XXVI – NOTULES (94 à 99) : Le malaise lié aux revenus des médecins, l’égalité n’est pas la justice, T. S. Eliot, le foulard islamique, l’enfer et les autres, une idée folle

94L’importance des revenus des médecins n’explique pas le malaise ressenti par tant de gens qui les jugent choquants. Si le problème tenait aux montants élevés de ces revenus, on rencontrerait un phénomène analogue au sujet de beaucoup d’autres individus et catégories sociales qui ont des revenus comparables ou supérieurs à ceux-là.

À mon sens, ce qui blesse tant de gens, c’est tout simplement ce qu’ils perçoivent comme une injustice. Laquelle et dans quels cas ? En un mot, dans le domaine qui nous occupe ici, il y a injustice (réelle ou perçue) lorsqu’un salaire, par exemple, est versé à quelqu’un qui ne le mérite pas. Cas typique, dans la situation actuelle des médecins : il y en a dont les revenus augmentent alors que le travail qu’ils fournissent diminue. On observe d’ailleurs une réaction identique à l’égard, entre autres, des PDG dont les émoluments s’accroissent alors que pourtant, sous leur gestion, la performance de leur entreprise décline en même temps qu’on ferme des usines et qu’on renvoie du personnel.

Autrement dit, je ne crois pas que l’ensemble de la population s’objecte à des revenus importants. Au contraire !  Lorsque de tels revenus sont justifiés (ou perçus comme tels), ils sont reconnus comme parfaitement légitimes et peuvent même devenir une source de fierté pour des gens qui s’identifient volontiers aux personnes qui les encaissent.

Il ne s’agit pas seulement ici d’une vague impression. Des travaux récents traitant de ces questions arrivent à des conclusions significatives. Trois psychologues spécialisés en « cognitive sciences », Christina Starmans de l’Université de Toronto, Mark Sheskin et Paul Bloom, tous deux de l’Université Yale, ont publié récemment une étude fascinante intitulée Why People Prefer Inequal Societies ? (voir l’édition du 7 avril 2017 de NATURE Human Behaviour, 1, 1-7, article no. 0082). Ce qu’on y démontre, entre autres choses, c’est que les gens, enfants aussi bien qu’adultes au demeurant, n’ont aucune aversion particulière pour les inégalités tant et aussi longtemps qu’elles sont jugées loyalement acquises ou honnêtement méritées, c’est-à-dire vraiment méritées. À titre d’illustration, la plupart n’ont aucune objection à ce qu’un « gros travailleur particulièrement efficace » touche un bonus majeur. Nul non plus ne s’offusque de voir un individu s’enrichir massivement et rapidement en gagnant à la loterie si et seulement si la loterie a été tenue de A à Z de manière réellement intègre.

Comme cette dernière observation amène à le penser, à la limite, le mérite lui-même peut ne pas être pris en compte : personne après tout ne mérite plus que quiconque de gagner à la loterie. Cependant, il faut toujours que la tricherie soit exclue : c’est une condition sine qua non de l’acceptabilité des inégalités.

Voilà peut-être le fin mot de l’affaire : l’honnêteté !

Pour ceux que la chose intéresse, on trouve dans le dernier ouvrage de Steven Pinker, Enlightenment Now. The Case for Reason, Science, Humanism, and Progress, un chapitre complet justement consacré au thème de l’inégalité, aux réactions déclenchées par les inégalités et au rôle de l’honnêteté en pareil domaine.

95 L’égalité de traitement pour tout le monde n’équivaut pas à un traitement juste pour chacun. Au fond, cette idée explique Why People Prefer Inequal Societies, pour reprendre le titre susmentionné. Mais se peut-il vraiment que les êtres humains préfèrent les sociétés inégalitaires ? Ainsi posée, la question risque de provoquer sans hésitation une réponse négative : non, les gens ne préfèrent pas les sociétés inégalitaires. Pourtant, dans la mesure même où la plupart tiennent à la justice et à l’honnêteté, ils admettent implicitement les inégalités, à tout le moins un certain niveau d’inégalités.

Traiter tout le monde de la même manière amène forcément à ne pas traiter chaque individu selon ce qu’il mérite, ce qui serait pourtant la chose la plus juste. Car, enfin, pourquoi donner le même salaire et les mêmes conditions de travail à un ouvrier ou un professionnel consciencieux et à un autre qui est négligent, à la personne qui fait le maximum et à celle qui se contente de donner le minimum tolérable ?

Ce traitement uniforme pour des comportements qualitativement différents est admissible (et non pas souhaitable) seulement si l’absence d’uniformité mène à des traitement arbitraires, c’est-à-dire plus injustes encore qu’un traitement égal. Ici comme ailleurs, de deux maux il faut choisir le moindre. C’est pourquoi, dans certaines circonstances, un syndicat se trouve parfaitement justifié d’exiger l’égalité de traitement pour un ensemble de gens dont quelques-uns ne devraient pas en principe être traités aussi avantageusement que les autres.

Autre facteur décisif à prendre en compte à ce propos, la source de rémunération joue un rôle déterminant dans les réactions de la population. Si J. K. Rowling jouit de revenus de plusieurs dizaines de millions de dollars par année, cela ne pose aucun problème, car ces revenus proviennent du choix libre des lecteurs et cinéphiles qui achètent les Harry Potter ou suivent ses aventures au cinéma ou à la télé. En revanche, si les revenus d’une personne proviennent de payeurs obligés de les assumer, il importe qu’ils soient établis de façon vraiment loyale. S’ils sont fixés en raison d’un rapport de forces, voire d’un chantage, ils perdent aussitôt leur caractère acceptable, et la grogne se répand. Est donc encore en cause ici une forme de justice !

En fin de compte, on n’y échappe pas et il faut en prendre acte : la justice importe plus que l’égalité, à tout le moins pour un très grand nombre de personnes, j’oserais même dire pour un nombre déterminant de personnes.

96Voici une brève citation de Thomas Stearns Eliot, citation qui me semble lourde de sens : « Où va-t-on au sortir d’un monde démentiel ? Quelque part, de l’autre côté du désespoir. »

97Dans Fausse route (Paris, Odile Jacob, 2017), Élisabeth Badinter prend position contre le port du foulard islamique, notamment dans les écoles publiques. Et les raisons qu’elle invoque comptent parmi les plus nobles et les plus rigoureuses dont j’ai pu prendre connaissance en suivant le débat entourant ce sujet. Je ne partage pourtant pas le point de vue d’Élisabeth Badinter.

Comme dans beaucoup de problèmes, celui que soulève le port du foulard oppose deux valeurs entre lesquelles le choix est difficile, douloureux même : l’égalité (entre les sexes, dans le cas présent) et la liberté (vestimentaire en l’occurrence). On pourrait ergoter longtemps quant à savoir si, oui ou non, l’égalité est vraiment en cause dans le port du foulard islamique ou s’il y a réellement ici un enjeu de liberté, compte tenu du fait que le conditionnement familial, religieux, culturel neutralise peut-être la possibilité même d’un choix indépendant.

Pour importantes que soient ces questions, elles ne doivent pas occulter l’enjeu ultime : doit-on privilégier l’égalité ou la liberté ? La devise française met les deux sur le même plan : Liberté, Égalité, Fraternité. Fort bien. En pratique, toutefois, il existe des situations – assez rares heureusement – où liberté et égalité s’excluent mutuellement. Évidemment, la discussion peut s’étirer à l’infini : la liberté consiste à pouvoir faire, dit-on, tout ce qui ne nuit pas à autrui et, l’égalité implique que la loi doit être identique pour tout le monde, assure-t-on, sans prendre en compte un quelconque caractère particulier. Un double problème saute ici aux yeux : qu’est-ce qui nuit ou ne nuit pas à autrui ? Qu’est-ce qui brise ou ne brise pas l’égalité ? L’Histoire nous apprend qu’on peut discuter sans fin de ces questions, et la philosophie nous invite à y voir une difficulté aporétique, c’est-à-dire plus ou moins insoluble.

Cela étant, j’attribue à la liberté la préséance sur l’égalité, car la liberté me semble la condition de toutes les possibilités, bonnes ou mauvaises, qu’il s’agisse par exemple de promouvoir l’égalité ou de s’en abstenir. Élisabeth Badinter fait l’inverse, car l’égalité lui semble fondamentale au point que, si requis, elle peut légitimement s’en prendre à la liberté.

98« L’enfer, c’est les autres » (Jean-Paul SARTRE, Huis-clos). Appliqué à ce qui précède, ne faut-il pas considérer que les porteuses du foulard islamique sont l’enfer des gens qui veulent interdire le port dudit foulard ? Et, réciproquement, les tenants de cette interdiction ne sont-ils pas l’enfer des personnes qui le portent ? Peut-il exister un monde où il n’y aurait aucun enfer pour personne ?

99Une idée folle me passe parfois par la tête. Les querelles sur la rémunération (des médecins ou de qui vous voulez) donnent lieu à toutes sortes d’affrontements : discussions savantes et techniques sur des points de comparaison (entre le Québec et l’Ontario, par exemple), mesures éprouvantes telles que des grèves et/ou des lock-out, etc. On oublie souvent sinon toujours d’aborder la question des travaux insupportables à un titre ou à un autre et de la rémunération qu’ils devraient commander. Pourtant il y a ici un enjeu bien réel…

À mon avis, on doit considérer dans la rémunération l’épanouissement et le plaisir associés au travail que l’on effectue aussi bien que le caractère pénible ou répugnant lié aux tâches qu’on assume. Pour ma part, j’ai eu le bonheur de remplir des fonctions qui m’ont plu et intéressé et qui ont contribué à mon épanouissement professionnel, intellectuel et même au maintien de ma santé physique. Ces aspects de mes fonctions font partie de la rémunération que j’ai touchée même si personne n’en a jamais parlé.

Inversement, On connaît des tâches pénibles et risquées (dans certaines mines notamment), des tâches jugées méprisables et que dans certains pays seuls les immigrants dépourvus d’instruction assument, comme l’entretien des latrines (même si, dit-on, il n’y a pas de saut métier). Ces tâches sont peu propices au développement personnel, n’offrent pour ainsi dire aucun plan de carrière ni aucune autre perspective inspirante. Elles demeurent néanmoins importantes, à tout le moins il faut nécessairement s’en acquitter. Ce qui est également le cas de plusieurs activités répétitives et par là abrutissantes que les nouvelles technologies ne parviendront pas à éliminer toutes.

S’agissant de tels travaux, au lieu de leur associer une rémunération aussi minimale que possible, je rêve d’un monde où l’on admettrait qu’un dédommagement plus important leur soit rattaché. S’exposer à des problèmes de santé en raison de son travail, à une espérance de vie plus courte, à des conditions considérées avilissantes par beaucoup, en être réduit à passer son existence dans des rôles ancillaires, où l’on est privé d’initiative, surveillé de manière souvent fort contrôlante, s’adonner à un travail dénué de tout prestige, il me semble que cela a une valeur qu’on ne reconnaît pas ou trop peu dans notre société.

20. III. 2018