L – NOTULES (350 à 359) : Naturel menteur, une autolâtrie parfaite, Cour suprême des USA et avortement, le mot nègre, les deux côtés d’une médaille, liberté d’expression partout, contenir les excès de la Toile, désolantes excuses, l’infâme, liberté avant et après

350 – J’en suis arrivé à croire que Donald Trump ne sait pas dire la vérité, n’a jamais appris à la dire et que, probablement, il ne soupçonne même pas ce que c’est. Son naturel menteur est si authentique – quel paradoxe ! – qu’il ne peut, à mon sens, découler d’un apprentissage. Pour des raisons qui m’échappent, il semble que cet individu vive dans un monde privé de si nombreux liens avec le réel qu’une reconnexion entre le réel et son cerveau paraît désormais impraticable. Je n’ai aucune compétence particulière en psychologie ou en psychiatrie, mais j’ai le sentiment que Trump, absolument inapte à encaisser le réel, vit en permanence dans la plus colossale réduction de dissonances qu’un être humain soit parvenu à créer.

351 – J’ai longtemps pensé, comme beaucoup de gens, que la perfection n’est pas de ce monde. J’étais dans l’erreur : le narcissisme de Trump étant sans faille, force m’est de reconnaître que Trump est un autolâtre parfait !

352 – Je me permets de citer longuement Michael J. Sandel à propos de la décision de la Cour suprême des États-Unis dans l’affaire Roe vs Wade, c’est-à-dire sur la question de l’avortement qui préoccupe tant de gens alors que l’on étudie la candidature à la Cour suprême de madame Amy Coney Barret. Le but de cette longue citation est de montrer où et comment des biais peuvent jouer dans les décisions de toute cour. Voici le texte extrait de son remarquable ouvrage Democracy’s Discontent. America in Search of a Public Philosophy [Cambridge (Mass.), Belknap / Harvard University Press, 1996, pp. 100-101] :

The Court’s argument in Roe v. Wade illustrates the difficulty of deciding constitutional cases by bracketing controversial moral or religious issues. While the Court claimed to be neutral on the question of when life begins, its decision presupposed a particular answer to that question. The Court began by observing that Texas’ law against abortion presupposes a particular theory of when life begins : “Texas urges that … life begins at conception and is present throughout pregnancy, and that, therefore, the State has a compelling interest in protecting that life from and after conception.”

The Court then claimed to be neutral on that question : “We need not resolve the difficult question of when life begins. When those trained in the respective disciplines of medicine, philosophy, and theology are unable to arrive at any consensus, the judiciary … is not in a position to speculate as to the answer.” It then noted “the wide divergence of thinking on this most sensitive and difficult question,” throughout the Western tradition and the law of various American states.

From its summary of diverging views, the Court concluded that “the unborn have never been recognized in the law as persons in the whole sense.” And from this conclusion it argued that Texas was wrong to embody in law a particular theory of life : “In view of all this, we do not agree that, by adopting one theory of life, Texas may override the rights of the pregnant woman that are at stake.”

The Court claimed to be neutral on the question of when life begins, and struck down Texas’ law for failing to be neutral, for embodying in law “one theory of life.” But contrary to its professions of neutrality the Court’s decision presupposed a particular answer to the question it claimed to bracket. “With respect to the State’s important and legitimate interest in potential life, the ʽcompellingʼ point is at viability. This is so because the fetus then presumably has the capability of meaningful life outside the mother’s womb. State regulation protective of fetal life after viability thus has both logical and biological justifications.”

Sandel conclut que la décision de la Cour présupposait donc elle-même une réponse particulière à la question qu’elle avait jugé nécessaire de mettre entre parenthèses. Il n’y a rien là qui permette de s’élever contre sa décision. Mais force est de constater que, malgré ses efforts, la Cour n’a pas pu remplacer la théorie de la vie prônée par le Texas par une position morale neutre, mais par une théorie de la vie différente.

Autrement dit, ultimement la Cour ne peut échapper à des questions d’ordre moral et politique, au sens le plus élevé de ces termes. Ni le droit ni quoi que ce soit d’autre ne peuvent autoriser l’être humain à fuir ses responsabilités et à renoncer à l’exercice de sa liberté. On ne peut s’en remettre à aucune technique, fût-ce la plus raffinée des techniques intellectuelles, pour éviter de prendre les décisions majeures de nos vies privées et collectives. Comme disait Sartre, l’être humain est condamné à la liberté.

353 – À mon réveil, l’autre matin, j’avais soif. Sitôt levé, je suis allé boire un verre d’eau. Et alors que je faisais ce simple geste de m’abreuver, il m’est venu à l’esprit que je bénéficiais là de trois miracles auxquels je pense rarement, sinon jamais. Premièrement, j’avais de l’eau, ce qui est loin d’être le cas de tout le monde sur notre brave planète. En deuxième lieu, cette eau était potable, ce qui n’est pas non plus le cas de tout le monde sur notre chère Terre, car même ceux qui ont de l’eau ont trop souvent une eau impropre à la consommation. Enfin, cette eau potable, je l’avais à portée de la main, ce qui n’est pas non plus le cas de trop nombreuses populations qui ne disposent pas d’une eau courante dûment canalisée jusqu’à leur résidence (quand ils en ont une) mais qui doivent marcher parfois plusieurs kilomètres pour accéder à une eau saine qu’ils pourront utiliser sur place ou dont ils ne pourront rapporter qu’un ou deux seaux à leur case ou à leur hutte sauf s’ils sont assez riches pour disposer d’un âne ou d’une autre bête de somme pour en transporter une plus grande quantité.

354 – Le scandale né de l’utilisation par une professeure de l’Université d’Ottawa du mot nègre a donné lieu avec raison à une levée de boucliers visant à protéger la liberté d’expression, et ce, spécialement dans un contexte universitaire. Il y a un autre aspect qu’on a évoqué, mais à peine, et qui me paraît néanmoins ultra-important : le fait, semble-t-il, qu’aucune autorité universitaire n’ait pris soin d’entendre la professeure concernée avant que l’institution ne réagisse. La teneur de la réaction (suspension, etc.) n’a rien à voir avec le caractère injustifiable d’une telle façon de faire. Entendre les parties à un différend relève d’un sens de l’équité si fondamental que la personne qui a omis de respecter cette obligation devrait se mériter, elle, une verte réprimande en lieu et place de l’enseignante qu’on a stigmatisée. Il est des cas où s’abstenir peut se révéler tout aussi dramatique que mal agir.

355 – Une autre chose me préoccupe dans le débat qui entoure l’utilisation évoquée ci-dessus du mot nègre. Ceux qui se portent à la défense de la liberté d’expression semblent s’en tenir à la liberté d’expression universitaire. J’en suis d’accord bien évidemment. Mais je tiens aussi à ce qu’on défende la liberté d’expression sous toutes ses formes, et non seulement sous sa forme universitaire. S’en tenir à cette dernière implique qu’on cède énormément de terrain aux tenants de la censure. Qu’on veuille interdire l’utilisation de ce terme et de tout autre à des fins d’insulte ou de nuisance, soit! On ne peut sans raison traiter quelqu’un de violeur ou de voleur, et je conçois qu’on ait une attitude comparable quant à l’emploi du terme nègre. Mais pourquoi en interdire l’usage, dès lors que cet usage ne porte atteinte en aucune manière à qui que ce soit? Par exemple, dans la présente notule, je recours à deux reprises à ce fameux n-word ! Quelqu’un peut-il vraiment prétendre à bon droit que, en cela, je viens de manquer de respect aux Noirs?

356 – Le problème de la liberté d’expression se pose de façon particulièrement épineuse sur les réseaux sociaux où l’on observe les abus si manifestes que l’on sait. Ce serait une tâche colossale, voire impossible, de contrôler tout ce qui se dit, s’écrit et se montre sur tous les Twitter, Facebook et Instagram de l’ensemble de la Toile. On y trouve des quantités affolantes de mots, lus ou entendus, d’illustrations fidèles ou trafiquées, de vidéos authentiques ou truquées. Même avec des algorithmes sophistiqués agissant comme filtres, la Toile demeurerait une passoire. La solution consiste peut-être à ne donner accès à ces tribunes qu’à des individus s’identifiant de manière vérifiable par leur nom, prénom, adresse civique, numéro de téléphone, etc., comme on le fait déjà pour les lettres des lecteurs paraissant dans les quotidiens et revues les plus responsables. Il n’y aurait pas lieu de publier ces données privées mais de les conserver pour les mettre éventuellement à la disposition d’une personne, physique ou morale, qui s’estimerait lésée et dont les avocats voudraient entamer des poursuites judiciaires. Se pourrait-il qu’après un certain temps et quelques conclusions dissuasives, on assiste à un retour à des comportements relativement normaux, davantage civilisés?

357 – Madame Verushka Lieutenant-Duval s’est excusée d’avoir utilisé le fameux mot en N lors de l’un de ses cours à l’Université d’Ottawa. Je vois bien pourquoi elle a présenté de telles excuses. Toutefois, sans vouloir l’accabler, elle qui a déjà été si injustement traitée, je dois avouer que ses excuses me désolent profondément. À mon sens, elle n’a commis aucune faute et n’a donc aucune raison de s’excuser. En fait, ses excuses équivalent presque à un aveu de culpabilité. Pourtant, elle n’a rien fait d’illégal ou d’immoral. Demandons-nous ceci en conséquence : si l’on doit s’excuser d’un acte légal et moral, que peut-on faire sans avoir à s’excuser?

358 – On me taquine à propos de la devise que j’ajoute parfois après ma signature : Écrasons l’infâme ! Cette maxime que j’ai empruntée à Voltaire vise à dénoncer l’obscurantisme, c’est-à-dire cette attitude qui milite contre la diffusion des connaissances et de tout ce qui contribue à cette diffusion. Ce qui inclut le vocabulaire qu’il faut protéger contre les censeurs. Orwell et la novlangue m’inspirent ici autant que Voltaire.

359 – Avoir la liberté de parole, c’est une chose fort importante. Avoir encore la liberté après avoir parlé, c’est autre chose, et c’est encore plus important.

24. X. 2020