XXV – NOTULES (89 à 93) : La vie des idées, le harcèlement des femmes, les ravages de la certitude, apprendre à lire, solitude et cyberdépendance

89Une idée véritable est un être vivant. Au fur et à mesure qu’elle se développe, elle s’enrichit de nuances. En changeant de contexte, elle prend un relief nouveau. Elle est constamment ce qu’elle est, en quoi elle se révèle fidèle à elle-même. Sans cesse pourtant elle mue, en quoi elle se révèle fidèle à la vie. Toujours là telle qu’en elle-même, toujours chatoyante tels certains reflets. Elle se précise, se raffine, s’ajuste parfois, jamais elle n’est inerte ou inanimée.

Quand une idée n’a plus de vie, ce n’est plus une idée. C’est une fixation, une sédentarisation dans un monde mort et dépourvu de sens. En fait, c’est le contraire d’une idée, car une idée authentique est féconde comme la vie.

90 Depuis l’affaire Weinstein, le débat qui tourne autour de la question du harcèlement sexuel des femmes et des inconduites de toutes natures dont elles sont l’objet, y inclus le viol, revêt un aspect désolant. C’est le fait même qu’il y ait débat à ce sujet qui me navre. Comment expliquer qu’on en soit encore à discuter du caractère condamnable de comportements qui, à l’évidence, sont indéfendables ? S’il fut un temps où l’on pouvait se questionner à ce propos, ce temps est tout à fait révolu… à tout le moins dans nos sociétés occidentales. Et pourtant…

91Une des grandes causes de malheur chez les humains réside dans leur tendance à cultiver des certitudes. Je conviens qu’il est inconfortable de vivre dans le doute, mais on me concédera assez facilement, je crois, que c’est nettement moins dangereux que de vivre dans des convictions par définition indiscutables. La personne inébranlablement sûre d’une chose, si elle est fidèle à elle-même, ne voudra rien savoir d’autre chose, surtout pas du contraire de ce dont elle est certaine. À supposer qu’une telle personne ait raison d’ailleurs, elle serait justifiée dans son intransigeance. Tout le problème est là : cette attitude tue tout dialogue, tue même tout effort de dialogue. Car l’attitude commandée par un dialogue authentique implique forcément que je me trompe peut-être, que le cas échéant je devrai revoir mon point de vue et, donc, changer concrètement d’idée ou de comportement ou d’espoir. Y a-t-il risque plus intime ? Plus profond ? Plus difficile à relever ?

92Une partie de ma carrière a été consacrée à l’enseignement, principalement en philosophie mais aussi un peu en science politique, mes deux champs de formation. Une des grandes joies de cette carrière m’a été donnée par une jeune femme que j’avais eue comme étudiante en dernière année de collège, tout juste donc avant son entrée à l’université où elle allait compléter avec brio un Ph. D. en économie. Elle m’avait reconnu dans la rue et m’avait alors déclaré ceci (en substance) : « C’est vous qui m’avez appris à lire. Je tiens à vous en remercier. Je savais décoder, mais je ne savais pas lire, c’est-à-dire comprendre le sens d’un texte, son origine et sa portée. » De la part de cette savante économiste, cette remarque m’a profondément touché. Et, en un sens, elle est venue justifier a posteriori un instrument éducatif que j’ai régulièrement employé et que je recommande vivement : l’étude approfondie d’un texte minutieusement choisi en raison de sa haute valeur intellectuelle (et non pas de sa facilité).

93De tout temps la solitude a inspiré la réflexion des penseurs. Et, de fait, la solitude humaine constitue un thème de méditation inépuisable pour tous, angoissant pour certains, obsédant pour d’autres. La question que je me pose à cet égard a peut-être quelque chose de neuf : se pourrait-il que, de nos jours, d’aucuns ne vivent jamais vraiment l’expérience de la solitude ? Se pourrait-il que certains individus, à cause de la technologie (de la télé au cellulaire en passant par l’ordi et tant d’autres instruments du même ordre), soient désormais en présence d’autrui en permanence ? Se pourrait-il que les Facebook, Twitter, Tumbler, Instagram, Vine, etc., de ce monde aient éliminé de facto de la vie de certaines gens l’expérience de l’isolement ? Apparemment, ce serait le cas de quelques esclaves de ces dispositifs d’interconnexion, si je puis employer ce terme à propos d’êtres humains.

Paradoxalement, la cyberdépendance aboutit aussi trop souvent à une coupure quasi absolue de l’individu qui en est atteint de tout contact avec autrui. On s’enferme alors dans une vie d’avatar, dans des jeux sans fin, dans des performances toujours surpassables, bref dans un monde à soi – et malgré soi – qu’on ne veut pas quitter ou qu’on ne peut plus quitter et qui, de surcroît, n’a de cesse de se renouveler et d’attirer ainsi sans interruption la personne cyberdépendante devenue incapable d’échapper par elle-même à ce remous fatal.

La même gamme de moyens peut, selon toute vraisemblance, mener tout aussi bien à la solitude la plus radicale qu’à l’absence complète de solitude. Or la solitude radicale dont il s’agit ici n’a que peu à voir avec la solitude dont l’expérience au moins occasionnelle est valorisée par tant de sages. Et l’absence complète de solitude dont il s’agit ici n’a que peu à voir avec l’expérience du mondain que son incessante et intense vie sociale étourdit sans discontinuer.

Quelle curieuse antinomie que celle-là !

31. I. 2018

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