XLVII – NOTULES (321 à 330) : Rentrée littéraire délirante, journaux, magazines, publications spécialisées, revues de niche, temps d’écran, fossé culturel, le théâtre de la vie, inutilité du philosophe

321 Cette année, moins d’ouvrages paraîtront lors de la rentrée littéraire, beaucoup moins. Dans ce domaine aussi, la Covid-19 aura eu ses effets. Malgré tout, en France, plus de 500 romans seront lancés dans les prochaines semaines. Et l’on ne parle ici que de la France et uniquement des romans ! Autrement dit, la quantité de publications atteint des niveaux proprement délirants si l’on se place à l’échelle de la planète. La seule francophonie comprend aussi la Belgique, la Suisse, le Canada – Québec en tête –, une large partie de l’Afrique… Le monde anglophone, dont les États-Unis et la Grande-Bretagne, est encore plus prolifique. Quant aux mondes hispanophone, lusophone, russophone, italophone, germanophone, etc., ils occupent tous et chacun une place majeure dans les cercles éditoriaux. Tous pays et toutes disciplines confondus, les parutions vont se compter par dizaines de milliers durant l’année qui vient – les parutions de livres, s’entend. Car si l’on devait comptabiliser aussi les articles, il faudrait ajouter des centaines de milliers de textes; et, bien entendu, on ne fait référence ici qu’aux articles paraissant dans des publications savantes, scientifiques, historiques, philosophiques, artistiques, etc. Prendre aussi en compte les revues d’intérêt général, les journaux et magazines (quotidiens, hebdomadaires, mensuels, trimestriels, semestriels ou à parutions irrégulières) porterait le total à des niveaux astronomiques. Ce qui soulève d’importants problèmes, dont quelques-uns sont évoqués ci-dessous.

322 À l’heure actuelle, les journaux peinent à survivre. Il se publie tellement de choses que le temps consacré aux quotidiens par ceux qui lisent tend à diminuer dans la mesure même où les autres types d’écrits drainent une bonne part de leur attention. Et cela, sans compter le fait que les journaux eux-mêmes se partagent un groupe de lecteurs de moins en moins nombreux au fur et à mesure que le lectorat se tourne vers d’autres sources d’information comme celles qui se multiplient sur l’Internet.

Les difficultés sont particulièrement aiguës dans les sociétés peu peuplées, dont le Québec fait partie. Pourra-t-on continuer longtemps, en sauvegardant une certaine qualité, à publier à Montréal La Presse, Le Devoir, Le Journal de Montréal, The Gazette et quelques autres feuilles telles le journal Métro? La question se pose d’autant plus que certains lecteurs d’ici s’abonnent à des publications comme le Globe and Mail ou à la version Internet de nombreux quotidiens d’ailleurs (Le Monde, Le Figaro, The New York Times, The Guardian, etc.). Même si on offre des abonnements à coûts réduits à l’occasion de promotions diverses (Le Devoir est dans ce cas), même si on offre l’accès gratuit à sa publication (comme le fait La Presse), la désaffection à l’égard des journaux se maintient, s’accentue peut-être même. Et les quotidiens les plus prospères, par exemple le Toronto Star, sont menacés de rachat à vil prix, voire de disparition pure et simple.

Le Soleil de Québec, La Voix de l’Est de Granby, Le Quotidien de Chicoutimi, La Tribune de Sherbrooke, Le Droit d’Ottawa-Gatineau et Le Nouvelliste de Trois-Rivières survivent pour le moment grâce au regroupement auquel ils ont procédé (sous la bannière de la Coopérative nationale de l’information indépendante, CN2i) et en donnant un accès gratuit à leur site Internet respectif. La presse quotidienne régionale parviendra peut-être à tenir le coup jusqu’à ce qu’une formule viable plus ou moins permanente soit mise au point.

Mais la presse qui se veut nationale et qui souhaite continuer d’offrir une couverture journalistique globale, c’est-à-dire une couverture de l’ensemble du monde (politique et économie internationales, en particulier) et de l’ensemble des questions d’intérêt (du terrorisme aux découvertes scientifiques en passant par l’évolution des arts et l’impact social des mouvements religieux ou des problèmes éthiques), cette presse y parviendra-t-elle? Car un travail de qualité commande des ressources dont disposent peu de publications… Serait-il envisageable que les lecteurs se concentrent sur deux ou trois publications tout au plus afin d’assurer un minimum de saine compétition tout en procurant à chacune d’elles des ressources suffisantes pour faire face à la musique? Autrement, on se trouve condamné, me semble-t-il, à des journaux de qualité très moyenne (je suis poli ici) qui devront s’en remettre de plus en plus à des agences de presse ou se résoudre à ne couvrir que fort partiellement les nouvelles. À moins que le lectorat n’en vienne à répartir son temps entre, d’un côté, l’un ou l’autre des grands journaux du monde et, de l’autre, l’un ou l’autre des journaux de chez nous qui seront devenus des journaux à vocation très circonscrite.

323 Du côté des magazines, la situation n’est pas plus reluisante. Qu’il s’agisse de magazines à petit tirage ou à grand tirage, il leur faut également se battre pour survivre. Plusieurs ont déjà renoncé au combat et, parmi ceux qui survivent, nombreux sont ceux dont les jours sont comptés. Comme pour les journaux, il faudrait pour les magazines choisir d’en aider certains et de laisser tomber les autres. Supporter un ou deux magazines locaux ou régionaux et en appuyer un ou deux de portée internationale, par exemple. Autrement, je crains fort que la division du lectorat et, partant, des revenus n’entraîne la disparition de ces publications. Évidemment, il faut distinguer des niveaux d’intérêt. C’est pourquoi j’évoque d’instinct le pallier local ou régional, car nombreuses sont les personnes qui aiment savoir ce qui se passe dans leur coin du monde, et le pallier national et international, car l’importance des enjeux de grande échelle n’est plus à établir comme le montre à l’heure actuelle la question des rapports avec la Chine et des conséquences qui en découlent un peu partout.

324 Les publications spécialisées, notamment scientifiques, quant à elles, posent le problème de leur fiabilité (par exemple, la qualité du processus de révision par les pairs), des délais de leur parution (si longs que plusieurs désormais préfèrent l’Internet au papier), du quasi monopole mondial de quelques grandes maisons qui contrôlent l’essentiel des revues scientifiques (par exemple, le groupe Elsevier), de la tricherie de trop de savants soumis à l’impitoyable (et insoutenable) alternative de publier ou de sombrer dans l’insignifiance, du mode de financement de la recherche aussi bien fondamentale qu’appliquée (dans le milieu universitaire tout autant que dans celui de l’entreprise privée)… Bref, à l’instar des journaux et revues d’intérêt général mais pour des raisons différentes, les publications spécialisées vivent présentement une période difficile dont toutes ne sortiront pas indemnes...

325 Même les revues de niche connaissent des moments éprouvants. Les revues de niche sont celles qui s’adressent sciemment à un auditoire restreint, parfois même ultra restreint. Pour nous en tenir aux publications de chez nous, une revue de poésie comme Estuaire, d’arts visuels comme Zone occupée ou d’autres du genre ne sauraient survivre sans le soutien de la SODEP (Société de développement des périodiques culturels québécois), du CALQ (Conseil des arts et des lettres du Québec) ou du CAC (Conseil des arts du Canada). Plusieurs de ces revues ont un tirage inférieur à 1000 copies dont une fraction seulement est effectivement vendue. Quand notre société pouvait compter sur une richesse relative mais tout de même réelle, il était déjà difficile pour ces publications de justifier leur existence auprès de contribuables souvent peu sensibles aux préoccupations de ces revues et de leurs trop rares abonnés. À quoi s’attendre alors dans un contexte où des dizaines de milliards de dollars de dépenses sont effectuées en raison de la pandémie et provoquent un déficit dont beaucoup craignent les conséquences ?

326 Le CEFRIO (Centre francophone d’information des organisations) a constaté lors d’une enquête récente que les 21-24 ans passent en moyenne 36 heures par semaine devant leur écran (Daphnée DION-VIENS, « Génération Internet : en moyenne 36 heures par semaine », Le Soleil, 20 juillet 2020 – https://www.lesoleil.com/actualite/generation-internet-en-moyenne-36-heures-par-semaine-148bb9d968e5dbfcaf08370ad08a616e). Évidemment on peut faire diverses choses devant son écran (d’ordinateur, de tablette ou de téléphone) : on peut jouer, lire, clavarder, faire ses devoirs, travailler, etc. Il reste que le temps consacré aux écrans semble augmenter au point qu’on se demande ce qui peut bien rester pour les autres activités. Car le reste comprend déjà, selon le cas, une semaine de travail ou d’études, ce qui représente autour de 35 ou 40 heures dans des conditions normales (incluant ou non du temps d’écran), et cela, en excluant le temps de transport tout de même non négligeable. Bref, on ne peut pas s’étonner de la baisse relative du temps consacré à la lecture, surtout si l’on espère que, outre tout le reste, chacun consacre un certain temps à l’activité physique. Ce qui importe, du point de vue qui nous occupe ici, c’est l’influence de cet état de choses sur les publications, quelles qu’elles soient. Car si l’on a moins ou plus du tout de temps à leur consacrer, le sort en est jeté : la plupart disparaîtront ou seront réduites comme une peau de chagrin. Sous ce rapport, un changement important paraît en voie de s’imposer. L’écrit ne va pas disparaître (et ceux qui lisent pourraient même lire de plus en plus) mais il va subir quelques adaptations majeures que j’esquisse ci-dessous.

327 Si la tendance se maintient, l’émiettement du lectorat va se poursuivre avec son cortège de livres et revues aux tirages de moins en moins importants, sauf dans le cas, j’imagine, de publications très grand public. Il ne faut pas oublier que la publication dont le tirage reste le plus fort est La Tour de garde, organe des Témoins de Jéhovah, ce qui est en soi significatif !

Par ailleurs, le Programme pour l’évaluation internationale des compétences des adultes (PEICA), initié par l’OCDE, distingue 5 niveaux de compétences en littératie, le troisième se définissant comme suit : « Lire des textes denses ou longs nécessitant d’interpréter et de donner du sens aux informations. » Or, selon la Fondation Lire pour Réussir, « 53,3 % des Québécois de 16 à 65 ans n’atteignent pas le seuil acceptable de niveau 3, seuil qui confère la compétence de comprendre et intégrer des textes longs ou denses. »

Concrètement qu’est-ce que cela signifie? Toujours selon La fondation Lire pour Réussir, « Cela signifie que 53,3 % des jeunes et adultes au Québec ne savent pas extraire l’information contenue dans un article de fond dans un journal, une étude, un manuel requis pour leur travail, un essai ou un roman. Cela signifie que 53,3 % de cette population devra se contenter de lire des textes courts, clairs, directs et sans subtilité, présentant probablement plus d’opinions que de faits. Évidemment, cette situation a une influence directe sur la performance des individus à l’école ou en entreprise et sur leur capacité de bénéficier d’une formation continue. Elle affectera aussi leur participation citoyenne et la capacité à s’impliquer dans l’éducation de leurs enfants. »

Ce constat se passe évidemment de commentaire. Sauf peut-être de celui-ci : si l’écart financier entre riches et pauvres s’accroît, l’écart intellectuel (ou culturel) ne s’accroît pas moins. Et l’écrit en subit le contrecoup. On en produit de plus en plus d’une qualité appauvrie parce que plus de la moitié des lecteurs potentiels ne peuvent accéder à autre chose. Quant à la portion du lectorat qui sait vraiment lire, elle peut compter, elle, sur un nombre de publications sans cesse croissant. Comme par ailleurs cette portion du lectorat va de pair avec la fraction de la population la plus riche, l’écart qui se creuse entre les deux groupes, riches et pauvres, s’élargit également d’un point de vue culturel.

Devenant de plus en plus béant et concernant désormais la matière (l’argent) et l’esprit (la lecture), cet écart a tendance à englober de plus en plus d’aspects de nos vies. Dans No Society. La fin de la classe moyenne occidentale (Paris, Flammarion, 2018), Christophe Guilly expose en détail le mécanisme économique qui est en train d’éliminer la classe moyenne. J’ignore si l’avenir confirmera ses vues. Mais je crois qu’une autre mécanique, culturelle celle-là, œuvre en ce sens et que le populisme en constitue un symptôme de plus en plus clair.

328 On dira qu’il en a toujours été ainsi. En un sens, c’est vrai. Il reste toutefois des différences décisives. La puissance des médias, y inclus et surtout des médias les plus récents, atteint de nouveaux sommets. Cette puissance considérable se double en outre d’une concentration des clientèles sans précédent dans l’histoire. Le New York Times, par exemple, a beau demeurer un quotidien au lectorat nombreux – et même croissant, heureuse exception au temps de Trump ! –, on ne saurait comparer son achalandage à la fréquentation des Twitter et Facebook de ce monde. Ce qui s’est passé en matière culturelle en raison de l’américanisation quasi universelle de certains champs d’activité comme le cinéma ou la musique populaire semble en voie de se produire cette fois en matière d’information. Mais d’information populaire, il faut y insister. Car les grandes publications du monde, de Der Spiegel à El Pais, du New York Times au Monde, ne sont pas fréquentées par la masse des gens contrairement aux médias sociaux. Et, suivant certaines études, le temps de lecture augmente contrairement aux évaluations généralement admises, mais il augmente justement pour les médias sociaux et comparables et non pas pour les sources d’information les plus sérieuses et presque inévitablement les plus austères. En d’autres termes, le fossé s’accroît aussi sur le plan de l’information. Plus grave encore, l’information la plus facilement accessible devient de plus en plus souvent une information tendancieuse, voire carrément fausse, ou gravement incomplète. N’être pas informé, c’est une chose. L’être mal ou être nettement désinformé, c’est tout autre chose !

329 « Nous croyons tous être des étoiles, et ne nous en rendons guère compte lorsque nous ne sommes que des personnages secondaires, voire des figurants : c’est l’une des cruautés du théâtre de la vie. » (Robertson DAVIES, L’Objet du scandale, I, 4.)

330 « (…) je n’ai jamais vu qu’une réponse de philosophe pût rendre service au commun des mortels. » (Robertson DAVIES, L’Objet du scandale, V, 2.)

25. VII. 2020

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