LI – NOTULES (360 à 369) : Prudence statistique, rémunération ancienne, bonheur indicible, pardon punitif, étroitesse d’esprit, financement des journaux, Mathieu Bock-Côté, les pharmaceutiques, le rationnel et l’affectif, une poétesse qui m’est chère

360 – Depuis le début de la pandémie, l’écart salarial entre les hommes et les femmes s‘est notablement réduit en raison de l’augmentation du revenu moyen des femmes et non pas à cause d’une diminution du revenu moyen des hommes. Apparemment encourageante, cette constatation statistique signifie pourtant exactement le contraire de ce qu’on pourrait croire à première vue : non seulement la condition féminine ne s’est pas améliorée mais elle a empiré. Car les femmes sont plus nombreuses à occuper des fonctions qui ne se prêtent pas au télé-travail et qui sont fréquemment des fonctions mal rémunérées. Autrement dit, les statistiques récentes présentent une proportion de femmes bien rémunérées qui croît au fur et à mesure que baisse la portion de celles qui le sont moins bien parce qu’elles quittent le marché du travail. Dans un tel cas, la mauvaise interprétation des données statistiques mène non seulement à une erreur mais à l’opposé de la vérité. Comme quoi la prudence s’impose plus que jamais en la matière.

361 – Avant l’apparition de l’usine, les bourgeois, comme on les appelait alors, apportaient du travail à leurs employés et les payaient en fonction de leur production dûment mesurée. Ainsi, on pouvait fournir une quantité de fibres textiles à une ouvrière et on lui versait telle ou telle somme d’argent par unité de poids de fibres quelle avait cardées. Plus elle en cardait, plus elle était payée. L’apparition de l’usine a changé la donne : on ne rémunérait plus uniquement la production mais aussi le temps passé au travail. On en vint même progressivement, dans un très grand nombre de cas, à ne plus rémunérer que le temps de travail : il fallait poinçonner en entrant et en sortant de l’usine. L’apparition du télé-travail ne permet pas à l’employeur de vérifier combien de temps son personnel consacre effectivement à travailler. D’où le retour de la rémunération selon la production. Le patron ne veut plus savoir combien de temps son employé a pris pour exécuter telle ou telle tâche mais si le résultat visé a été atteint dans le délai fixé. En d’autres mots, dans un tel cas, le travail est rémunéré, maintenant comme autrefois, selon le résultat obtenu. On dit désormais que l’employé est devenu son propre maître. Est-ce si sûr? Quand on voit que le télé-travail envahit de plus en plus l’espace domestique et le temps en principe dévolu à la famille, n’y a-t-il pas lieu de se questionner?

362 – « Personne ne peut exprimer un très grand bonheur; le vivre est suffisant. On formule au contraire celui qu’on n’a pas. » (Gatien LAPOINTE, Journal, 1950-1956, Québec, Presses de l’Université Laval, 2020, entrée du 13 juillet 1952, p. 48.)

363 – « Pacifiste en colère, je pardonne sans pitié. » (Gilbert LANGEVIN, Les Mains libres, Montréal, Éditions Parti pris, 1983, p. 25.)

364 – Des connaissances larges ne compensent nullement un esprit étroit.

365 – Le New York Times a récemment franchi le cap des sept millions d’abonnés. Désormais, plus de 70% de son financement provient des abonnements Internet, ce qui compense en bonne partie les pertes de revenus que procuraient les formes conventionnelles de publicité. Il faudrait ajouter de multiples précisions ici pour dessiner un portrait complet et précis de la nouvelle situation du fameux journal américain. Mais ce n’est pas ce qui m’intéresse pour les fins de mon propos. Ce qui m’importe dans le cas de la célèbre Grande Dame de New York, c’est la source de son financement qui n’est pas gouvernementale. Chez nous, comme ailleurs, les journaux connaissent des difficultés financières qu’il devient de plus en plus ardu de régler. Sans doute est-ce en bonne partie pour cela que des voix de plus en plus insistantes se font entendre parmi nous pour que l’État intervienne, c’est-à-dire concrètement donne de l’argent, sous une forme ou une autre, à nos journaux.

L’intention me paraît bonne mais dangereuse. Imaginons qu’un tel mode de financement est en vigueur. Qu’arrive-t-il si le gouvernement en place veut promouvoir la souveraineté durant deux ou trois ans pour préparer un référendum et doit faire face à une majorité de journaux opposés à ses vues? Ou l’inverse? Imagine-t-on des fédéralistes finançant des quotidiens souverainistes ou des souverainistes finançant des quotidiens fédéralistes? En théorie, la chose devrait être possible. Le hic, c’est qu’on ne vit pas en théorie, et je ne crois pas exagérer en supposant que le cas de figure évoqué ici pourrait causer des problèmes éminemment délicats. Or la situation envisagée dans l’exemple précédent pourrait fort bien se retrouver sous de nombreuses autres formes : opposition générale gauche-droite, opposition spécifique au sujet du développement ou de la réduction des programmes sociaux, différends variés entre provinces et gouvernement central, conceptions diverses à l’égard de grands projets de société (par exemple, le verdissement de l’économie), etc.

Pendant ce temps, tous et chacun font des choix de tous ordres : ils s’abonnent aux divers Netflix de ce monde, ils dépensent des sommes importantes pour pratiquer tel ou tel loisir (de la motoneige au bingo), ils font des voyages à l’étranger et que sais-je encore. Fort bien. Il est important que chacun puisse vivre comme il l’entend. Mais si les gens ne tiennent pas à une information de qualité, que faire?

Car enfin ils pourraient payer le prix que ça vaut s’ils y tenaient vraiment. Ils ne pourraient peut-être pas faire vivre dix grands journaux, mais deux ou trois ce serait possible. Surtout si l’on parle de journaux à la mesure de notre population. Il ne s’agit pas d’exiger une couverture des événements mondiaux comme la BBC en est capable ni d’obtenir une couverture de l’économie comparable à celle du Wall Street Journal. Mais nos quotidiens peuvent assurément nous procurer un éventail tout à fait raisonnable de nouvelles, de reportages et d’analyses, quitte comme cela se fait partout au monde à ce que nous complétions au besoin notre désir de savoir en lisant à l’occasion des publications étrangères.

Il faudrait donc que les lecteurs d’ici montrent qu’ils tiennent à de l’information de qualité en acceptant de débourser davantage pour les publications qu’ils souhaitent voir prospérer. Sinon, à quoi rimerait de sauvegarder des organes de presse dont personne ne veut vraiment?

Cela dit, les GAFA pourraient également être mis à contribution. En réalité, ils devraient l’être. Voilà un domaine où l’intervention de l’État est non seulement souhaitable mais indispensable. Les laisser agir en free riders, comme disent les économistes, n’a tout simplement aucun sens, et ce, même dans le cadre d’une conception ultra-libérale de l’économie. Nul n’a le droit de s’emparer, sans compensation, des fruits du travail d’autrui, surtout si une telle usurpation se révèle lucrative au point que l’on sait. Si nous ne parvenons pas à nous entendre sur un tel principe, nous avons un problème encore bien pire que celui du financement des coûts de l’information.

366 – Un aspirant professeur de cégep relate l’incident suivant : « Novembre 2019. Je passe un entretien d’embauche pour un poste d’enseignant dans un cégep de la grande région de Montréal. Vers la fin de l’entrevue, un des trois enseignants siégeant dans le comité m’interroge sur mes lectures du moment. Je demande une précision pour savoir si l’on parle de lectures relatives à la discipline, ce à quoi il rétorque :  » Peu importe… tant que ce n’est pas Mathieu Bock-Côté !  » ponctué d’un rire bien gras auquel font écho ses deux collègues. (Frédérik Pesenti, « La censure dans le milieu de l’enseignement dépasse l’emploi de mots tabous », Le Devoir, 22 octobre 2020. Libre opinion. Les italiques sont de moi.) Une pareille attitude est proprement inqualifiable. Car, au-delà des tendances à la censure ainsi révélées, ce qui transpire de tels propos constitue une posture de la pensée que tout éducateur devrait dénoncer avec la plus vive énergie. Je ne crois pas avoir à expliquer mon opinion en la matière tellement la position intellectuelle des examinateurs précités se disqualifie d’elle-même. La seule façon de réagir à de tels individus consisterait, nous inspirant des Grecs anciens, à les frapper d’une atimie non pas civique mais académique. La probité intellectuelle ne se négocie pas.

Ceux qui pourraient être tentés de croire que ma « défense et illustration » de MBC relève du copinage qu’il y a lieu d’ignorer seront étonnés d’apprendre ceci : je ne partage en aucune façon une bonne partie des vues de MBC et j’en apprécie hautement une autre partie. Dans tous les cas cependant, ses propos me semblent respectables et respectueux, soucieux de rigueur et empreints d’honnêteté. À l’occasion, on peut regretter telle ou telle de ses expressions, voire de ses exagérations, mais cette dernière remarque s’applique à tout individu qui ne recule pas devant le débat intellectuel, c’est-à-dire l’échange d’idées parfois inflammables. Quant à ceux qui lui reprochent ses parti-pris, je leur ferai deux remarques : premièrement, il ne s’en cache pas, ce qui laisse son lecteur prévenu; et en second lieu, la polémique – que MBC a parfaitement le droit de pratiquer – ne va pas sans parti-pris : c’est son essence même. Ce qui serait déplorable et, à vrai dire, méprisable, ce serait de donner à une orientation plus ou moins agressivement militante la valeur d’une connaissance scientifique, c’est-à-dire objective dans toute la mesure où la chose se révèle humainement possible.

367 – Dans certains milieux, il est à la mode de s’en prendre à ce qu’on appelle avec mépris Big Pharma. En bien! Big Pharma vient de mettre au point un, voire quelques vaccins, indispensables pour vaincre la Covid-19. Et Big Pharma sera en mesure de produire les centaines de millions de doses requises pour immuniser une portion critique de la population mondiale. Les détracteurs de Big Pharma auront-il l’humilité, voire l’intégrité nécessaires pour faire amende honorable? Car enfin Big Pharma n’a pas que de défauts… Ce qui n’excuse aucunement certaines pratiques intolérables de quelques géants pharmaceutiques.

368 – Les réactions variées à l’élection de Joe Biden à la présidence des USA couvrent un large éventail d’espoirs et de craintes. On a, d‘un côté, ceux qui sont convaincus de l’existence de fraudes massives et qui espèrent, en raison des poursuites judiciaires entreprises par les républicains, un retour aux affaires de leur idole Trump. De l’autre, on a ceux, démocrates pour la plupart mais républicains de plus en plus souvent, qui voient les risques de troubles sociaux majeurs augmenter à la vitesse grand V, même si Trump perdait définitivement la Maison-Blanche, voire parce qu’il la perdrait définitivement. Le rationnel et l’affectif s’affrontent ici ouvertement. Et ce dont témoigne la présente situation est clair : poussés dans leurs derniers retranchements et forcés de choisir entre la raison et la passion, les êtres humains accordent la préséance à l’affectif sur le rationnel. Comment expliquer autrement que tant de gens informés des multiples insanités de Trump lui conservent un soutien indéfectible?

369 – Peut-être ma poétesse préférée est-elle Edna Saint Vincent Millay. En tout cas, je trouve admirable ces vers qu’on lui doit :

« My candle burns at both ends, it will not last the nignt

But ah, my foes, and oh, my friends, it gives a lovely light! »

18. XI. 2020

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