XXVIII – NOTULES (107 à 114) : L’ennui, le leadership politique, valeurs ou actifs, mentir, les dangers de la certitude, confiance et générosité, crainte et sérénité

107Je suis totalement médusé par l’ennui dont, semble-t-il, tant de gens souffrent. Je comprends qu’on puisse à l’occasion « s’ennuyer », mais souffrir d’ennui comme d’une maladie chronique, voilà qui me pétrifie ! Évidemment, je ne parle pas ici de s’ennuyer de quelqu’un, comme un amoureux qui attend le retour de sa promise. Je parle de ce monstre évoqué par Baudelaire dès le premier poème de ses Fleurs du mal, cette espèce d’état plus ou moins permanent dont l’effet consiste en un abattement, un désœuvrement, un manque d’intérêt et de motivation quasiment sans remède. Dans un tel état, si je comprends bien, les personnes concernées ne savent que faire de leur temps, qu’elles trouvent long d’ailleurs, ni de leur énergie si réduite soit elle, qu’elles ne savent à quelle fin utiliser. Cette expérience, fort pénible je n’en doute pas, peut relever de la dépression ou d’un autre malaise psychique. Souvent toutefois,elle ne relève de rien de tel. Et la preuve en est que, aussitôt que survient une stimulation qui dynamise l’individu souffrant d’ennui, l’individu en cause retrouve un minimum de joie de vivre et de bien-être général. Je ne puis m’empêcher de croire que plusieurs programmes de télévision, indiscutablement insignifiants à mon sens, trouvent leur raison d’être dans une clientèle désespérément en lutte contre l’ennui. Et il en va sûrement de même de nombreuses autres activités en fin de compte fort peu significatives. Ultimement, cet état de choses soulève la question des raisons de vivre. Nous somme dans un monde où l’on peut très bien survivre sans avoir de réelles responsabilités. D’une certaine manière, c’est la grandeur de notre société de rendre possible une vie décente même dans de telles circonstances. Ce que la société peut faire, toutefois, ne remplacera jamais ce que chaque personne doit faire, à commencer par ceci que tous doivent conférer un sens réel à leur existence, ce qui ne peut en aucun cas résulter d’une attitude passive.

108 Le leadership politique pose problème depuis toujours. C’est normal. La société humaine qui cherche à remplacer l’instinct animal par des mécanismes rationnels y parvient plus ou moins selon les domaines. En matière politique, les humains ont remplacé par divers procédés la sélection du chef par la force brute, comme lorsque la nature impose un combat entre mâles désireux de devenir l’alpha de la meute ou de la harde. Malgré leur raffinement de plus en plus poussé, ces procédés, héréditaires, révolutionnaires, électoraux ou autres, ne peuvent atteindre la perfection. Trump en est une illustration récente, mais une illustration parmi bien d’autres. Les dirigeants plus ou moins sains de corps ou d’esprit sont légion, ceux dont l’honnêteté est nulle ou très entachée ne se comptent plus, ceux que la cruauté a rendu célèbres abondent hélas ! et ceux dont la carrière de chef a marqué un recul pour leur pays, souvent même en dépit de succès apparents, constituent un trop vaste groupe. Bref, à regarder les choses avec l’œil de l’anthropologue plutôt que du politologue, force est de constater que notre espèce n’a pas encore su trouver la façon d’identifier des chefs adéquats, de sécréter devrait-on dire de la « pâte à chef ». Pour un très grand leader comme Churchill, on a quelques leaders moyens ou à peu près convenables, un très grand nombre de chefs d’une médiocrité qui – paradoxalement – atteint des sommets et trop de meneurs qui constituent à un degré ou à un autre une catastrophe pour les leurs aussi bien que pour leurs voisins, même amis…

109 Il faut mener sa vie en fonction de ses valeurs et non de ses actifs.

110 Mentir constitue probablement le défaut le plus répandu du monde. Il y a toutefois des personnes qui le cultivent plus que d’autres, les politiciens par exemple. Parmi ces derniers, les politiciens de l’ex-Union soviétique ont atteint des sommets alors inégalés. Phénomène préoccupant, c’est à présent une grande démocratie que dirige le plus hallucinant des menteurs actuels, Donald J. Trump. Fait anecdotique ou fait symptomatique ?

111 Chez l’être humain, le besoin de certitude écrase la plupart des dispositions indispensables au progrès. Dispositions individuelles d’abord : comment s’améliorer si l’on ne doute pas de la valeur de ses convictions ou de ses attitudes ? Dispositions collectives ensuite : comment, par exemple, transformer son système économique ou politique si l’on ne le remet en doute totalement ou partiellement ? Il est question, dans ces deux illustrations, personnelle et collective, de doute authentique, c’est-à-dire d’incertitude génératrice de préoccupations, voire de craintes et, ultimement, d’erreurs et de dégâts d’autant plus importants que la remise en question est profonde. En ces matières, le scientifique véritable, celui donc qui ne recule devant aucune remise en cause fondée, et l’artiste réellement original, celui donc qui emprunte volontiers des sentiers jusqu’ici inconnus, rendent des services à la fois indispensables et irremplaçables.

112 J’ai croisé récemment un tout jeune couple se promenant avec un enfant qui, visiblement, en était à ses premiers jours de marche. J’ai éprouvé une émotion délicate mais vive à voir ce bébé courant, emporté par un élan qu’il ne contrôlait pas encore, tantôt vers sa mère tantôt vers son père. Le rire de l’enfant, sonore, sans arrière pensée, cristallin et les exclamations admiratives de parents en amour inconditionnel avec leur enfant représentaient pour moi à ce moment-là la confiance la plus abandonnée dont on puisse faire l’expérience et la générosité la plus profonde dont on puisse faire preuve. De telles scènes avec de telles personnes ont sûrement valeur de point de repère dans une société qui trop souvent donne dans la méfiance et le calcul. Il ne faut pas l’oublier.

113 Rien ne peut remplacer la fréquentation des grands esprits. Savants, penseurs, créateurs, toutes ces personnes qui ont fourni une contribution originale et durable à l’humanité gagnent à être connues, découvertes, admirées. Ce sont des modèles et des inspirations. Une des nombreuse choses intéressantes de nos jours consiste justement en ce que les moyens technologiques de notre société sont souvent utilisés pour faire vivre, aux jeunes en particulier, les expériences et péripéties qu’ont traversés ces personnages parfois colorés et toujours fascinants. À cet égard, l’intérêt soulevé par un usage maîtrisé des nouvelles technologies me paraît bien supérieur aux dangers qu’elles nous font courir.

114 Si la crainte est le commencement de la sagesse, la sérénité en est l’aboutissement.

15. VI. 2018