XXXI – NOTULES (139 à 149) : Bombardier et Bellemare, paroles inutiles, vivre ou mentir, de l’échec au succès, la bonté des animaux, influence durable, l’État et l’information, la politesse, la valeur des adversaires, le voile islamique, la loi de la majorité

139S’agissant des coupures de poste chez Bombardier qui a reçu tant de subventions gouvernementales et de la rémunération honteuse dans les circonstances du PDG de l’entreprise Alain Bellemare, le journaliste et historien Jean-François Nadeau touche atrocement juste lorsqu’il affirme : « Devant ce désastre social et économique, l’hypocrisie sociale des classes dirigeantes demeure affligeante. La médiocrité assumée de leur ambition personnelle n’arrange rien, il est vrai. Ces gens-là s’adorent sans limites, au point d’oublier la réalité du monde dont ils fixent les horloges. » (Jean-François NADEAU, » Violence », Le Devoir, 12 novembre 2018, p. A 3.) Il n’y a rien à ajouter à ce désolant constat !

140 « Le nombre de choses qu’il n’y a pas lieu de dire augmente pour moi chaque jour. » (André GIDE, Journal, 8 septembre 1904.)

141 Le Président Trump a décidément beaucoup d’influence. À ce point qu’il oblige à revoir même les expressions les plus consacrées. Ainsi, il paraît désormais plus adapté de parler se struggle for lie que de struggle for life du moins dans son cas personnel !

142 La peur décourage l’initiative. La témérité en compromet le succès. L’audace et le courage tempérés de réalisme en assurent la réussite. Comme quoi un seul facteur peut mener à l’échec alors qu’il en faut plusieurs pour mener à bien une entreprise.

143 Les animaux n’ont aucune méchanceté. Quand on leur en attribue, c’est par anthropomorphisme. Puisqu’il en est ainsi, je me demande comment il faut comprendre l’attitude des gens qui n’aiment pas les animaux. (J’exclus évidemment de ce questionnement les personnes qui éprouvent des allergies spécifiques…)

144 L’influence la plus durable est souvent celle des gens qui n’ont pas d’importance sociale majeure durant leur vie. Par exemple, celle d’un peintre qui a crevé de faim durant toute son existence et dont les tableaux, qui valent maintenant une fortune et constituent désormais de véritables normes, se retrouvent dans les plus grandes collections ou les musées les plus prestigieux. Paradoxe de l’influence !

145 Tout compte fait, je ne me réjouis pas vraiment de l’aide gouvernementale apportée par l’État aux médias d’information. Soutenant un tel point de vue, je suis bien conscient d’aller à contre-courant. Je sais bien que les meilleurs médias, notamment la BBC, jouissent du soutien de l’État. Mais je sais aussi que les conditions d’un tel soutien vont de pair avec un certain nombre d’exigences dont le respect n’est ni facile ni assuré. Il me semble que soutenir une grande chaîne de télévision (SRC, CBC, BBC, etc.), c’est une chose alors que soutenir des journaux, c’est autre chose. Je pose ici quelques questions pour jeter un certain éclairage sur mes préoccupations. Si quelqu’un ou quelque groupe veut fonder un nouveau journal, lui accordera-t-on des subventions ? Sinon, à partir de quels critères les lui refusera-t-on ? Le comité de pairs qu’on a prévuconstitué donc de journalistes qui seraient chargés des arbitrages en la matière – consentira-t-il à la mise sur pied d’un nouvel organe de presse qui divisera le lectorat et réduira la part de la « tarte des subventions » accessibles à chacun ? Ou j’ai l’esprit tordu ou j’ai raison de me demander si l’on ne court pas désormais le risque d’un contrôle du monde de l’information sous une forme plus diffuse que la censure mais non moins efficace peut-être… Les journalistes d’expérience – et en particulier ceux pour lesquels j’ai le plus de respect assurent qu’il faut vraiment ne rien comprendre au fonctionnement du monde journalistique pour craindre que de telles subventions puissent compromettre la liberté d’une salle de presse. De leur part, l’argument me surprend. Seraient-ils sérieusement prêts à soutenir que seul le monde des médias a les moyens d’échapper à cette influence ? Je reviens sur une différence non négligeable à mon avis : soutenir la SRC/CBC et soutenir des journaux, ce n’est pas la même chose !

146 La seule forme de politesse des gens grossiers, c’est l’hypocrisie.

147 On peut apprécier la valeur de quelqu’un à celle de ses adversaires.

148 Je suis contre l’interdiction du port du voile islamique. Ma position en ce domaine va à l’encontre du sentiment nettement majoritaire des Québécois. Et à l’encontre de la position du nouveau gouvernement du Québec, la CAQ souhaitant même étendre l’interdiction aux enseignants (au-delà des personnes en autorité identifiées par la Commission Bouchard-Taylor, c’est-à-dire les juges, les policiers, les gardiens de prison). Je suis bouleversé par la facilité et la légèreté avec laquelle nous sommes prêts à gruger les libertés fondamentales, établissant par là des précédents qui pourraient fort bien revenir nous hanter un jour. Je n’ai pas la foi. Mais je tiens à la liberté de religion. La vraie question, me semble-t-il, est celle-ci : la liberté religieuse constitue-t-elle, oui ou non, l’une des libertés fondamentales à protéger ?

149 – La loi de la majorité constitue l’une des menaces les plus insidieuses aux valeurs de notre société. Car si les pouvoirs de la majorité ne sont pas réellement limités, fatalement ils donneront lieu à des abus. L’Histoire est là qui nous l’enseigne, et de nombreux penseurs ont expliqué les raisons de cet état de choses. Aussi quand un gouvernement invoque l’accord de la majorité pour adopter une loi (par exemple, celle qui interdit le port du voile islamique), je m’oppose en principe à son choix. Il faut qu’il y ait un ou plusieurs autres motifs défendables d’adopter une loi, que cette loi me plaise ou non. Si le seul critère auquel on accepte de se soumettre réside dans la majorité, c’en est fait de nous…

3. XII. 2018

XXXa – NOTULES (130 à 138) : Acheter un être humain, être bavard, le prix du temps, la Cour suprême des États-Unis, le nouveau gouvernement québécois, l’Arabie saoudite et les États bien-pensants, l’élection brésilienne, optimisme anti-ploutocratie, la peinture russe

130L’argent, dit-on, peut tout acheter, y inclus un être humain. Car tout homme aurait son prix. Je ne suis pas de cet avis, et voici pourquoi. Premièrement, il existe des êtres humains qui échappent à la vénalité. Peut-être qu’ils sont peu nombreux, mais il y en a. En tout cas, j’en connais personnellement qui ont refusé de se laisser acheter alors qu’on leur offrait pourtant une somme plus que considérable. Deuxièmement, même si de facto l’argent peut acheter plusieurs êtres humains, l’argent ne pourra jamais acheter un être humain de qualité. Car, à l’évidence, un individu qui se vend détruit sa propre valeur humaine et celui qui se le procure fait un marché de dupe : au mieux, c’est un instrument qu’il achète et non une personne de qualité, et encore c’est un instrument qui peut toujours se vendre à un plus offrant ou avoir honte de sa perte de valeur humaine, se repentir et « lâcher le morceau ». « Se payer » quelqu’un, c’est toujours acheter de la mauvaise qualité !

131 « Un homme qui dit toujours la vérité ne peut pas être un bavard. » (Léon TOLSTOÏ, Journal, 19 avril 1852.)

132 « Nous ne donnons son prix au temps que lorsqu’il en reste peu. » (Léon TOLSTOÏ, Journal, 29 mai 1852.)

133 En confirmant la nomination du juge Brett Kavanaugh au plus haut tribunal de leur pays, les Républicains ont peut-être transformé la Cour suprême des États-Unis en peloton d’exécution des lois qui ne leur conviennent pas !

134 Le nouveau gouvernement québécois vient à peine d’être assermenté que, çà et là, on entend déjà des remarques dévalorisantes à son propos : on parle d’improvisation, de contradictions, etc. Entre le moment où un gouvernement assume ses responsabilités et celui où on le dénigre plus ou moins systématiquement, il y a ce qu’on a pris l’habitude d’appeler une période de lune de miel. Se pourrait-il que cette lune de miel soit encore plus courte que d’habitude ? Y aurait-il même en ce domaine une espèce d’accélération de l’histoire ?

135 L’Arabie saoudite a fort probablement fait assassiner un journaliste qui l’embêtait, Jamal Khashoggi. Presque partout on dénonce cet acte inacceptable, inadmissible, intolérable, incompatible avec la liberté de la presse et la survie des institutions démocratiques, et tutti quanti. Pourtant, la plupart des États, y inclus ceux qu’on identifie comme modèles (!), agissent de la même manière et, à l’occasion, à une échelle considérablement plus grande (lorsque, par exemple, ils déclenchent une guerre pour des motifs économiques purement égoïstes). Loin de moi l’idée de me lancer à la défense de l’Arabie saoudite : son acte est indéfendable et le restera toujours. Malheureusement, je dois reconnaître que la source véritable de l’indignation internationale tient bien plutôt à la maladresse dans le maquillage des faits qu’à la nature même des faits en cause. Et la preuve en est simple : il n’y a aucune indignation lors même que de tels faits sont avérés… pour peu que l’on produise quelque explication vaguement convaincante ou de nature à semer le doute sur la responsabilité du coupable… Dans certains milieux, on dira que, dans un tel cas, il y a un face saver. Et j’ajouterai un face saver que la plupart des dirigeants bien-pensants s’empressent d’endosser soit au nom de la raison d’État soit au nom d’un quelconque prétendu bien supérieur soit pour quelque autre motif habilement présenté qu’ils trouvent le moyen d’invoquer au terme de rationalisations tellement subtiles qu’ils ne les ressentent plus comme telles, ce qui leur permet de s’exprimer avec toutes les apparences d’une véracité et d’une sincérité qu’ils n’ont même plus besoin de feindre tant elles coulent de source.

136 Bolsonaro est maintenant président du Brésil. La liste des pays dont les dirigeants sont populistes, pour dire les choses poliment, s’allonge de plus en plus. Ma première réaction à l’élection brésilienne, comme chez beaucoup d’observateurs, a été empreinte de découragement, de crainte même. À bien y réfléchir toutefois, je pense que le balancier commence à voler très loin vers le populisme ou la droite ou l’autoritarisme, comme on voudra nommer cette tendance. Mais le balancier reviendra plus tôt que tard sur sa lancée, me semble-t-il. La défaite d’Angela Merkel aux élections en Hesse a probablement déclenché le ressaisissement qui s’impose. À tout le moins, ce qu’on appelle la nouvelle droite en Europe a bien malgré elle mis en branle dans plusieurs milieux des instincts de vigilance, voire de défense contre une menace que plus personne n’est justifié d’ignorer. Serais-je naïf ? Aurais-je tort de croire à un regain de lucidité ? Et de supposer que les démocraties sauront trouver une parade à la menace ? J’ose croire que non ! Mais le fascisme étant un caméléon se révèle difficile à repérer dès le premier coup d’œil…

137 « Le nombre croissant des intellectuels qui se contentent de dire que la démocratie a échoué oublient de constater une calamité beaucoup plus désastreuse : c’est que la ploutocratie a réussi. » Cette phrase qu’on dirait écrite hier date en réalité de 1936. On la doit à la plume de Chesterton alors qu’il traite de corruption au chapitre IX de son Autobiography (traduction citée de M. Beerblock). Le caractère tragiquement justifié de cette constatation au moment où Chesterton en fait part n’a pas empêché la réaction subséquente qui a mené l’Occident à la social-démocratie, aux grands programmes sociaux promouvant l’accès à l’éducation, aux services de santé, etc. En fait, on pourrait soutenir que les abus de la ploutocratie de l’époque ont contribué avec d’autres facteurs à la colossale réorientation de la vie politique du temps et à l’apparition des politiques progressistes présentement remises en question par d’aucuns. On dira que le détour par la Seconde guerre mondiale n’a pu être évité, ce que je suis forcé d’admettre, mais j’ajouterai que, jusqu’à présent, on a toujours trouvé le moyen d’éviter un troisième conflit mondial en dépit de dangers par moments fort imminents et terrifiants. Pourquoi cette fois-ci serait-on incapable d’éviter le pire ?

138 La dernière fois que je suis passé à Moscou, je suis allé à la galerie Tretyakov et je m’y suis procuré un petit album réunissant plus d’une centaine d’illustrations des œuvres qu’on y trouve exposées. Parmi celles-ci, des portraits de Pouchkine (par Kiprensky), de Dostoïevski (par Perov), de Tolstoï (par Kramskoï), de Moussorgski (par Repin) et d’autres encore. Revoyant ces tableaux, deux réflexions me sont venues. Premièrement, je m’étonne qu’on ne connaisse pas mieux chez nous la peinture russe, du moins qu’on ne la connaisse pas autant qu’on connaît la littérature russe (avec ses Gogol, ses Gorki, ses Tourgueniev, ses Soljenitsyne en plus des Pouchkine, des Dostoïevski et des Tolstoï que je viens de mentionner). Si on s’en donne la peine, on y trouve, outre les Chagall et les Kandinsky, des peintres et des sculpteurs remarquables (en dehors bien entendu de la période de l’art soviétique officiel), peut-être même aussi impressionnants que les artistes qui ont produit ces icônes magnifiques des XIIe, XIIIe et XIVe siècles, dont on ne se lasse jamais d’admirer les beautés raffinées, délicates, inspirées. En deuxième lieu, moi qui suis un amateur de biographies, mais un amateur exigeant et difficile à satisfaire, je suis frappé par ce que nous révèle d’une personnalité forte une peinture bien conçue, c’est-à-dire un authentique portrait de l’individu concerné. Une telle œuvre nous fait sentir une présence, un caractère, que les mots d’une biographie peuvent à peine évoquer. C’est le cas de dire qu’une image vaut mille mots, et c’est peut-être pourquoi je ne me lasse pas de regarder de telles peintures : j’y trouve toujours quelque chose d’évocateur, de suggestif.

31. X. 2018

XXX – NOTULES (122 à 129) : Corruption, décompression démographique, le mensonge à l’heure actuelle, le sommeil des dirigeants, le vieux problème des migrants, la justice et l’argent, l’avenir de l’espèce humaine, sous-traiter ses loisirs

122« [La] corruption des principes moraux et des mœurs […] est l’avant-garde de profondes révolutions. » (Curzio MALAPARTE, Kaputt.)

123 D’après plusieurs analystes, la population humaine actuelle et, plus encore, la population qui lui succédera, représente une telle quantité de bouches à nourrir, de personnes à éduquer, de malades à soigner qu’il deviendra impossible d’assumer l’ensemble des responsabilités reliées à la totalité de la population. Faut-il en conclure qu’on ne s’occupera à terme que d’une partie de l’espèce humaine et doit-on en conséquence se demander, le cas échéant, de quelle partie il s’agira ? Une telle question revêtirait un caractère réellement tragique au sens le plus pur du terme, car il n’y a ici aucune « bonne » réponse… S’occuper des riches serait éminemment injuste, d’autant plus qu’à l’heure actuelle la plupart des riches le sont par héritage et non par mérite et que la plupart des pauvres ne le sont pas en raison de mauvais choix librement effectués. S’occuper des plus intelligents serait tout aussi injuste, d’autant plus qu’il faudrait s’entendre au premier chef sur une définition de l’intelligence… À première vue, je ne vois aucun critère qui permettrait une décision inattaquable en ce domaine. Pourtant, il semble bien qu’on file vers une impasse démographique. La voie de sortie, si l’on peut dire, viendra une fois de plus de circonstances aux conséquences surprenantes. Dans le passé, il a toujours existé une fonction de décompression démographique sous une forme ou une autre, généralement non désirée mais prodigieusement efficace : les épidémies, les famines, les guerres, certains cataclysmes, voilà autant de facteurs qui ont contribué brutalement à réduire la population. Il semble qu’un phénomène analogue découlera du dérèglement climatique, en particulier du réchauffement du climat. Outre la fonte des glaces qui induira une élévation substantielle du niveau des eaux et donc des inondations fatales pour de nombreuses personnes, le réchauffement atteindra, d’après des calculs conservateurs, des seuils qui diminueront massivement les rendements agricoles alors qu’au même moment diverses espèces animales terrestres et marines ne seront plus en mesure de survivre. Bref, les sources de nourriture ne permettront pas l’alimentation de la population, laquelle sera de surcroît soumise à des condition météorologiques dont trop peu de gens pourront se protéger. Au dire de certains scientifiques, le milieu terrestre pourrait se transformer au point de pouvoir soutenir tout au plus la vie d’un milliard ou d’un milliard et demi d’êtres humains. Même en supposant que les prévisionnistes les plus conservateurs se trompent du simple au double, voilà qui impliquerait la disparition de la moitié au moins, peut-être des deux tiers, voire des trois quarts de l’humanité.

124 La période historique actuelle me paraît intéressante à un double titre.

Côté négatif, elle m’intéresse au plus haut point et m’inquiète tout autant parce qu’elle permet au mensonge de se répandre et, surtout, de se faire passer pour vrai, non seulement avec l’assentiment d’un grand nombre d’individus mais même avec leur collaboration. Or le mensonge, c’est l’exact opposé de la base de la civilisation, c’est-à-dire de la vérité. Entendons-nous ici : il y a toujours eu des tas de gens qui mentent sciemment (c’est le mensonge au sens strict) ou non (c’est le mensonge accidentel). Mais, sauf erreur de ma part, il n’y a jamais eu de société qui ait cultivé avec succès le mensonge à long terme et le mensonge à long terme soutenu par tout un chacun. La société soviétique a menti au point de s’effondrer sur elle-même en partie grâce à la résistance des dissidents, exploit que la société nord-coréenne est en voie de « dupliquer ». Au moment où j’écris ces lignes cependant, il n’y a pas une mais des sociétés qui, en raison de moyens électroniques d’une puissance sans précédent (Internet et ses prodigieux instruments), répandent à une échelle et à une vitesse jamais expérimentées jusqu’ici des faussetés que gobent et reprennent à leur compte nombre d’individus de bonne foi.

Côté positif, la période historique actuelle m’intéresse au plus haut point et me réjouit tout autant du fait qu’on s’élève en plusieurs milieux contre les abus résultant de cette culture du mensonge, si je puis me permettre une telle expression. Dans le monde scientifique, on dénonce régulièrement les manœuvres frauduleuses de chercheurs malhonnêtes (voir à ce sujet ma toute première notule intitulée L’opinant irritant et le philodoxe irrité : de la liberté d’expression [3.IX.2015]) . Dans le monde politique, on accepte de moins en moins de « sauver la face » et l’on démissionne, comme Nicolas Hulot qui a quitté le ministère de l’Écologie en Franc ; ou l’on dénonce les actes et dispositions du Président des États-Unis qu’on veut faire voir pour ce qu’il est : un être humain malsain (au mieux), mal intentionné (au pire) ou tout platement grossièrement incompétent tant sur le plan moral que sur le plan intellectuel, pour remplir les fonctions que lui ont imparties une minorité d’électeurs. Dans le monde religieux même, où l’on se décide enfin à dénoncer les auteurs des gigantesques camouflages qui ont couvert des abuseurs d’enfants, entre autres victimes. Dans le monde économique, où l’on ne laisse plus les dirigeants dire et soutenir n’importe quoi mais où l’on exige désormais des preuves en ces matières qui d’ailleurs dont quantifiables et, heureusement, vérifiables… ou pas !

125 « (…) tous dorment (…), tous ces gens qui pensent qu’ils vivent et gouvernent le monde. » (Marina TSVETAEVA, Lettre à Ariadna Berg, 26 novembre 1938.) Quand on pense à ce qui est survenu peu après en 1939, on se prend à croire que la Tsvetaeva – comme ses amis l’appelaient avait le sens de la formule prémonitoire, à moins qu’elle n’ait eu celui de la formule pérenne. Perspective peu reluisante mais peut-être fondée…

126 « L’homme, puisqu’il est né, a droit à chaque point du globe terrestre, car il n’est pas seulement né dans un pays, une ville, un village, mais dans le monde. » (Marina TSVETAEVA, [note dans son] Cahier, 14 septembre 1940.) La Tsevtaeva conserve décidément une actualité troublante. Comme quoi plusieurs des problèmes d’aujourd’hui ne constituent en fin de compte que des versions modernisées de difficultés anciennes.

127 « On a blessé, ensanglanté en moi ma passion la plus forte : la justice. » (Marina TSVETAEVA, [note dans son] Cahier, [sans quantième] janvier 1941.) « L’argent, je n’en ai rien à faire. Je ne le sens que quand il n’y en a pas. En avoir, c’est naturel, car manger, c’est naturel. Je pourrais gagner deux fois plus en effet. Et alors ? Alors, deux fois plus de billets dans l’enveloppe. Mais à moi, que me restera-t-il ? Si on me prend ma tranquille, ma dernière… joie. Il faut être mort, en effet, pour préférer l’argent. » (Marina TSVETAEVA, [note en marge de ses] Traductions, [sans quantième] février 1941.) Il faut bien comprendre ici la Tsvetaeva : elle n’a jamais voulu nier l’utilité de l’argent et elle a toujours compris que tout le monde désire en avoir, « car manger, c’est naturel », selon sa forte expression. Elle s’élève tout simplement – et plus profondément – contre le fait que trop de personnes érigent l’argent en une espèce d’absolu auquel on sacrifie beaucoup trop, tout même dans certains cas. Voilà qui est scandaleux pour elle, car c’est là traiter un moyen en fin, c’est-à-dire que c’est là renverser la nature même des choses : après tout, si la valeur ultime ne revient pas à la fin poursuivie mais au moyen de l’atteindre, alors on confère à l’instrument une fonction dont il ne pourra jamais s’acquitter, ce qui nous laissera irrémissiblement en déroute…

128 De nombreux observateurs commencent à craindre que l’être humain ne soit voué à disparaître en raison de ses comportements abusifs et irresponsables. Si je ne puis exclure une telle possibilité, je dois avouer qu’elle me semble moins probable qu’un autre scénario dont font partie, à mon sens, les deux dimensions suivantes.

Premièrement, en tant qu’animal, l’être humain n’échappe pas au cycle de la prédation. Comme tout prédateur, s’il consomme trop de proies, son espèce pourra plus difficilement survivre. À la limite, plusieurs humains mourront au rythme même de la consommation des proies dont la réduction leur sera fatale. C’est un phénomène bien connu et documenté : plus il y a de proies, plus nombreux peuvent être les prédateurs bien nourris. Moins il reste de proies, moins de prédateurs peuvent survivre et se reproduire. Dans le cas de l’être humain, le fait singulier consiste en ceci que ses proies sont non seulement végétales et animales, puisqu’il est omnivore, mais également minérales (et même noétiques, si l’on veut penser à la manière de Teilhard de Chardin). Bref, c’est l’intégralité de la nature qui est proie pour l’homo sapiens dit évolué qui habite maintenant notre globe terrestre. Sous ce rapport, il n’y a donc rien d’étonnant ni d’antinaturel à ce que la survie de l’être humain puisse être en jeu à cause même de ses comportements. À vrai dire, c’est l’inverse qui surprendrait : au nom de quoi, après tout, les humains devraient-ils échapper à une loi qui régit au moins tous les mammifères dont ils font toujours partie à ce qu’on sache ? Or, justement, sauf cataclysme cosmique comme celui qui s’est abattu vraisemblablement sur les dinosaures, les mammifères ne disparaissent pas aussi rapidement : leurs populations augmentent, puis diminuent, augmentent de nouveau et diminuent de derechef, et ainsi de suite pendant un cycle qui peut se révéler fort long…

Deuxièmement, que veut dire le terme « disparaître » ? Dans certains cas, il désigne l’éradication complète, la suppression absolue, la destruction totale d’un objet ou d’un vivant (ou d’une série d’objets ou de vivants ou d’une espèce entière). Dans d’autres cas, il fait référence à une évolution qui a mené l’être concerné si loin de son point de départ qu’on dit de ce dernier qu’il a disparu. En ce sens, on dit que l’homo habilis a disparu aux environs de 1 300 000 ans avant notre ère, soit vers la fin du cénozoïque, ou que l’Homme de Néandertal a disparu autour de 25 000 ans avant notre ère, donc assez tard au paléolithique. En réalité pourtant, il n’y a pas eu disparition mais évolution fort poussée d’un individu et de ses descendants, plus largement d’un groupe, voire d’une race ou même d’une espèce. Or rien ne nous permet, à nous humains, de nous considérer comme un point indépassable de l’évolution. Au contraire ! Si dans un million d’années il existe toujours des êtres qui nous sont apparentés (comme nous le sommes à l’homo habilis ou à des primates encore plus anciens), il y a fort à parier que ces êtres parleront de nous, de l’espèce homo sapiens sapiens, comme nous parlons maintenant de l’homo habilis, c’est-à-dire comme du maillon désormais disparu d’une chaîne dont l’existence se poursuit sous d’autres formes.

Mais cela ne constitue aucunement une menace. Bien plutôt il s’agit là d’une adaptation qui permettra à une forme de vie de se maintenir et de poursuivre la fascinante histoire de l’évolution. Ce qui semble devoir caractériser les prochaines étapes de cette évolution chez l’humain, c’est une participation consciente de sa part à ce processus, peut-être même une participation créatrice et constructive à ce processus. Cette participation viendra peut-être directement de l’être humain, comme l’ingénierie génétique peut le donner à penser, ou de ses créations les plus diverses, comme les développement de l’intelligence artificielle peuvent le donner à croire.

129 Des façons d’agir bizarres, il y en a toujours eu chez les êtres humains. Il en est une en particulier qui m’intrigue tout spécialement : c’est le fait de sous-traiter à certaines personnes et en quelque sorte à l’aveugle le soin de nous distraire. Qui veut se délasser, s’égayer, voire se désennuyer peut choisir, par exemple, d’écouter un film, fut-ce un navet : après tout, il peut être tout à fait indiqué de « décrocher », comme on dit, et l’on ne peut toujours décrocher en s’adonnant à des activités relevées et exigeantes. Mais, dans l’exemple que je donne, c’est le sujet lui-même qui sélectionne le film qui lui sera une heureuse distraction. Or, notamment avec la télé, on délègue de plus en plus à des animateurs d’émissions de variétés qui durent une ou même deux heures le soin de choisir pour nous qui on invitera sur le plateau, le ou les sujet(s) dont il sera question avec les personnes invitées, et ainsi de suite. Le pire, c’est que ce type d’émissions occupe une case régulière de l’horaire hebdomadaire des chaînes de télé et qu’elles ont des auditoires relativement fidèles. Autrement dit, il y a des gens qui, à chaque semaine, laissent une ou deux heures de leur vie entre les mains de tierces personnes. Qu’on le fasse une fois ou deux, passe encore. Mais que, systématiquement, semaine après semaine, on abandonne ainsi à d’autres la responsabilité de disposer de son temps, c’est-à-dire de son bien le plus rare, de son seul bien irremplaçable, voilà qui me dépasse complètement ! Et le fait qu’il s’agit là d’un temps de loisir, c’est-à-dire d’un temps libre, rend la chose encore plus incompréhensible : comment en vient-on à sous-traiter l’occupation de son temps libre ?

14. IX. 2018

XXIX – NOTULES (115 à 121) : Une société vieillissante, lenteur et rapidité, couler un vaisseau, mouton et loup, le cœur ou la logique, les enfants et les adultes, sentiments enfantins

115Nous sommes dans une société vieillissante. Tout le monde le sait et tout le monde sait aussi que ce vieillissement massif de notre population entraîne des coûts astronomiques. Or, une société qui vieillit n’est pas forcément une société qui s’enrichit. Ça peut même très bien être le contraire, comme on le constate dans certains pays. Toutes choses égales par ailleurs, il s’ensuit que,en termes relatifs, la part des ressources, financières et autres, qui se trouve consacrée au grand âge s’accroît démesurément. Et je ne suis pas sûr qu’on agisse sagement en permettant cette nouvelle allocation des ressources. Je le dis d’autant plus librement que j’appartiens moi-même au troisième âge et que j’arriverai plus tôt que je ne m’y attends au quatrième. En d’autres termes, je suis de ce groupe dont je dis qu’il coûte démesurément cher. Ce phénomène risque de se révéler intenable sur une longue période et commande donc à mon sens des correctifs que nous sommes mieux de choisir pendant que nous le pouvons, faute de quoi, tôt ou tard, les circonstances nous imposeront des coupures beaucoup plus douloureuses que celles qu’on a vécues ces dernières années.

116 La lenteur a l’avantage de la stabilité à long terme. La rapidité a celui de l’adaptation à court terme. Tout le problème – et il n’est pas mince ! – consiste à trouver la vitesse appropriée au moyen terme.

117 Proverbe français pour Donald Trump : « Il ne faut qu’une voie d’eau pour submerger un vaisseau. »

118 Proverbe français pour les vis-à-vis de Donald Trump : « Fais-toi mouton, le loup te mangera. »

119 Donald Trump sépare les enfants, y inclus des nourrissons, de leurs parents. Suivant ses instructions, les États-Unis quittent le Conseil des droits de l’Homme de l’ONU. Donald Trump serait-il enfin devenu cohérent, conséquent, capable d’un minimum de logique ? Peut-être mais cela confirmerait uniquement que la raison seule est plus dangereuse, et de loin, que le cœur seul !

120 Les enfants ne sont pas incurables, contrairement aux adultes. C’est pourquoi ils représentent l’espoir d’un avenir meilleur.

121 « Les trois quarts des sentiments sont enfantins. Et les autres le sont aux trois quarts » (Jules Romains). Cette remarque, d’abord frappante par sa formulation, contient une part de vérité que les adultes ne sont pas vraiment désireux de connaître.

14. VII. 2018

XXVIII – NOTULES (107 à 114) : L’ennui, le leadership politique, valeurs ou actifs, mentir, les dangers de la certitude, confiance et générosité, crainte et sérénité

107Je suis totalement médusé par l’ennui dont, semble-t-il, tant de gens souffrent. Je comprends qu’on puisse à l’occasion « s’ennuyer », mais souffrir d’ennui comme d’une maladie chronique, voilà qui me pétrifie ! Évidemment, je ne parle pas ici de s’ennuyer de quelqu’un, comme un amoureux qui attend le retour de sa promise. Je parle de ce monstre évoqué par Baudelaire dès le premier poème de ses Fleurs du mal, cette espèce d’état plus ou moins permanent dont l’effet consiste en un abattement, un désœuvrement, un manque d’intérêt et de motivation quasiment sans remède. Dans un tel état, si je comprends bien, les personnes concernées ne savent que faire de leur temps, qu’elles trouvent long d’ailleurs, ni de leur énergie si réduite soit elle, qu’elles ne savent à quelle fin utiliser. Cette expérience, fort pénible je n’en doute pas, peut relever de la dépression ou d’un autre malaise psychique. Souvent toutefois,elle ne relève de rien de tel. Et la preuve en est que, aussitôt que survient une stimulation qui dynamise l’individu souffrant d’ennui, l’individu en cause retrouve un minimum de joie de vivre et de bien-être général. Je ne puis m’empêcher de croire que plusieurs programmes de télévision, indiscutablement insignifiants à mon sens, trouvent leur raison d’être dans une clientèle désespérément en lutte contre l’ennui. Et il en va sûrement de même de nombreuses autres activités en fin de compte fort peu significatives. Ultimement, cet état de choses soulève la question des raisons de vivre. Nous somme dans un monde où l’on peut très bien survivre sans avoir de réelles responsabilités. D’une certaine manière, c’est la grandeur de notre société de rendre possible une vie décente même dans de telles circonstances. Ce que la société peut faire, toutefois, ne remplacera jamais ce que chaque personne doit faire, à commencer par ceci que tous doivent conférer un sens réel à leur existence, ce qui ne peut en aucun cas résulter d’une attitude passive.

108 Le leadership politique pose problème depuis toujours. C’est normal. La société humaine qui cherche à remplacer l’instinct animal par des mécanismes rationnels y parvient plus ou moins selon les domaines. En matière politique, les humains ont remplacé par divers procédés la sélection du chef par la force brute, comme lorsque la nature impose un combat entre mâles désireux de devenir l’alpha de la meute ou de la harde. Malgré leur raffinement de plus en plus poussé, ces procédés, héréditaires, révolutionnaires, électoraux ou autres, ne peuvent atteindre la perfection. Trump en est une illustration récente, mais une illustration parmi bien d’autres. Les dirigeants plus ou moins sains de corps ou d’esprit sont légion, ceux dont l’honnêteté est nulle ou très entachée ne se comptent plus, ceux que la cruauté a rendu célèbres abondent hélas ! et ceux dont la carrière de chef a marqué un recul pour leur pays, souvent même en dépit de succès apparents, constituent un trop vaste groupe. Bref, à regarder les choses avec l’œil de l’anthropologue plutôt que du politologue, force est de constater que notre espèce n’a pas encore su trouver la façon d’identifier des chefs adéquats, de sécréter devrait-on dire de la « pâte à chef ». Pour un très grand leader comme Churchill, on a quelques leaders moyens ou à peu près convenables, un très grand nombre de chefs d’une médiocrité qui – paradoxalement – atteint des sommets et trop de meneurs qui constituent à un degré ou à un autre une catastrophe pour les leurs aussi bien que pour leurs voisins, même amis…

109 Il faut mener sa vie en fonction de ses valeurs et non de ses actifs.

110 Mentir constitue probablement le défaut le plus répandu du monde. Il y a toutefois des personnes qui le cultivent plus que d’autres, les politiciens par exemple. Parmi ces derniers, les politiciens de l’ex-Union soviétique ont atteint des sommets alors inégalés. Phénomène préoccupant, c’est à présent une grande démocratie que dirige le plus hallucinant des menteurs actuels, Donald J. Trump. Fait anecdotique ou fait symptomatique ?

111 Chez l’être humain, le besoin de certitude écrase la plupart des dispositions indispensables au progrès. Dispositions individuelles d’abord : comment s’améliorer si l’on ne doute pas de la valeur de ses convictions ou de ses attitudes ? Dispositions collectives ensuite : comment, par exemple, transformer son système économique ou politique si l’on ne le remet en doute totalement ou partiellement ? Il est question, dans ces deux illustrations, personnelle et collective, de doute authentique, c’est-à-dire d’incertitude génératrice de préoccupations, voire de craintes et, ultimement, d’erreurs et de dégâts d’autant plus importants que la remise en question est profonde. En ces matières, le scientifique véritable, celui donc qui ne recule devant aucune remise en cause fondée, et l’artiste réellement original, celui donc qui emprunte volontiers des sentiers jusqu’ici inconnus, rendent des services à la fois indispensables et irremplaçables.

112 J’ai croisé récemment un tout jeune couple se promenant avec un enfant qui, visiblement, en était à ses premiers jours de marche. J’ai éprouvé une émotion délicate mais vive à voir ce bébé courant, emporté par un élan qu’il ne contrôlait pas encore, tantôt vers sa mère tantôt vers son père. Le rire de l’enfant, sonore, sans arrière pensée, cristallin et les exclamations admiratives de parents en amour inconditionnel avec leur enfant représentaient pour moi à ce moment-là la confiance la plus abandonnée dont on puisse faire l’expérience et la générosité la plus profonde dont on puisse faire preuve. De telles scènes avec de telles personnes ont sûrement valeur de point de repère dans une société qui trop souvent donne dans la méfiance et le calcul. Il ne faut pas l’oublier.

113 Rien ne peut remplacer la fréquentation des grands esprits. Savants, penseurs, créateurs, toutes ces personnes qui ont fourni une contribution originale et durable à l’humanité gagnent à être connues, découvertes, admirées. Ce sont des modèles et des inspirations. Une des nombreuse choses intéressantes de nos jours consiste justement en ce que les moyens technologiques de notre société sont souvent utilisés pour faire vivre, aux jeunes en particulier, les expériences et péripéties qu’ont traversés ces personnages parfois colorés et toujours fascinants. À cet égard, l’intérêt soulevé par un usage maîtrisé des nouvelles technologies me paraît bien supérieur aux dangers qu’elles nous font courir.

114 Si la crainte est le commencement de la sagesse, la sérénité en est l’aboutissement.

15. VI. 2018

XXVII – NOTULES (100 à 106) : La tolérance, la violence du colonisé, une déception, Martine Ouellet, urbains et ruraux, l’ivrogne et le meneur de peuples, louange de l’injustice

100 – « La tolérance est la disposition d’une conscience qui accepte le droit de l’autre à être totalement ce qu’il est » (Fernand Ouellette, « La tolérance est-elle un mythe ? « , Liberté, vol. 6, no. 1, janvier-février 1964. pp. 9-29). Le droit de l’autre à être totalement ce qu’il est : sous la plume de Fernand Ouellette que nul ne peut soupçonner de prosélytisme multiculturaliste –, cette remarque a quelque chose de réconfortant. Pour ma part du moins, je suis toujours rassuré quand on promeut la tolérance. Et si je devais choisir entre le danger d’exagérer dans cette direction et celui d’exagérer en direction de l’intolérance, je n’hésiterais pas un instant : je préfère un abus de tolérance à un abus d’intolérance.

101 « Le développement de la violence au sein du peuple colonisé sera proportionnel à la violence exercée par le régime colonial contesté » (Frantz Fanon, Les Damnés de la terre, Paris, François Maspéro [Cahiers libres, no. 27-28], 1961, p. 66). Fanon a été une véritable idole dans certains milieux québécois qui vouaient aussi un grand respect à d’autres penseurs de la décolonisation tels Albert Memmi, Aimé Césaire ou Jacques Berque entre autres. Dans ces milieux, on ne mettait toutefois pas en évidence une citation comme celle qui précède. Ce qui se comprend, puisque cette citation revient à dire que le caractère pacifique du peuple québécois caractère dont il s’enorgueillit à bon droit révèle que le « colonisateur » n’a pas été violent, en tout cas pas aussi violent que d’aucuns le prétendent.

102 Il est rare que j’avoue ma déception à la lecture d’un auteur, à l’audition d’une œuvre de musique, à l’occasion de la visite d’une exposition ou à la suite du visionnement d’un film. Déjà quand j’étais directeur de L’Analyste, j’avais indiqué ma préférence pour recommander des œuvres que j’aimais plutôt que pour éreinter celles qui me déplaisaient. Je vais pourtant à l’instant même déroger à ma propre règle en avouant ma déception à la lecture du Journal métaphysique de Gabriel Marcel. Les diaristes m’intéressent de plus en plus et c’est à ce titre que j’ai lu ce Journal comme tant d’autres. Je ne peux nier qu’on y trouve quelques-unes des fulgurances qui ont valu à Gabriel Marcel sa réputation. Qui plus est, on y trouve une discussion rigoureuse de ces fulgurances, une analyse menée avec un sens critique impitoyable pour soi-même qui est tout à l’honneur de son auteur. Il y a toutefois une forme d’intervention de sa foi religieuse au cœur de sa philosophie qui m’irrite au point que j’en suis surpris. J’admets n’avoir pas la foi mais je reconnais en même temps mon aptitude à apprécier (au double sens d’estimer et de jauger) la philosophie d’un penseur croyant, du médiéviste Étienne Gilson, par exemple, ou encore de Jacques Maritain.

103 Je ne suis pas bloquiste. Le Bloc québécois me paraît plus que jamais dépourvu de pertinence. Je ne soutiens pas du tout les objectifs de ce parti, objectifs que poursuit Martine Ouellet. Pourtant, je dois convenir que Martine Ouellet fait preuve d’une cohérence dont ses collègues tant à Ottawa qu’à Québec se privent eux-mêmes avec une quasi allégresse qui m’inquiéterait si j’étais des leurs. Martine Ouellet soutient qu’un vote de confiance de 50 % + 1 des membres de son parti suffit à fonder son leadership. Ses adversaires soutiennent que cela ne suffit pas et qu’elle devrait alors quitter la direction du Bloc. Comment les gens qui adoptent ce point de vue peuvent-ils ensuite sérieusement soutenir qu’un referendum gagné avec 50 % + 1 des voix suffirait pour faire l’indépendance ?

104 J’ai l’impression étrange que la division entre urbains et ruraux est en voie de changer de nature. Jusqu’à présent, me semble-t-il, cette division conservait un certain flou, les citadins étant souvent issus de milieux ruraux remontant à une ou deux générations tout au plus. Après tout, l’urbanisation constitue un phénomène relativement récent (à l’échelle de la planète d’ailleurs). Or ce phénomène continue toujours de s’accélérer (encore que certains soutiennent qu’on assiste à un ralentissement contrairement aux apparences) et, suivant l’ONU, autour de 2050, au moins 66 % de la population mondiale vivra dans les villes (certains pays, dont le Canada, auraient même des populations devenues urbaines à plus de 80 % ou 85 %). Il m’est avis qu’au-delà d’un certain seuil d’urbanisation le changement ne sera plus uniquement quantitatif mais même qualitatif. Dès qu’une majorité de gens seront nés en ville et y auront passé leur vie, la « norme », pour ainsi dire, sera devenue urbaine. L’être humain est un être de nature et de culture, j’en conviens. Mais jusqu’à maintenant la nature avait en quelque sorte une espèce de préséance sur la culture du fait que le contact avec les milieux naturels était inévitable (même si de plus en plus il s’agissait de milieux naturels « acculturés »). Quand une majorité de gens sera née en ville, et notamment dans les mégapoles de plus de 20 ou 30 millions d’habitants, et que la plupart n’auront pas une expérience directe (même minimale) de la nature, le rural sera considéré comme une étrange exception…

105 « Ainsi revient-il au même de s’enivrer solitairement ou de conduire les peuples. Si l’une de ces activités l’emporte sur l’autre, ce ne sera pas à cause de son but réel, mais à cause du degré de conscience qu’elle possède de son but idéal ; et dans ce cas, il arrivera que le quiétisme de l’ivrogne l’emportera sur l’agitation vaine du conducteur de peuples » (Jean-Paul SARTRE, L’Être et le néant.). En lisant ce texte, j’ai pensé à Donald Trump, bien sûr, mais pas seulement à lui… hélas… !

106 J’ai déjà avoué mon étonnement devant l’affirmation suivant laquelle le crime ne paie pas. Il me paraît au contraire qu’il paie et, ma foi ! plutôt bien… Il en va de même de l’injustice. Pas plus pourtant que je ne désire promouvoir le crime, je ne veux valoriser l’injustice ; mais force m’est de reconnaître que l’injustice peut constituer un instrument d’une efficacité redoutable et, au reste, abondamment utilisé à travers les âges. C’est précisément à ce thème inconvenant du mérite peut-être discutable de la justice que Céline Spector consacre son dernier ouvrage, Éloges de l’injustice. La philosophie devant la déraison. Dans cette étude historico-philosophique, elle discute brillamment la question de savoir si, oui ou non, il est raisonnable d’être juste. Or c’est bien cette question qui est au cœur du problème aussi bien moral que politique dont traitent les philosophes et autres penseurs qui abordent les difficultés soulevées par ce qu’on appelle maintenant le « vivre-ensemble ». À supposer qu’il vaille la peine d’établir les conditions de bonnes relations entre les êtres humains, les groupes humains, les États, etc., doit-on considérer que la justice – si on peut la définir – mérite d’être valorisée et, surtout, est-il rationnel d’agir avec justice, qu’elle soit valorisée ou non ?

15. V. 2018

XXVI – NOTULES (94 à 99) : Le malaise lié aux revenus des médecins, l’égalité n’est pas la justice, T. S. Eliot, le foulard islamique, l’enfer et les autres, une idée folle

94L’importance des revenus des médecins n’explique pas le malaise ressenti par tant de gens qui les jugent choquants. Si le problème tenait aux montants élevés de ces revenus, on rencontrerait un phénomène analogue au sujet de beaucoup d’autres individus et catégories sociales qui ont des revenus comparables ou supérieurs à ceux-là.

À mon sens, ce qui blesse tant de gens, c’est tout simplement ce qu’ils perçoivent comme une injustice. Laquelle et dans quels cas ? En un mot, dans le domaine qui nous occupe ici, il y a injustice (réelle ou perçue) lorsqu’un salaire, par exemple, est versé à quelqu’un qui ne le mérite pas. Cas typique, dans la situation actuelle des médecins : il y en a dont les revenus augmentent alors que le travail qu’ils fournissent diminue. On observe d’ailleurs une réaction identique à l’égard, entre autres, des PDG dont les émoluments s’accroissent alors que pourtant, sous leur gestion, la performance de leur entreprise décline en même temps qu’on ferme des usines et qu’on renvoie du personnel.

Autrement dit, je ne crois pas que l’ensemble de la population s’objecte à des revenus importants. Au contraire !  Lorsque de tels revenus sont justifiés (ou perçus comme tels), ils sont reconnus comme parfaitement légitimes et peuvent même devenir une source de fierté pour des gens qui s’identifient volontiers aux personnes qui les encaissent.

Il ne s’agit pas seulement ici d’une vague impression. Des travaux récents traitant de ces questions arrivent à des conclusions significatives. Trois psychologues spécialisés en « cognitive sciences », Christina Starmans de l’Université de Toronto, Mark Sheskin et Paul Bloom, tous deux de l’Université Yale, ont publié récemment une étude fascinante intitulée Why People Prefer Inequal Societies ? (voir l’édition du 7 avril 2017 de NATURE Human Behaviour, 1, 1-7, article no. 0082). Ce qu’on y démontre, entre autres choses, c’est que les gens, enfants aussi bien qu’adultes au demeurant, n’ont aucune aversion particulière pour les inégalités tant et aussi longtemps qu’elles sont jugées loyalement acquises ou honnêtement méritées, c’est-à-dire vraiment méritées. À titre d’illustration, la plupart n’ont aucune objection à ce qu’un « gros travailleur particulièrement efficace » touche un bonus majeur. Nul non plus ne s’offusque de voir un individu s’enrichir massivement et rapidement en gagnant à la loterie si et seulement si la loterie a été tenue de A à Z de manière réellement intègre.

Comme cette dernière observation amène à le penser, à la limite, le mérite lui-même peut ne pas être pris en compte : personne après tout ne mérite plus que quiconque de gagner à la loterie. Cependant, il faut toujours que la tricherie soit exclue : c’est une condition sine qua non de l’acceptabilité des inégalités.

Voilà peut-être le fin mot de l’affaire : l’honnêteté !

Pour ceux que la chose intéresse, on trouve dans le dernier ouvrage de Steven Pinker, Enlightenment Now. The Case for Reason, Science, Humanism, and Progress, un chapitre complet justement consacré au thème de l’inégalité, aux réactions déclenchées par les inégalités et au rôle de l’honnêteté en pareil domaine.

95 L’égalité de traitement pour tout le monde n’équivaut pas à un traitement juste pour chacun. Au fond, cette idée explique Why People Prefer Inequal Societies, pour reprendre le titre susmentionné. Mais se peut-il vraiment que les êtres humains préfèrent les sociétés inégalitaires ? Ainsi posée, la question risque de provoquer sans hésitation une réponse négative : non, les gens ne préfèrent pas les sociétés inégalitaires. Pourtant, dans la mesure même où la plupart tiennent à la justice et à l’honnêteté, ils admettent implicitement les inégalités, à tout le moins un certain niveau d’inégalités.

Traiter tout le monde de la même manière amène forcément à ne pas traiter chaque individu selon ce qu’il mérite, ce qui serait pourtant la chose la plus juste. Car, enfin, pourquoi donner le même salaire et les mêmes conditions de travail à un ouvrier ou un professionnel consciencieux et à un autre qui est négligent, à la personne qui fait le maximum et à celle qui se contente de donner le minimum tolérable ?

Ce traitement uniforme pour des comportements qualitativement différents est admissible (et non pas souhaitable) seulement si l’absence d’uniformité mène à des traitement arbitraires, c’est-à-dire plus injustes encore qu’un traitement égal. Ici comme ailleurs, de deux maux il faut choisir le moindre. C’est pourquoi, dans certaines circonstances, un syndicat se trouve parfaitement justifié d’exiger l’égalité de traitement pour un ensemble de gens dont quelques-uns ne devraient pas en principe être traités aussi avantageusement que les autres.

Autre facteur décisif à prendre en compte à ce propos, la source de rémunération joue un rôle déterminant dans les réactions de la population. Si J. K. Rowling jouit de revenus de plusieurs dizaines de millions de dollars par année, cela ne pose aucun problème, car ces revenus proviennent du choix libre des lecteurs et cinéphiles qui achètent les Harry Potter ou suivent ses aventures au cinéma ou à la télé. En revanche, si les revenus d’une personne proviennent de payeurs obligés de les assumer, il importe qu’ils soient établis de façon vraiment loyale. S’ils sont fixés en raison d’un rapport de forces, voire d’un chantage, ils perdent aussitôt leur caractère acceptable, et la grogne se répand. Est donc encore en cause ici une forme de justice !

En fin de compte, on n’y échappe pas et il faut en prendre acte : la justice importe plus que l’égalité, à tout le moins pour un très grand nombre de personnes, j’oserais même dire pour un nombre déterminant de personnes.

96Voici une brève citation de Thomas Stearns Eliot, citation qui me semble lourde de sens : « Où va-t-on au sortir d’un monde démentiel ? Quelque part, de l’autre côté du désespoir. »

97Dans Fausse route (Paris, Odile Jacob, 2017), Élisabeth Badinter prend position contre le port du foulard islamique, notamment dans les écoles publiques. Et les raisons qu’elle invoque comptent parmi les plus nobles et les plus rigoureuses dont j’ai pu prendre connaissance en suivant le débat entourant ce sujet. Je ne partage pourtant pas le point de vue d’Élisabeth Badinter.

Comme dans beaucoup de problèmes, celui que soulève le port du foulard oppose deux valeurs entre lesquelles le choix est difficile, douloureux même : l’égalité (entre les sexes, dans le cas présent) et la liberté (vestimentaire en l’occurrence). On pourrait ergoter longtemps quant à savoir si, oui ou non, l’égalité est vraiment en cause dans le port du foulard islamique ou s’il y a réellement ici un enjeu de liberté, compte tenu du fait que le conditionnement familial, religieux, culturel neutralise peut-être la possibilité même d’un choix indépendant.

Pour importantes que soient ces questions, elles ne doivent pas occulter l’enjeu ultime : doit-on privilégier l’égalité ou la liberté ? La devise française met les deux sur le même plan : Liberté, Égalité, Fraternité. Fort bien. En pratique, toutefois, il existe des situations – assez rares heureusement – où liberté et égalité s’excluent mutuellement. Évidemment, la discussion peut s’étirer à l’infini : la liberté consiste à pouvoir faire, dit-on, tout ce qui ne nuit pas à autrui et, l’égalité implique que la loi doit être identique pour tout le monde, assure-t-on, sans prendre en compte un quelconque caractère particulier. Un double problème saute ici aux yeux : qu’est-ce qui nuit ou ne nuit pas à autrui ? Qu’est-ce qui brise ou ne brise pas l’égalité ? L’Histoire nous apprend qu’on peut discuter sans fin de ces questions, et la philosophie nous invite à y voir une difficulté aporétique, c’est-à-dire plus ou moins insoluble.

Cela étant, j’attribue à la liberté la préséance sur l’égalité, car la liberté me semble la condition de toutes les possibilités, bonnes ou mauvaises, qu’il s’agisse par exemple de promouvoir l’égalité ou de s’en abstenir. Élisabeth Badinter fait l’inverse, car l’égalité lui semble fondamentale au point que, si requis, elle peut légitimement s’en prendre à la liberté.

98« L’enfer, c’est les autres » (Jean-Paul SARTRE, Huis-clos). Appliqué à ce qui précède, ne faut-il pas considérer que les porteuses du foulard islamique sont l’enfer des gens qui veulent interdire le port dudit foulard ? Et, réciproquement, les tenants de cette interdiction ne sont-ils pas l’enfer des personnes qui le portent ? Peut-il exister un monde où il n’y aurait aucun enfer pour personne ?

99Une idée folle me passe parfois par la tête. Les querelles sur la rémunération (des médecins ou de qui vous voulez) donnent lieu à toutes sortes d’affrontements : discussions savantes et techniques sur des points de comparaison (entre le Québec et l’Ontario, par exemple), mesures éprouvantes telles que des grèves et/ou des lock-out, etc. On oublie souvent sinon toujours d’aborder la question des travaux insupportables à un titre ou à un autre et de la rémunération qu’ils devraient commander. Pourtant il y a ici un enjeu bien réel…

À mon avis, on doit considérer dans la rémunération l’épanouissement et le plaisir associés au travail que l’on effectue aussi bien que le caractère pénible ou répugnant lié aux tâches qu’on assume. Pour ma part, j’ai eu le bonheur de remplir des fonctions qui m’ont plu et intéressé et qui ont contribué à mon épanouissement professionnel, intellectuel et même au maintien de ma santé physique. Ces aspects de mes fonctions font partie de la rémunération que j’ai touchée même si personne n’en a jamais parlé.

Inversement, On connaît des tâches pénibles et risquées (dans certaines mines notamment), des tâches jugées méprisables et que dans certains pays seuls les immigrants dépourvus d’instruction assument, comme l’entretien des latrines (même si, dit-on, il n’y a pas de saut métier). Ces tâches sont peu propices au développement personnel, n’offrent pour ainsi dire aucun plan de carrière ni aucune autre perspective inspirante. Elles demeurent néanmoins importantes, à tout le moins il faut nécessairement s’en acquitter. Ce qui est également le cas de plusieurs activités répétitives et par là abrutissantes que les nouvelles technologies ne parviendront pas à éliminer toutes.

S’agissant de tels travaux, au lieu de leur associer une rémunération aussi minimale que possible, je rêve d’un monde où l’on admettrait qu’un dédommagement plus important leur soit rattaché. S’exposer à des problèmes de santé en raison de son travail, à une espérance de vie plus courte, à des conditions considérées avilissantes par beaucoup, en être réduit à passer son existence dans des rôles ancillaires, où l’on est privé d’initiative, surveillé de manière souvent fort contrôlante, s’adonner à un travail dénué de tout prestige, il me semble que cela a une valeur qu’on ne reconnaît pas ou trop peu dans notre société.

20. III. 2018

XXV – NOTULES (89 à 93) : La vie des idées, le harcèlement des femmes, les ravages de la certitude, apprendre à lire, solitude et cyberdépendance

89Une idée véritable est un être vivant. Au fur et à mesure qu’elle se développe, elle s’enrichit de nuances. En changeant de contexte, elle prend un relief nouveau. Elle est constamment ce qu’elle est, en quoi elle se révèle fidèle à elle-même. Sans cesse pourtant elle mue, en quoi elle se révèle fidèle à la vie. Toujours là telle qu’en elle-même, toujours chatoyante tels certains reflets. Elle se précise, se raffine, s’ajuste parfois, jamais elle n’est inerte ou inanimée.

Quand une idée n’a plus de vie, ce n’est plus une idée. C’est une fixation, une sédentarisation dans un monde mort et dépourvu de sens. En fait, c’est le contraire d’une idée, car une idée authentique est féconde comme la vie.

90 Depuis l’affaire Weinstein, le débat qui tourne autour de la question du harcèlement sexuel des femmes et des inconduites de toutes natures dont elles sont l’objet, y inclus le viol, revêt un aspect désolant. C’est le fait même qu’il y ait débat à ce sujet qui me navre. Comment expliquer qu’on en soit encore à discuter du caractère condamnable de comportements qui, à l’évidence, sont indéfendables ? S’il fut un temps où l’on pouvait se questionner à ce propos, ce temps est tout à fait révolu… à tout le moins dans nos sociétés occidentales. Et pourtant…

91Une des grandes causes de malheur chez les humains réside dans leur tendance à cultiver des certitudes. Je conviens qu’il est inconfortable de vivre dans le doute, mais on me concédera assez facilement, je crois, que c’est nettement moins dangereux que de vivre dans des convictions par définition indiscutables. La personne inébranlablement sûre d’une chose, si elle est fidèle à elle-même, ne voudra rien savoir d’autre chose, surtout pas du contraire de ce dont elle est certaine. À supposer qu’une telle personne ait raison d’ailleurs, elle serait justifiée dans son intransigeance. Tout le problème est là : cette attitude tue tout dialogue, tue même tout effort de dialogue. Car l’attitude commandée par un dialogue authentique implique forcément que je me trompe peut-être, que le cas échéant je devrai revoir mon point de vue et, donc, changer concrètement d’idée ou de comportement ou d’espoir. Y a-t-il risque plus intime ? Plus profond ? Plus difficile à relever ?

92Une partie de ma carrière a été consacrée à l’enseignement, principalement en philosophie mais aussi un peu en science politique, mes deux champs de formation. Une des grandes joies de cette carrière m’a été donnée par une jeune femme que j’avais eue comme étudiante en dernière année de collège, tout juste donc avant son entrée à l’université où elle allait compléter avec brio un Ph. D. en économie. Elle m’avait reconnu dans la rue et m’avait alors déclaré ceci (en substance) : « C’est vous qui m’avez appris à lire. Je tiens à vous en remercier. Je savais décoder, mais je ne savais pas lire, c’est-à-dire comprendre le sens d’un texte, son origine et sa portée. » De la part de cette savante économiste, cette remarque m’a profondément touché. Et, en un sens, elle est venue justifier a posteriori un instrument éducatif que j’ai régulièrement employé et que je recommande vivement : l’étude approfondie d’un texte minutieusement choisi en raison de sa haute valeur intellectuelle (et non pas de sa facilité).

93De tout temps la solitude a inspiré la réflexion des penseurs. Et, de fait, la solitude humaine constitue un thème de méditation inépuisable pour tous, angoissant pour certains, obsédant pour d’autres. La question que je me pose à cet égard a peut-être quelque chose de neuf : se pourrait-il que, de nos jours, d’aucuns ne vivent jamais vraiment l’expérience de la solitude ? Se pourrait-il que certains individus, à cause de la technologie (de la télé au cellulaire en passant par l’ordi et tant d’autres instruments du même ordre), soient désormais en présence d’autrui en permanence ? Se pourrait-il que les Facebook, Twitter, Tumbler, Instagram, Vine, etc., de ce monde aient éliminé de facto de la vie de certaines gens l’expérience de l’isolement ? Apparemment, ce serait le cas de quelques esclaves de ces dispositifs d’interconnexion, si je puis employer ce terme à propos d’êtres humains.

Paradoxalement, la cyberdépendance aboutit aussi trop souvent à une coupure quasi absolue de l’individu qui en est atteint de tout contact avec autrui. On s’enferme alors dans une vie d’avatar, dans des jeux sans fin, dans des performances toujours surpassables, bref dans un monde à soi – et malgré soi – qu’on ne veut pas quitter ou qu’on ne peut plus quitter et qui, de surcroît, n’a de cesse de se renouveler et d’attirer ainsi sans interruption la personne cyberdépendante devenue incapable d’échapper par elle-même à ce remous fatal.

La même gamme de moyens peut, selon toute vraisemblance, mener tout aussi bien à la solitude la plus radicale qu’à l’absence complète de solitude. Or la solitude radicale dont il s’agit ici n’a que peu à voir avec la solitude dont l’expérience au moins occasionnelle est valorisée par tant de sages. Et l’absence complète de solitude dont il s’agit ici n’a que peu à voir avec l’expérience du mondain que son incessante et intense vie sociale étourdit sans discontinuer.

Quelle curieuse antinomie que celle-là !

31. I. 2018