XLIX – NOTULES (340 à 349) : Tartinade au saumon fumé, naissance d’un mot, lire ou penser, la solitude, l’éducation ou la santé, le débat intellectuel, François Landry, civilisation, confinement, tyrannie

340 – Situation décidément paradoxale : j’achète une tartinade de saumon fumé et je vois, mis en évidence sur le contenant, la mention « Vrai saumon » ! Comme si le consommateur s’attendait normalement à ne pas acheter du vrai saumon en achetant un produit au saumon… Quand on doit prévenir les gens que ce qu’ils achètent est bel et bien ce qu’ils achètent, il me semble qu’il y a un problème.

341 – « Présentiel » ! Voilà un néologisme dénoncé à tort ou à raison par un chroniqueur de La Presse (Patrick LAGACÉ, « Présentiel, ce mot pestilentiel», La Presse, 16 août 2020). Comme le rappelle Jean-Pierre Proulx dans Le Devoir du 15 septembre 2020, l’emploi de ce mot est pourtant attesté depuis un certain temps. Quoi qu’il en soit, l’intérêt des discussions autour de ce terme réside dans le fait qu’il y a une vie de la langue et que nul ne peut la contrôler. On peut et on doit se battre pour que notre langue soit correctement écrite et parlée. Mais en faire un usage correct ne signifie pas neutraliser son évolution en interdisant les ajouts ou suppressions de mots. Tout terme qui ne répond pas réellement à un besoin des locuteurs a tôt fait d’être abandonné. Cette règle générale souffre quelques exceptions, mais elles sont extrêmement rares.

342 – Certaines personnes lisent pour s’épargner de penser. Triste mesure d’économie !

343 – On dit que la COVID accentue la solitude. Peut-être, mais que veut dire exactement une telle formule ? Une personne qui souffre déjà de solitude peut-elle souffrir de solitude et demie ? La solitude peut durer plus ou moins longtemps, on peut y être plus ou moins sensible, le nombre d’individus qui s’en plaint peut être plus ou moins élevé. Mais la solitude elle-même est-elle susceptible de degrés ?

344 – Le bon sens élémentaire sait que l’investissement dans l’éducation de la jeunesse en vaut le coût : pendant des dizaines d’années, l’éduqué(e) et sa société bénéficieront de la formation qu’il ou elle aura reçue. En revanche, les investissements dans les services de santé sont effectués pour une très large part auprès d’une clientèle déjà fort âgée qui aura à peine le temps de jouir des bienfaits des traitements reçus. Je comprends que les individus qui ont contribué à l’assurance-maladie ont droit aux services qu’ils ont ainsi achetés. Je comprends aussi que les aîné(e)s ont droit à la reconnaissance des plus jeunes. Il n’en reste pas moins que se pose ici le problème de l’allocation optimale des ressources et qu’il faudra tôt ou tard y faire face au lieu de l’ignorer ou de simuler qu’on l’ignore, comme c’est le cas présentement. La réalité nous rattrape toujours.

345 – Le débat intellectuel me manque. Quiconque lit régulièrement Le Figaro, The Guardian, Le Monde, The New York Times, entre autres journaux, comprend ce que je veux dire. Ceux qui pratiquent les grandes revues intellectuelles The New York Review of Books, The New Republic, The National Review ou Commentary aux USA ou encore en France les revues Esprit, Commentaire, Le Débat (qui doit bientôt cesser de paraître malheureusement), La Revue des deux mondes, Études, Les Temps modernes (jusqu’à sa récente disparition) saisissent encore mieux ce que je ressens. Ici, pendant longtemps tout a tourné autour de la question nationale. Au point que des nationalistes convaincus – je compte quelques amis parmi ces derniers – s’estiment sursaturés. Imaginez les autres… Présentement, le « problème national » occupe un peu moins de place, et des thèmes comme l’environnement ou l’Amérique de Donald Trump semblent s’imposer presque exclusivement. Les grandes préoccupations sur lesquelles se penchent un grand nombre de penseurs et de décideurs de tous horizons ne parviennent pas à se tailler une place durable dans le débat public chez nous. Longtemps je me suis demandé pourquoi, et je continue toujours à me questionner à ce propos. J’ai bien quelques hypothèses d’explication, et j’y reviendrai un jour. Pour l’heure, je voulais uniquement signaler le désenchantement, la désolation même, que m’inspire cet état de choses.

446 – Je recommande rarement des lectures. Aujourd’hui, je m’autorise une exception pour Le Bois dont je me chauffe de François Landry (Montréal, Boréal, 2020). Si vous aimez les textes bien ramassés et donc brefs, si vous êtes sensible à une écriture belle mais précise quoique sans affectation, surtout si – comme Landry – vous avez avec la nature de véritables liens d’intimité, ce recueil vous comblera.

347 – « Le penseur d’aujourd’hui a un grand devoir, ausculter la civilisation » (Victor HUGO, Les Misérables, VII, 2).

348 – Est-ce que l’expérience du confinement ne nous donne pas une certaine idée de ce que nous infligeons aux animaux enfermés dans nos zoos ?

349 – « Le moment de se précautionner contre la tyrannie est celui où nous sommes encore libres. » Cette réflexion de Thomas Jefferson dans ses Observations sur l’État de Virginie (Paris, Éditions Rue d’Ulm, 2015) a beau dater de 1786, elle n’en demeure pas moins tragiquement actuelle.

29. IX. 2020