XXXIII – NOTULES (159 à 168) : Se méfier de soi, l’être humain superflu, suicide et tricherie, Michael Jackson. l’importance de l’erreur, solitude et Internet, droit positif et intérêts de classe, la vie intellectuelle, la beauté du droit, la valeur de la dérogation

159« Je suis bien loin d’abonder dans mon sens » (Madame De Sévigné, Lettre à Madame De Grignan, 15 janvier 1690). Y a-t-il façon plus élégante de dire qu’on se méfie de soi ?

160 « […] la situation du savant spécialisé […] est fort menacée. Elle s’est rapprochée de celle de l’ouvrier, debout derrière sa machine. L’homme s’est détaché de l’œuvre qui est devenue autonome, et l’on peut de plus en plus facilement le congédier ou le suppléer. On peut le remplacer comme une pièce de machine, et les résultats qu’il obtient, voire jusqu’à ses connaissances, ont été projetés hors de lui et instrumentent le processus plus qu’il n’y interviennent. En même temps qu’il perd son originalité, l’homme cesse d’être indispensable et d’inspirer le respect. » Ce texte qu’on pourrait avoir écrit aujourd’hui même date pourtant du 11 juin 1939. Il est dû à la plume de nul autre que Ernst Jünger (voir le premier des six journaux personnels de Jünger, Jardins et routes, à la date indiquée. Les italiques sont de moi.)

161 Peu avant de se suicider à New York, Emmanuel Faÿ, homme peu connu mais qui a pourtant exercé une influence décisive sur Philippe Soupault, cofondateur du surréalisme avec les Breton, Aragon, Éluard et autres, a déclaré ceci : « On n’a pas le cœur à jouer dans un monde où tout lmonde triche. » (Mot de Faÿ fréquemment rapporté par Soupault, notamment dans ses Mémoires de l’oubli, 1923-1926, pp. 83 et 163).

162 Cesser de faire entendre la musique de Michael Jackson au motif qu’il aurait été un pervers sexuel ayant abusé d’enfants est aussi absurde que de prétendre qu’on doit interdire aux échéphiles l’étude des parties géniales de Bobby Fischer, antisémite virulent et persistant durant plus de quarante années. Louis-Ferfdinand Céline, Henry Ford, Richard Wagner, Martin Heidegger, Voltaire, Edgar Degas étaient tous, eux, antisémites. Doit-on pour autant conclure que Céline ne doit plus être lu, que l’invention de Ford n’aurait jamais dû exister, que la musique de Wagner ne vaut rien, qu’il n’y a aucune place pour Heidegger dans l’histoire de la philosophie, que Voltaire ne présente aucun intérêt ou que Degas n’a rien peint de valable ? Léonard de Vinci, Paul Gauguin, Michel-Ange ont probablement eu des activités pédophiles, voire pédérastes. Cela change-t-il quoi que ce soit à la valeur de leurs peintures et sculptures ? Le plus abominable des défauts ne saurait porter atteinte à la valeur d’une œuvre d’art ou encore à celle d’une découverte scientifique ou d’un succès politique, etc.

163 On ne doit jamais oublier ceci (qui me paraît une véritable maxime) : une personne peut être plus importante par ses erreurs que ses adversaires par leurs vérités.

164 L’omniprésence d’Internet et de ses multiples instruments de communication permet de croire qu’on assiste à un recul sérieux de la solitude. Pas nécessairement de la solitude physique : plus que jamais effectivement, il y a des gens qui vivent seuls, qui peinent à rencontrer une âme-sœur, qui se trouvent pour ainsi dire prisonniers de leurs écrans et ont de moins en moins de relations en face-à-face concret avec leurs congénères (sauf celles que leur imposent les exigences du travail, etc.). La solitude qui me semble devenir de plus en plus rare est celle de l’esprit désormais sollicité sans interruption par des stimuli généralement superflus et qui empêchent le recueillement indispensable à toute vie intérieure. À défaut d’un tel recueillement, aucun vie intellectuelle autonome n’est possible. On assiste alors au recul de la pensée critique et, plus gravement, de la pensée tout court.

165 Le droit positif n’est finalement rien d’autre que la superstructure philosophique et sociale dont se dotent les dirigeants pour assurer la protection de leurs intérêts et l’évolution de cette protection au rythme et dans le sens qui leur conviennent.

166 Je lis beaucoup. Et en tout domaine : sciences pures, humaines, sociales ; histoire, politique ; littérature, arts, religion. Et sous toute forme : livres, journaux, revues. Pour moi, la lecture est très rarement une distraction et très généralement une forme d’étude. Sans doute est-ce là ce qui explique la curieuse dualité qui hante mes lectures. Je ne parviens jamais en effet, quand je lis un ouvrage de valeur, à savoir si mon admiration va à l’œuvre elle-même ou au travail dont elle provient. Voici deux cas qui illustrent tant bien que mal ce que j’entends par là. La biographie que vient de publier Diarmaid MacCulloch, Thomas Cromwell. A Revolutionary Life (Londres et New York, Viking/Penguin Random House, 2018), se lit facilement et permet d’éclairer de multiples aspects de la vie européenne et anglaise de la fin du XVe siècle et du XVIe siècle. C’était là une époque complexe où fleurirent les Érasme, Michel Ange, Thomas More, Copernic, Vasco de Gama, Luther, Machiavel et tant d’autres. Eh bien ! à la lecture de l’ouvrage de MacCulloch, on sent l’époque et l’on peut fort bien y situer la vie de Cromwell dont on savait vraiment peu de choses jusqu’à maintenant, et ce, de l’aveu même de Hilary Mantel, la principale biographe de Cromwell jusqu’à ce jour. Pour qui connaît la nature du travail de l’historien ou, à tout le moins, pour qui peut en soupçonner la teneur, l’entreprise de MacCulloch se présente comme une colossale recherche tant par sa minutie que par son ampleur, et c’est peu dire ! Dans un tout autre domaine, l’œuvre de Marguerite Yourcenar n’inspire pas moins de respect. La perfection de son style – qui parvient à conjuguer la précision de l’énoncé avec l’élégance de la forme jusque et y inclus dans l’euphonie – suppose un travail que le génie ne saurait compenser et dont la rigueur et la persévérance ont peu de rivaux. Dans l’un et l’autre cas, quoique sous des formes différentes, le labeur sous-jacent à l’œuvre finie ma fascine au plus haut point. À ce point que j’en décèle un peu partout les effets incomparables. Si l’œuvre terminée commande le respect, la peine que l’auteur s’est donnée pour la mener à bien m’inspire une admiration incoercible. Ainsi va ma vie intellectuelle…

167 Une des beautés du droit tient à ses nuances nombreuses et fondées mais surtout organisées en une architecture aux arêtes claires et aiguës, le tout reposant sur une tradition qui en a en quelque sorte testé la valeur. Voilà sans doute l’une des raisons qui expliquent pourquoi le droit traîne souvent le pas.

168 – Déroger aux règles constitue le cœur du mécanisme du progrès. Autrement, tout ne peut que se reproduire. À cet égard, il faut convenir que la personne qui dérange fournit une contribution indispensable à l’adaptation nécessaire de la culture – et même de la vie – à un environnement changeant. Or la personne qui dérange est souvent celle qui se trompe, celle qui tient à une certaine témérité, celle qui ne respecte pas inconditionnellement la tradition, celle pour tout dire qui non seulement critique mais qui agit conformément à sa perspective critique – ce qui se révèle d’autant plus difficile que le milieu où survient cette dérogation est plus structuré, plus encadré et plus porté à sévir contre l’indocile.

29. III. 2019

4 réflexions sur “XXXIII – NOTULES (159 à 168) : Se méfier de soi, l’être humain superflu, suicide et tricherie, Michael Jackson. l’importance de l’erreur, solitude et Internet, droit positif et intérêts de classe, la vie intellectuelle, la beauté du droit, la valeur de la dérogation

  1. Permettez-moi de commenter la tellement pertinente notule 164 en la contextualisant dans le domaine de l’innovation technologique en télécommunication, le domaine dans lequel j’œuvre et qui a donné naissance au concept de solitude virtuelle.

    Nous le savons tous, les technologies de l’information telles les plateformes sociales permettent aux gens de rester connectés en tout temps. Passe-temps privilégié de tous, le téléphone intelligent meuble tout temps d’attente et en tout lieu. Plus personne ne tolère l’instant de silence, si bref soit-il, avant l’arrivée de l’ensemble des participants à une réunion. Le téléphone intelligent remédie à la situation. Vous attendez que le spectacle commence ? Que le repas arrive au restaurant ? Que l’autobus arrive ? Que faites-vous ? Vous consultez votre téléphone intelligent !
    Cependant, l’effet pervers que je constate au quotidien est que plus personne laisse son esprit flotter au gré de leur pensées. Ce qui est paradoxal, car c’est de cette façon que la majorité des innovations ont pris naissance. Je parle ici d’expérience personnelle (je suis ingénieur et inventeur). C’est toujours dans un moment de repos, souvent bien loin du travail, que m’arrive spontanément les réponses aux problèmes les plus éreintants de mon quotidien. Il m’arrive aussi de rêver aux solutions (sans frais pour mon employeur, bien sûr) !

    La sur-stimulation par son téléphone intelligent, un frein à l’innovation ?

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    • Votre analyse me touche, M. Grenier, car je la crois très juste, j’allais dire «tragiquement juste»… Il est fort possible en effet que l’innovation soit atteinte – ce qui constitue un danger rarement perçu et pourtant majeur. Mille mercis pour votre réaction et au plaisir !
      M. B.

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