XLVI – NOTULES (311 à 320) : Degrés de civilisation, danger des richesses, raison d’admirer, limiter le désir, penser clairement, une vie « normale », liberté contenue, danger des traçages, politesse ou hypocrisie, irresponsabilité criminelle

311 « Depuis des millénaires, certains groupes humains se sont crus supérieurs à leurs voisins. Les citadins regardaient de haut les villageois, les sédentaires les nomades, ceux qui écrivaient les sans-écriture. Les pasteurs toisaient les chasseurs-cueilleurs, les riches les pauvres, les adeptes des religions élaborées les « païens » et les animistes. L’idée qu’il existe des degrés différents de raffinement de la vie et de la pensée est une des idées les plus partagées du monde, quels que soient l’endroit et l’époque. » (Jürgen OSTERHAMMEL, La Transformation du monde. Une histoire globale du XIXe siècle, Paris, Nouveau Monde Éditions, 2017, p. 1117.) Est-il besoin d’ajouter que cette idée prend parfois une tournure dangereusement vicieuse, par exemple quand certains Blancs regardent avec pitié, sinon dédain certains Noirs ?

312 – « Qui dépend des richesses craint pour elles; or personne ne jouit d’un bien qui l’inquiète. » (SÉNÈQUE, Lettres à Lucilius, II, 14.)

313 Elle est admirable, la personne qui, tombée dans la pauvreté, demeure sereine et trouve le moyen d’être heureuse. Elle est encore plus admirable, la personne qui, vivant dans la richesse, demeure simple et accessible et trouve le moyen d’éviter l’insensibilité.

314 – « Si tu veux faire un riche, il ne faut pas ajouter à son argent, mais retrancher à son désir. » (ÉPICURE, fragment 135, édition Usener.)

315 – « La fausseté consiste en une privation de connaissance, qu’enveloppent les idées inadéquates, autrement dit mutilées et confuses. » (SPINOZA, L’Éthique, II, proposition XXXV.) On ne peut mieux souligner l’importance d’idées à la fois complètes et claires. On ne peut mieux justifier la méfiance à l’égard de toute pensée bancale et le respect pour toute pensée réellement nette.

316 La vie normale reprend graduellement un peu partout. Mais qu’est-ce qu’une vie normale? Ou, plus exactement, que devrait être une vie normale? Avant la Covid-19, nos sociétés n’avaient pas le sentiment de vivre en permanence sous la menace de la maladie, ce qui pourtant était le cas, en particulier à cause du cancer. Jusqu’à la mise au point d’un vaccin, si jamais on y parvient, nos sociétés vivront dans la conscience d’une menace virale que nous ne savons pas conjurer. Entre autres différences qui distinguent le cancer et la Covid-19, il y a évidemment le caractère contagieux de la Covid-19, qui semble échapper à notre contrôle personnel, alors que le cancer semble, pour une bonne partie, relever de décisions privées (fumer ou non, manger trop de ceci ou pas assez de cela, etc.). La Covid-19 nous apprend donc à insister sur nos comportements sociaux et non pas seulement personnels pour nous prémunir contre des problèmes sanitaires. Cet apprentissage social (port du masque, lavage de mains, distanciation, etc.) marque sûrement un pas dans la bonne direction, au vu des maladies et complications sanitaires qui accompagnent la condition climatique à laquelle l’humanité sera de plus en plus soumise… si nous ne nous résolvons pas à des actions communautaires énergiques dans un avenir très prochain…

317 La liberté devra sans doute se soumettre à des limitations de plus en plus envahissantes. Je tiens mordicus à la liberté, mais à la liberté responsable. Concrètement, voilà qui implique l’acceptation de limites à la liberté individuelle, limites auxquelles il ne faut pas s’opposer mais dont il faudra impérativement contrôler l’ampleur. De fait, on ne pourra plus longtemps continuer à tolérer le refus des vaccins par des parents qui, en plus de mettre en danger la vie de leurs enfants, risquent fort de compromettre la sécurité sanitaire de leur société. Ce dernier phénomène a malgré tout l’avantage, si l’on peut dire, de ne toucher qu’un nombre réduit de nos concitoyens.

En revanche, le nombre de ceux qui s’opposent au virage requis pour faire face aux changements climatiques et aux problèmes de santé qu’ils entraînent et rendront de plus en plus aigus, eh bien, ce nombre est considérable ! C’est en outre un groupe assez organisé, fort financièrement et industriellement ! Or, on ne pourra pas indéfiniment laisser les automobilistes acheter de plus en plus de grosses cylindrées, les entreprises recourir aux matières plastiques dont nombre d’usages sont facultatifs, le milieu agricole abreuver les terres et les eaux de pesticides, insecticides, fongicides et autres agents tueurs même là où la chose ne se révèle pas strictement indispensable, les transporteurs aériens et maritimes répandre des polluants majeurs pour le plaisir de touristes trop souvent insensibles aux effets de leurs comportements, etc.

Ici comme en tant d’autres domaines, il faudra trouver un équilibre entre des extrêmes également indésirables. Un équilibre, c’est-à-dire un état presque impossible à conserver sans verser abusivement d’un côté ou de l’autre… La vigilance s’imposera plus que jamais.

318 Le cas des applications électroniques de traçage, de reconnaissance faciale, de repérage vocal, etc., me paraît plus facile à régler. Dans la mesure effectivement où de telles applications constituent de véritables armes (d’espionnage, de chantage, etc.), il me paraît nécessaire de s’y opposer. Je ne connais aucun cas historiquement vérifiable où la création des tels instruments n’a pas donné lieu à des abus. Une arme sert toujours. On aura beau promettre d’y recourir uniquement dans tels ou tels cas, jamais il ne faudra succomber au charme d’engagements qu’aucune société ne peut tenir à long terme.

319 La politesse et l’hypocrisie ont parfois des traits communs. Dans de tels cas, qui peut assurer qu’on fait preuve de l’une ou qu’on verse dans l’autre? Quelqu’un soutient des vues qui me répugnent. Je puis peut-être engager la discussion mais il se peut que l’échange dérape, surtout si je ne connais pas très bien mon interlocuteur qui pourrait avoir un côté intransigeant, éventuellement même fanatique. Je m’abstiens d’intervenir par prudence, je ne veux pas créer d’esclandre. Politesse ou hypocrisie? À une échelle nettement plus importante, la même chose survient : je suis chef d’un État démocratique et je rencontre un homologue – moins démocrate qui maltraite son propre peuple (pensons à la Corée du Nord) ou qui a des comportements génocidaires ou manifestement illégaux de l’avis pratiquement unanime de la communauté internationale : la rencontre est courtoise, civilisée, bref sans aspérités ou à peine. Politesse diplomatique ou hypocrisie politique? Autant je crois la politesse indispensable à une vie sociale harmonieuse et policée, autant je crois l’hypocrisie propice à une vie sociale fausse et ultimement périlleuse. Il y a sans doute des situations où il se révèle préférable de ne se montrer ni poli ni hypocrite : ce sont des cas où la vérité – qui peut n’être pas toujours bonne à dire – peut néanmoins s’imposer, au nom de valeurs communes supérieures ou de convictions personnelles essentielles.

320 Supposons que je dirige un collège ou tout autre établissement fréquenté régulièrement par de nombreuses personnes. Supposons également qu’arrive une pandémie. Supposons en troisième lieu que je dise aux gens qui fréquentent l’institution dont je suis responsable : 1) que la pandémie n’est pas réelle (contrairement à ce qu’affirment les experts les plus qualifiés), que c’est une blague, un canular; 2) que les recommandations des experts n’ont pas à être respectées, tout du moins, qu’elles ne présentent aucun avantage appréciable et qu’il est donc inutile de porter un masque (que je refuse moi-même de porter pour donner aux gens mon propre exemple), qu’on peut se réunir sans respecter la distanciation sociale, que le lavage régulier des mains n’est guère utile, etc. Supposons enfin que les gens que j’ai harangués de la sorte se trouvent infectés à des niveaux supérieurs à ceux que connaissent des populations comparables ayant bénéficié d’avis et suggestions conformes aux données scientifiques, supposons même que les gens que j’ai convaincus meurent en plus grand nombre que la moyenne des populations comparables et que les décès excédentaires calculés par les statisticiens et les épidémiologistes puissent être corrélés avec les renseignements irresponsables que j’ai répandus… Advenant un tel scénario, ne pourrait-on pas me poursuivre devant les tribunaux pour avoir contrevenu à certaines de mes obligations les plus vitales ? N’étant pas juriste, je ne saurais répondre à cette question. Mais il me semble plausible qu’on puisse estimer que j’ai grossièrement manqué au principe de précaution, que je n’ai sûrement pas agi « en bon père de famille » (pour reprendre l’expression consacrée), que j’ai indûment fait jouer mon influence et mon ascendant en une direction totalement irresponsable, voire criminelle… Les présidents Trump et Bolsonaro ne se trouvent-ils pas dans un tel cas de figure ? N’y a-t-il pas chez eux une attitude qui, au minimum, s’apparente à de la négligence criminelle.

29. VI. 2020