XXXIV – NOTULES (169 à 177) : Deux enjeux majeurs, l’important et le secondaire, l’irremplaçable, la gravité de certaines conséquences, l’irréversibilité de certains effets, la complexité issue de critères même peu nombreux, Mathieu Bock-Côté, Notre-Dame de Paris, les préjugés

169Par les temps qui courent, les enjeux de société sont nombreux et de grande importance. Deux d’entre eux me paraissent avoir préséance sur les autres (au moins en théorie, car en pratique il n’est pas toujours possible de séparer les unes des autres des interventions qui ne peuvent être que concomitantes). Le premier de ces enjeux, c’est l’information, toute l’information, qu’elle soit scientifique, politique ou autre. En matière scientifique, je n’y insisterai pas, la tricherie, la fraude, la vénalité même compromettent la confiance qu’on devrait pourvoir entretenir à l’égard des chercheurs les plus renommés et des publications les plus sérieuses. Il devient impératif de régler ce problème, car à défaut d’un éclairage rigoureux et fiable, nos interventions risquent fort de n’avoir pas les effets désirés. Les limites de la science et les erreurs de bonne foi qu’elle commet soulèvent déjà assez de difficultés sans qu’on tolère au surplus des manipulations délibérées… Le second enjeu que je tiens à évoquer ici, c’est celui des changements climatiques. Et j’y tiens pour deux raisons. Tout d’abord, à cause du caractère vital – au sens propre du mot – des problèmes qu’il entraîne et en raison de l’urgence des interventions majeures et internationales que requiert le traitement de ces problèmes. Ensuite, parce que cette question du climat, de la perception qu’on en a et des solutions qu’elle appelle est intimement liée à l’information dont on dispose : l’information scientifique évidemment, mais aussi l’information politique qui met en relief l’acuité des périls associés aux variations du climat ou, au contraire, en réduit la portée. Cela même que j’écris dans la présente notule repose clairement sur une conception de la science et des décisions politiques qui doivent en découler. Or, cette conception ne rallie pas tout le monde. On se trouve ici devant un nœud gordien où s’entremêlent précisément science et information. Au fond, c’est peut-être ce type de nœud gordien qui constitue l’enjeu le plus décisif de notre époque.

170 Distinguer l’important du secondaire est à tout le moins utile, sinon indispensable. Sous diverses formes et en recourant à des vocabulaires et des théories plus ou moins techniques, nombreux sont les philosophes qui ont cherché à fixer des critères permettant d’identifier l’un et l’autre. D’Aristote à Spinoza, de Kant à Sartre, de Schopenhauer à Rawls, de Hume à Popper, les points de vue abondent qui se contredisent parfois, qui adoptent souvent des perspectives variées – personnelle ici, sociale là, historique ailleurs, religieuse dans certains cas – , et qui n’ont cependant jamais mis un terme à la recherche éthique. Dans ce contexte et sans prétention, je voudrais proposer quelques critères pragmatiques, sans doute discutables mais probablement aussi défendables que bien d’autres, en vue de discerner ce qui importe au premier chef, donc l’important, de ce qui revêt une moindre valeur, c’est-à-dire le secondaire. Ceux et celles qui ont pratiqué les philosophes auront déjà constaté que j’ai évité, jusqu’à présent, de recourir à la terminologie reçue en la matière, Je tenterai en effet de me dégager du lexique propres aux philosophies morales et politiques. Mon intention ici consiste à favoriser une réflexion qui évite si possible les ornières que l’histoire a profondément creusées et qu’on peut difficilement emprunter sans en devenir prisonniers : car si les ornières peuvent guider, elles peuvent aussi contraindre… Je parle ici de favoriser une réflexion et non d’élaborer une critériologie complète : il s’agit donc en fin de compte d’illustrer comment ce type de pensée peut s’élaborer pour que tous puissent se représenter le genre de cheminement impliqué, la multiplicité des difficultés rencontrées, bref l’ampleur de la tâche à effectuer.

171 Premier critère de l’important : le caractère irremplaçable de l’acteur. Ce critère fait référence aux activités que je ne puis déléguer à personne. Certaines semblent rudimentaires, d’autres moins. Ainsi, personne ne peut manger à ma place, personne ne peut aimer à ma place, personne ne peut développer mon goût à ma place, etc. Au contraire, on peut repeindre mon salon à ma place, on peut signer des documents à ma place (par procuration), on peut à ma place amener un handicapé à son rendez-vous médical, etc. À la lumière du critère de l’acteur irremplaçable, ma première série d’exemples désigne des choses importantes, et la seconde des choses secondaires. Remarquons ici que l’important peut très bien ne pas être ce à quoi j’accorde la priorité à un moment donné : je pourrais, par exemple, choisir de sauter un repas et peut-être deux ou plus encore pour rendre service à un ami handicapé. Il n’en reste pas moins que, en principe, le plus important pour moi, c’est de manger. (À la limite d’ailleurs, à défaut de manger, je ne pourrais même pas aider mon ami.)

172 Deuxième critère de l’important : la gravité des conséquences. Lorsque j’agis, il se peut que je fasse quelque chose qui n’a rien d’important au sens défini ci-dessus. À titre d’illustration, je puis conduire une voiture, ce qui n’est pas important puisque quelqu’un d’autre pourrait la conduire à ma place, si j’avais un chauffeur par exemple ou si je prenais un taxi. Mais il peut arriver que je frappe mortellement un piéton alors que je suis au volant. Dans ce cas, la conséquence de mon acte revêt une portée dont tout le monde reconnaîtra l’extrême lourdeur. Il existe toutefois une différence majeure entre ce critère et le précédent. La gravité de la conséquence de l’acte est connue uniquement après la commission de l’acte alors que le caractère irremplaçable (ou non) de l’auteur de l’acte est connu avant la commission dudit acte. Mais ce n’est pas forcément ainsi : il existe des actes dont la conséquence est nécessairement grave et connue comme telle avant même qu’on ne fasse l’acte en cause, et cela peu importe que l’auteur de l’acte concerné soit irremplaçable ou non. Par exemple, si un chauffeur pour une raison d’urgence brûle un feu rouge en pleine heure de pointe et à haute vitesse, il est tout à fait prévisible que quelqu’un puisse être frappé et puisse même en mourir.

173 Troisième critère de l’important : l’irréversibilité de l’acte envisagé. Le cas de l’aide médicale à mourir offre évidemment un exemple clair d’un acte aux conséquences irréversibles. Constatons cependant que la personne qui fait le geste d’administrer l’aide médicale à mourir n’est pas irremplaçable, puisque d’autres personnes pourraient le faire à sa place. Et les conséquences ne sont pas graves pour cette personne même, car ce n’est pas elle qui perd la vie et elle n’encourt aucune sanction (contrairement au chauffeur qui a brûlé un feu rouge) pour l’excellente raison qu’elle peut respecter rigoureusement la loi lorsqu’elle répond ainsi à la demande d’un malade. Du point de vue de l’acteur, l’acte est irréversible comme il l’est pour le malade et il est grave mais pas comme il l’est pour le malade puisque ce dernier et lui seul va décéder (à la différence de celui, disons, qui lui aura injecté la dose fatale d’un produit létal).

174 La complexité issue de ces seuls trois critères donne une idée des difficultés que rencontre celui qui veut élaborer une pensée éthique complète et rigoureuse. Et encore, il est crucial de le souligner, je n’ai abordé jusqu’à présent aucun des concepts les plus utilisés dans l’histoire de la philosophie morale : le devoir, le droit, la valeur, la justice, la vertu, la norme, le bonheur, le bien, le mal, la volonté, la conscience, la responsabilité, etc.

175 Je ne lis pas le Journal de Montréal. Non pas par choix idéologique mais en raison de mon emploi du temps : je ne peux tout lire ! J’ai néanmoins entendu parler d’un article qu’y a publié Denise Bombardier et dans lequel elle se réjouissait de la contribution de Mathieu Bock-Côté au Figaro, le réputé journal français. Et j’ai reçu via Internet des copies de textes assez virulents de diverses personnes qui dénonçaient les louanges de la chroniqueuse à l’égard d’un auteur de chez nous auquel les mêmes textes s’en prenaient tout aussi vigoureusement. J’ai deux réactions à ce propos. Premièrement, je n’ai pu retracer qui m’a fait parvenir les textes susmentionnés mais j’estime méprisable le fait qu’on se cache derrière l’anonymat pour s’en prendre à un individu attaqué à son insu auprès de moi et donc incapable de se défendre auprès de moi ­ qui, au reste, me réjouis aussi du succès de MBC. Deuxièmement, en règle générale, je ne suis pas d’accord avec MBC et peut-être est-ce pour cela qu’on m’a fait parvenir les articles qui le dénigraient (bien à tort à mon sens). MBC pense, réfléchit, prend position, polémique par la parole et par l’écrit, ici et ailleurs, et il le fait bien. Je suis très rarement d’accord avec lui, je tiens à le répéter, mais c’est un penseur que je respecte et, à ce titre, sa contribution me paraît extrêmement utile, pour ne pas dire indispensable. Si la lumière provient du choc des idées, il est absolument nécessaire que des idées différentes s’affrontent. Et il est tout aussi essentiel que, dans tout exercice de discussion, chacune des parties envisage la possibilité qu’elle-même soit dans l’erreur et non pas l’autre. Autrement, on ne discute pas, on donne dans le prosélytisme. De la même façon que je suis fier de Yannick Nézet-Séguin dont la compétence lui a valu la direction du Metropolitan Opera de New York ou de Robert Lepage qui a dirigé un Shakespeare au Royal National Theatre de Londres ou de la cantatrice Marie-Nicole Lemieux dont la réputation se répand à travers le monde , de la même façon j’apprécie la qualité du travail de MBC et me réjouis de son succès parisien. Au Canada anglais, on ne cache pas son bonheur de voir Mark Carney devenir gouverneur de la Banque d’Angleterre ou Margaret Atwood connaître le succès mondial que l’on sait. La mesquinerie dont certains font preuve à l’égard de MBC me désole, elle me répugne même.

176 On a décidé de reconstruire Notre-Dame de Paris, plus précisément de la remettre en l’état dans la mesure du possible. À mon sens, on a pris trop vite cette décision. Car il n’y a aucune urgence, sinon celle de préserver ce qui reste de Notre-Dame depuis l’incendie. Cette opération de préservation cependant n’a rien de commun avec la restauration complète de la cathédrale. Dans le cas qui nous occupe, préserver signifie principalement empêcher que la dégradation du bâtiment ne se poursuive, ce qui semblera justifié aux yeux de tous : il est normal effectivement de prendre soin de son bien. Cela dit, la restauration est d’un tout autre ordre. Nul ne songe à restaurer l’Acropole qui n’en continue pourtant pas moins à inspirer des millions de visiteurs en admiration devant ce chef d’œuvre. Je ne suggère nullement qu’il faille supprimer toute velléité de reconstruire Notre-Dame. Je crois cependant qu’il y a quelque chose de fort singulier à trouver des milliards de dollars en moins de temps qu’il ne faut pour le dire en vue de restaurer un édifice alors qu’on peine à faire ce qu’il faut pour éliminer les paradis fiscaux et rassembler les sommes ainsi « disponibilisées » pour servir le bien public sous toutes ses formes, donc pour bien traiter les gens dans le besoin tout autant que pour redonner leur lustre aux bâtiments patrimoniaux.

177 On parle constamment de lutter contre les préjugés. J’en suis bien entendu, comme toute personne de bon sens en est forcément. Mais je crois surtout – et paradoxalement – qu’il faut apprendre à vivre avec les préjugés, car ils sont inévitables. Vivre avec eux n’implique nullement qu’on les approuve, mais suppose qu’on établit un modus vivendi qui rend tolérable ce qui est et demeurera toujours inacceptable. Je ne pourrai jamais empêcher certaines gens de croire que les politiciens sont malhonnêtes, que les professionnels « fourrent » le petit monde, que les riches ne peuvent pas comprendre les pauvres, etc. Mais, sous prétexte que je ne puis rien y changer, dois-je m’interdire de vivre en harmonie avec les individus qui ont des préjugés ? Et, surtout, qui n’en a aucun, vraiment aucun ?

30. IV. 2019

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