XXX – NOTULES (122 à 129) : Corruption, décompression démographique, le mensonge à l’heure actuelle, le sommeil des dirigeants, le vieux problème des migrants, la justice et l’argent, l’avenir de l’espèce humaine, sous-traiter ses loisirs

122« [La] corruption des principes moraux et des mœurs […] est l’avant-garde de profondes révolutions. » (Curzio MALAPARTE, Kaputt.)

123 D’après plusieurs analystes, la population humaine actuelle et, plus encore, la population qui lui succédera, représente une telle quantité de bouches à nourrir, de personnes à éduquer, de malades à soigner qu’il deviendra impossible d’assumer l’ensemble des responsabilités reliées à la totalité de la population. Faut-il en conclure qu’on ne s’occupera à terme que d’une partie de l’espèce humaine et doit-on en conséquence se demander, le cas échéant, de quelle partie il s’agira ? Une telle question revêtirait un caractère réellement tragique au sens le plus pur du terme, car il n’y a ici aucune « bonne » réponse… S’occuper des riches serait éminemment injuste, d’autant plus qu’à l’heure actuelle la plupart des riches le sont par héritage et non par mérite et que la plupart des pauvres ne le sont pas en raison de mauvais choix librement effectués. S’occuper des plus intelligents serait tout aussi injuste, d’autant plus qu’il faudrait s’entendre au premier chef sur une définition de l’intelligence… À première vue, je ne vois aucun critère qui permettrait une décision inattaquable en ce domaine. Pourtant, il semble bien qu’on file vers une impasse démographique. La voie de sortie, si l’on peut dire, viendra une fois de plus de circonstances aux conséquences surprenantes. Dans le passé, il a toujours existé une fonction de décompression démographique sous une forme ou une autre, généralement non désirée mais prodigieusement efficace : les épidémies, les famines, les guerres, certains cataclysmes, voilà autant de facteurs qui ont contribué brutalement à réduire la population. Il semble qu’un phénomène analogue découlera du dérèglement climatique, en particulier du réchauffement du climat. Outre la fonte des glaces qui induira une élévation substantielle du niveau des eaux et donc des inondations fatales pour de nombreuses personnes, le réchauffement atteindra, d’après des calculs conservateurs, des seuils qui diminueront massivement les rendements agricoles alors qu’au même moment diverses espèces animales terrestres et marines ne seront plus en mesure de survivre. Bref, les sources de nourriture ne permettront pas l’alimentation de la population, laquelle sera de surcroît soumise à des condition météorologiques dont trop peu de gens pourront se protéger. Au dire de certains scientifiques, le milieu terrestre pourrait se transformer au point de pouvoir soutenir tout au plus la vie d’un milliard ou d’un milliard et demi d’êtres humains. Même en supposant que les prévisionnistes les plus conservateurs se trompent du simple au double, voilà qui impliquerait la disparition de la moitié au moins, peut-être des deux tiers, voire des trois quarts de l’humanité.

124 La période historique actuelle me paraît intéressante à un double titre.

Côté négatif, elle m’intéresse au plus haut point et m’inquiète tout autant parce qu’elle permet au mensonge de se répandre et, surtout, de se faire passer pour vrai, non seulement avec l’assentiment d’un grand nombre d’individus mais même avec leur collaboration. Or le mensonge, c’est l’exact opposé de la base de la civilisation, c’est-à-dire de la vérité. Entendons-nous ici : il y a toujours eu des tas de gens qui mentent sciemment (c’est le mensonge au sens strict) ou non (c’est le mensonge accidentel). Mais, sauf erreur de ma part, il n’y a jamais eu de société qui ait cultivé avec succès le mensonge à long terme et le mensonge à long terme soutenu par tout un chacun. La société soviétique a menti au point de s’effondrer sur elle-même en partie grâce à la résistance des dissidents, exploit que la société nord-coréenne est en voie de « dupliquer ». Au moment où j’écris ces lignes cependant, il n’y a pas une mais des sociétés qui, en raison de moyens électroniques d’une puissance sans précédent (Internet et ses prodigieux instruments), répandent à une échelle et à une vitesse jamais expérimentées jusqu’ici des faussetés que gobent et reprennent à leur compte nombre d’individus de bonne foi.

Côté positif, la période historique actuelle m’intéresse au plus haut point et me réjouit tout autant du fait qu’on s’élève en plusieurs milieux contre les abus résultant de cette culture du mensonge, si je puis me permettre une telle expression. Dans le monde scientifique, on dénonce régulièrement les manœuvres frauduleuses de chercheurs malhonnêtes (voir à ce sujet ma toute première notule intitulée L’opinant irritant et le philodoxe irrité : de la liberté d’expression [3.IX.2015]) . Dans le monde politique, on accepte de moins en moins de « sauver la face » et l’on démissionne, comme Nicolas Hulot qui a quitté le ministère de l’Écologie en Franc ; ou l’on dénonce les actes et dispositions du Président des États-Unis qu’on veut faire voir pour ce qu’il est : un être humain malsain (au mieux), mal intentionné (au pire) ou tout platement grossièrement incompétent tant sur le plan moral que sur le plan intellectuel, pour remplir les fonctions que lui ont imparties une minorité d’électeurs. Dans le monde religieux même, où l’on se décide enfin à dénoncer les auteurs des gigantesques camouflages qui ont couvert des abuseurs d’enfants, entre autres victimes. Dans le monde économique, où l’on ne laisse plus les dirigeants dire et soutenir n’importe quoi mais où l’on exige désormais des preuves en ces matières qui d’ailleurs dont quantifiables et, heureusement, vérifiables… ou pas !

125 « (…) tous dorment (…), tous ces gens qui pensent qu’ils vivent et gouvernent le monde. » (Marina TSVETAEVA, Lettre à Ariadna Berg, 26 novembre 1938.) Quand on pense à ce qui est survenu peu après en 1939, on se prend à croire que la Tsvetaeva – comme ses amis l’appelaient avait le sens de la formule prémonitoire, à moins qu’elle n’ait eu celui de la formule pérenne. Perspective peu reluisante mais peut-être fondée…

126 « L’homme, puisqu’il est né, a droit à chaque point du globe terrestre, car il n’est pas seulement né dans un pays, une ville, un village, mais dans le monde. » (Marina TSVETAEVA, [note dans son] Cahier, 14 septembre 1940.) La Tsevtaeva conserve décidément une actualité troublante. Comme quoi plusieurs des problèmes d’aujourd’hui ne constituent en fin de compte que des versions modernisées de difficultés anciennes.

127 « On a blessé, ensanglanté en moi ma passion la plus forte : la justice. » (Marina TSVETAEVA, [note dans son] Cahier, [sans quantième] janvier 1941.) « L’argent, je n’en ai rien à faire. Je ne le sens que quand il n’y en a pas. En avoir, c’est naturel, car manger, c’est naturel. Je pourrais gagner deux fois plus en effet. Et alors ? Alors, deux fois plus de billets dans l’enveloppe. Mais à moi, que me restera-t-il ? Si on me prend ma tranquille, ma dernière… joie. Il faut être mort, en effet, pour préférer l’argent. » (Marina TSVETAEVA, [note en marge de ses] Traductions, [sans quantième] février 1941.) Il faut bien comprendre ici la Tsvetaeva : elle n’a jamais voulu nier l’utilité de l’argent et elle a toujours compris que tout le monde désire en avoir, « car manger, c’est naturel », selon sa forte expression. Elle s’élève tout simplement – et plus profondément – contre le fait que trop de personnes érigent l’argent en une espèce d’absolu auquel on sacrifie beaucoup trop, tout même dans certains cas. Voilà qui est scandaleux pour elle, car c’est là traiter un moyen en fin, c’est-à-dire que c’est là renverser la nature même des choses : après tout, si la valeur ultime ne revient pas à la fin poursuivie mais au moyen de l’atteindre, alors on confère à l’instrument une fonction dont il ne pourra jamais s’acquitter, ce qui nous laissera irrémissiblement en déroute…

128 De nombreux observateurs commencent à craindre que l’être humain ne soit voué à disparaître en raison de ses comportements abusifs et irresponsables. Si je ne puis exclure une telle possibilité, je dois avouer qu’elle me semble moins probable qu’un autre scénario dont font partie, à mon sens, les deux dimensions suivantes.

Premièrement, en tant qu’animal, l’être humain n’échappe pas au cycle de la prédation. Comme tout prédateur, s’il consomme trop de proies, son espèce pourra plus difficilement survivre. À la limite, plusieurs humains mourront au rythme même de la consommation des proies dont la réduction leur sera fatale. C’est un phénomène bien connu et documenté : plus il y a de proies, plus nombreux peuvent être les prédateurs bien nourris. Moins il reste de proies, moins de prédateurs peuvent survivre et se reproduire. Dans le cas de l’être humain, le fait singulier consiste en ceci que ses proies sont non seulement végétales et animales, puisqu’il est omnivore, mais également minérales (et même noétiques, si l’on veut penser à la manière de Teilhard de Chardin). Bref, c’est l’intégralité de la nature qui est proie pour l’homo sapiens dit évolué qui habite maintenant notre globe terrestre. Sous ce rapport, il n’y a donc rien d’étonnant ni d’antinaturel à ce que la survie de l’être humain puisse être en jeu à cause même de ses comportements. À vrai dire, c’est l’inverse qui surprendrait : au nom de quoi, après tout, les humains devraient-ils échapper à une loi qui régit au moins tous les mammifères dont ils font toujours partie à ce qu’on sache ? Or, justement, sauf cataclysme cosmique comme celui qui s’est abattu vraisemblablement sur les dinosaures, les mammifères ne disparaissent pas aussi rapidement : leurs populations augmentent, puis diminuent, augmentent de nouveau et diminuent de derechef, et ainsi de suite pendant un cycle qui peut se révéler fort long…

Deuxièmement, que veut dire le terme « disparaître » ? Dans certains cas, il désigne l’éradication complète, la suppression absolue, la destruction totale d’un objet ou d’un vivant (ou d’une série d’objets ou de vivants ou d’une espèce entière). Dans d’autres cas, il fait référence à une évolution qui a mené l’être concerné si loin de son point de départ qu’on dit de ce dernier qu’il a disparu. En ce sens, on dit que l’homo habilis a disparu aux environs de 1 300 000 ans avant notre ère, soit vers la fin du cénozoïque, ou que l’Homme de Néandertal a disparu autour de 25 000 ans avant notre ère, donc assez tard au paléolithique. En réalité pourtant, il n’y a pas eu disparition mais évolution fort poussée d’un individu et de ses descendants, plus largement d’un groupe, voire d’une race ou même d’une espèce. Or rien ne nous permet, à nous humains, de nous considérer comme un point indépassable de l’évolution. Au contraire ! Si dans un million d’années il existe toujours des êtres qui nous sont apparentés (comme nous le sommes à l’homo habilis ou à des primates encore plus anciens), il y a fort à parier que ces êtres parleront de nous, de l’espèce homo sapiens sapiens, comme nous parlons maintenant de l’homo habilis, c’est-à-dire comme du maillon désormais disparu d’une chaîne dont l’existence se poursuit sous d’autres formes.

Mais cela ne constitue aucunement une menace. Bien plutôt il s’agit là d’une adaptation qui permettra à une forme de vie de se maintenir et de poursuivre la fascinante histoire de l’évolution. Ce qui semble devoir caractériser les prochaines étapes de cette évolution chez l’humain, c’est une participation consciente de sa part à ce processus, peut-être même une participation créatrice et constructive à ce processus. Cette participation viendra peut-être directement de l’être humain, comme l’ingénierie génétique peut le donner à penser, ou de ses créations les plus diverses, comme les développement de l’intelligence artificielle peuvent le donner à croire.

129 Des façons d’agir bizarres, il y en a toujours eu chez les êtres humains. Il en est une en particulier qui m’intrigue tout spécialement : c’est le fait de sous-traiter à certaines personnes et en quelque sorte à l’aveugle le soin de nous distraire. Qui veut se délasser, s’égayer, voire se désennuyer peut choisir, par exemple, d’écouter un film, fut-ce un navet : après tout, il peut être tout à fait indiqué de « décrocher », comme on dit, et l’on ne peut toujours décrocher en s’adonnant à des activités relevées et exigeantes. Mais, dans l’exemple que je donne, c’est le sujet lui-même qui sélectionne le film qui lui sera une heureuse distraction. Or, notamment avec la télé, on délègue de plus en plus à des animateurs d’émissions de variétés qui durent une ou même deux heures le soin de choisir pour nous qui on invitera sur le plateau, le ou les sujet(s) dont il sera question avec les personnes invitées, et ainsi de suite. Le pire, c’est que ce type d’émissions occupe une case régulière de l’horaire hebdomadaire des chaînes de télé et qu’elles ont des auditoires relativement fidèles. Autrement dit, il y a des gens qui, à chaque semaine, laissent une ou deux heures de leur vie entre les mains de tierces personnes. Qu’on le fasse une fois ou deux, passe encore. Mais que, systématiquement, semaine après semaine, on abandonne ainsi à d’autres la responsabilité de disposer de son temps, c’est-à-dire de son bien le plus rare, de son seul bien irremplaçable, voilà qui me dépasse complètement ! Et le fait qu’il s’agit là d’un temps de loisir, c’est-à-dire d’un temps libre, rend la chose encore plus incompréhensible : comment en vient-on à sous-traiter l’occupation de son temps libre ?

14. IX. 2018