensée, d’expression orale et écrite, de recherche et d’enseignement constitue la base et la norme des bonnes pratiques. Ce n’est pas aux professeurs de prouver qu’ils ont le droit d’y recourir mais à ceux qui veulent leur en interdire l’usage d’établir qu’il est requis de ce faire. Autrement, c’est le monde à l’envers.

Au moment de mettre en ligne mes notules d’aujourd’hui, je prends connaissance des faits « invraisemblables » survenus à McGill et que relate Isabelle HACHEY dans un article dont je ne saurais trop recommander la lecture ( « Le clientélisme, c’est ça », La Presse, 22 février 2021). C’est on ne peu plus édifiant!

396 – Toujours dans le filon de la censure et de la « bien-pensance » qui sévissent de plus en plus au sein de nos universités, les recteurs doivent avoir des réactions claires. Il ne faut surtout pas qu’ils finassent en prenant appui sur des distinctions byzantines qui risquent d’alimenter un débat voué à devenir bancal du fait qu’il confond les esprits brouillons, souvent caractéristiques des mentalités belliqueuses. Les réflexions subtiles de la cour Suprême n’ont pas leur place dans le débat public quand il s’agit de gérer une rébellion étudiante. Cela ne signifie nullement qu’on ne doive pas prendre en considération les idées les plus pointues, cela implique simplement que ces idées – dont on a pleinement le droit, voire le devoir de s’inspirer – ne doivent pas servir à détourner l’attention du cœur du débat. Pascal disait qu’il y a des lieux où il faut appeler Paris Paris et d’autres où il faut l’appeler capitale du Royaume. Il en va de même ici : il y a un lieu pour les nuances juridiques les plus raffinées et un lieu pour les orientations placées stratégiquement à l’abri des manipulations.

397 – « À cinq ans on enfourche un bâton comme si c’était de l’équitation; à dix-huit ans on embrasse une fille comme si c’était de l’amour; à trente ans on se marie comme si c’était du bonheur; à quarante on cherche des places comme si c’était de l’honneur; puis l’on meurt comme si l’on avait vécu. » (Sully PRUDHOMME, Journal intime, 23 juin 1868.)

398 – Le Botox et le cerveau ne font pas bon ménage. Depuis la découverte dans les années 1990 des neurones-miroirs par Gallese, Rizzolati et leurs collègues de l’université de Parme, de nombreux travaux ont étudié les fonctions de ces neurones du cortex prémoteur et leur influence sur certaines activités humaines.

On sait maintenant que ces neurones font des êtres humains des imitateurs-nés. C’est le cas chez les bébés qui reproduisent les mimiques de leurs parents ou chez les étudiants qui reproduisent les gestes de leur professeur de musique ou de danse. Ce sont ces mêmes neurones qui nous font « ressentir par empathie ce qu’éprouve une personne triste : l’expression peinée de son visage active nos neurones-miroirs qui réalisent en silence ces mêmes mouvements dans notre cerveau, allant jusqu’à esquisser de minuscules contractions des muscles de notre propre visage, reproduisant de manière subliminale l’expression faciale concernée (on appelle ces résonances discrètes des microexpressions). »

Qu’est-ce que le Botox vient faire là-dedans? demandera-t-on. Eh bien, voici : « La toxine botulique bloque la transmission de l’influx nerveux aux muscles, provoquant leur inertie et aplanissant les contractions involontaires de la peau : cela comporte l’avantage de combler les rides, mais cela nous retire d’un autre côté la capacité à reproduire ces microexpressions et à sentir par empathie ce qu’éprouve l’autre en produisant ces mimiques. À tel point que les personnes traitées au Botox éprouvent d’étonnantes difficultés à identifier les émotions de leurs vis-à-vis, voire à comprendre certains passages d’œuvres littéraires. Il faut savoir que pour éprouver les émotions des personnages de romans, nous réalisons de microscopiques mimiques faciales qui accompagnent habituellement nos émotions : privés de ces aides émotionnelles, notre paysage affectif se désertifie et nous devenons des infirmes émotionnels. La beauté botoxée rend idiot. »

Cette relation entre le cerveau et le Botox est claire. Cette conclusion m’a inspiré un certain scepticisme que la réputation de Sébastien Bohler, éminent spécialiste en neurosciences, n’a pas suffi à dissiper. J’ai donc vérifié les sources sur lesquelles il s’appuie pour soutenir cette thèse, et j’ai bien dû me rendre à l’évidence.

Sur ce sujet passionnant et sur de multiples aspects qui y sont associés, on pourra consulter l’ouvrage de D. BOHLER (Où est le sens? Les découvertes sur notre cerveau qui changent l’avenir de notre civilisation, Paris, Robert Laffont, 2020) d’où proviennent les citations précédentes (p. 75 et ss., les italiques étant de moi) et où l’on trouvera de solides références scientifiques.

399 – « On ne peut absoudre celui qui ne se repent pas. » (DANTE, La Divine Comédie, chant XXVII de L’Enfer.)

400 – À sa façon, Konrad Lorenz avait du génie. Je le dis au risque d’être fort mal vu par les tenants du politiquement correct, car Lorenz a bel et bien été membre en règle du parti national-socialiste allemand. Je ne veux pas débattre ici de la portée de son appartenance au parti nazi, bien que personnellement je croie en la valeur des explications fournies par Lorenz lui-même et confirmées par plusieurs de ses collègues scientifiques. Quoi qu’il en soit, je tiens à lui rendre hommage ici non pas à la manière de la fondation Nobel qui lui a remis son célèbre prix pour ses remarquables travaux de physiologie et d’éthologie. Je veux plutôt attirer l’attention sur le fait que, il y a déjà une cinquantaine d’années et s’inscrivant alors contre les modes dominantes, il avait alerté la communauté scientifique, ses lecteurs et le public en général sur les dangers que courait à ce moment-là et que court toujours notre civilisation. En particulier, il insistait sur les dommages faits à l’environnement par certaines des activités humaines, sur les dangers que nous nous faisons courir à nous-mêmes en poursuivant le risque zéro – ce dont il a signalé les effets pervers –, sur les torts que le recul du sens critique et de la transmission rigoureuse du savoir ainsi que la tendance à la facilité intellectuelle font subir à la pensée de plus en plus exposée de ce fait à l’endoctrinement, sur les problèmes associés à la surpopulation et qui ne feront que s’aggraver si rien n’est fait, etc. Bref, nul ne peut nier l’extrême lucidité dont Lorenz a fait preuve en son temps. Ne serait-ce que pour cette raison, Les Huit Péchés capitaux de notre civilisation (Pais, Flammarion, 1973) mériterait une édition rafraîchie mais respectueuse de ses thèses initiales.

22. II. 2021