XXIII – NOTULES (71 à 78) : Les tyrans morts, la pire pauvreté, la propriété de la vie, la mort libre comme l’amour libre, Madrid et Barcelone, l’incongruité des souverainistes, l’absence de leaders, Necker et l’opinion publique

71 – « La cendre d’un mort, quel que fût de son vivant le décédé, est sacrée. La poussière des tyrans donne d’aussi grandes leçons que celle des bons rois. » (François-René de Chateaubriand, 1848.) Voilà une réflexion sur laquelle devraient méditer ceux qui veulent renommer les rues, déboulonner les statues ou autrement modifier les rappels de notre passé.

72 – Trump rend l’immense service de faire voir clairement que la pauvreté la pire n’est pas la pauvreté financière.

73 – Le débat sur le droit à la mort en fin de vie comporte un élément qui m’agace (c’est un euphémisme!). Tout se passe effectivement comme si ma vie était la propriété de l’État ou de je ne sais quel corps légal, religieux ou autre, qui s’arroge le droit de décider en mon nom du caractère recevable ou pas de ma décision de mettre un terme à mes jours dans telles ou telles circonstances.

74Il y a déjà quarante-cinq ans, Simone de Beauvoir écrivait à propos du « droit » à la mort ces lignes on ne peut plus révélatrices : « Sur quoi donc se fonde cette féroce déontologie qui exige la réanimation à tout prix ? Sous prétexte de respecter la vie, les médecins s’arrogent le droit d’infliger à des êtres humains n’importe quelle torture et toutes les déchéances : c’est ce qu’ils appellent faire leur devoir. Mais le contenu de ce mot devoir, pourquoi ne consentent-ils pas à le remettre en question ? Une vieille correspondante m’écrivait récemment : « Les médecins tiennent à me conserver, bien que je sois malade et paralysée. Mais pourquoi, madame ? pourquoi ? Je ne demande pas qu’on tue tous les vieillards, mais ceux qui le désirent, qu’on les laisse donc mourir. On devrait avoir droit à la mort libre comme à l’amour libre. » En effet, pourquoi ? pourquoi ? J’ai posé la question à un grand nombre de médecins, et aucune des réponses qu’ils m’ont faites ne m’a satisfaite. » (Simone de BEAUVOIR, Tout compte fait, ch. I.)

75Madrid et Barcelone illustrent une fois de plus le type de cul-de-sac auquel mène l’affrontement entre deux logiques parallèles. À s’en tenir à la légalité pure comme le fait l’Espagne, on aboutit à une impasse sur la vie. À valoriser principalement l’« élan vital », pour reprendre l’expression de Bergson, on relègue le respect de la loi au second plan, comme le fait la Catalogne. Dans l’un et l’autre cas, on invoque des arguments sérieux mais inaccessibles à l’adversaire. Barcelone soutient que la légitimité a préséance sur la légalité, et ça se défend. Madrid rappelle que la Constitution espagnole interdit la sécession, qu’elle a été approuvée par référendum en 1978 à 87,8 % des voix par l’ensemble de l’Espagne, y inclus la Catalogne, les citoyens de la Galice et du Pays Basque étant les plus nombreux à s’abstenir et non les Catalans. Chacun a raison de son point de vue. C’est l’impasse. À moins de considérer que tout n’est que « point de vue » ce qui me paraît juste et que, en conséquence, il faut établir un nouveau point de vue à partir duquel voir et apprécier les choses autrement. En adoptant une telle perspective, les parties opposées peuvent en arriver à une solution.

76Il me semble y avoir une étrange incongruité dans la recherche de souveraineté de certains groupes (de Catalans, de Québécois, d’Écossais, etc.), au moment même où partout au monde on s’efforce de constituer des rassemblements de toutes espèces par-delà les formes de frontières les plus diverses (économiques, religieuses, linguistiques, géographiques, etc.).

77Présentement, en politique, les leaders sont rarissimes. Les dirigeants politiques actuels sondent leurs concitoyens pour savoir ce qui est faisable et ce qui ne l’est pas, autrement dit pour connaître les conditions de leur réélection. C’est là très exactement le contraire du leadership. Entre autres raisons, parce que le véritable leader a une vision centrée sur des valeurs qu’il ne reniera jamais et visant des réalisations auxquelles il ne renoncera pas. En d’autres termes, il y a des choses qui se négocient et d’autres qui ne se négocient pas. Nos dirigeant politiques ont les premières mais pas les secondes. D’où le drame qu’on connaît. Par ailleurs et surtout, avoir une vision sans la communiquer de manière inspirante et sans en accompagner la présentation par l’exposé de moyens propres à la réaliser, c’est risquer de ne pas susciter l’adhésion. Or, à défaut d’adhésion, on ne peut créer le mouvement orienté vers un but, caractéristique de la société bénéficiant d’un authentique leadership.

78Necker, ministre des Finances de Louis XVI, déplorait dès 1784 le fait que les dirigeants de l’État suivaient l’opinion publique au lieu d’agir en authentiques dirigeants de l’État. Voici de qu’il écrivait dans un document officiel que cite Alexis de Tocqueville dans L’Ancien Régime et la Révolution (livre III, ch. IV) : « La plupart des étrangers ont peine à se faire une idée de l’autorité qu’exerce en France aujourd’hui l’opinion publique : ils comprennent difficilement ce que c’est que cette puissance invisible qui commande jusque dans le palais du roi. Il en est pourtant ainsi. » Preuve imprévue que la France d’avant 1789 était, à certains égards, plus moderne que la France révolutionnaire…

16. X. 2017