XXI – NOTULES (58 à 63) : Frank H. Knight, Karl Popper, Albert Einstein, Démocrite, Jane Goodall à propos des singes et de Donald Trump

58 – « Aucun mobile spécifiquement humain n’est économique. » Qu’on le croie ou non, cette phrase est de Frank Hyneman Knight, l’un des économistes fondateurs de l’École de Chicago et l’un des tout premiers membres de la Société du Mont Pèlerin. L’École de Chicago est perçue par beaucoup comme prônant un libéralisme sauvage alors que la Société du Mont Pèlerin est régulièrement dénoncée comme un organe voué à la culture de la liberté économique la plus débridée. « Celui qui serait uniquement un économiste ne serait pas un bon économiste. Il pourrait même constituer un véritable fléau. » Cette pensée est de nul autre que Friedrich August von Hayek, fréquemment perçu comme un économiste extrémiste, doctrinaire et fanatique, et comme un penseur radical, voire un idéologue réactionnaire. Ces brèves citations montrent que certains penseurs sont maintes fois attaqués en raison de vues qu’on leur attribue à tort. Mieux vaut les lire et les étudier que de s’en remettre aux opinions qu’on exprime à leurs sujets.

59 – « I am inclined to think that rulers have rarely been above the average, either morally or intellectually, and often below it. » (J’incline à penser que les dirigeants ont rarement été au-dessus de la moyenne, que ce soit moralement ou intellectuellement, et qu’il ont souvent été au-dessous.) Cette remarque de Sir Karl Popper, dans The Open Society and its Enemies, traduit une réalité si souvent constatée qu’on n’y porte plus attention… Et pourtant, quand on y songe, cette réalité s’impose d’autant plus que, comme le soutient Darwin, ceux qui survivent ne sont ni les plus forts ni les plus intelligents mais ceux qui s’adaptent le mieux aux changements… Ce qui n’exclut évidemment pas les exceptions qui confirment la règle, comme Angela Merkel.

60 – « Valéry qui croyait avoir des idées et qui les notait avarement demanda à Einstein s’il portait sur lui un carnet pour y inscrire ses pensées. « Non », dit Einstein. « Alors ? demanda Valéry intrigué, vous les marquez sur vos manchettes ? Einstein sourit : « Oh ! Vous savez, dit-il, les idées, c’est très rare. » Il estimait que dans toute sa vie il en avait eu deux. » (Simone de Beauvoir, La Force de l’âge, deuxième partie, chapitre VII, note 1.) Cette anecdote se passe de commentaires. Mais elle commande la méditation.

61 – « Le sage est de tous les pays, car le monde entier est la patrie d’une grande âme » (Démocrite d’Abdère, fr. 247 de l’éd. Diels-Kranz). « Je ne suis ni Athénien ni Grec, mais un citoyen du monde » (Socrate). « Je suis cosmopolite » (Diogène de Sinope). Je suis « un membre du corps formé par les intelligences raisonnables » , lesquelles constituent une cité universelle fondant une fraternité universelle (Marc-Aurèle, Pensées, VII, 13). Donc, de Démocrite, né en 460 av. J.-C. jusqu’à 180 ap. J.-C., date de la mort de Marc-Aurèle, de nombreux sages de l’Antiquité n’ont jamais cessé de promouvoir l’ouverture aux autres, fussent-il des barbares, comme on disait souvent alors. Malgré leurs efforts que plusieurs ont poursuivis jusqu’à nos jours, il semble que tout soit encore à reprendre (ou à peu près…). Il suffit de voir les réactions d’un grand nombre de gens à l’égard de ceux qui sont différents d’eux pour s’en convaincre. Malgré tout, il n’y a pas lieu de désespérer. Car si les progrès sont lents et les reculs multiples, il n’en demeure pas moins que plusieurs changements positifs paraissent durables et que l’ouverture aux autres connaît un essor modeste mais constant. Tout du moins, c’est ce que permettent de croire la gêne qui entoure diverses manifestations de rejet d’autrui et les dénonciations de plus en plus fréquentes de telles attitudes.

62 – Jane Goodall est l’une des plus éminentes primatologues, peut-être même la plus illustre qui soit. Elle s’y connaît en singes, notamment en chimpanzés. Et elle a expliqué clairement en quoi le comportement de Donald Trump, en particulier lors des débats télévisés, reproduisaient celui de certains grands singes désireux de s’imposer et qui recourent plutôt à des artifices intimidants qu’à des manœuvres ingénieuses, alors que les chimpanzés sont nettement capables d’ingéniosité… (Cf. la chronique de James Fallows, The Atlantic, 10 octobre 2016 ; cf. aussi « Trump reminds Jane Goodall of male chimpanzees she studied », The New York Times, 19 septembre 2016.) Au fur et à mesure qu’elle découvre comme nous tous les comportements singuliers du président Trump, Jane Goodall doit cependant se demander, comme nous tous, si, à la différence de la plupart des primates, Donald J. Trump n’est pas atteint d’une pathologie qui nous interdit de l’élever au niveau des chimpanzés…

63 –­ Si elle continue sur son élan, l’expansion de l’ego de Trump ne sera plus surpassée que par l’expansion de l’univers…

6. VII. 2017