LII – NOTULES (370 à 380) : Sartre et la paternité, notre langue, désaccord entre États, la passion, l’ignorance, une démocratie blessée, la vérité judiciaire, le tribunal piégé, les enfants, célèbres suicides, lutter contre l’ennui

370 – « Quand les pères ont des projets, les enfants ont des destins. » (Jean-Paul SARTRE, L’Idiot de la famille. Gustave Flaubert de 1821 à 1857, Paris, Gallimard, 1971, tome I, p. 107.)

371 – Une fois de plus, le débat sur le français au Québec se ravive. Même si l’on ne connaît pas encore avec précision le contenu du projet de loi annoncé par Simon Jolin-Barrette, il suscite déjà des vagues, les uns craignant qu’il n’aille pas suffisamment loin et les autres craignant exactement le contraire. Ce qui est sûr, c’est que, de toute façon, il y aura des récriminations. Ceux qui ont été attentifs à ce débat depuis l’adoption de la Loi 101 élaborée par le Dr Camille Laurin, peuvent même prévoir avec un assez bon degré de justesse quel type de protestations ou de reproches seront formulés par quels groupes ou quels individus. Ce débat est fort important mais fort lassant, ce qui en soi constitue un danger.

Car ce magma de discussions plus ou moins savantes, de considérations démographiques ou légales plus ou moins fondées, d’analyses des pratiques linguistiques observables sur le marché du travail ou dans le monde de l’éducation occulte, me semble-t-il, la véritable question de fond : la connaissance de la langue et de son importance par les francophones eux-mêmes. Connaître sa langue permet d’en user adéquatement lorsqu’on parle ou écrit. Un tel usage rend fier le locuteur et inspire le respect à son vis-à-vis par opposition à un emploi bancal de la langue. Sans un tel usage, comment croire à l’importance de son instrument linguistique? Comment amener des tiers à y voir quelque chose de valeur? L’artisan respecte ses outils. Le sculpteur, par exemple, prend garde de ne pas émousser son burin, car un burin ébréché ou simplement mal affûté ne produit pas un résultat qui induit l’admiration pour l’œuvre.

En d’autres mots, non seulement il importe de disposer d’un bon instrument, mais il faut encore l’apprécier au point de le soigner pour qu’il remplisse au mieux son office. Cela dit, je n’entends pas réduire la langue au seul rôle d’instrument, mais je vois mal de quelle manière elle pourrait s’acquitter de ses autres missions sans au préalable assumer cette fonction déterminante.

372 – On reproche aux fédérations, comme le Canada, une structure qui amène les unités constituant le tout à s’affronter entre elles et à affronter tout autant le gouvernement central. Ce n’est pas faux, mais ce n’est pas non plus dépourvu d’avantages. C’est notamment grâce à un tel système que les USA viennent d’échapper aux menées antidémocratiques de Donald Trump.

373 – L’amour est trop important pour être confié à la passion.

374 – L’ignorance consciente d’elle-même constitue le point de départ du désir de savoir et, ultimement, de la connaissance comme telle. L’ignorance qui s’ignore elle-même va jusqu’à empêcher la naissance et le développement du goût de savoir. D’où l’une des fonctions les plus délicates de l’éducation : faire naître la conscience de son ignorance chez le jeune. Mais la faire naître non pas de manière à décourager ses efforts mais bien plutôt à les stimuler.

375 – Certains états américains ont décidé de changer les lieux et les heures de réunion de leurs grands électeurs, c’est-à-dire de ceux qui devaient désigner le candidat choisi comme vainqueur de la présidentielle dans leur état. Les heures et lieux de ces rencontres – qui visent à donner officiellement les votes desdits électeurs au candidat choisi par une majorité de votants – ont été gardés secrets jusqu’à l’ultime moment pour mettre les grands électeurs en cause à l’abri de pressions indues et de toute nature susceptibles d’altérer leur choix de voter conformément à leur conscience et aux règles applicables. Voilà qui est un fait, en Arizona, par exemple, et même au Delaware, état de Joe Biden. Indiscutablement, il existe aux USA des responsables électoraux qui ont suffisamment craint les interventions menant à des forfaitures pour introduire une précaution supplémentaire dans la toute dernière étape du processus électoral. Conclure dès lors que la démocratie américaine a subi un assaut grave ne relève pas de l’opinion mais du constat empirique. Blessée, la démocratie de nos voisins du Sud pourra-t-elle guérir assez rapidement pour que les cicatrices tiennent le coup lors de la prochaine élection générale? Ou la plaie s’ouvrira-t-elle de nouveau?

376 – Gilbert Rozon a été déclaré non coupable d’agression sexuelle. Telle est la vérité judiciaire. De l’avis même de la juge en l’instance, il est possible que la vérité factuelle soit différente. J’ignore ce qu’il en est spécifiquement dans le cas de Gilbert Rozon, mais à l’évidence il pourrait de facto avoir violé la plaignante mais être déclaré non coupable faute de preuve acceptable en droit criminel. Je viens de lire, sur un réseau social, le point de vue d’une personne que je ne connais pas et qui dit ceci en substance : en réalité, Rozon a abusé de la femme qui affirme qu’on l’a violée mais la Cour s’est vue contrainte de retenir des faits alternatifs en vertu même des règles qui la régissent (notamment des règles concernant la preuve). Il me semble malsain et inquiétant qu’on commence à parler de notre droit sinon comme d’une source de faits alternatifs du moins comme d’un lieu où ils peuvent s’imposer et d’où ils peuvent se répandre.

377 – De manière simplifiée, on pourrait dire que les tribunaux, dans un pays comme le nôtre, ont pour objectif de redresser les torts (par opposition à ce qui survient dans certains pays où les tribunaux servent trop souvent à museler les adversaires politiques). Mais, comme le révèle à sa façon le procès de Gilbert Rozon et la décision judiciaire qui l’a suivi, les tribunaux peuvent être piégés, et ce, en vertu des règles pourtant très sages en général qui les régissent.

Ainsi, imaginons que Rozon n’est pas du tout coupable factuellement. Le tribunal l’a bel et bien libéré de toute accusation mais Rozon demeure suspect, pour dire le moins, aux yeux de beaucoup, peut-être même de la majorité. Donc, malgré un jugement en sa faveur, dans cette hypothèse, il supporterait l’opprobre pour longtemps et peut-être même pour toujours en dépit de la vérité factuelle de sa non culpabilité. Et, dans ce cas, la plaignante aurait perdu sa cause à juste titre mais n’en conserverait pas moins la sympathie d’un assez large public alors qu’en fait elle aurait vulgairement menti et se serait parjurée.

Maintenant, imaginons l’inverse : Rozon est factuellement coupable. Déboutée par le jugement de la cour, à l’évidence la plaignante serait non seulement déçue mais encore gravement lésée par le tribunal dont ce n’était certes pas l’intention. Quant à Rozon, il aurait obtenu ce qu’il voulait juridiquement même si c’est moralement inadmissible – une déclaration de non culpabilité – mais, aux yeux de l’opinion, il serait loin d’avoir retrouvé la virginité (!) dont il se réclame.

Dans l’un et l’autre cas de figure, le tribunal aurait, en réalité, fait du tort et gravement alors qu’en droit il aurait fait tout le bien dont il est capable. Le tribunal se trouverait piégé. En définitive, il l’est bel et bien.

378 – « Nous sommes tous conditionnés à penser que nos enfants sont plus importants que nous (…) et à vivre par procuration à travers eux. » (Jonathan FRANZEN, Les Corrections, Paris, Le Seuil/Éditions de l’Olivier, coll. Points, no 1126, p. 375.)

379 – Voici quelques noms d’auteurs qui me sont particulièrement chers : Hubert Aquin, Arthur Koestler, David Foster Wallace, Stefan Zweig, Sénèque, Virginia Woolf, Ernest Hemingway, Primo Levi. Outre le fait d’écrire, ces personnes ont toutes en commun le fait de s’être donné la mort. Pour toutes sortes de raisons. Par toutes sortes de moyens. En toutes sortes de circonstances. Contrairement à certains spécialistes pour qui le suicide représente toujours un acte de folie (temporaire ou permanente, évidente ou cachée), je suis d’opinion qu’il peut s’agir d’un acte réfléchi commis en toute conscience et en pleine connaissance de cause, même par une personne qui n’est pas en fin de vie. Pour cette raison je ne saurais voir dans les personnes susmentionnées des esprits essentiellement déséquilibrés dont l’état plus ou moins morbide expliquerait le choix auto-destructeur. Je ne nie pas que certains individus s’ôtent la vie ou projettent de le faire en raison de problèmes psychiques graves. Je soutiens que tel n’est pas forcément le cas.

380 – À ceux qui s’ennuient en ce temps ce confinement, je soumets cette pensée de George Bernard Shaw : « Depuis que j’ai appris à rire de moi-même, je ne m’ennuie plus jamais. »

26. XII. 2020