XLII – NOTULES (272 à 281) : Le plus profond malheur, un très grand danger, spécialisation menaçante, le silence, être contrarien, aller loin, le manque d’argent, penser à soi, les malades, solution

272Le malheur le plus profond qui puisse frapper une personne survient lorsque la seule raison qui lui reste de vivre est le souci de sa propre conservation.

273 Le plus grand danger de l’heure, plus grand même que la menace écologique, c’est l’information frelatée, c’est-à-dire une désinformation consciente de la part de qui la pratique. La désinformation peut être le fait d’un individu qui en ignore le caractère mensonger et qui la rapporte en toute bonne foi. Mais le frelatage de l’information suppose qu’on connaisse l’information exacte, qu’on sache en quoi on veut l’altérer et qu’on ait les moyens, intellectuels, médiatiques, financiers, politiques ou autres, de la dénaturer, de la pervertir, de la contrefaire et, finalement, de la répandre. Puisque les humains agissent ou s’efforcent d’agir sur la base de renseignements considérés fiables, on voit tout de suite la possibilité de contamination par la fausseté passer de la pensée à l’acte, pénétrer à la limite l’ensemble des entreprises humaines. La propagande de guerre, de guerre froide ou chaude, nous a appris de quoi l’information frelatée est capable. Cela valait pour le temps de guerre. À l’heure actuelle, l’information frelatée se déploie en temps de paix et infecte la vie publique sous toutes ses formes, politiques, scientifiques, économiques et, plus gravement encore, éducatives.

274 Le savant ou l’érudit versé en un seul domaine peut constituer une menace sérieuse. Car trop souvent sa tendance instinctive le porte à donner la préséance à son grand savoir. Or, s’il convient d’admettre que la connaissance vaut nettement mieux que l’ignorance, il faut aussi reconnaître que la vision en tunnel développée par et chez trop d’experts les amène à gauchir leurs perceptions et donc leurs actions et réactions et à exercer une influence d’autant plus pernicieuse qu’elle repose sur une base « scientifique » qui en impressionne plusieurs. Dans son monumental Pantagruel, Rabelais affirmait en son temps que « science sans conscience n’est que ruine de l’âme ». Il faudrait compléter aujourd’hui cette sage maxime en ajoutant que science ou érudition trop pointue mine le savoir qui, par définition, requiert l’ouverture.

275 Sept petites notes et quelques signes musicaux ont permis la création de prodigieux et innombrables chefs-d’œuvre. Les vingt-six petites lettres de l’alphabet européen et quelques signes orthographiques ont rendu possible une multitude de textes de toute nature. Quant à lui, le silence est unique, comme l’absence est unique : dans l’un et l’autre cas, il n’y a rien. Mais ce rien, s’agissant du silence en particulier, est plurivoque : il peut revêtir plusieurs sens, non seulement différents mais parfois complètement opposés. Il existe un silence de la résignation et un silence de la révolte contenue; un silence de l’admiration indicible et un silence de l’horreur inexprimable, un silence du respect et un silence du mépris, un silence stratégique et un silence démuni, un silence de timidité et un silence d’arrogance, un silence amoureux et un silence venimeux, un silence prometteur et un silence désespéré, bref il y a tout un langage du silence. Ce langage fascinant, chacun devrait l’apprendre. Ainsi, la vie en société se trouverait sinon améliorée du moins raffinée. Me semble-t-il…

276 Il y a quelques années, le débat public et la vie sociale, politique et économique étaient assez généralement dominés pare ce que d’aucuns appelaient alors la « go-gauche ». Dans ce contexte, j’avais tendance à adopter des points de vue plutôt à droite pour contrebalancer les mouvements dominants. Maintenant que la droite semble amorcer un véritable retour, et même un retour agressif, je vais avoir tendance à adopter des points de vue plutôt à gauche. C’est ma façon « contrarienne » de prendre part à la vie publique. On m’a reproché, à l’occasion, de ne pas être constant dans ma pensée puisque je passe ainsi de droite à gauche du spectre philosophique, même si je ne vais pas très loin de part et d’autre du centre (érigé apparemment en point de bascule indiscutable). Pourtant, ma position a toujours été d’une constance exemplaire à sa façon. Je m’en suis du reste expliqué dès le moment où j’ai commencé à faire paraître mes Réflexions singulières (voir la page de présentation de mon blogue sur le présent site le 02.IX.2015). Cette constance consiste en ceci qu’il y a toujours lieu, à mon sens, de se méfier des majorités (souvent suspectes) et des engouements de l’heure (souvent peu rigoureux en dépit des apparences). Cette attitude n’a rien de populaire chez la plupart des intellectuels qui ont trop souvent le sens de la chapelle plutôt que le sens critique. Je ne m’étonne plus de cette caractéristique des milieux intellectuels, car il s’agit tout simplement là d’une autre application du principe voulant que les cordonniers soient mal chaussés. Je dois ajouter ici une précision : étant moi-même ce qu’on appelle un intellectuel, il y a fort à parier que je donne aussi dans ce travers…

277 « Un homme ne va jamais plus loin que lorsqu’il ignore où il va » (Cromwell). C’est assez dire combien la lucidité, pourtant précieuse à maints égards, peut arrêter l’élan sous prétexte de l’orienter, et combien l’audace, voire la témérité, pourtant nuisibles sous certains rapports, peuvent rendre possibles des réalisations initialement imprévisibles et même jugées impensables, selon les termes de la lucidité reçue.

278 Le manque d’argent risque fort de pousser les êtres humains au sectarisme. Les démocraties ne devraient jamais oublier cette donnée lorsqu’elles élaborent leurs politiques sociales.

279 Penser à soi, être préoccupé de soi constitue une attitude tellement naturelle qu’on s’étonne normalement de voir chez certains individus l’attention qu’ils nous portent, l’attention réelle, authentiquement bienveillante et détachée dont ils font preuve à notre égard. Car, en règle générale, même les enfants ne parviennent pas habituellement à tant de véritable bonté – à la différence des parents qui parfois y arrivent.

280 Parlant de nombreux malades (pas de tous, heureusement!), Céline le docteur Céline, car il était médecin fait dire à Gustin Sabayot, toubib de son état, qui s’adresse à un collègue en un style sulfureux : « Tu les crois malades ? (…) S’ils viennent te relancer, c’est d’abord parce qu’ils s’emmerdent. (…) Aux malheureux, retiens mon avis, c’est l’occupation qui manque, c’est pas la santé… Ce qu’ils veulent c’est que tu les distrayes, les émoustilles, les intrigues avec leurs renvois… leurs gaz… leurs craquements… que tu leur découvres des rapports… des fièvres… de gargouillages… des inédits !… Que tu t’étendes… que tu te passionnes… C’est pour ça que t’as des diplômes… Ah ! s’amuser avec sa mort tout pendant qu’il la fabrique, ça c’est tout l’homme, Ferdinand ! » (Louis-Ferdinand CÉLINE, Mort à crédit.)

281 « Si mon problème a une solution, pourquoi m’en faire? S’il n’en a pas, pourquoi m’en faire? » Quel merveilleux exemple de sagesse fournit cet adage asiatique.

21. II. 2020