XXXII – NOTULES (150 à 158) : Sartre et Gide, la propriété intellectuelle et la Chine, un grave défaut, aide médicale à mourir, le danger de la bonne conscience, l’appropriation culturelle, les revenus de l’illégalité et du vice, les conditions de vie des uns et des autres, la sagacité de Berkeley

150Certaines similitudes frappent l’esprit au point qu’on est tenté d’y voir des convergences probablement explicables. Ainsi d’André Gide et de Jean-Paul Sartre qui, tous deux, à plus de vingt ans d’intervalle, se considèrent comme des petits garçons. Gide a avoué : » Je ne suis qu’un petit garçon qui s’amuse (…). (A. GIDE, Journal, 2 juillet 1907.) Et Sartre a confié : » Je suis un petit garçon qui ne veut pas grandir. » (J.-P. SARTRE, Ho hé ho, poème écrit à l’École normale supérieure et retrouvé par Raymond ARON qui l’a fait paraître dans Commentaire, Automne 1980, numéro 11). Je doute qu’il s’agisse ici d’une pure coïncidence. Il existe d’ailleurs d’autres cas de la même eau. J’ignore quelle explication pourrait rendre compte de telles ressemblances. Mais je n’exclurais pas la possibilité suivante : certains êtres qui se consacrent à la vie de la pensée (scientifiques, philosophes, etc.) fuient peut-être la vie pratique se révélant en cela même comparable à des enfants. Ce qui n’est pas forcément dépréciatif au reste.

151 L’attitude de la Chine à l’égard des droits de propriété intellectuelle a quelque chose de révoltant. Plagier sans respect aucun les inventions technologiques entraîne évidemment de nombreuses conséquences potentiellement désastreuses. Il ne peut donc être question de défendre un tel comportement. Il y a lieu néanmoins de le comprendre. La Chine et de nombreux pays émergents ou, hélas ! toujours à peine capables de survivre ont été victimes de comportements tout à fait comparables, mutatis mutandis. Les Espagnols en Amérique latine, les Français en Afrique et en Amérique du Nord, les Britanniques en Afrique, en Amérique du Nord et en Asie, entre autres, ont agi de façon scandaleuse à une certaine époque. Si ce n’est pas là une raison pour agir aussi mal qu’eux, ça demeure cependant un élément de compréhension des actes actuels de certains États…

152 Émile Zola, qu’on a souvent attaqué, avait un grave travers qui lui méritait apparemment de nombreuses diatribes et que lui a signalé un de ses confrères écrivains : « Vous avez un immense défaut qui vous fermera toutes les portes : vous ne pouvez causer deux minutes avec un imbécile sans lui faire comprendre qu’il est un imbécile. » (Émile ZOLA, Préface [de la deuxième édition de] Thérèse Raquin.) Voilà sûrement une tare très sérieuse dont souffrent trop de personnes de grande qualité. Mais cette remarque de l’ami de Zola désigne discrètement un phénomène bien plus alarmant encore : si toutes les portes sont ainsi fermées, c’est qu’il y a une quantité phénoménale d’imbéciles !

153 Une fois encore, il est question de l’aide médicale à mourir. Demandée cette fois par des personnes à la fois lucides, souffrantes, invalides mais non immédiatement menacées de décès, on « réfléchit » au lieu d’acquiescer à une demande claire et compréhensible. Il y a là un manque de cohérence incroyable et une hypocrisie inqualifiable. De fait, le suicide a été dépénalisé dans notre société, en sorte que l’individu qui se rate n’est plus punissable en vertu de notre droit. Par ailleurs, notre société a reconnu n’avoir pas le droit d’ôter la vie, même à un grand criminel. Et pourtant notre société semble tout à fait disposée à contraindre un individu, contre sa volonté lucide, consciente, explicite, à souffrir un calvaire insoutenable de son propre aveu et dont il ne veut plus de toute façon. La fourberie ici est double. On rationalise, d’un côté, cette décision réellement barbare en recourant à des raisonnements philosophiques, éthiques, spécieux mais drapés de bonnes intentions apparentes et de considérations qui se donnent pour de la sagesse ou de la prudence alors qu’en réalité elles ne sont que les justifications indéfendables d’une position a priori. Et d’un autre côté, on s’arroge le droit de torturer – c’est bien le mot qui convient ici – une personne à laquelle on n’aurait pas le droit d’enlever la vie si elle avait agi consciemment, lucidement de la manière la plus ignoble. Cette attitude a un nom, c’est une préférence pour la torture.

154 La bonne conscience constitue sans doute la menace la plus dangereuse dès lors qu’elle ne s’accompagne pas de scepticisme. Comment, en effet, transiger avec une personne sûre que sa conscience est la bonne ?

155 Le débat sur l’appropriation culturelle est alambiqué et repose trop souvent sur des idées vagues servant à construire des théories brumeuses. Preuve s’il en est besoin que les bonnes intentions suffisent rarement lorsqu’il s’agit de rigueur intellectuelle.

156 Les municipalités planifient leurs revenus en tenant compte des amendes que paieront vraisemblablement les citoyens qui contreviennent aux divers règlements de circulation et de stationnement. Autrement dit, nos villes accuseraient un déficit si les citoyens respectaient scrupuleusement les lois et règlements. C’est un comble ! Mais qui, à vrai dire, ne devrait aucunement nous surprendre puisque la province compte sur les dépenses de loterie pour arrondir son budget. Lorsqu’on incorpore à ses revenus réguliers des sommes d’argent dont l’entrée est aléatoire, il me semble que quelque chose ne tourne pas rond. C’est sans doute pourquoi il faut bien que l’État stimule par la publicité la consommation de loteries. Comme il serait inconvenant de stimuler de la même façon la désobéissance aux lois et règlements municipaux, on recourt à des panneaux de signalisation (de stationnement, en particulier) inintelligibles pour le commun des mortels, et l’effet est à peu près identique…

157 La richesse de quelques individus, moins d’une trentaine, dépasse la richesse collective de 50 % de l’humanité. C’est phénoménal. Et scandaleux. Au même moment cependant, force est de reconnaître que la pauvreté globale a malgré tout reculé, que les conditions sanitaires se sont dans l’ensemble améliorées, que la situation des femmes continue de progresser de même que l’éducation, etc. Autrement dit, il y a réellement un progrès pour l’ensemble de la population mais il y a un progrès encore plus rapide de l’accroissement de la richesse et, surtout, de la concentration de cette richesse. Si – je dis bien si – ces deux phénomènes devaient forcément aller de pair, à quoi l’humanité donnerait-elle la préférence ? À la recherche de l’égalité ou à l’amélioration de la situation d’une majorité dans un contexte d’inégalité accrue ? Si – je dis bien sices deux phénomènes pouvaient être dissociés sans compromettre la bonification des conditions de vie de la majorité, il serait probablement préférable d’en profiter pour réduire les inégalités car elles sont sources de frustrations et donc de dangers sociaux. Un problème se pose ici : je ne sache pas qu’on ait pu démontrer qu’une telle possibilité existe bel et bien et je ne connais aucun exemple historique d’un tel phénomène…

158 « Si peu d’hommes savent penser, tous néanmoins tiennent à avoir des opinions » (George BERKELEY, Trois dialogues entre Hylas et Philonous, deuxième dialogue, 3ème édition, 1734).

23. I. 2019

Une réflexion sur “XXXII – NOTULES (150 à 158) : Sartre et Gide, la propriété intellectuelle et la Chine, un grave défaut, aide médicale à mourir, le danger de la bonne conscience, l’appropriation culturelle, les revenus de l’illégalité et du vice, les conditions de vie des uns et des autres, la sagacité de Berkeley

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