XXXVI – NOTULES (214 à 223) : Privatiser les gains, l’État et les médias, les nouvelles internationales, la rentrée littéraire, incompétence et plagiat, les bruits de la faiblesse, le fort et le faible, le recul de la générosité, l’improvisation étatique, la sculpture oubliée

214La gestion occidentale actuelle socialise les coûts et privatise les gains. Même s’il existe des exceptions à cette règle, on peut considérer qu’elle décrit assez bien la réalité. Les entreprises qui ont abusé de la nature pour engranger des profits souvent exorbitants refilent généralement le coût du nettoyage des dégâts et du rétablissement de l’environnement à l’État, c’est-à-dire à tout le monde. De la même manière, les individus les mieux nantis consomment en grande quantité des produits aux effets environnementaux nocifs, tels des voyages en avion, laissant à tous les autres le soin d’en assumer les conséquences. Le rachat volontaire par ces voyageurs du carbone qu’ils génèrent est si peu répandu qu’il faudrait l’imposer.

215 En raison des difficultés financières rencontrées par les médias écrits, on évoque de plus en plus la possibilité d’une intervention de l’État en vue d’aider la presse écrite. Je comprends la crainte éprouvée par plusieurs mais j’avoue craindre une intervention de l’État en cette matière. Si les citoyens veulent une presse libre, ils doivent, eux, garantir sa liberté en assumant le coût de cette liberté. Si les citoyens ne sont pas prêts à payer de leurs poches une presse de qualité, donc une presse libre, je ne vois aucune raison pour laquelle on la leur imposerait. Ce serait de toute façon inutile, puisqu’ils ne jugent pas l’affaire suffisamment importante pour débourser… contrairement à ce qu’ils font en tant d’autres domaines… Cela n’interdit cependant pas que l’État appuie financièrement une industrie ou une partie de l’industrie durant une brève période de transition. Le problème que j’évoque se pose à vrai dire au sujet d’un financement qui serait statutaire. J’y reviendrai.

216 À tort ou à raison, j’estime que nos chaînes de télévision et de radio ne couvrent que bien sommairement les affaires internationales. Et ça me déçoit ! Je veux bien qu’on me renseigne sur divers sujets, locaux, provinciaux ou nationaux, mais je ne veux surtout pas qu’on néglige les questions internationales. Car les questions internationales sont de plus en plus importantes et le solutions qu’on y apporte – ou qu’on ne leur apporte pas – ont de plus en plus de conséquences sur nos vies. Je ne songe pas uniquement ici à des sujets tel l’environnement ou à des individus tel Donald Trump dont l’influence me semble indiscutable. Il existe de multiples enjeux internationaux dont on ne parle pratiquement jamais dans nos bulletins d’information. Il est très rare qu’on nous expose les problèmes rencontrés dans plusieurs régions du monde. Les pays d’Asie du Sud-Est, Indonésie et Malaysie par exemple, ou ceux d’Afrique subsaharienne, le Niger ou le Cameroun parmi d’autres, ou encore ceux d’Amérique latine, tels l’Uruguay ou l’Équateur, ne font pratiquement jamais la nouvelle. Pourtant quiconque pratique la chose internationale sait pertinemment que, là comme ailleurs, surviennent des événements significatifs. Je comprends que tous ne s’intéressent pas à ces sujets plus ou moins éloignés de leurs préoccupations quotidiennes. Et je comprends, sous ce rapport, l’investissement relativement minime – voire nul, dans certains cas – que nos médias y consacrent. Ce que je comprends moins, c’est que la télévision d’État ne fasse pas systématiquement une place plus importante à la chose internationale. Il me semble que, au minimum, nous devrions pouvoir compter sur des informations internationales aussi élaborées que les informations sportives… Non ?

217 Ce qu’on appelle la rentrée littéraire me déconcerte de plus en plus. Dans le seul monde francophone, entre 500 et 900 nouveaux romans paraissent à cette occasion. À quoi il faut ajouter des centaines d’essais de toute nature (historique, sociologique, philosophique, politique, etc.) ainsi que la parution de publications connues sous le nom de « beaux livres », c’est-à-dire des albums luxueux présentant de superbes illustrations d’œuvres d’art ou de paysages ou d’animaux (selon le type d’albums), à quoi il convient encore d’ajouter les « utilitaires », c’est-à-dire les livres de recettes, les ouvrages consacrés aux automobiles, à la rénovation domiciliaire, aux voyages, sans oublier bien entendu les manuels de toute sorte qui sont lancés au même moment. Que pour des raisons commerciales ou financières on procède de la sorte, je le comprends, bien que ça me déplaise. Mais qu’on ne vienne pas me faire croire que les auteurs, en particulier les auteurs d’œuvres littéraires, y trouvent leur compte. Noyer ainsi un écrit, c’est n’importe quoi sauf un acte de promotion d’un auteur. Évidemment, si l’auteur en cause appartient à une écurie majeure, il bénéficiera alors du soutien publicitaire et logistique de cette écurie. Mai il s’agit ici d’une performance marchande et non artistique. Ce qui explique probablement en bonne partie pourquoi tant de bons auteurs n’ont pas été facilement publiés, Kafka par exemple.

218 Qui plagie montre en cela même son incompétence. Ou son incapacité à se tirer d’affaire en une circonstance stressante. Ou une autre forme de sa faiblesse. Qui maîtrise bien sa matière n’a pas à plagier. Or la Chine plagie à tour de bras. La conclusion est donc claire : toute forte qu’elle soit, la Chine reste à maints égards plus faible qu’on ne le pense généralement. Sa puissance se développe mais elle a encore un chemin considérable à parcourir pour atteindre le seuil désiré. On m’a déjà fait valoir, notamment, que la Chine deviendrait vieille avant de devenir réellement riche. La politique de l’enfant unique qui fait présentement sentir ses effets sur le marché chinois du travail constitue sûrement un talon d’Achille pour l’Empire du Milieu. Quoi qu’il en soit, si la Chine est devenue une puissance majeure, elle reste encore loin de la pleine réalisation de son potentiel.

219 Qui joue de sa grosse voix et profère des menaces montre en cela même sa faiblesse. Le président-directeur général d’une grande banque téléphone discrètement au ministre des Finances de son pays pour porter à son attention telle ou telle question qui lui tient à cœur. Un pauvre hère doit au contraire faire un coup d’éclat pour qu’on le remarque – et encore ! Les ouvriers et leurs leaders syndicaux avouent leur faiblesse en s’adonnant à des saccages, à des casses, à des engueulades grossières par opposition aux syndiqués qui disposent d’un véritable pouvoir de négociation et dont les leaders obtiennent des rencontres à la table de négociation où l’on trouve finalement un terrain d’entente. Sous ce rapport, les États-Unis de Donald Trump témoignent du recul de leur force et de la perte de leur ascendant. Les USA demeurent la plus grande puissance du monde, nul ne peut le nier, mais le déclin de cette puissance est irrémédiablement amorcé, à en juger du moins d’après le comportement du président et l’absence de réactions critiques des membres de son propre parti.

220 Quand un individu qui n’est pas encore le plus fort affronte un individu qui ne sera bientôt plus le plus fort, qu’advient-il ? Que peut-on prévoir dans un tel cas ? À tout prendre, telle est la question à poser en présence de l’affrontement entre la Chine et les États-Unis d’Amérique. On ne peut évidemment pas transposer ce qui se passe entre individus à ce qui se passera entre États. Mais on peut assurément y puiser une assez bonne approximation des réalités qui nous attendent.

221 L’absence de générosité en politique internationale marque un recul dramatique. Entendons-nous : jamais la politique n’a eu pour objet la générosité en tant que telle. Et surtout pas la politique internationale ! Toutefois, envers et contre tout, l’humanité est parvenue tant bien que mal, ces dernières décennies, à injecter une dose encore faible mais déjà significative de générosité dans la politique étrangère des États et dans les échanges mondiaux. Les égoïsmes nationaux conservent la priorité, on ne peut en disconvenir. Néanmoins, certains types de soutien aux États les moins bien nantis, diverses formules d’aide en matière sanitaire ou agricole, quelques formes d’échanges d’étudiants ou d’experts, le recours dans certains cas à des prix préférentiels à l’égard de pays moins riches, l’appui de certains pays avancés à des pratiques prometteuses de progrès pour des pays moins développés, bref tout un arsenal d’initiatives ont souligné ces dernières années les efforts en vue d’améliorer la situation de gens insupportablement démunis dans le monde richissime qui est le nôtre. Et voilà que désormais on se fait fort de s’en prendre aux plus faibles, aux réfugiés et aux migrants par exemple. Ce qui me paraît beaucoup plus grave encore, c’est que, ce faisant, les dirigeants améliorent leur cote de popularité (!) et accroissent leur capital politique. Avoir quelques illuminés qui agissent de manière néfaste, c’est une chose. Avoir une bonne partie de l’électorat qui appuie de tels dirigeants, c’est autre chose. Et surtout, ça laisse entrevoir un avenir pour le moins houleux…

222 L’improvisation du gouvernement Legault n’a rien d’original. Le ministre de l’Éducation Jean-François Roberge et ses bourdes à propos des « maternelles quatre ans », l’ex-ministre MarieChantal (sic) Chassé et ses gaffes au ministère de l’Environnement, l’ineffable ministre André Lamontagne et le congédiement d’un scientifique, le premier Ministre François Legault lui-même qui ne connaît pas particulièrement bien l’histoire et les institutions de son propre pays, voilà qui ne donne pas une aura de brio à l’actuel conseil des ministres. Il n’y a pourtant pas lieu de jeter trop rapidement la pierre à ce gouvernement encore jeune. L’ex-Union nationale de Maurice Duplessis ne brillait pas non plus par le génie de ses ministres, encore que certains d’entre eux aient fait un travail convenable. Les gouvernements du PQ, les plus éduqués des gouvernements de l’histoire québécoise, dit-on, ont été composés de ministres d’une compétence et d’une intelligence politiques extrêmement inégales, la preuve la plus claire en la matière étant le nombre d’années-lumières séparant René Lévesque de Bernard Drainville. Le PLQ, le grand parti de la Révolution tranquille, n’a pas non plus échappé à ce genre de problèmes, ce qui ne l’a pas empêché de faire de grandes choses. Telle est la démocratie, avec ses hauts et ses bas, qui demeure malgré tout préférable aux régimes autoritaires dont les leaders sont fréquemment d’un calibre bien moindre encore que les nôtres.

223 Nous avons le bonheur de compter un nombre impressionnant de sculpteurs, si l’on tient compte de la population réduite que nous avons au Québec. Et de sculpteurs, hommes et femmes, de grande qualité dont les œuvres se trouvent du reste dans de nombreux et prestigieux musées un peu partout à travers le monde : aux États-Unis évidemment mais également en Chine, au Brésil, dans plusieurs pays d’Europe. Et cela, sans compter les nombreux emplacements (parcs publics, jardins célèbres, entrées d’édifices renommés) qu’on a ornés, un peu partout sur la planète, d’œuvres dues à nos artistes. Et pourtant, chez nous, il n’y a aucune glyptothèque, aucun musée consacré d’abord et avant tout, voire exclusivement, à la sculpture. Nous avons plusieurs salles de concerts, nous recensons de nombreuses galeries consacrées aux divers arts visuels (peinture, dessin, gravure, etc), nous réservons de nombreuses places aux arts de la scène (théâtre, danse, etc.), le nombre de salles de cinéma demeure important malgré les difficultés actuelles du milieu, nous nous sommes dotés de multiples bibliothèques rendant ainsi à notre littérature un hommage bien mérité, nous sommes plus que jamais sensibles à nos trésors architecturaux et désirons les bien entretenir, les restaurer au besoin et en tout état de cause les protéger, bref toutes nos activités artistiques font l’objet d’un traitement spécifique toutes, sauf la sculpture. Nous exposons bien ici et là une œuvre ou l’autre de nos créateurs, en particulier des créations gigantesques, de remarquables monuments, comme Le Cénotaphe de Chicoutimi d’Armand Vaillancourt ou le magnifique bas-relief de Suzanne Guité qui orne la hall d’entrée du palais de justice de New Carlisle en Gaspésie ou encore le monument Aux Braves de Lachine d’Alfred Laliberté, etc.). Assez régulièrement de plus, on fait une place à certaines œuvres dans des galeries autrement vouées à la peinture, des pinacothèques à vrai dire, ou même dans des musées où les sculptures trop souvent doivent s’accommoder de la portion congrue. Au mieux, on organise une exposition sur un sculpteur, Giacometti ou Rodin par exemple. Mais il n’y a aucun endroit spécifiquement consacré à la sculpture, aucune véritable glyptothèque. Je ne demande ni la glyptothèque de Munich ni celle de Copenhague, mais un endroit où seraient rassemblées, à l’intérieur, des œuvres de petite et de moyenne taille, et à l’extérieur des créations de grand format, le tout dans l’idée de permettre à un visiteur de se faire une bonne idées de ce que nos femmes et nos hommes ont pu réaliser en art sculptural.

30. VIII. 2019

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