XLIII – NOTULES (282 à 291) : L’amour, l’unanimité, l’empire du mensonge, le summum du mensonge, les inconnus, trois règles infrangibles, deux dispositions indispensables, Thomas Piketty, des choix cornéliens, le prosélytisme

282 « (…) elle considérait l’amour comme une infirmité grave. » (Toni MORRISON, Beloved, III. 1)

283 Il y a, dans l’unanimité, quelque chose d’artificiel, compte tenu de la variété des opinions, convictions et sensibilités des êtres humains. Quand ce ne serait que pour cette raison, l’unanimité est suspecte, et la quasi-unanimité l’est quasiment autant.

284 Trump pratique sans honte ni gêne un art plutôt répugnant, un art vieux comme le monde, l’art du mensonge. Et, au fond, il n’y a pas lieu de s’étonner que ses fake news trouvent grâce aux yeux sinon d’une majorité d’Américains, tout du moins aux yeux d’un grand nombre d’entre eux. Le fait est que plusieurs types de mensonges sont acceptés et même valorisés dans nos sociétés occidentales. Par exemple, parler aux enfants du Père Noël, c’est à l’évidence leur mentir. Mais leur mentir pour introduire un peu de merveilleux dans leur monde et, en fin de compte, pour leur faire plaisir. On ment ici par amour (bien ou mal compris, c’est une autre question). Cacher à des parents le décès de leur enfant et leur faire croire qu’il se porte bien jusqu’à ce que les circonstances soient propices à l’annonce de la cruelle vérité, c’est clairement leur mentir. Mais leur mentir pas compassion, pour amortir un choc inévitable mais dont on veut réduire si peu que ce soit le caractère dévastateur. On ment ici par respect filial ou par respect du grand âge. Dans certaines expériences menées délibérément à l’aveugle, on se trouve forcément, en un sens, à mentir à certains des participants, à ceux par exemple qui reçoivent un placebo plutôt qu’un authentique médicament. C’est une forme bien particulière de mensonge mais que tous jugent acceptable au nom de la science. Taire des renseignements stratégiques lors d’une négociation, laisser entrevoir le contraire de ce qu’on souhaite vraiment, voilà encore une autre façon de mentir, indispensable d’après de nombreux négociateurs et donc prévisible puisque chacun y recourt plus ou moins régulièrement. Il y a encore les « pieux mensonges », qui consistent à ne pas dire la vérité qui ferait inutilement mal : pourquoi faire souffrir quelqu’un si on peut l’éviter ? Il y a par-dessus tout la raison d’État. Depuis des temps immémoriaux, au nom de la raison d’État ou de son équivalent (le bien commun, entre autres), on a menti à toutes les populations de tous les lieux et de tous les temps aux motifs qu’il faut du mystère autour des questions militaires ou qu’il importe d’éviter des réactions de panique dans le grand public, etc. Pour ma part, je ne saurais nommer aucun chef d’État ou de gouvernement qui n’ait jamais menti. Pas plus qu’aucun être humain d’ailleurs, aura-t-on vite fait de me faire remarquer. Tout est là justement : le mensonge est monnaie courante. On l’enseignait même dans les meilleurs maisons d’éducation. Ce que les Jésuites appelaient la « restriction mentale » n’est finalement rien d’autre qu’un mensonge suffisamment adultéré pour que sa nature ne soit pas évidente et permette, à la limite, de passer pour une vérité. Dans leur casuistique, les Jésuites ont fait la promotion de cette habile supercherie. Il y a encore l’exposé partiel des vérités, qui permet d’orienter l’interprétation des faits qui vient spontanément à l’esprit de qui ne connaît que la version ainsi expurgée. Ce procédé se trouve au cœur même de plusieurs des activités dites de relations publiques et de politique proprement dite. Bref, pour toutes sortes de raisons, bonnes ou mauvaises d’après les uns ou les autres et suivant les circonstances, le mensonge est un comportement « normal » au sens statistique du mot même si la plupart des êtres humains conviendront qu’il n’est pas normal, au sens qu’il ne devrait jamais être érigé en norme. Tout bien considéré donc, l’originalité de Trump, pour ainsi dire, consiste en son recours régulier, non dissimulé, au mensonge qu’il utilise avec un sans-gêne qui, à sa manière, fait beaucoup plus authentique que les attitudes offusquées de gens qui pourtant recourent eux aussi aux mêmes pratiques mais en s’efforçant – inutilement – d’en cacher la teneur. Si tout cela ne justifie en rien la malhonnêteté spontanée et naturelle de Donald Trump, tout cela explique largement pourquoi tant de gens y prêtent finalement si peu d’importance. Sous ce rapport, on pourrait diviser l’électorat en deux grands groupes : ceux qui, admettant secrètement la fourberie, ne peuvent tolérer qu’on en fasse étalage; et ceux qui, reconnaissant son caractère inévitable vu la nature humaine, ne peuvent tolérer qu’on essaie de la leur dissimuler.

285 À vrai dire, les mensonges de Trump ne sont pas les plus invraisemblables. Songez qu’il y a des entreprises de cosmétiques qui annoncent des crème anti-rides depuis des années et qui continuent de le faire. Des milliers de personnes ont pourtant eu recours à ces pommades et toutes ont dûment constaté que leurs rides ne régressaient pas. D’ailleurs si une telle crème existait vraiment, elle aurait envahi tout le marché et littéralement tué la compétition : imaginez une crème dont l’emploi réduit, voire élimine les rides ! De la même manière, il y a présentement une marque d’automobile qui promeut ses ventes en expliquant, dans des publicités attrayantes, que lorsqu’on s’ennuie il suffit d’acheter sa marque de voiture pour que, comme par magie, la vie redevienne inspirante. Et ce subterfuge fonctionne ! En réalité, il n’y a nul besoin d’insister : des pans entiers de la société carburent aux mensonges et même aux mensonges patents, et notre société va même jusqu’à récompenser les plus habiles maquilleurs de la vérité, par exemple en rémunérant spécialement bien les agences publicitaires championnes de la duplicité, spécialistes de l’équivoque, bref celles qui maîtrisent le mieux l’art du sophisme. Dans un tel contexte, a-t-on vraiment le droit de s’étonner que Trump puisse mentir si grossièrement sans être vraiment embêté pour autant ?

286 « Toute la vie, on aime des gens qu’on ne connaît jamais vraiment. » (Elena FERRANTE, L’Amie prodigieuse, tome II : Le Nouveau Nom, 49.)

287 Trois règles s’imposent plus que jamais. D’abord, ne jamais, au grand jamais, se fier aux apparences ; ce précepte apparemment banal doit être répété avec insistance, car il semble, en réalité, assez rarement appliqué par un grand nombre de personnes : sinon, comment expliquer la multiplication des préjugés de toute nature et leur envahissement incontrôlable ? Ensuite, nul ne connaît l’avenir ; tout au plus peut-on inférer de données actuelles certains résultats inévitables ; mais justement l’avenir n’est jamais constitué que de tels résultats, lesquels s’insèrent toujours dans un cadre dont nul ne peut prévoir les contours. Troisièmement, en matière d’opinion comme en matière d’action, on ne peut procéder valablement que si l’on a d’abord pris connaissance de l’autre côté de la médaille ; et si cet autre côté demeure inaccessible, la plus extrême circonspection est de mise. Voilà trois prescriptions d’une valeur évidente qui, pour cette raison même, sont considérées comme allant de soi… alors que, tout au contraire, elles requièrent un rappel constant.

288 Deux dispositions me paraissent indispensables pour assurer, ou tout du moins faciliter, la vie en société : la générosité et la confiance. À défaut de ces attitudes (heureusement plus répandues qu’on ne le croit), la vie deviendrait insupportable : comment, en effet, se comporter si tout n’est que méfiance et mesquinerie, si tout n’est que malveillance et suspicion ? Et pourtant nombre de parents apprennent à leurs enfants à se méfier des gens, inconnus ou pas, au motif qu’ils peuvent leur faire du tort et à ne pas être naïfs en présence des autres puisqu’ils font souvent preuve d’égoïsme. Comment trouver un équilibre entre la promotion d’attitudes altruistes et magnanimes et le développement d’une prudence mesurée et à l’abri de la duplicité ? Confrontés à un tel problème, nous sommes forcés d’admettre que l’éducation est, pour une large part, un art et non une science ou une technique.

289 Thomas Piketty a une vision grandiose de la chose économique. Il en comprend la mécanique (c’est un bon économètre) mais surtout il a la trop rare capacité de la situer à sa juste place dans l’ensemble des sciences sociales (c’est aussi un bon historien, un bon sociologue, etc.). À cet égard, son récent ouvrage, Capital et idéologie, donne une impressionnante leçon quant à la façon de développer une intelligence étendue et profonde de phénomènes aussi complexes que les inégalités sociales et leurs évolutions d’une époque à l’autre ou leurs diverses formes d’un pays à l’autre. Il s’agit là d’une œuvre magistrale propre à nourrir la réflexion non seulement des penseurs que préoccupent ces questions mais aussi des acteurs politiques trop souvent en panne d’idées claires quand vient le temps d’élaborer les programme des partis. Gens de gauche ou de droite, nationalistes ou internationalistes, libéraux ou interventionnistes, tous y trouveront un enseignement décisif : au-delà des idées et indépendamment d’elles, il existe de telles choses que les faits, dans plusieurs cas dûment constatables et même mesurables, faits qu’il faut prendre en compte sous peine de conséquences tragiques découlant de choix relevant plus de l’idéologie que de l’observation critique. Et ces conséquences tragiques, nous le savons maintenant, ne sont pas réservées aux régimes communistes (ex-URSS, etc.) ou aux régimes dictatoriaux de toutes couleurs (Pinochet, Pol Pot, etc.)…

290 La crise du coronavirus aura toutes sortes de conséquences. Il se pourrait, en raison des coûts astronomiques qu’elle engendre, qu’elle oblige nos sociétés à remettre en cause les choix de dépenses que nous faisons. Jusqu’à récemment nous nous permettions plus ou moins tout ce que nous voulions. Aller sur la lune : tant de milliards; produire des armes de guerre : tant de milliards; développer le monde de l’aviation : tant de milliards; favoriser les activités de croisière : tant de milliards; etc. Sans oublier le financement de l’éducation, de la santé, des transports terrestres (voies ferrées, autoroutes…), de la fonction publique, etc. Dans chacun de ces domaines, nos sociétés dépensent ensemble des milliards, voire des billions de dollars à chaque année alors que nous n’avons toujours pas pris la véritable mesure des enjeux climatiques et de leurs coûts, alors que nous n’avons toujours pas réglé en pratique le problème mondial de l’alimentation ni d’ailleurs ni surtout celui des inégalités scandaleuses qui gagnent en étendue – elles se répandent comme jamais – et en profondeur – elles s’accroissent comme jamais –, mettant en péril les équilibres sociaux que nous sommes péniblement parvenus à construire sur plusieurs générations. Saurons-nous saisir l’occasion de la présente crise pour appliquer à des choix qu’on ne peut plus reporter l’audace et la détermination dont nous faisons preuve à l’heure actuelle dans le combat contre la pandémie? Cette question me hante, car si nous ne réagissons pas dans un contexte aussi aiguillonnant que le contexte présent, dans quel contexte le ferons-nous?

291 Tout prosélytisme me paraît un profond manque de respect d’autrui, d’autant plus profond à vrai dire qu’il s’estime par essence justifié, ce qui le rend au surplus intraitable.

22. III. 2020

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