XXIV – NOTULES (79 à 88) : Une télé de plus en plus décevante, Trump et Flynn, les élites, passer pour fou, raison ou folie, Jean-François Lisée, le vote noir féminin aux USA, crimes et amalgame, la présomption d’innocence, les scientifiques en politique

79La télévision me déçoit de plus en plus. Ce qui n’est pas peu dire, considérant qu’elle ne m’a jamais véritablement emballé. Par les temps qui courent toutefois, une espèce de spirale descendante et de plus en plus envahissante contamine la plupart des chaînes de télé. J’ignore si c’est le souci de rentabilité qui explique cette descente en vrille ou la recherche de la sacro-sainte cote d’écoute ou encore si c’est une tendance à la facilité, voire une paresse professionnelle qui en est responsable. Quoi qu’il en soit, la baisse de qualité se confirme de jour en jour. Il y a probablement ici un cercle vicieux.

D’autre part, le cas des nouvelles et des émissions d’information commande un constat peu réjouissant. Céline Galipeau fait un remarquable travail, compte tenu des moyens dont elle dispose. Mais l’envahissement de son Téléjournal par la publicité a quelque chose de repoussant. Ce qui explique peut-être en partie pourquoi le Téléjournal qui avait 18,7 % de l’auditoire à l’hiver 2005 n’avait plus que 11 parts de marché en novembre 2010 (Nathalie COLLARD, « Le déclin des nouvelles de fin de soirée », La Presse, 15 novembre 2012). Et encore, depuis lors, la baisse s’est poursuivie ! D’après Numeris, le palmarès des 30 émissions de télévision les plus regardées durant la semaine du 6 au 12 novembre 2017 ne comprend aucun Téléjournal de Radio-Canada. Le 26 novembre 2016, le Journal de Montréal faisait déjà la manchette en présentant la liste, établie par Numeris, des 50 émissions de télévision les plus écoutées durant l’année : dans cette liste ne figurait aucune émission d’information (Marc-André LEMIEUX, « Les 50 émissions les plus regardées de l’année », Journal de Montréal, 29 décembre 2016). Le tout dernier relevé Numeris disponible au moment où j’écris ces lignes, celui qui présente les données pour la période du 20 au 26 novembre 2017, indique qu’aucun Téléjournal de la SRC ne fait partie des 30 émissions de télévision les plus écoutées.

Il n’y a rien d’étonnant à ce qu’on utilise la télé d’abord et avant tout pour se divertir. Mais passer de près de 4 millions de téléspectateurs pour le Bye Bye 2015 (SRC) ou d’environ 2,5 millions de téléspectateurs pour La Voix (TVA) à quelque 700 000 pour certains bulletins de nouvelles de TVA à l’heure du souper ou à moins de 300 000 en moyenne pour le Téléjournal de fin de soirée constitue indéniablement un écart sérieusement préoccupant. Il est vrai qu’on peut maintenant se renseigner à diverses sources. Outre la radio et le télé, il y a toujours les journaux et revues et, de plus en plus, Internet et toute la gamme de possibilités qu’on y trouve. Les journaux et revues écrits connaissent dans le moment des difficultés dramatiques et ce qu’on trouve sur Internet est d’une qualité extrêmement variable (pour dire les choses poliment). De toute façon, les gens ne manquent pas de temps pour regarder la télé, semble-t-il, surtout si l’on tient compte de tous les téléspectateurs simultanément présents devant le petit appareil, toute chaînes confondues. Force est donc de conclure qu’une majorité nette choisit de ne pas écouter les infos, du moins à la télé.

80Trump, Flynn, les Russes et tant d’autres ont entretenu fort vraisemblablement des liens douteux, sinon carrément dangereux. Saura-t-on jamais ce qui est vraiment survenu ? Je l’ignore et j’en doute. En revanche, ce dont je suis presque sûr, c’est que le climat on ne peut plus malsain qu’entretient cette situation incongrue et saugrenue, voire purement et simplement aberrante, ce climat, dis-je, contribue au cynisme des citoyens. Or, chez les bien-pensants, on déplore souvent le cynisme qui se répand et on laisse entendre que le citoyen – ce pauvre quidam – met en danger nos institutions à cause même de son attitude insidieusement nuisible. Pour ma part, je suis de l’avis contraire : que signifierait la réaction des citoyens si, mis en présence de ces déroutes incroyables, ils ne s’en faisaient pas ? Or, pour la plupart, entre les élections, la seule réaction possible consiste à exprimer un dépit… dont ils ne sont pas la cause mais les victimes. À vrai dire, c’est l’élite – celle qui n’a rien du quidam qui est responsable du laisser-faire dont profite bassement des dirigeants indignes de leurs fonctions.

81Parlant d’élites, je dois éviter les généralisations abusives, intolérables en cette matière comme en toute autre. Toutes les élites ne sont pas corrompues. Beaucoup cependant sont lâches. Le silence de qui ne sait pas analyser les situations, de qui ne sait pas exprimer son indignation, bref le silence de qui n’a pas « les mots pour le dire », suivant la belle expression de Marie Cardinal, ce silence est compréhensible : c’est celui de qui n’a pu recevoir une éducation poussée, de qui n’a pas la capacité intellectuelle de réfléchir rigoureusement, de qui peut-être se trouve atteint de limitations cognitives ou autres, ce silence est celui du manque et, par là, de la souffrance indicible, parfois du mépris à peine voilé dont on est l’objet.

Le silence des élites est fort différent. Les élites savent et comprennent. Elles ont quelque chose à perdre. Elles peuvent dénoncer et expliquer pourquoi elles dénoncent. Elles peuvent donc, si peu que ce soit, faire évoluer les choses dans un certain sens. Ce faisant, elles courraient toutefois des risques que la plupart, semble-t-il, préfèrent éviter. Prendre ses distances par rapport à des décideurs, compromettre des relations éventuellement profitables avec tel ou tel collègue, se positionner (comme on dit incorrectement) de manière désavantageuse eu égard à des personnalités plus ou moins importantes dans sa sphère d’activité, voilà autant de situations, de « faux pas » dont plusieurs tiennent à « se protéger ».

82« J’aime mieux passer pour fou que passer tout droit. » Cette citation, que j’aime beaucoup, est de Claude Péloquin qui a ainsi remanié un mot d’Érasme, dans son Éloge de la folie : « J’aime mieux passer pour fou et pour un être sans valeur que d’être sage et morose. » Cas magnifique de citation et paraphrase qui se complètent admirablement.

83Dans Hippolyte porteur de couronnes, Euripide énonce une vérité toujours actuelle : « On ne peut enseigner la raison à ceux qui ne l’ont pas. » (Certains préfèrent la traduction suivante : « On n’apprend pas à un fou à être sage. ») J’ignore pourquoi ce mot me fait penser à un certain homme politique…

84S’il continue sur sa lancée, Jean-François Lisée compromettra sérieusement, peut-être même irréparablement, la survie du PQ.

85Ce sont les femmes, et des Noires, qui ont permis la défaite de Roy Moore, un conservateur religieux aux qualités morales éminemment douteuses, et la victoire de Doug Jones, un avocat qui, notamment, a poursuivi des membres du Ku Klux Klan. Il y a ici une ironie réellement sublime.

86 En matière de meurtre, on a recours à des distinctions telles que la différence entre le meurtre au premier degré et le meurtre au deuxième degré. Présentement, en matière d’inconduites sexuelles, on ne fait aucune différence entre les paroles déplacées, les gestes intolérablement osés, la contrainte physique lors d’un baiser par exemple, le viol pur et simple, la pédophilie, etc. Dès lors qu’il est question de telles inconduites, on réagit maintenant de manière forte, par exemple en retirant au présumé coupable le droit d’exercer ses fonctions pour une durée plus ou moins longue, voire pour toujours. Évidemment, les tribunaux font les distinctions requises. Mais une large part de la société paraît bien verser dans l’amalgame que je décris ici. Et comme tous ne peuvent aller devant les cours de justice pour des raisons financières ou autres ou encore comme tous ne peuvent y aller en espérant des résultats dans des délais raisonnables même s’ils disposent des ressources appropriées, il s’ensuit un dommage potentiellement irréparable pour des individus qui ou bien ne sont pas coupables ou bien sont coupables de comportements qui auraient commandé des peines beaucoup moins sévères en elles-mêmes ou dans leurs conséquences. Une telle réaction ne constitue pas une légère incartade mais bien un écart de conduite majeur eu égard aux principes chèrement acquis de nos sociétés régie notamment par la règle de droit.

87La présomption d’innocence n’a rien de facultatif dans nos institutions. Qu’on soit accusé du viol d’une collègue ou d’une subordonnée ou d’intimidation à l’endroit de ses étudiants ne constitue nullement une preuve de culpabilité. Ce truisme doit pourtant être rappelé, car à l’heure actuelle on détruit des réputations sans avoir de certitude quant à la commission des actes criminels présumés. Cette dérive devient dangereuse. Autant il est vrai qu’on doit sévir contre les responsables d’actes non seulement illégaux mais répugnants, autant il est vrai qu’on doit s’assurer de la culpabilité de l’individu suspecté de gestes condamnables. Il y a longtemps et avec raison, on a admis dans notre société que la condamnation d’un innocent est plus odieuse que la libération d’un coupable. Ici comme ailleurs, il faut que les actes accompagnent la conviction.

88 Autant que faire se peut, la constitution d’un conseil des ministres respecte certains critères, par exemple en matière de représentativité (des régions, des sexes, etc.). Il serait temps, me semble-t-il, qu’on ajoute une règle imposant dans toute la mesure du possible la présence d’une personne issue du monde des sciences. À l’heure actuelle, la sphère des professions libérales (droit, médecine, etc.) est fort bien, peut-être même trop, représentée, celle des affaires aussi, alors que le milieu des arts et celui des sciences ne le sont guère. Au moment où les enjeux climatiques sont incontournables, où les questions d’agrochimie deviennent décisives, où la formation scientifique s’imposera de plus en plus à tous (même si c’est à des degrés divers), eh bien ! dans un tel contexte il devient irresponsable de ne pas s’évertuer à inclure des scientifiques parmi les candidats aux élections, donc éventuellement parmi les députés et parmi les ministres. Ne même pas « tenter le coup » constitue rien de moins qu’un manque grave au sens des responsabilités publiques.

21. XII. 2017