XXXV – NOTULES (202 à 213) : Le nuisible, l’effondrement moral, une laïcité de vitrine, charme et matérialisme, la science et l’«human interest», les pro-Trump, Trump et la classe ouvrière, une possible guerre des classes, les imbéciles utiles, une femme supérieure, la tyrannie de l’habitude, rareté de la réflexion

202« J’ai acquis la conviction que tout ce dont on n’a ni besoin ni envie est nuisible. » (Léon TOLSTOÏ, Journal, 30 juin 1856.)

203 L’affaire de trafic sexuel dans laquelle est pris Jeffrey Epstein fait tache d’huile. Epstein est un ami de Trump qui l’a d’ailleurs louangé. C’est aussi un ami du Secrétaire au travail de Trump, Alex Acosta, qui lui avait aménagé pour cette même affaire une pseudo-peine (soigneusement cachée aux victimes) quand il agissait comme procureur en Floride. Epstein est en outre lié à l’Attorney General de Trump, William Barr, etc. Le monde de Trump, celui qu’il a créé et dans lequel il se plaît à évoluer, semble devenu tellement dépravé que le sens des actions les plus ignobles lui échappe et qu’on n’y fait plus du tout la différence entre le bien et le mal. C’est l’effondrement moral.

204 Il y a un côté ridiculement gênant à la loi québécoise sur la laïcité. Une proportion majeure de nos villes et villages portent des noms de saints, une quantité inouïe de nos rues, boulevards et avenues portent aussi des noms de saints, nous subventionnons des maisons d’éducation ouvertement confessionnelles et portant souvent d’ailleurs des noms de saints, la loi elle-même prévoit des exceptions les institutions publiques peuvent conserver leurs symboles religieux tels que les crucifix, même s’ils sont amovibles –, en un mot, cette Loi 21 qui aurait pu faire l’objet de notre fierté si elle avait été adéquatement conçue en est réduite à l’étalage d’une laïcité de vitrine.

205 – Il n’est pas facile d’être matérialiste. Non pas matérialiste au sens vulgaire – ça, c’est tragiquement facile ! – mais matérialiste au sens philosophique, c’est-à-dire quelqu’un pour qui tout s’explique par la matière :  l’amour s’expliquerait par les phéromones, les dépressions par des difficultés neurochimiques. le mysticisme par la stimulation de certains centres cérébraux, bon nombre de situations et de traits personnels par des conditionnements sociaux et ainsi de suite. Autrement dit, un peu à la façon de Descartes mais de manière encore plus globale, le matérialiste considère l’être humain comme une machine, comme un nœud d’actions et de réactions commandées par des stimulis, et il insère ce même être humain dans un milieu plus large lui-même soumis aux lois de la biologie, de la chimie, de la physique. Ultimement, dans l’état actuel de nos connaissances, tout s’expliquerait par le jeu des atomes et de leurs composantes et liens de toute nature, et ce, aussi bien à l’échelle cosmique qu’à l’échelle individuelle. Ce qui rend le matérialisme difficile à vivre, c’est finalement qu’il tue tout charme. D’où l’importance de l’art qui « charme » tout, mais il s’agit d’une tout autre question !

206 Les émissions de télévision qui font place à ce qu’on appelle de l’human interest m’irritent de plus en plus. En particulier, les documentaires scientifiques que l’on veut, je présume, rendre plus intéressants pour le téléspectateur en y intégrant toutes sortes de développements autour de ce qui est arrivé à M. X ou à Mme Y. J’aimerais que ces documentaires, à l’instar des articles scientifiques à partir desquels ils sont conçus, soient précédés de résumés (executive summaries) fournissant l’essentiel des résultats qu’on veut exposer. Évidemment, dans la plupart des cas, je m’en tiendrais au résumé puisque, en règle générale, ce sont les conclusions qui m’intéressent ainsi que les principaux éléments de la méthode employée, et non pas les multiples incidents survenus lors des expériences (s’il y a lieu) ou durant les observations annuelles des sujets concernés qui n’ont évidemment pas les mêmes réactions à 30 ans ou à 50 ans (s’il s’agit d’études longitudinales), etc. Ce qui soulève la question de savoir si les producteurs de ce genre de documentaires veulent renseigner la population ou occuper pendant un long moment des téléspectateurs qu’on pourra soumettre à des commerciaux soigneusement adaptés à leur profil et donc susceptibles d’un rendement financier optimal. On a probablement affaire ici à l’une des principales différences entre l’écrit et le télévisuel et elle prend une importance accentuée par le recul de l’écrit dans trop de milieux.

207 Malgré les bourdes qu’il commet, les insanités qu’il profère et les idées et vues dévoyées qu’il entretient et répand, Donald Trump conserve globalement ses appuis politiques. Peut-être finiront-ils par s’éroder, mais jusqu’à nouvel ordre ces appuis tiennent le coup. Ce n’est sûrement pas sans raison. Trump, ses idées et son attitude disposent vraisemblablement d’un soutien réel dans la population américaine. Peut-être les « Sudistes » sont-ils toujours racistes malgré les progrès apparents des dernières décennies, peut-être une majorité d’Américains mâles sont-il demeurés opposés aux changements visant à accorder l’égalité aux femmes, peut-être la classe moyenne frustrée désire-t-elle supprimer ce que l’élite considère comme des acquis sociaux à l’instar de Trump qui veut supprimer ce qu’a fait Obama, peut-être en un mot Trump jouit-il d’un soutien beaucoup plus large que ne l’estiment nombre d’observateurs… Si tel est le cas, la réélection de Trump est tout à fait possible. Si elle se concrétise, cette éventualité permettra de voir clairement que le problème des USA n’est pas Trump, comme l’ont signalé plusieurs analystes, mais les Américains eux-mêmes, à tout le moins un grand nombre d’entre eux, sinon une majorité claire et nette. Dans l’hypothèse où telle est bien la réalité, le « problème américain » ne pourra pas être résolu aussi facilement que si Trump en était la seule cause. Éliminer Trump en le battant aux élections ne réglerait rien dans ce cas mais donnerait l’illusion que tout est réglé ou, du moins, le plus important. Ce pourrait être une grossière erreur…

208 Je me méfie des classifications, car elles ont tendance à simplifier les raisons de l’appartenance des individus à tel ou tel groupe. Les classifications n’en demeurent pas moins utiles, en sociologie notamment. Aux États-Unis, présentement, les homme blancs de la classe ouvrière et une bonne partie des hommes blancs de la classe moyenne-inférieure me paraissent mus par le désir de supplanter leurs rivaux, à tout le moins de réduire leur influence au profit de la leur propre. Ils s’en prennent à leurs rivaux de couleur qui occupent de plus en plus de place : d’où leur appui aux propos plus ou moins racistes de « leur » président. Ils s’en prennent aux femmes, perçues comme des rivales, qui occupent de plus en plus de place, elles aussi : d’où leur silence devant les propos scandaleusement sexistes de « leur » président. Ils s’en prennent aux gens instruits, ces rivaux sophistiqués qui n’auraient pas su respecter les intérêts des non-instruits dont ils auraient miné les droits : d’où le plaisir manifeste qu’ils prennent à voir « leur » président attaquer les scientifiques en général, et plus particulièrement ceux qui dénoncent les effets néfastes du pétrole et du charbon sur le climat. À regarder les choses de ce point de vue, Trump est maléfiquement habile à capter l’attention d’abord et le soutien politique et électoral ensuite des gens les moins aptes à se défendre contre des idées simplistes et ultimement nuisibles à long terme. Je dois me corriger moi-même ici : je ne suis pas sûr, à tout prendre, que Trump soit habile sous ce rapport. Car l’habileté implique une qualité d’intelligence et d’ingéniosité que rien ne me permet de lui attribuer. En revanche, il s’agit probablement là d’une perfidie innée, au sens le plus pur du terme, c’est-à-dire d’une tendance spontanée à abuser des gens qui vous font confiance. Voilà qui me semble fidèlement décrire ce bipède particulier qu’est Donald Trump !

209 Dans l’hypothèse où ce qui précède comporte une part de vérité, la société américaine deviendrait présentement le théâtre d’une espèce de lutte des classes larvée bien plutôt que d’un affrontement gauche-droite ou démocrates-républicains.

210 Les imbéciles utiles ne sont pas toujours utiles mais demeurent incurablement imbéciles.

211Inconnue de la plupart des nord-américains, Canan Kaftancıoğlu mériterait pourtant qu’on lui consacre de substantiels articles. En tant qu’intellectuelle, militante politique, médecin et féministe, elle a déjà marqué la Turquie. Et si jamais la Turquie émerge de l’incroyable bourbier politique, économique et même moral dans lequel Erdoğan l’a plongée, c’est en grande partie à cette femme remarquable qu’elle le devra. Politiquement, cette femme a réalisé une grande première : elle est devenue présidente du parti historique de Mustafa Kemal, section stambouliote, et a su utiliser son poste pour s’en prendre au chef de l’État qui a tout fait pour la salir. Malgré des manœuvres pour le moins douteuses, Erdoğan et ses partisans ne sont pas parvenus à garder la mairie d’Istanbul que Canan Kaftancıoğlu a réussi, avec d’autres, à leur faire perdre (à deux reprises, il ne faut pas l’oublier.) En tant que médecin légiste, elle n’a jamais reculé, contrairement à tant d’autres, devant son devoir de dénoncer les nombreuses morts suspectes attribuables à un régime qu’elle n’a jamais ménagé, ce dont elle paie actuellement le prix via un procès manifestement politique qu’on lui intente dans un intolérable silence de l’Occident. En sa qualité de féministe, il n’y a pas lieu d’insister sur le modèle qu’elle offre aux femmes de son pays et d’ailleurs : c’est l’évidence même, et le gouvernement d’Erdoğan ne s’y trompe pas qui fait tout en son pouvoir pour la compromettre. D’un point de vue intellectuel, Canan Kaftancıoğlu fait preuve d’un courage encore plus admirable, si j’ose dire, en déclarant que la Turquie a bel et bien commis un génocide à l’égard des Kurdes (admission qui dérange tout autant ses partisans que ses adversaires politiques et qu’aucun homme politique turc présentement actif, à ma connaissance, n’a osé reprendre à son compte). Dans ce contexte (dont je décris ici une toute petite partie seulement), elle se permet de tenir des propos un peu à la manière d’une blogueuse dénonçant les dérives et les abus que trop de gens de son milieu social et culturel préfèrent ne pas voir, attendu ce qu’ils ont à perdre. Si un tel portrait n’est pas celui d’une femme supérieure, je me demande bien ce que c’est !

212 Fin psychologue, Dostoïevski a multiplié les considérations qui sont passées à l’histoire, Notamment celle-ci qui met en lumière un trait majeur des êtres humains : « Ce qui les tire de leurs habitudes, voilà ce qui les effraie le plus… » (Fiodor DOSTOÏEVSKI, Crime et châtiment, Paris, Gallimard [Bibliothèque La Pléiade], 1950, p. 40.)  À méditer davantage sur cette observation, on éviterait probablement beaucoup d’erreurs stratégiques.

213 Réfléchir est chose rare. Car réfléchir, c’est bousculer ses propres convictions, c’est subvertir ses idées personnelles, bref c’est chambouler la structure intime de sa vie intellectuelle.

26. VII. 2019