XLIV – NOTULES (292 à 301) : Parler ou se taire, inégalités excessives, État-nation et capitalisme sauvage, les dangers de l’obéissance, la délation, menace à la vie privée, post mortem de la pandémie, la valeur des aînés, trouver l’argent, savoir où l’on va

292 Je retrouve dans mes notes de lecture cette réflexion admirable de Ringuet :« (…) sur la terre on se comprend sans presque jamais se parler, tandis que dans les villes on se parle sans presque jamais se comprendre. » (RINGUET [Philippe PANNETON], Trente arpents.)

293 À la date du 27 avril 1994, il y a donc vingt-six ans, j’écrivais ceci dans mon journal personnel :

« Dans notre monde, il existe des inégalités inimaginables. Probablement que, sous l’angle économique, ces inégalités se défendent tant bien que mal. Elles sont néanmoins si importantes qu’elles paraissent moralement indéfendables et, en tout état de cause, elles sont – à mes yeux au moins – éthiquement et psychologiquement insoutenables. Comment justifier qu’un individu gagne plusieurs millions de dollars par année alors que d’autres se méritent à peine le salaire minimum ? Et encore une telle question n’a de sens que dans un pays développé. Dans le Tiers-monde, même le salaire minimum est dépourvu de sens : dans plusieurs pays, on ne parvient même plus à survivre… en plein XXe siècle !

Le problème n’a rien de simple. Et l’idée marxiste d’une rémunération de chacun selon ses besoins plutôt que selon ses prétendus mérites a beau avoir quelque chose d’attrayant, on sait désormais qu’elle est socialement dangereuse en plus d’être scientifiquement dépourvue de rigueur. N’empêche ! L’écart entre les salaires – je ne parle pas des revenus ici, il importe d’insister là-dessus – les plus élevés et les plus bas témoigne moins du libre jeu du marché, ce qui constitue un bien en soi, que de certaines aberrations de ce libre jeu. En faisant l’hypothèse que mon diagnostic touche à peu près juste, le problème se transforme en celui de savoir, d’abord, s’il est possible d’empêcher ces aberrations et, ensuite, de quelle manière le faire, le cas échéant.

Depuis l’effondrement des pays dits communistes, il se pourrait que la démarcation entre la gauche et la droite passe par la réponse à ces questions. Il me semble, en effet, que la droite a tendance à soutenir que ces aberrations sont un moindre mal, qu’il vaut mieux s’en accommoder comme on peut plutôt que de mettre en branle des processus de contrôle des abus dont l’Histoire nous apprend qu’ils mènent en fin de compte à des maux infiniment pires que ceux qu’on souhaite neutraliser. La gauche, la « nouvelle gauche », qui en est revenue de l’égalitarisme stérilisateur, n’admet pas de tels écarts et souhaite non pas les supprimer mais les contenir dans des limites compatibles à la fois avec le jeu du libre marché et les aspirations éthiques de la plupart des êtres humains. Le dilemme ici consiste à trouver une façon d’atteindre le but sans mettre en péril la liberté et sans qu’il ne s’agisse là en fait d’une manière pour les jaloux de s’en prendre à ceux qu’ils envient.

Je crois que ce dilemme peut être résolu. J’y reviendrai. S’il le peut, alors je suis de gauche. Sinon, je suis sans hésitation de droite. »

Je suis saisi par l’actualité persistante des propos que je tenais il y a plus d’un quart de siècle. Et je crois qu’une piste majeure de solution de ce fameux problème des inégalités excessives se trouve dans la pensée de Thomas Piketty, principalement dans son Capitalisme et idéologie.

294 « (…) comme si le capitalisme global pouvait être combattu ou même apprivoisé à partir de cette très frêle et instable embarcation qu’est l’État national. » (Jürgen HABERMAS, « Il nous faut agir dans le savoir explicite de notre non-savoir », Le Monde, 11 avril 2020, p. 23. Les soulignés sont de moi.)

295 L’obéissance a quelques qualités. Ainsi obéir aux directives de la Santé publique en cas de pandémie présente indiscutablement des vertus sociales et témoigne d’un sens indispensable du respect des autres. Mais l’obéissance constitue bien davantage à mon sens la source d’abus inqualifiables. Aucune guerre – surtout mondiale – n’est possible sans l’obéissance. Aucun génocide n’est praticable sans l’obéissance. La torture institutionnalisée n’existerait pas sans l’obéissance. L’État tyrannique lui-même n’a de force qu’en raison de l’obéissance d’une majorité de citoyens. Entre les mains de certains populistes ou de despotes en puissance, l’obéissance est une arme de destruction massive. Pour ces raisons, j’ai toujours eu, j’ai encore et, je l’espère, j’aurai toujours un faible pour les rétifs, les insoumis, les indomptables qui souvent exagèrent, j’en conviens, mais nous protègent des abus les plus abjects dont les humains sont capables. Pour cette raison, il faut limiter strictement le pouvoir dont jouit l’État d’exiger l’obéissance. Les seules règles auxquelles il faut obéir sont celles qu’impose le respect de l’intégrité d’autrui (comme dans le cas de la COVID-19). Au-delà, la désobéissance n’est peut-être pas toujours nécessaire mais elle n’est jamais condamnable.

296 La délation me répugne au plus haut point. Ce qui me répugne encore davantage, c’est que des chefs de gouvernement y fassent appel. Comme la plupart de mes concitoyens, j’apprécie la façon dont le gouvernement Legault gère l’actuelle crise sanitaire (sauf en ce qui touche les CHSLD, mais c’est là une autre question). Néanmoins, je ne peux m’empêcher de ressentir une espèce de dégoût devant l’invitation à la dénonciation lancée on ne peut plus officiellement et publiquement par le premier ministre lui-même. Et je ne suis pas étonné le moins du monde que nos corps de police aient fait savoir qu’ils recevaient trop d’appels de citoyens désireux de leur signaler des « abus ». Cette seule réaction de nombreux individus – et la contre-réaction forcée des services de police – disent mieux que je ne le pourrais moi-même pourquoi le mouchardage me révulse.

297 Le suivi électronique de la population (ce que les geeks appellent l’« e-tracking ») serait, semble-t-il, devenu assez répandu. Dans certains pays, la chose est avérée, par exemple en Chine. Pratiquement partout, on peut d’ailleurs y avoir recours via la localisation des téléphones portables, ce qui n’est même pas vraiment compliqué. Des entreprises de natures variées (de télécommunications et d’Internet, notamment) sont parfaitement en mesure de suivre les gens et d’intervenir auprès d’eux selon leurs parcours. Qu’il s’agisse de sociétés comme Bell ou Google, elles peuvent savoir qui se trouve où et, par exemple, faire parvenir des alertes publicitaires à un individu qui passe à proximité de telle ou telle boutique.

Pour l’instant, la COVID-19 est un prétexte sérieux et valable pour ainsi suivre de nombreuses personnes afin d’identifier qui, contaminé ou non, se trouvait à proximité de qui, information stratégique s’il en est d’un point de vue épidémiologique. Soit ! La question qui se pose devient dans ce contexte la suivante : une fois réglés les problèmes posés par l’actuelle pandémie, qu’adviendra-t-il du suivi électronique ? En théorie, il faudrait qu’on cesse d’y recourir pour des raisons manifestes de protection de la vie privée. En pratique, il y a tout à parier que les gouvernements, voire certaines entreprises privées, continueront d’utiliser ces moyens hautement intrusifs pour poursuivre leurs activités.

En ce qui touche les entreprises, plusieurs enfreignent déjà impunément les règles les plus simples de protection de la vie privée : les appels téléphoniques non sollicités et non autorisés continuent d’empoisonner la vie de beaucoup de gens qui, comme moi, ont pourtant inscrit leur nom sur la liste des personnes désireuses de n’en plus recevoir. Plusieurs individus se plaignent de retrouver sur divers sites Internet de réseautage social des renseignements faux sur leur personne ou leurs activités : globalement, lesdits réseaux sociaux n’interviennent guère pour corriger le tir bien qu’ils en aient les capacités techniques et financières. L’intimidation cybernétique atteint parfois une telle intensité qu’il s’ensuit des suicides de jeunes : lesdits réseaux sociaux, même quand on leur signale la chose, ne jugent pas approprié d’intervenir (sauf si, après de multiples demandes formulées en vain, la police intervient – et encore !).

Quant aux États, je n’en ai jamais vu un seul renoncer à des instruments de pouvoir. Tout au plus peut-on espérer qu’ils renoncent à les employer, à moins d’y être explicitement autorisés. Officiellement! Car, en coulisses, je doute fort qu’on ne mette pas à contribution l’ensemble des ressources opérationnelles disponibles, quelles qu’elles soient. On ne le reconnaîtra pas, mais il est très plausible qu’on y aura recours. On ne rendra pas publics les résultats des opérations qui les ont mis en œuvre, mais on en disposera et on les conservera (et, peut-être même qu’on s’en servira discrètement dans certaines activités plus ou moins légitimement secrètes). Ce ne sont pas là des vues de l’esprit. Les pays de l’Est à l’époque soviétique nous ont habitués à cela, et les pays de l’Ouest en ont fait autant mais de manière différente. À preuve la façon dont Hoover, le fameux patron du FBI, espionnait même les plus hauts dirigeants de son propre pays !

298 Une fois passée la crise de la COVID-19, tout du moins une fois passé le plus fort de la crise, on nous annonce un post mortem. Loin de moi l’idée qu’un tel exercice soit superflu ! Pourtant, avant tout post mortem, il serait bien avisé à mon sens de réfléchir à notre manque de mémoire collective et à notre inaptitude à donner suite en temps opportun aux réflexions de nos savants (voir, par exemple, RHEAULT, Sylvie et Jean POIRIER, éd., et al., Le vieillissement démographique : de nombreux enjeux à déchiffrer, Québec, Institut de la statistique du Québec [259 pages], 2012) et de nos sages (M. Clair, C. Castonguay, etc.), de nos journalistes et de nos concitoyens. De fait, il y a des lustres que nos démographes (J. Henripin, I. Fellegi, D. Kirk, H. Gauthier, etc.) ont annoncé les bouleversements démographiques que nous vivons présentement. Plus : ils ont quantifié ces bouleversements et ont indiqué les années où l’on y serait soumis. À la lumière de telles prévisions, plusieurs de nos sages ont attiré l’attention sur l’importance de se préparer à cette situation inédite mais prévisible et, effectivement, prévue. Aucune suite véritablement structurée n’a été donnée au moment approprié à ces considérations pourtant claires et, de l’avis unanime, fondées.

La catastrophe qui sévit actuellement dans nos CHSLD était, elle aussi, annoncée. Le nombre de plaintes formulées par nos concitoyens à ce propos ne se compte même plus tant il y en a eu ; les articles de journaux et de revues, les reportages à la radio ou à la télé sur ce même sujet sont eux aussi quasi incalculables ; il y a même eu des poursuites engagées en raison de situations perçues comme contraires aux pratiques déontologiquement acceptables, parfois même en raison de comportements carrément illégaux. Les représentants des personnes âgées ou des résidents des CHSLD ont régulièrement dénoncé des abus ou des négligences de toutes sortes. Malgré l’ensemble de ces interventions, pratiquement rien n’a été fait sauf, le plus souvent, quelques correctifs « pas trop dérangeants » (les fameuses « patates pillées », entre autres!) ou quelques dédommagements (si je me souviens bien) imposés par les tribunaux.

Des corps organisés comme les syndicats et diverses associations professionnelles se sont battus en vain (ou presque) pour améliorer des conditions de travail qui ne pouvaient pas rester sans conséquences sur les usagers ou les résidents, ce sur quoi en principe tout le monde s’entendait.

Quant à l’administration publique, s’il est vrai qu’elle a le dos large et qu’on doit éviter de lui imputer des décisions et des torts qu’elle n’a pas et ne peut pas avoir, il reste qu’elle est bancale à de nombreux points de vue bien documentés et qu’elle conserve des pratiques indéfendables depuis déjà un long moment : une multitude de groupes de travail de toutes natures ont procédé à des analyses minutieuses de ces questions et ont proposé une quantité de mesures généralement ignorées par les décideurs politiques. Pourquoi cette fois ferait-on exception à la règle ? Pourquoi cette fois donnerait-on suite à ce que des analystes dûment mandatés et qualifiés recommanderont ? Pourquoi ferait-on autre chose qu’adopter une fois encore quelques mesures cosmétiques ? Ce qu’il faudrait, en fait, c’est une révision en profondeur du modèle québécois d’intervention auprès des personnes âgées. J’y reviendrai dans mon prochain blogue (notules 302 et ss.).

299 Toute vérité n’est pas bonne à dire. Il y en a une que, malgré tout, j’aimerais rappeler et dont les conséquences pourraient être majeures. Les personnes âgées n’ont plus devant elles une longue espérance de vie. Évidemment, avoir 70 ans, c’est différent d’en avoir 90. Mais le fait demeure que les aînés, comme on les appelle pudiquement de nos jours, à la différence des enfants, des jeunes gens et des personnes d’âge mûr n’ont plus guère d’avenir devant eux. Ce constat banal entraîne certaines conclusions, pour peu que l’on veuille se montrer logiquement rigoureux. Premièrement, on ne doit pas négliger le devoir de reconnaissance que nous avons tous à l’égard de nos prédécesseurs : il faut les traiter aussi bien que possible à tous égards. Deuxièmement, il ne serait pas sage d’investir des ressources trop importantes auprès de ces personnes, par comparaison tout du moins aux ressources qu’il serait approprié de consacrer aux jeunes et à leur éducation.

Je précise ici que je ne parle pas pour ma paroisse : ayant bientôt 74 ans, je n’appartiens plus depuis belle lurette au groupe des jeunes, et je suis très conscient des effets sur moi et sur toute ma génération (ainsi que sur les précédentes générations) du principe que je viens d’énoncer. Je n’ai aucun moyen scientifique de connaître l’opinion de la population à ce propos et je ne saurais exclure qu’un grand nombre de mes concitoyens soient totalement en désaccord avec moi. Toutefois, pour en avoir causé avec quelques personnes de ma tranche d’âge, je sais qu’un bon nombre d’entre elles partagent mes vues. De plus, ma conviction, en cette matière, c’est que les dirigeants publics doivent assumer leurs responsabilités, et non pas seulement tenir compte du sentiment variable de l’opinion publique. Tout le monde sait que la loi de la majorité ne peut pas toujours s’appliquer. Résister à la force du nombre coûte toujours cher aux politiciens. Dans certains cas, ne pas résister à la force du nombre coûte encore plus cher à l’ensemble de la société (pensons au racisme et à la ségrégation, parmi bien d’autres exemples possibles).

300 La crise sanitaire actuelle a poussé nos gouvernements à débourser des milliards de dollars. Tant de milliards en fait qu’ils constituent les plus importants décaissements jamais effectués dans notre pays, tout du moins en temps de paix (encore que cette dernière observation soit discutable en fonction des méthodes de calcul retenues). La situation financière qui résulte de la présente expérience laissera des marques sinon indélébiles, en tout cas difficiles à cicatriser. Cette situation extrême offre une opportunité sans précédent de résoudre les injustices graves attribuables à l’existence des paradis fiscaux. On sait qu’aucun État ne peut, seul, appliquer de véritables solutions à ce problème, car les bénéficiaires des paradis fiscaux peuvent toujours quitter un endroit qu’ils jugent inhospitalier pour un autre qui leur sera plus favorable. Ensemble toutefois, les États peuvent cerner la difficulté, coincer les fraudeurs en leur coupant le recours à d’autres lieux « compréhensifs », en sévissant contre les lieux qui seraient récalcitrants et contre les fraudeurs qui ne voudraient pas s’amender. Or tous les États importants viennent justement d’effectuer des débours qui les pousseront à remettre en question leur permissivité à l’égard des paradis fiscaux. Une telle convergence d’intérêts ne survient pas fréquemment, et ce serait une erreur gravissime de ne pas la mettre à profit.

Mutatis mutandis, les remarques précédentes s’appliquent aussi à ces entreprises richissimes qui ne paient presque aucun impôt où que ce soit en raison du caractère dématérialisé de leurs activités ou de l’extrême mobilité de leurs opérations susceptibles de délocalisations ultra-rapides pour échapper à toute contrainte qu’elles n’estiment pas acceptables. Ces deux phénomènes – le recours aux paradis fiscaux et la dérobade à sa juste part des impôts –, il s’impose plus que jamais de les corriger. Après tout, ils sont rendus possibles – il ne faut pas l’oublier – par nos lois fiscales qui permettent justement ces comportements déplorables. Il faut d’abord amender ces lois, sinon tout effort se révélera inutile. Nous savons donc par où commencer.

301 « Celui qui ne se soucie pas du but ne demande pas où il va. » (Milan KUNDERA, Le livre du rire et de l’oubli, sixième partie : Les Anges, 10.)

25. IV. 2020

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