XXXVII – NOTULES (224 à 233) : Amin Maalouf et le nationalisme, se rendre méprisable, manquer de jugement, vivre ou durer, idée de base du nationalisme, un cinéma québécois de haut calibre, les végétaux, les animaux et l’éducation, petite erreur et gros dégâts, la justice disparue, des chefs hors contrôle

224Dans Le Naufrage des civilisations (Paris, Grasset, 2019), Amin Maalouf a le courage de dire tout haut ce que de plus en plus de gens pensent tout bas. Voici deux brefs extraits sur le XXIe siècle, qui illustrent son propos : «  L’une des caractéristiques de ce siècle, c’est justement qu’il y a de moins en moins de facteurs qui rassemblent. J’ai failli ajouter : surtout quand il s’agit des nations plurielles. Mais la précision est superflue. Plurielles, elles le sont toutes, même si certaines l’admettent plus volontiers que d’autres. Et toutes, donc, ont du mal à tisser des liens solides entre des personnes, des familles et des communautés ayant eu des itinéraires différents. Les recettes traditionnelles qui ont formé les nations depuis des siècles ne servent plus beaucoup de nos jours. Si l’on n’a pas des ancêtres communs, on ne peut pas les inventer de toutes pièces. Et s’il n’existe pas un « roman national » accepté spontanément par tous, on ne peut pas l’imposer non plus (p. 258, les italiques sont de moi). « Je me demande si l’égarement des hommes, tel que nous le constatons aujourd’hui, n’est pas dû en partie à cette détestable habitude que l’on a prise, à partir du XIXe siècle, de morceler les ensembles où se côtoyaient plusieurs nations, afin que chacune d’elles vive séparément » (p. 68, les italiques sont de moi).

225 L’attitude de Maxime Bernier à l’égard de Greta Thunberg révèle un trait gravement préoccupant de la personnalité de cet individu et, plus encore, de notre société. Attaquer personnellement cette très jeune fille – elle n’a que 16 ans – pour disqualifier ses positions à propos des changements climatiques au lieu de discuter ses positions quant au fond, voilà une procédure connue depuis l’Antiquité et méprisée depuis toujours sous le nom significatif d’attaque ad hominem. Mais Maxime Bernier ne se contente pas de cela : il donne aussi dans ce qu’on appelle l’attaque ad personam qui consiste à s’en prendre à son interlocuteur – son interlocutrice, dans le cas présent – non pour disqualifier ses positions mais pour rabaisser sa personne même, la déprécier, l’avilir, bref pour l’humilier. Ce faisant, Maxime Bernier se rend méprisable aux yeux de tous ceux et de toutes celles qui ont du cœur. On peut s’étonner qu’un être humain cherche ainsi à se montrer abject, mais enfin à chacun sa pathologie… En revanche, que notre société soit devenue telle que ce comportement soit rendu possible, voilà qui en dit tragiquement long ! Heureusement, nous n’en sommes pas au point où l’ignominie fait recette. Mais il ne faut pas attendre d’y être arrivé pour réagir.

226 Le manque de jugement constitue une véritable marque de commerce chez certains personnages. Pierre Karl Péladeau appartiendrait-il à cette catégorie d’esprits bancals ? Plusieurs croient que oui. Non seulement en raison de son fameux poing levé lors de la dernière campagne électorale, mais aussi en raison de son attaque contre les entreprises quêteuses qu’il a dénoncées en commission parlementaire sur les médias alors que sa propre entreprise, Québécor, est l’une des plus quêteuses, voire la plus quêteuse de toutes.

227 Tomber malade et se soigner soi-même ou recourir au médecin pour bénéficier d’un traitement approprié, le tout pour finalement retrouver la santé ou, à tout le moins, un état de santé raisonnable, voilà qui fait partie de la vie de la quasi-totalité des êtres humains. Devenir malade au point que l’activité principale de la personne concernée consiste uniquement à faire ce qu’il faut pour ne pas mourir, je n’appelle pas cela vivre mais durer. Quand le seul but de son activité est de durer, il me semble qu’on ne mène plus une vie proprement humaine. Or je constate que certaines personnes, de leur propre avis, ne font plus que cela : durer. Du lever au coucher, elles se soucient de leur médication, elles contrôlent leur diète, elles visitent les médecins et les hôpitaux, elles se reposent en faisant une ou deux siestes, elles s’obligent à quelques exercices jugés indispensables, elles se refusent nombre de petits plaisirs au motif qu’ils ne leur conviennent plus vu leur état, elles sont irritées en raison de leur mauvaise capacité auditive ou visuelle, elles s’interdisent diverses activités qu’elles s’estiment incapables de pratiquer sans danger, elles cherchent souvent leur souffle, elles fréquentent peu de gens, bref elles ne font plus rien d’autre que de prendre soin d’elles-mêmes. Et elles durent. Mais pourquoi ? Si, un jour, je me trouve dans une telle situation, j’ose espérer que je pourrai prendre la décision de tourner la page.

228 À bon droit, Jürgen Osterhammel dénonce avec vigueur et précision l’inexactitude ou la fausseté d’« une idée de base de la rhétorique nationaliste selon laquelle la nation serait naturelle et originelle » (La Transformation du monde. Une histoire globale du XIXe siècle, Paris, Nouveau Monde éditions, 2017, p. 579). Si les conséquences de ce constat sont immenses, celles de son rejet le sont davantage encore. On ne peut impunément soutenir que la nation est chose naturelle alors que, à l’évidence, elle constitue un produit culturel… avec tout ce que cela implique.

229 Les cinéastes québécois n’ont rien à envier aux cinéastes français, anglais, américains ou autres. Ils ne manquent pas de créativité et maîtrisent bien les techniques de leur art. Je viens de revoir Victoria : les jeunes années d’une reine de Jean-Marc Vallée, et je m’en trouve plus que jamais convaincu de la grande valeur de nos artistes du septième art. Pour ce film, Vallée a travaillé avec des gens de première force, Martin Scorsese, producteur et réalisateur célèbre (Taxi Driver, Le Loup de Wall Street, etc.), le scénariste et auteur renommé Julian Fellowes (Downton Abbey, Past Imperfect, etc.), des comédiens sensibles comme Emily Blunt dans le rôle de Victoria, bref toute une équipe de personnes remarquablement douées en leur domaine lui ont fait confiance et avec raison. Le traitement du sujet aurait aisément pu verser dans la facilité, ce qui n’est pas le cas. Le traitement du sujet aurait également pu pousser à prendre des libertés avec l’histoire, ce qui n’est pas le cas non plus. Jean-Marc Vallée a fait bien plus qu’éviter les nombreux pièges que comporte la réalisation d’un tel film : il en a fait un modèle dans son ordre, le docudrame.

230 Les végétaux et les animaux abondent sur notre planète. Et pourtant, de plus en plus d’enfants, dans nos sociétés dites avancées, n’ont aucun contact direct avec eux ou vraiment très peu. Quand des enfants croient que les fruits et légumes « poussent au magasin », ce que j’ai entendu dans un documentaire récent tourné chez nous, quand de jeunes enfants ne connaissent des chiens, chats et autres compagnons à quatre pattes que les attaques des bull-terriers et qu’ils apprennent en conséquence à se méfier des bêtes en général, quand en somme les rapports des enfants au monde végétal et animal sont ainsi distordus, je me demande s’il ne faudrait pas trouver une façon de compenser le biais avec lequel ils commencent leur vie. Je comprends que certaines familles ne puissent avoir d’animaux à la maison, Je comprends même qu’on puisse n’avoir aucune plante chez soi : après tout, tout le monde n’a pas le pouce vert. Il reste que les jeunes d’âge préscolaire dont la vie familiale – le gros morceau de leur vie – n’offre aucun contact avec les fleurs ou les plants de tomates, avec les ronrons d’une chatte, les coassements d’une grenouille ou les croassements d’un corbeau me paraissent rater quelque chose que bon nombre d’entre eux auront de la difficulté à rattraper ultérieurement. Les animaux et les végétaux des dessins animés peuvent être sympathiques. Ceux des documentaires sont assurément instructifs. Ceux que nous montrent plusieurs sites Web sur Internet se révèlent souvent fascinants. Mais qui pense sérieusement que ces rencontres artificielles peuvent réellement remplacer l’expérience du véritable contact avec des vraies fraises et des vrais moutons dans un vrai champ ?

231 Une chose, même petite, toute petite, peut faire dérailler une compagne électorale. Le poing levé de Pierre Karl Péladeau, la remarque de Lise Payette sur les Yvette représentent deux cas célèbres de ce phénomène. Le blackface de Justin Trudeau en sera peut-être un nouvel exemple. Je suis sidéré qu’on puisse en arriver à changer complètement les données d’une élection par un tel mécanisme. Je veux bien qu’on accuse les médias sociaux d’amplifier la résonance de ces actes spécifiques mais ultimement ce sont les électeurs qui votent et non les médias sociaux. Que certains gestes gravissimes entraînent à eux seuls une telle conséquence, je le conçois fort bien : à titre d’illustration, si un politicien est trouvé coupable de viol ou s’il a fraudé l’État dans l’exercice de ses fonctions ou s’il s’est parjuré, je comprendrais qu’on ne veuille pas l’élire. Toutefois, si l’on exclut de tels actes extrêmes, je ne vois pas comment on peut justifier de renoncer à une option politique jusque là perçue comme valable en raison d’un ou de quelques actes ou d’un ou de quelques mots peu brillants certes mais qui ne font pas le poids, à mon avis, en regard de la gravité de l’acte électoral. Ce qui est en jeu ici, c’est la base même sur laquelle les citoyens font reposer l’acte le plus décisif de leur vie politique : voter !

232 « La justice, à présent, on ne la trouve plus chez personne ; partout, traîtrise et ruse. » (Général Yánnis MAKRIYÁNNIS [1797-1864], Mémoires, II, 258 – cité par Georges SÉFÉRIS, Journal de bord, II, Genève, Éditions Héros-Limite, 2011, en note au poème intitulé Dernier arrêt.)

233 Donald Trump, Boris Johnson, Jair Bolsonaro, Matteo Salvini, Viktor Orban, Recep Tayyip Erdogan, Rodrigo Duterte, Vladimir Poutine, Mohammed ben Salman, Nicolas Maduro, Bashar al-Assad et tant d’autres dirigeants publics paraissent – à des degrés divers et selon des modalités différentes – dépourvus de respect pour les institutions, pire encore : pour leurs propres concitoyens ; ils semblent également prêts à mentir et à manipuler (quand ce n’est à tuer ou à faire tuer) à une échelle sans précédent et à un degré incomparable. Rien, en eux-mêmes, ne semble pouvoir les arrêter : ni conscience droite, ni jugement sain, ni science avérée, ni échanges avec des homologues éclairés. Il ne reste que des ressorts hors d’eux-mêmes pour contenir leurs excès : des institutions indépendantes (là où il y en a), des procédures légales (là où elles existent véritablement et ne sont pas de simples simulacres), des mouvements populaires (là où ils peuvent se développer et non provoquer des affrontements mortels), ultimement la révolution (là où sont en nombre suffisants ces individus rares qu’il y a lieu d’appeler des héros). Et encore, je ne parle pas ici du cas d’espèce que constitue Xi Jinping dont l’intérêt pour la vie privée de ses concitoyens l’amène à développer et implanter des dispositifs de reconnaissance faciale et de nombreux autres de la même eau devant lesquels George Orwell lui-même n’aurait pas su dominer sa méfiance, voire sa terreur.

27. IX. 2019

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