XXII – NOTULES (64 à 70) : Les « classiques », petite devinette encourageante, être rationnel, l’ignorance, l’omerta

64 – Un ami dont le jugement me paraît sûr prétend que les classiques jouissent d’une réputation surfaite. Tout dépend, dira-t-on, de ce qu’on entend par classiques et de ce que l’on estime constituer une réputation surfaite. Je ne veux cependant pas entrer ici dans l’établissement de définitions et l’analyse d’une longue histoire, car la question des classiques se pose depuis fort longtemps et continue toujours de se poser. Italo Calvino, pour ne mentionner que lui, y a consacré il y a quelques années un ouvrage remarqué, Pourquoi lire les classiques ? (Seuil, 1995). Passionnant à sa manière, ce livre ne règle pourtant pas la question dont on discute toujours ailleurs comme ici, ainsi qu’en témoigne les travaux de certains littéraires de chez nous [voir, par exemple, Desjardins, Lucie et Sébastien Roldan. 2012. « Le rapport au(x) classique(s) », Postures, Dossier « D’hier à demain : le rapport au(x) classique(s) », n°16, En ligne (Consulté le 31/08/2017). D’abord paru dans : Postures, Dossier « D’hier à demain : le rapport au(x) classique(s) », n°16, p. 15-24].

La remarque de mon ami, je crois, fait référence à la place que l’enseignement collégial réserve encore aux classiques, en philosophie et en littérature notamment, alors que d’autres disciplines seraient indûment négligées. Pourquoi, à titre d’illustration, ne pas accorder cette place à la psychologie, une discipline pourtant formatrice elle aussi et, en outre, utile ?

Je suis philosophe (et politologue) de formation, j’ai enseigné la philosophie pendant plus de dix ans, mais je ne suis pas de ceux qui croient la philosophie irremplaçable. En fait, affirmer qu’elle l’est me semble complètement oiseux. Mais là n’est pas la question, puisque chaque discipline, en principe, apporte à l’étudiant quelque chose d’incomparable.

La question consiste plutôt à identifier ce que devrait comprendre l’enseignement collégial. Question récurrente et à laquelle, ma foi ! on ne peut répondre à la satisfaction de tous. Incontestablement, un minimum de formation en psychologie serait bienvenu, ne serait-ce que parce que beaucoup auront des enfants et parce que tous devront entretenir des relations humaines, privées ou professionnelles, requérant des habiletés qui ne sont pas toutes innées.

Le problème, avec un tel raisonnement, provient du fait qu’on peut l’appliquer à un grand nombre de disciplines. Au nom du bien public, il y aurait lieu, par exemple, de donner une formation politique plus étoffée qui relèverait le niveau des débats sur les enjeux de société et permettrait des votes plus éclairés lors des élections ou d’autres consultations populaires. Autre illustration : un enseignement économique sérieux – qu’on est au reste à mettre en place présentement – aiderait beaucoup de jeunes à faire des choix financiers judicieux et à s’en tenir à des risques gérables, ce qui ne serait pas un luxe. Et l’on pourrait prolonger cette liste, ce qui compliquerait encore la question.

Le problème réel, à tout prendre, est le problème du temps. Tout ce qu’il serait souhaitable de faire ne peut être fait dans le temps, pourtant déjà fort long, que notre société consacre à l’éducation en général et à la formation plus spécialisée en particulier. Pratiquement, cela implique des choix non seulement difficiles mais encore largement arbitraires. Hormis ce qui fait consensus, comme la nécessité d’un minimum de littératie et de numératie (ce qui comprend désormais l’informatique, voire la programmation), tout enseignement de formation (par opposition à enseignement de spécialisation) peut se justifier. La philosophie aide à développer le sens critique, mais dans la plupart des sociétés il n’y a aucun enseignement obligatoire de la philosophie, et personne n’oserait dire que, pour cette raison, la plupart des sociétés sont désavantagées par comparaison à la nôtre. Un raisonnement analogue vaut aussi dans le cas des littératures anciennes ou étrangères, dans le cas de l’histoire de l’art ou des sciences, etc.

À mon avis, ce qui importe, c’est d’assurer une éducation qui, outre la littératie et la numératie, développe les capacités intellectuelles de l’être humain. L’histoire peut certainement contribuer à ce développement, la sociologie également, le droit, la psychologie, la philosophie, les langues étrangères, l’anthropologie, bref les sciences humaines, les sciences sociales et les sciences dites dures incontestablement (mathématiques, physique, chimie, biologie…).

J’insiste sur le développement des capacités intellectuelles, autrement les responsabilités dévolues au monde de l’éducation deviennent insoutenables. L’école – primaire, secondaire, collégiale, universitaire – ne peut tout faire. Et, au-delà de ce qu’elle doit faire, toute une gamme de possibilités existe entre lesquelles de multiples choix rationnels sont possibles. Mais il reste que, ultimement, pour faire une sélection entre des choix rationnels possibles, il y a fatalement une part d’arbitraire.

Ce n’est pas tel ou tel penseur ou telle ou telle théorie qui le veut, c’est la vie même qui nous y contraint.

65 – De quel chef d’État a-t-on écrit qu’il est « incapable d’aucun effort intellectuel, également dépourvu de patriotisme et de dignité personnelle » ? Je parie que plusieurs voient dans ces mots une description partielle mais exacte de Donald Trump. En fait, l’individu visé ici par Thomas Babington Macaulay est Charles II, roi d’Angleterre, d’Écosse et d’Irlande de 1660 à 1685 (T. B. MACAULAY, The History of England, From the Accession of James II). L’intérêt de cette citation réside dans l’encouragement qu’elle nous procure en présence d’un Président américain apparemment indigne de sa fonction et, semble-t-il, incapable de l’exercer correctement. Avec Charles II, l’Angleterre a connu un chef d’État aussi minable, peut-être pire que l’actuel Président des U.S.A., ce qui n’a pas empêché la fière Albion de retrouver bientôt son aplomb et de reprendre éventuellement un rôle à la hauteur de ses capacités. Les États-Unis trouveront eux aussi le moyen de surmonter le malheur qui les frappe maintenant. Probablement…

66 – J’aime à l’occasion me rappeler certains faits bien connus mais trop souvent oubliés, même si de tels rappels peuvent paraître superflus. Ainsi, faut-il ne jamais oublier que les être humains, y inclus les plus hauts dirigeants et les savants les plus confirmés, n’agissent pas d’abord rationnellement. On perd trop souvent de vue cette vérité lorsqu’on s’étonne ou lorsqu’on s’indigne de telle ou telle décision ou de tel ou tel comportement.

67 – Je n’aime pas éprouver de la pitié pour quelqu’un. Je puis sans difficulté compatir à la situation difficile, misérable même que traverse une personne. Je puis désirer épauler cette personne dans les circonstances pénibles qu’elle vit. Cela n’a rien à voir avec la pitié. Dans la pitié, il y a une forme de dédain, de mépris que j’ai horreur d’éprouver à l’égard de qui que ce soit. Il m’est arrivé une seule fois de ressentir de la pitié. J’ai bien entendu constaté alors que l’on ne commande pas les choses en ce domaine : ce sentiment apparaît et l’on en souffre ou l’on s’en accommode, c’est selon. Ce qui m’intrigue, c’est que je n’ai éprouvé qu’une seule fois ce sentiment, plus exactement je ne l’ai éprouvé que pour une seule personne dans toute ma vie. Les autres sentiments, agréables ou non, que j’ai éprouvés, je les ai éprouvés fréquemment.

68 – L’ignorance est source de problèmes multiples et souvent graves. Un peuple ignorant court des dangers pour lui imparables. L’individu ignorant se trouve également exposé à des écueils non moins sérieux. L’ignorance pourtant comporte une facette comblante : sans elle, je n’éprouverais ni le plaisir de connaître, ni la joie combien profonde de comprendre (jusqu’à un certain point), ni le bonheur de la découverte.

69 – La jalousie et l’envie sont des sentiments voisins que caractérisent, entre autres traits, leur aspect masochiste. Curieux phénomène que celui-là ! Les sentiments négatifs prennent généralement pour objet des personnes dont ne se cache pas celui qui les éprouve. Le colérique n’hésite pas à faire connaître son accès d’irritation à l’individu même qui le provoque (tu me fais rager, ce que tu fais m’irrite, etc.). Même le dégoût, sentiment pourtant si « agressant », s’exprime souvent très clairement (ton attitude m’écœure, ta façon d’agir me répugne, etc.).

Au contraire, l’envie comme la jalousie revêtent à l’occasion des formes exclusivement masochistes. Ainsi, personne ne fait jamais savoir à l’individu envié ou jalousé que son intelligence supérieure à la sienne ou que sa beauté plus raffinée que la sienne le met en rogne et qu’il lui souhaite ardemment de perdre cette supériorité, voire qu’il désire ardemment la lui faire perdre. Il s’agit ici de sentiments extrêmement agressifs qu’on cache à la personne visée pour des raisons évidentes et qui en conséquence se tournent contre le sujet qui les ressent.

La destruction désirée pour l’autre est de ce fait tournée vers soi, et le sujet pris dans un tel piège se trouve seul à souffrir alors qu’il met lui-même l’autre à l’abri de sa malveillance.

Quel paradoxe !

70 – La loi du silence, l’omerta sicilienne en particulier, revêt la perfection de la simplicité. On aurait raison de s’étonner de mon admiration pour la règle cardinale des mafieux. Je ne puis cependant m’empêcher d’admirer l’efficacité de cette règle simple, aisément comprise de tous, et à peu près jamais enfreinte. Ne rien dire évite les citations tronquées, les contradictions révélatrices, les recoupements compromettants. Ne rien dire, du point de vue du groupe dont les membres se taisent, réduit au minimum les pots cassés, s’il doit y en avoir. À la différence des lois que nos sociétés adoptent, nombreuses, complexes, parfois incompréhensibles pour plusieurs, qui changent constamment ou sont revues régulièrement, et que l’on viole à qui mieux mieux, l’omerta présente une stabilité qui a fait ses preuves. C’est certes regrettable dans la mesure où elle permet à des organisations criminelles de durer. Mais quelle leçon organisationnelle !

11. IX. 2017

2 réflexions sur “XXII – NOTULES (64 à 70) : Les « classiques », petite devinette encourageante, être rationnel, l’ignorance, l’omerta

  1. Salut Michel,

    C’est moi l’ami qui juge les classiques? Ou t’en as deux?

    Je suis d’accord avec ce que tu dis sur la stimulation intellectuelle en général, mais l’arbitraire ne justifie pas qu’il y ait tant de cours de littérature ou philo de PLUS que d’autres disciplines. Et puis, j’ajouterais que plusieurs disciplines traitent de l’humain et général ou groupes d’individus, mais à part la psycho, je ne vois pas trop laquelle s’intéresse plus précisément à l’individu en particulier, à son développement et à son expérience particulière. Ce qui me semble une distinction tout de même importante

    Mais c’est toujours un plaisir de te lire…

    À+

    P.

    ________________________________

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