XXXIVb – NOTULES (189 à 201) : La notion de génocide, Pierre K. Malouf, l’esprit russe, les pathologies familiales, le déclin des USA, Gaudi, la confiance, la vigilance, transparence et malhonnêteté, l’artisanat, l’humour noir, plaire ou se plaire, des couleurs stupéfiantes

189Je ne souscris pas à l’idée voulant que le Canada ait commis un génocide à l’égard des Amérindiens. Indiscutablement, le Canada a agi de manière indéfendable à l’égard des premiers occupants du territoire. Il n’est pas question de nier l’évidence. Mais parler de génocide alors qu’on emploie le même mot pour désigner l’holocauste ou le massacre rwandais constitue un abus de langage que l’ONU – surtout l’ONU – ne devrait jamais appuyer (comme l’a fait Mme Victoria Tauli-Corpuz, rapporteuse spéciale des Nations-Unies sur les droits des peuples autochtones). Évidemment tout est, à la limite, question de définition. Des parallèles, c’est-à-dire des lignes dont tous les points qui se font face sont à une même distance l’un de l’autre, ne se rencontrent jamais. Mais des parallèles peuvent de rencontrer à l’infini dans les géométries non euclidiennes. Dans l’usage commun toutefois, qui dit parallèles dit trajets qui ne se croisent jamais. Et sortir de l’usage commun requiert un travail intellectuel considérable qu’il ne vient à l’esprit de personne d’imposer à tout le monde. Mutatis mutandis, le même raisonnement s’applique à l’usage du terme génocide ou alors il n’a plus guère de sens clairement défini pour le commun des mortels. (Pour ceux que la chose intéresse, il est éclairant de prendre connaissance des quelques pages publiées en avant-première sur Internet de l’ouvrage que Bernard BRUNETEAU consacre à ce sujet : Génocides : usages et mésusages d’un concept, Paris, CNRS Éditions, 2019 [à paraître]).

190 Le 14 juin dernier, Pierre K.Malouf publiait sur sa page Facebook un article intitulé Sur la querelle des Anciens et des Modernes : Parizeau contre les jeunes. Dans cet article, il réagit aux propos de Bernard Descoteaux dans un éditorial du Devoir du 4 juin précédent pour qui « les baby-boomers sont des résistants ». La réaction de Malouf est remarquable : il a le verbe clair, l’analyse pointue, le raisonnement charpenté, et la conclusion fort bien défendue. J’invite chaque amateur de polémique intelligente à prendre connaissance de ce morceau de qualité. En signalant ce texte, je ne tiens pas à louanger Malouf : son texte y parvient seul et excellemment. La raison pour laquelle je tenais à attirer l’attention sur son écrit est d’un autre ordre : cet écrit illustre qu’on peut diverger d’opinion, affirmer ses divergences et les affirmer avec force tout en demeurant courtois et civilisé. Attention : courtois et civilisé comme on peut le demeurer en polémiquant – mais courtois et civilisé tout de même ! On a trop souvent vu ces derniers temps les médias sociaux devenir le théâtre de propos blessants, injurieux même, voire discriminatoires, en tout cas dépréciatifs, pour ne pas dire humiliants ou dégradants. Dans un tel contexte, il est réconfortant de constater que la polémique peut se révéler à la fois vive, virulente mais respectueuse. Il m’arrive de ne pas partager les vues de Malouf, de le faire savoir et d’encaisser sa réaction. Le tout survient toujours dans un contexte de civilité d’autant plus apprécié qu’il se raréfie. En cela Malouf constitue un modèle.

191 La Russie, entend-on souvent, aurait quelque chose de mystique. Pour Nikolaï Berdiaev, « le peuple russe fut de tout temps… animé d’un esprit de détachement terrestre, inconnu aux peuples de l’Occident. Il ne s’est jamais senti lié et enchaîné aux choses de la terre, à la propriété,… » Ce type de représentation du peuple russe et de sa culture se retrouve notamment dans L’Orient et l’Occident que Berdiaev a fait paraître dans Les Cahiers de la Quinzaine (20e série, 9e cahier, 1930).

On a longuement épilogué sur cette caractéristique – réelle d’après les uns, mythique selon les autres – attribuée aux Russes. Je ne saurais me prononcer avec autorité, ne disposant pas des connaissances qui justifieraient une telle attitude. Cependant, quand on lit les auteurs russes, Pouchkine, Gogol, Tourgueniev, Dostoïevski, Tolstoï, Tsvetaïeva, Grossman, Soljenitsyne, ou quand on étudie l’histoire de la Russie ou les travaux remarquables que Hélène Carrère d’Encausse a consacré à la Russie et à l’ex-Union soviétique, on ne peut s’empêcher (à tout le moins, je ne peux m’empêcher) de croire qu’il y a bel et bien quelque chose d’exact dans cette impression récurrente en tant de milieux. Le coup de grâce, pour ainsi dire, m’a été asséné par la monumentale biographie due à Joseph Frank, Dostoïevski. Un écrivain dans son temps (je fais référence ici non pas à la biographie en cinq volumes mais au résumé en un seul volume – quoique de mille pages serrées – à laquelle Frank a consacré une bonne partie de sa vie de chercheur). Cet ouvrage considérable plus encore par la qualité que par la quantité fait sentir au lecteur un je ne sais quoi qui constitue en quelque sorte la toile de fond non seulement de l’œuvre et de la vie de Dostoïevski mais, conformément au sous-titre, du temps où il a vécu, donc le XIXe siècle. Si l’on tient compte que les grands auteurs russes qui l’ont précédé et qui lui ont succédé font également sentir au lecteur quelque chose d’analogue, si l’on tient compte aussi que les historiens, à leur manière différente mais tout aussi éclairante, nous amènent également à ressentir la même chose, alors il paraît vraiment plausible qu’il y a là une réalité particulière propre au peuple russe. De quoi s’agit-il exactement ? Je l’ignore. Mais je soupçonne que cette mystérieuse réalité explique largement la fascination qu’exerce toujours la mentalité russe, que ce soit en littérature, en philosophie ou même en politique.

192 Toutes les familles ont des pathologies. Les unes se révèlent fort graves, les autres plus tolérables. Or, autant que je sache, on ne tient pas compte de ce genre de variables lorsqu’on procède à des placements en familles d’accueil. Évidemment, on s’assure d’éviter le pire, mais le pire n’est pas ce qu’il y a de plus répandu… Curieusement, il n’y a pas de statistiques qui nous indiquent clairement combien de jeunes sont placés en familles d’accueil au Québec (en tout cas, je n’en ai pas trouvé – ni dans les renseignements fournis par le ministère de la Famille, ni dans ceux des Centres jeunesse, ni à Statistique Québec, etc.). Ce que je sais, en revanche, c’est que 28 030 enfants étaient en familles d’accueil au Canada en 2016 alors qu’environ 83 000 enfants vivaient sans leurs parents adoptifs ou biologiques au même moment (Source : Statistique Canada). Au Québec, en 2009-2010, quelque 30 200 enfants de 17 ans et moins ont été pris en charge par le directeur de la protection de la jeunesse (Source : Faits saillants – Un portrait statistique des familles au Québec – Site WEB de Famille Québec). Depuis 2015, les familles d’accueil dites de proximité – celles qui reçoivent un cousin, un neveu, un petit-fils ou une petite fille, etc. – touchent de 24 000 $ à 38 000 $ par année par enfant (Katia GAGNON, « Famille d’accueil : la prochaine rémunération bonifiée », La Presse, 19 janvier 2015). C’est beaucoup et, peut-être même trop. Je sais qu’il y a des familles d’accueil généreuses et véritablement désireuses de donner tout ce qu’elles peuvent à un enfant qu’elles souhaitent aider au mieux et auquel elles tiennent à éviter des situations potentiellement nuisibles à son développement, à sa scolarisation, à son avenir en général, bref à sa vie même – et je sais que cela coûte cher. Je doute cependant qu’elles soient toutes aussi altruistes. Il suffit de jeter un coup d’œil sur le Règlement sur la classification des services dispensés par les ressources de type familial et des taux de rétribution applicables pour chaque type de services (voir sur la Toile : LégisQuébec – Source officielle – S-4.2, r 2) pour avoir raison d’éprouver certaines craintes : selon l’âge de l’enfant, selon ses besoins spécifiques (s’il y a lieu), divers montants sont alloués auxquels s’ajoutent des sommes, forfaitaires ou non, pour plusieurs motifs allant des frais de transport aux frais de gardiennage, de l’achat de vêtements au paiement de certaines activités sportives ou culturelles… L’intention est bonne mais la nature humaine est faible. Plusieurs parents qui ont des enfants ne sont pas en mesure de consacrer à chacun d’entre eux 38 000 $ par année, ni même 24 000 $ par année. Ils se débrouillent néanmoins pour les éduquer au mieux et, heureusement, dans la plupart des cas, y parviennent tout de même plutôt bien. Qu’on ne puisse tabler sur une générosité comparable de la part d’étrangers ou d’apparentés, je veux bien le comprendre, mais quelle est dans ces conditions la véritable motivation de la famille d’accueil ? À partir de quel seuil abandonnerait-elle l’enfant à lui-même ? Il se pourrait que je pose le problème en termes inadéquats mais quand les familles d’accueil se syndiquent, je ne peux m’empêcher de sourciller. À tort j’espère…

(P.S. Au moment de mettre en ligne les présentes notules, j’apprends qu’une enquête de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse du Québec, rendue publique avant-hier 28 juin, dénonce des lacunes majeures dans les services que reçoivent des enfants placés en familles d’accueil. Au moins 23 % des « pairages enfants-familles d’accueil » ont été identifiés comme inadéquats et 32 % des enfants ainsi placés auraient été victimes de sévices sexuels et physiques. Il n’y a pas lieu d’ajouter quoi que ce soit à ce pénible constat : certains faits parlent d’eux-mêmes… à ceux, bien entendu, qui veulent écouter…)

193 Les États-Unis d’Amérique seraient-ils en plein déclin ? Bien malin qui peut prédire l’avenir ! Certains signaux n’en demeurent pas moins préoccupants pour les Américains soucieux du futur de leur société. Les niveaux de culture aux USA vont d’un extrême à l’autre. On y trouve des universités parmi les meilleures du monde (Harvard, Princeton, Yale, Berkeley, MIT, Caltech, etc.), des laboratoires publics et privés parmi les plus réputés et les plus décorés de la planète, des chercheurs, des écrivains, des penseurs d’un étoffe rare et, en même temps, on y trouve la population qui dans son ensemble est l’une des moins instruites et des moins formées des pays riches (à ce propos, on pourra consulter une pléthore de tableaux provenant de l’OCDE ou de l’UNESCO). Dans ces conditions, il n’y a pas de raison de s’étonner que les données scientifiques aient si peu de prise sur de larges segments de la population américaine, comme le révèlent les opinions au sujet des changements climatiques. Par ailleurs, la moyenne d’âge au décès recule aux USA où on constate simultanément une progression des décès par opioïdes, un recul du contrôle des maladies transmissibles sexuellement, un développement de l’obésité sévère et même de l’obésité morbide. Le personnel politique semble se renouveler fort peu, si l’on en juge du moins par l’âge moyen des candidats désireux de participer aux prochaines élections présidentielles. L’influence de l’argent en politique s’affirme et se confirme comme jamais auparavant. En politique toujours, la qualité du débat se trouve de plus en plus tirée vers le bas en raison de la prévalence des mensonges et des manipulations. Et l’on pourrait allonger considérablement cette liste déjà décourageante. Ce ne sont pas là des signes d’épanouissement d’une civilisation ou de raffinement d’une culture. Si l’on ajoute à cela la place des jeux dans la vie américaine – aussi importante à sa manière que dans la Rome antique (le « panem et circenses » des Romains d’autrefois) et partout dans la vie américaine, non seulement au Forum mais à la télé, c’est-à-dire dans les domiciles ; si l’on ajoute aussi le refus d’admettre l’évidence dans le cas des armes à feu et des tueries devenues monnaies courantes notamment dans les maisons d’éducation ; bref si l’on veut bien reconnaître certains symptômes, on en viendra à diagnostiquer la maladie. Il existe toutefois des maladies dont le traitement nous échappe toujours soit qu’on n’en connaisse pas la nature soit qu’on ne puisse l’appliquer (quand on la connaît) en raison du comportement réfractaire du patient. L’Amérique est-elle atteinte de déclin et, le cas échéant, est-elle curable ?

194 Les architectes sont des artistes un peu à part. Ils doivent aménager des volumes et y prévoir l’incorporation d’autres arts comme la sculpture, le peinture, c’est-à-dire la couleur, ou la musique. Sous ces divers rapports, Gaudi me paraît l’un des plus grands architectes de tous les temps. Sa cathédrale – La Sagrada Familia – incorpore magistralement tous ces arts (autant que je sache, car je n’ai jamais entendu de concert sacré dans La Sagrada Familia). Ce qui me fascine en tout état de cause dans ce monument grandiose et incomparable et dans les divers immeubles qu’on doit à Gaudi, c’est la conjugaison de la maîtrise physique des matériaux et de l’imagination à la Miró qu’on retrouve dans certaines dentelles de pierre aussi bien que dans certaines conceptions des espaces. À Barcelone, la basilique conçue par Gaudi, son parc Güell, la porte de Miralles, de nombreuses résidences (Casa Mila, Casa Vicens, etc.), en un mot l’ensemble des œuvres qu’il a laissées derrière lui donnent à elles seules à la ville un cachet à nul autre pareil. Du moins, s’agissant de moi, je pense Gaudi dès qu’on évoque Barcelone comme je pense Acropole dès qu’on évoque Athènes.

195 J’aime faire confiance aux gens. C’est parfois dangereux, c’est souvent justifié, c’est toujours préférable à la défiance constante et destructrice du tissu social. C’est pourquoi il faut toujours accompagner la confiance de vigilance.

196 La vigilance dépourvue de suspicion est la plus précieuse des formes de la vigilance mais aussi la plus rare, car elle suppose un équilibre par définition instable qu’on parvient à conserver au prix de simulations qui frôlent la papelardise.

197 Nous vivons dans une société qui valorise la transparence. Fort bien. Mais il se pose ici un problème très difficile, voire impossible à résoudre. Agir de façon transparente consiste à se comporter de manière à ne pas cacher ses intentions réelles. Seulement voilà : ou bien un individu veut, disons, frauder et par définition il choisit alors sciemment d’éviter la transparence, au minimum de la fausser s’il doit faire croire qu’il y recourt ; ou bien un individu veut, disons, agir avec droiture et sans dissimulation aucune et par définition son comportement sera alors limpide, ses motivations seront claires, le but recherché se révélera aisément et sûrement identifiable. Et c’est bien là que gît la difficulté : en termes simples et directs, aucune véritable transparence n’est praticable sans une honnêteté inattaquable. Or, en politique tout particulièrement, la pratique de l’honnêteté n’a rien de spontané et, à vrai dire, l’«aménagement» de la présentation des comportements est monnaie courante pour les rendre acceptables à l’électorat, surtout s’ils impliquent des choix difficiles et des conséquences plus ou moins douloureuses. On ne voudra pas mentir dans un tel scénario mais présenter les choses habilement, à la manière des spécialistes en relations publiques. Techniquement, il peut très bien n’y avoir rien de faux dans ce qu’on dira dans un tel contexte, mais personne ne soutiendra qu’on a alors fait preuve de transparence. Nous sommes ici dans une situation limite, cas de figure spécialement fréquent en tout domaine public. Si, en outre, on tient compte du fait que, dans leur vie privée, les êtres humains consentent assez facilement, dans certaines conditions, à des paroles, des comportements ou des abstentions plus ou moins malhonnêtes, on voit mal comment la transparence pourrait devenir endémique ! Fermant ici et là les yeux devant de petites malhonnêtetés, nous y devenons progressivement insensibles. Et c’est la contagion des fake news et autres faussetés. (Pour qui s’intéresse à ce type de problème, les travaux de Dan ARIELY, spécialiste en sciences cognitives de l’Université Duke, alimentent intelligemment le réflexion ; en particulier son ouvrage intitulé The Honest Truth About Dishonesty: How We Lie to Everyone—Especially Ourselves, New York, HarperCollins, 2012.)

198Souvent jugé de second ordre par rapport aux arts, l’artisanat commande pourtant mon respect. La personne qui travaille le cuir et en fait une chaussure élégante et confortable ou un porte-document simultanément utile et seyant, celle qui teint, taille ou coule le verre pour créer un vitrail unique ou un luminaire racé, le joaillier qui a développé l’habileté de sertir solidement une pierre pourtant délicate sur une monture ultra-fine, la tisserande qui produit des plaids celtes, des tartans à carreaux typiques de différents clans, les meilleurs de ces artisans me paraissent témoigner d’un dextérité exceptionnelle et d’un goût éprouvé. Et qui ne sont pas moindres à leur façon que ceux dont les artistes font preuve.

199 – On sait depuis longtemps que le fait d’avoir le sens de l’humour est un signe de santé mentale. Depuis peu, on sait que le fait d’apprécier l’humour noir est associé à un degré élevé d’intelligence verbale aussi bien que non verbale et à un niveau d’éducation supérieur. Et l’on sait aussi que le goût pour cette forme d’humour diminue chez les sujets au fur et à mesure qu’augmentent en eux l’instabilité émotive et l’agressivité. On n’est pas ici dans le domaine des preuves indiscutables et des démonstrations apodictiques. Mais, dans les recherches concernées, les définitions sont claires (qu’est-ce que l’humour noir ? Qu’est-ce que l’instabilité émotive ?) et les seuils de signification statistique sont rigoureusement établis. Les chercheurs de l’Université médicale de Vienne qui ont fait ces constats, sous la direction de Ulrike Willinger (« Cognitive and emotional demands of black humour processing: the role of intelligence, aggressiveness and mood », Cognitive Processing, vol. 18, no 2, 2017) ont été surpris des résultats et en cherchent encore l’explication.

200 Plaire est une chose différente de se plaire. Il arrive parfois qu’on plaise et qu’on se plaise. Il y a aussi des cas où l’on ne se plaît pas mais où l’on fait ce qu’il faut pour plaire. Je ne suis pas sûr que l’inverse soit possible. Peut-on imaginer des situations où l’on ne plaît pas mais où l’on fait ce qu’il faut pour se plaire ?

201 Le rôle des couleurs dans le langage m’a toujours surpris : on peut avoir des nuits blanches et des idées noires, on peut voir rouge et rire jaune, on peut avoir le pouce vert ou avoir les bleus, il y aurait cinquante nuances de gris, on peut voir la vie en rose ou se demander si l’on rêve couleurs, bref on parle, c’est-à-dire qu’on pense, souvent en couleurs. En vexillologie, le drapeau noir est le symbole des anarchistes (autrefois des pirates aussi), le pavillon jaune signale un navire mis en quarantaine, le drapeau vert indique aux coureurs automobiles que la piste est de nouveau en bonne condition (après un accident, par exemple), le drapeau blanc signifie qu’on se rend (à tout le moins qu’on veut une trêve). Le langage des fleurs met aussi à profit celui des couleurs. Ainsi, la rose blanche signifie la sincérité de ses sentiments quels qu’ils soient, la rouge signale un amour authentique, la jaune constitue une demande de pardon après avoir commis une grosse gaffe, le lys blanc représente le deuil et la sympathie, le coquelicot rappelle le jour du Souvenir en mémoire de la fin de la Première Guerre mondiale, le tournesol désigne la santé, etc. Il y a généralement une histoire derrière le sort ainsi réservé à telle ou telle couleur. La plupart d’entre nous ignorent toutefois les racines historiques de ces divers emplois des couleurs, ce qui n’empêche en rien qu’on y ait régulièrement recours. Par où l’on voit l’autonomie du langage, la créativité des locuteurs et la stabilité de certaines images. Ce qui m’intrigue le plus, c’est que le langage des couleurs semble s’infiltrer partout, de la politique – on a déjà parlé de péril jaune – à la gestion on donne ou pas carte blanche à tel ou tel employé et même aux mathématiques certains individus, véritables calculateurs prodiges, procéderaient mentalement à leurs calculs ultra rapides en utilisant des codes de couleurs. Cela dit, sans parler des cordons bleus. Techniquement, le blanc et le noir ne sont cependant pas des couleurs ; on me reprochera peut-être cette inexactitude et l’on aurait raison de m’envoyer quelques flèches. Je ne m’en fais pas, car les couleurs jouent pour moi :  après tout, qui veut l’arc-en-ciel doit accepter la pluie !

30. VI. 2019