XLVIII – NOTULES (331 à 339) : Deux ratages aux USA, la torture des poissons, corrida, les droits de végétaux, situation de l’humain dans l’Univers, les racines humaines, être bon, un univers de mensonges, le chef selon Aristote

331 Il y a incontestablement un déclin des États-Unis d’Amérique. Si le terme déclin semble trop fort aux yeux de certains, nul ne met en doute que les USA connaissent présentement une période d’affaiblissement. Leur rayonnement et leur influence internationale diminuent de manière marquée, notamment en raison des bévues monumentales et fréquentes de Donald Trump. Leur importance économique relative est en difficulté devant la montée de la puissance chinoise. Leur situation sanitaire empire, comme l’indique la baisse de l’âge moyen au décès de la population. Leur prédominance dans les secteurs de pointe aéronautique, informatique, etc.se trouve plus que jamais menacée. La paix sociale et l’ordre public s’y éloignent de plus en plus des normes occidentales et se rapprochent de jour en jour des situations précaires, instables et menaçantes qu’on retrouve généralement dans certains pays moins rompus aux pratiques de l’état de droit. À mon avis, ce délabrement, pour ne pas dire cette déliquescence, résulte de deux virages complètement ratés par les États-Unis.

Premièrement, alors que les USA avaient réussi leur passage à l’éducation de base (primaire et secondaire) pour tous, ce qui leur a donné un avantage indiscutable sur les autres peuples pendant la période de la grande industrie des XIXe et XXe siècles, ils ont refusé d’effectuer un virage équivalent pour l’éducation supérieure. Ils ont maintenu des conditions financières telles que les jeunes sont voués à un endettement insoutenable s’ils veulent poursuivre des études universitaires auxquelles, en conséquence, plusieurs, sinon la majorité de ceux qui en sont capables, se voient contraints de renoncer. Quant aux universités les plus prestigieuses, les Harvard, Yale et autres Princeton, elles ne sont accessibles qu’aux plus riches des riches (exception faite des quelques individus auxquels ces institutions consentent des bourses destinées plus à protéger leur image de générosité qu’à faciliter réellement aux moins bien nantis l’accès aux meilleures études supérieures).

Deuxièmement, contrairement à ce qui s’est passé dans l’immense majorité des sociétés occidentales, la société américaine a refusé de mettre au point un régime d’assurance maladie public digne de ce nom. Il en est résulté un régime d’accès aux services de santé qui exclut une portion importante et d’ailleurs croissante de la population (malgré les améliorations attribuables à la réforme Obama et largement sabotées par Trump). En conséquence, l’état de santé des citoyens des États-Unis s’est détérioré en moyenne et continue à se détériorer… Au point, comme je l’ai signalé plus haut, que l’espérance de vie recule présentement aux USA. Pour un pays aussi bien nanti, c’est une honte abominable.

En fin de compte, la dégradation observable de notre voisin américain vient de ce fait qu’on a refusé d’améliorer le sort de la majorité des gens, on a refusé d’élargir à l’éducation supérieure les conditions qui avaient fait le succès de l’éducation de base et l’on a refusé de prendre les moyens sanitaires requis et accessibles à une société aussi riche pour garantir à tous des services de santé de qualité. Bref, les États-Unis ont négligé, c’est le moins qu’on puisse dire, de prendre soin de la première ressource de ce pays comme de tout autre, l’être humain. La faiblesse grandissante des USA va continuer de s’accentuer tant et aussi longtemps qu’ils ne donneront pas la priorité aux ressources humaines. L’Allemagne, la Grande-Bretagne, le Japon, le Canada, l’Australie, la Norvège, et nombre d’autres pays ont désormais une population mieux formée, éduquée et instruite que la population américaine et des citoyens en meilleure santé et vivant plus longtemps que les citoyens américains.

À défaut de corriger cette situation déplorable, jamais les États-Unis d’Amérique ne retrouveront le lustre qu’ils ont déjà connu.

332 Je viens de voir à la télé une nouvelle concernant la pêche. Entre autres choses, on y montrait un poisson magnifique et grand gigotant dans les mains d’un pêcheur qui l’exhibait avec fierté pour qu’on le filme et le photographie. Superbe prise et magnifique souvenir ! À chaque fois que je suis témoin d’une telle scène, j’éprouve un malaise incontrôlable. Comment réagirait-on si un chasseur, fier d’avoir attrapé un lièvre, le plongeait vivant dans l’eau où l’on pourrait le photographier et le filmer ? Dans les deux cas, il s’agit pourtant du même comportement : on retire un animal de son élément et on le maintient de force dans un élément qui lui est hostile et, à la limite, mortel. Quel plaisir peut-on éprouver en agissant de la sorte ? Chasser et pêcher, c’est une chose. Faire durer intentionnellement la souffrance de l’animal capturé, c’est autre chose.

333 Ladmiration de Montherlant pour la tauromachie est archi-connue. Les Bestiaires constituent un authentique hommage à l’espèce de mystique qui a longtemps animé l’art de toréer. On en est venu néanmoins à considérer la corrida comme une activité pseudo-sportive cruelle et sans égards pour une bête qui a droit au minimum à ce qu’on ne la fasse pas souffrir et comme une démonstration horrible pour des spectateurs qui se font de plus en plus rares et de moins en moins complices. Perçue toujours davantage comme une pratique barbare, la corrida – jugée par certains comme une tradition qui a valeur de bien culturel digne de protection – est poussée par d’autres dans ses derniers retranchements et vouée, selon toute vraisemblance, à une interdiction dont la généralisation n’est plus qu’une question de temps. L’idée d’attribuer aux animaux une certaine forme de droits, en raison notamment de leur sensibilité, a fini par s’imposer, et la mentalité générale tolère de moins en moins qu’on se complaise à la souffrance des bêtes. À mon sens, il s’agit là d’un progrès véritable et non simplement d’une mode passagère.

334 Les végétaux pourraient-ils eux aussi avoir des droits ? À sa façon, Christopher Stone, de la faculté de droit de l’University of Southern California, soutient ce point de vue dans un ouvrage intitulé Les arbres doivent-il pouvoir plaider? Vers la reconnaissance de droits juridiques aux objets naturels (Lyon, Éditions le passager clandestin, 2017). Saugrenue à première vue, cette idée comme d’autres avant elle pourrait finir par s’imposer. Je n’ai pas l’intention ici d’exposer dans le détail le raisonnement juridique et l’analyse historique qui amènent Stone à soutenir son point de vue. Il suffit de noter pour l’instant que ne pas respecter la nature dont nous, les humains, faisons partie, c’est porter préjudice à la nature qu’on exploite exagérément, dont on ne respecte pas la biodiversité, dont on profane les équilibres construits durant des millénaires d’évolution, etc. Et, par ricochet, c’est porter atteinte aux êtres humains qui en dépendent. Ne serait-ce que pour cette raison, on ne saurait rejeter du revers de la main la thèse de Stone ainsi que celles des tenants des « droits de la nature », des « droits de la Terre », etc. Attribuer des droits à des êtres inanimés représente une révolution tant philosophique que juridique. Peut-on, par exemple, jouir de droits si l’on n’a pas de conscience morale? si l’on n’a pas de sens du devoir? Des penseurs sérieux comme Luc Ferry rejettent l’attribution de droits juridiques aux objets naturels. Et, ce faisant, ils laissent en suspens la question vitale de savoir comment intervenir en cas de menaces écologiques qui n’entraînent pas de conséquences néfastes immédiates pour des êtres humains. On pourrait alléguer que les humains des générations à venir seront directement et immédiatement menacés par les effets découlant de tels ou tels actes anti-écologiques actuels. Je veux bien. Mais il n’est pas plus facile d’attribuer des droits juridiques (et non seulement moraux) à des humains qui n’existent pas encore et n’existeront peut-être jamais qu’à des objets naturels. Voilà un élément, parmi plusieurs autres, qui témoignent de la complexité – et de la nécessité – du débat entourant ces questions.

335 Sous-jacente aux problèmes dont l’analyse précède quant aux animaux et aux végétaux, il y a l’affirmation tacite que l’homme occupe dans l’Univers une situation privilégiée. Il en est le sommet, d’après certaines religions. Il en constitue la réalisation la mieux réussie, pour certaines philosophies. Pour utiliser une image de Teilhard de Chardin, l’être humain est à la table du grand jeu de la Vie. Or, « nous nous apercevons que, dans la grande partie engagée, nous sommes les joueurs en même temps que les cartes et l’enjeu. Rien ne continuera plus si nous quittons la table, Et rien non plus ne peut nous forcer à y rester assis. Le jeu en vaut-il la chandelle? ou sommes-nous des dupes? (…) Le prochain siècle ne s’achèvera certainement pas sans des menaces de grève dans la Noosphère. Des éléments du Monde refusant de servir le Monde parce qu’ils pensent. (…) Voilà le danger. Ce qui, sous l’inquiétude moderne, se forme et grossit, ce n’est rien moins qu’une crise organique de l’Évolution. (Pierre TEILHARD DE CHARDIN, Le Phénomène humain, Paris, Seuil, 1955, p. 255. Les italiques sont de moi.) Cette crise, exprimée autrement, consiste en ceci que, jusqu’à présent, l’être humain ne veut pas accepter qu’il nest qu’un des nombreux éléments de la Nature. Il ne veut surtout pas accepter les conséquences qui découlent forcément de cette situation et veut encore moins les appliquer concrètement puisque c’est lui-même qu’elles touchent au premier chef.

336 « Cerveau. L’homme porte ses racines dans sa tête. » (Jules RENARD, Journal, 23 mai 1902.)

337 « C’est difficile d’être bon quand on est clairvoyant. » (Jules RENARD, Journal, 19 août 1903.)

338 Les conventions politiques des Démocrates et des Républicains aux États-Unis accusent des différences hallucinantes entre leurs électorats-cibles respectifs. Tout ou presque a déjà été dit là-dessus. Je me limiterai donc à une seule observation. Le parti républicain, c’est-à-dire Trump et sa clique (car personne d’indépendant n’est monté à la tribune de cette convention), carbure dans le moment essentiellement au mensonge, à la manipulation, à la tricherie et à la fourberie. Il y a un peu de tout ça dans tous les partis politiques, dira-t-on. Et j’en conviendrai. À ma connaissance toutefois, seul le parti républicain américain d’aujourd’hui fonctionne essentiellement grâce à ce carburant. Essentiellement est ici le terme capital. J’ai écouté et j’ai lu les interventions majeures faites durant cette convention et je peux affirmer ceci qui n’a aucun équivalent au monde à ma connaissance : si je retire de chacune de ces interventions ce qui est faux ou présenté de façon tendancieuse, ce qui constitue des affirmations dépourvues de fondements ou des inventions malicieuses à visées malhonnêtes et perverses, les silences et omissions dont le but avoué est d’éviter d’avoir à traiter les problèmes actuels les plus graves, les gestes de prétendue générosité et les simulacres d’actions qui rassemblent, si l’on fait tout cela, eh bien! il ne reste aucune substance ou presque dans les positions du parti. Le peu qui reste est fait de lieux communs si éculés et représente si peu de choses qu’on peut à bon droit affirmer que le vide – pas le vide neutre, mais le vide nocif, délétère, vénéneux délibérément créé par Trump et ses sbires et séides, que ce vide ne peut convaincre aucun individu disposant d’un minimum d’informations, de sens critique, bref de capacité de réflexion fondée. Raison supplémentaire de craindre la réélection de cet individu, créateur d’un univers de mensonges…

339 Le vieil Aristote soutenait que seuls les individus qui ont de l’ethos, du pathos et du logos peuvent devenir de bons chefs, de véritables leaders. L’ethos, c’est la moralité du caractère, fondement de la capacité de persuader, c’est-à-dire de la crédibilité. Le pathos, c’est la capacité d’émouvoir les gens, de susciter les sentiments qui mènent à l’action. Le logos, c’est la pensée, la réflexion qui procurent aux gens des motifs intellectuellement fondés d’agir de telle ou telle façon. Ai-je besoin d’ajouter autre chose?

28. VIII. 2020