XXVII – NOTULES (100 à 106) : La tolérance, la violence du colonisé, une déception, Martine Ouellet, urbains et ruraux, l’ivrogne et le meneur de peuples, louange de l’injustice

100 – « La tolérance est la disposition d’une conscience qui accepte le droit de l’autre à être totalement ce qu’il est » (Fernand Ouellette, « La tolérance est-elle un mythe ? « , Liberté, vol. 6, no. 1, janvier-février 1964. pp. 9-29). Le droit de l’autre à être totalement ce qu’il est : sous la plume de Fernand Ouellette que nul ne peut soupçonner de prosélytisme multiculturaliste –, cette remarque a quelque chose de réconfortant. Pour ma part du moins, je suis toujours rassuré quand on promeut la tolérance. Et si je devais choisir entre le danger d’exagérer dans cette direction et celui d’exagérer en direction de l’intolérance, je n’hésiterais pas un instant : je préfère un abus de tolérance à un abus d’intolérance.

101 « Le développement de la violence au sein du peuple colonisé sera proportionnel à la violence exercée par le régime colonial contesté » (Frantz Fanon, Les Damnés de la terre, Paris, François Maspéro [Cahiers libres, no. 27-28], 1961, p. 66). Fanon a été une véritable idole dans certains milieux québécois qui vouaient aussi un grand respect à d’autres penseurs de la décolonisation tels Albert Memmi, Aimé Césaire ou Jacques Berque entre autres. Dans ces milieux, on ne mettait toutefois pas en évidence une citation comme celle qui précède. Ce qui se comprend, puisque cette citation revient à dire que le caractère pacifique du peuple québécois caractère dont il s’enorgueillit à bon droit révèle que le « colonisateur » n’a pas été violent, en tout cas pas aussi violent que d’aucuns le prétendent.

102 Il est rare que j’avoue ma déception à la lecture d’un auteur, à l’audition d’une œuvre de musique, à l’occasion de la visite d’une exposition ou à la suite du visionnement d’un film. Déjà quand j’étais directeur de L’Analyste, j’avais indiqué ma préférence pour recommander des œuvres que j’aimais plutôt que pour éreinter celles qui me déplaisaient. Je vais pourtant à l’instant même déroger à ma propre règle en avouant ma déception à la lecture du Journal métaphysique de Gabriel Marcel. Les diaristes m’intéressent de plus en plus et c’est à ce titre que j’ai lu ce Journal comme tant d’autres. Je ne peux nier qu’on y trouve quelques-unes des fulgurances qui ont valu à Gabriel Marcel sa réputation. Qui plus est, on y trouve une discussion rigoureuse de ces fulgurances, une analyse menée avec un sens critique impitoyable pour soi-même qui est tout à l’honneur de son auteur. Il y a toutefois une forme d’intervention de sa foi religieuse au cœur de sa philosophie qui m’irrite au point que j’en suis surpris. J’admets n’avoir pas la foi mais je reconnais en même temps mon aptitude à apprécier (au double sens d’estimer et de jauger) la philosophie d’un penseur croyant, du médiéviste Étienne Gilson, par exemple, ou encore de Jacques Maritain.

103 Je ne suis pas bloquiste. Le Bloc québécois me paraît plus que jamais dépourvu de pertinence. Je ne soutiens pas du tout les objectifs de ce parti, objectifs que poursuit Martine Ouellet. Pourtant, je dois convenir que Martine Ouellet fait preuve d’une cohérence dont ses collègues tant à Ottawa qu’à Québec se privent eux-mêmes avec une quasi allégresse qui m’inquiéterait si j’étais des leurs. Martine Ouellet soutient qu’un vote de confiance de 50 % + 1 des membres de son parti suffit à fonder son leadership. Ses adversaires soutiennent que cela ne suffit pas et qu’elle devrait alors quitter la direction du Bloc. Comment les gens qui adoptent ce point de vue peuvent-ils ensuite sérieusement soutenir qu’un referendum gagné avec 50 % + 1 des voix suffirait pour faire l’indépendance ?

104 J’ai l’impression étrange que la division entre urbains et ruraux est en voie de changer de nature. Jusqu’à présent, me semble-t-il, cette division conservait un certain flou, les citadins étant souvent issus de milieux ruraux remontant à une ou deux générations tout au plus. Après tout, l’urbanisation constitue un phénomène relativement récent (à l’échelle de la planète d’ailleurs). Or ce phénomène continue toujours de s’accélérer (encore que certains soutiennent qu’on assiste à un ralentissement contrairement aux apparences) et, suivant l’ONU, autour de 2050, au moins 66 % de la population mondiale vivra dans les villes (certains pays, dont le Canada, auraient même des populations devenues urbaines à plus de 80 % ou 85 %). Il m’est avis qu’au-delà d’un certain seuil d’urbanisation le changement ne sera plus uniquement quantitatif mais même qualitatif. Dès qu’une majorité de gens seront nés en ville et y auront passé leur vie, la « norme », pour ainsi dire, sera devenue urbaine. L’être humain est un être de nature et de culture, j’en conviens. Mais jusqu’à maintenant la nature avait en quelque sorte une espèce de préséance sur la culture du fait que le contact avec les milieux naturels était inévitable (même si de plus en plus il s’agissait de milieux naturels « acculturés »). Quand une majorité de gens sera née en ville, et notamment dans les mégapoles de plus de 20 ou 30 millions d’habitants, et que la plupart n’auront pas une expérience directe (même minimale) de la nature, le rural sera considéré comme une étrange exception…

105 « Ainsi revient-il au même de s’enivrer solitairement ou de conduire les peuples. Si l’une de ces activités l’emporte sur l’autre, ce ne sera pas à cause de son but réel, mais à cause du degré de conscience qu’elle possède de son but idéal ; et dans ce cas, il arrivera que le quiétisme de l’ivrogne l’emportera sur l’agitation vaine du conducteur de peuples » (Jean-Paul SARTRE, L’Être et le néant.). En lisant ce texte, j’ai pensé à Donald Trump, bien sûr, mais pas seulement à lui… hélas… !

106 J’ai déjà avoué mon étonnement devant l’affirmation suivant laquelle le crime ne paie pas. Il me paraît au contraire qu’il paie et, ma foi ! plutôt bien… Il en va de même de l’injustice. Pas plus pourtant que je ne désire promouvoir le crime, je ne veux valoriser l’injustice ; mais force m’est de reconnaître que l’injustice peut constituer un instrument d’une efficacité redoutable et, au reste, abondamment utilisé à travers les âges. C’est précisément à ce thème inconvenant du mérite peut-être discutable de la justice que Céline Spector consacre son dernier ouvrage, Éloges de l’injustice. La philosophie devant la déraison. Dans cette étude historico-philosophique, elle discute brillamment la question de savoir si, oui ou non, il est raisonnable d’être juste. Or c’est bien cette question qui est au cœur du problème aussi bien moral que politique dont traitent les philosophes et autres penseurs qui abordent les difficultés soulevées par ce qu’on appelle maintenant le « vivre-ensemble ». À supposer qu’il vaille la peine d’établir les conditions de bonnes relations entre les êtres humains, les groupes humains, les États, etc., doit-on considérer que la justice – si on peut la définir – mérite d’être valorisée et, surtout, est-il rationnel d’agir avec justice, qu’elle soit valorisée ou non ?

15. V. 2018