XXX – NOTULES (130 à 138) : Acheter un être humain, être bavard, le prix du temps, la Cour suprême des États-Unis, le nouveau gouvernement québécois, l’Arabie saoudite et les États bien-pensants, l’élection brésilienne, optimisme anti-ploutocratie, la peinture russe

130L’argent, dit-on, peut tout acheter, y inclus un être humain. Car tout homme aurait son prix. Je ne suis pas de cet avis, et voici pourquoi. Premièrement, il existe des êtres humains qui échappent à la vénalité. Peut-être qu’ils sont peu nombreux, mais il y en a. En tout cas, j’en connais personnellement qui ont refusé de se laisser acheter alors qu’on leur offrait pourtant une somme plus que considérable. Deuxièmement, même si de facto l’argent peut acheter plusieurs êtres humains, l’argent ne pourra jamais acheter un être humain de qualité. Car, à l’évidence, un individu qui se vend détruit sa propre valeur humaine et celui qui se le procure fait un marché de dupe : au mieux, c’est un instrument qu’il achète et non une personne de qualité, et encore c’est un instrument qui peut toujours se vendre à un plus offrant ou avoir honte de sa perte de valeur humaine, se repentir et « lâcher le morceau ». « Se payer » quelqu’un, c’est toujours acheter de la mauvaise qualité !

131 « Un homme qui dit toujours la vérité ne peut pas être un bavard. » (Léon TOLSTOÏ, Journal, 19 avril 1852.)

132 « Nous ne donnons son prix au temps que lorsqu’il en reste peu. » (Léon TOLSTOÏ, Journal, 29 mai 1852.)

133 En confirmant la nomination du juge Brett Kavanaugh au plus haut tribunal de leur pays, les Républicains ont peut-être transformé la Cour suprême des États-Unis en peloton d’exécution des lois qui ne leur conviennent pas !

134 Le nouveau gouvernement québécois vient à peine d’être assermenté que, çà et là, on entend déjà des remarques dévalorisantes à son propos : on parle d’improvisation, de contradictions, etc. Entre le moment où un gouvernement assume ses responsabilités et celui où on le dénigre plus ou moins systématiquement, il y a ce qu’on a pris l’habitude d’appeler une période de lune de miel. Se pourrait-il que cette lune de miel soit encore plus courte que d’habitude ? Y aurait-il même en ce domaine une espèce d’accélération de l’histoire ?

135 L’Arabie saoudite a fort probablement fait assassiner un journaliste qui l’embêtait, Jamal Khashoggi. Presque partout on dénonce cet acte inacceptable, inadmissible, intolérable, incompatible avec la liberté de la presse et la survie des institutions démocratiques, et tutti quanti. Pourtant, la plupart des États, y inclus ceux qu’on identifie comme modèles (!), agissent de la même manière et, à l’occasion, à une échelle considérablement plus grande (lorsque, par exemple, ils déclenchent une guerre pour des motifs économiques purement égoïstes). Loin de moi l’idée de me lancer à la défense de l’Arabie saoudite : son acte est indéfendable et le restera toujours. Malheureusement, je dois reconnaître que la source véritable de l’indignation internationale tient bien plutôt à la maladresse dans le maquillage des faits qu’à la nature même des faits en cause. Et la preuve en est simple : il n’y a aucune indignation lors même que de tels faits sont avérés… pour peu que l’on produise quelque explication vaguement convaincante ou de nature à semer le doute sur la responsabilité du coupable… Dans certains milieux, on dira que, dans un tel cas, il y a un face saver. Et j’ajouterai un face saver que la plupart des dirigeants bien-pensants s’empressent d’endosser soit au nom de la raison d’État soit au nom d’un quelconque prétendu bien supérieur soit pour quelque autre motif habilement présenté qu’ils trouvent le moyen d’invoquer au terme de rationalisations tellement subtiles qu’ils ne les ressentent plus comme telles, ce qui leur permet de s’exprimer avec toutes les apparences d’une véracité et d’une sincérité qu’ils n’ont même plus besoin de feindre tant elles coulent de source.

136 Bolsonaro est maintenant président du Brésil. La liste des pays dont les dirigeants sont populistes, pour dire les choses poliment, s’allonge de plus en plus. Ma première réaction à l’élection brésilienne, comme chez beaucoup d’observateurs, a été empreinte de découragement, de crainte même. À bien y réfléchir toutefois, je pense que le balancier commence à voler très loin vers le populisme ou la droite ou l’autoritarisme, comme on voudra nommer cette tendance. Mais le balancier reviendra plus tôt que tard sur sa lancée, me semble-t-il. La défaite d’Angela Merkel aux élections en Hesse a probablement déclenché le ressaisissement qui s’impose. À tout le moins, ce qu’on appelle la nouvelle droite en Europe a bien malgré elle mis en branle dans plusieurs milieux des instincts de vigilance, voire de défense contre une menace que plus personne n’est justifié d’ignorer. Serais-je naïf ? Aurais-je tort de croire à un regain de lucidité ? Et de supposer que les démocraties sauront trouver une parade à la menace ? J’ose croire que non ! Mais le fascisme étant un caméléon se révèle difficile à repérer dès le premier coup d’œil…

137 « Le nombre croissant des intellectuels qui se contentent de dire que la démocratie a échoué oublient de constater une calamité beaucoup plus désastreuse : c’est que la ploutocratie a réussi. » Cette phrase qu’on dirait écrite hier date en réalité de 1936. On la doit à la plume de Chesterton alors qu’il traite de corruption au chapitre IX de son Autobiography (traduction citée de M. Beerblock). Le caractère tragiquement justifié de cette constatation au moment où Chesterton en fait part n’a pas empêché la réaction subséquente qui a mené l’Occident à la social-démocratie, aux grands programmes sociaux promouvant l’accès à l’éducation, aux services de santé, etc. En fait, on pourrait soutenir que les abus de la ploutocratie de l’époque ont contribué avec d’autres facteurs à la colossale réorientation de la vie politique du temps et à l’apparition des politiques progressistes présentement remises en question par d’aucuns. On dira que le détour par la Seconde guerre mondiale n’a pu être évité, ce que je suis forcé d’admettre, mais j’ajouterai que, jusqu’à présent, on a toujours trouvé le moyen d’éviter un troisième conflit mondial en dépit de dangers par moments fort imminents et terrifiants. Pourquoi cette fois-ci serait-on incapable d’éviter le pire ?

138 La dernière fois que je suis passé à Moscou, je suis allé à la galerie Tretyakov et je m’y suis procuré un petit album réunissant plus d’une centaine d’illustrations des œuvres qu’on y trouve exposées. Parmi celles-ci, des portraits de Pouchkine (par Kiprensky), de Dostoïevski (par Perov), de Tolstoï (par Kramskoï), de Moussorgski (par Repin) et d’autres encore. Revoyant ces tableaux, deux réflexions me sont venues. Premièrement, je m’étonne qu’on ne connaisse pas mieux chez nous la peinture russe, du moins qu’on ne la connaisse pas autant qu’on connaît la littérature russe (avec ses Gogol, ses Gorki, ses Tourgueniev, ses Soljenitsyne en plus des Pouchkine, des Dostoïevski et des Tolstoï que je viens de mentionner). Si on s’en donne la peine, on y trouve, outre les Chagall et les Kandinsky, des peintres et des sculpteurs remarquables (en dehors bien entendu de la période de l’art soviétique officiel), peut-être même aussi impressionnants que les artistes qui ont produit ces icônes magnifiques des XIIe, XIIIe et XIVe siècles, dont on ne se lasse jamais d’admirer les beautés raffinées, délicates, inspirées. En deuxième lieu, moi qui suis un amateur de biographies, mais un amateur exigeant et difficile à satisfaire, je suis frappé par ce que nous révèle d’une personnalité forte une peinture bien conçue, c’est-à-dire un authentique portrait de l’individu concerné. Une telle œuvre nous fait sentir une présence, un caractère, que les mots d’une biographie peuvent à peine évoquer. C’est le cas de dire qu’une image vaut mille mots, et c’est peut-être pourquoi je ne me lasse pas de regarder de telles peintures : j’y trouve toujours quelque chose d’évocateur, de suggestif.

31. X. 2018

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