XIX – NOTULES (48 à 52) : « The Story of Us », Bombardier, la CSDM, les pseudo-paroles et Marie Letellier

48 – Une histoire intellectuellement bancale et aberrante : telle est, en bref, The Story of Us. En toute rigueur, ni moi ni personne dans le grand public n’a pourtant le droit d’affirmer maintenant une telle chose. Car pour juger valablement une œuvre, il faut en avoir pris intégralement connaissance. Après tout, théoriquement, un prochain épisode pourrait nous réserver des flash-back visant à corriger les incroyables bourdes que l’on sait et que l’on a probablement le droit d’appeler, selon le point de vue adopté, des erreurs grossières, des omissions malhonnêtes ou des manipulations perfides. Considérée sous un tout autre angle, cette Story of Us exprimerait tout simplement la façon canadienne-anglaise de concevoir l’histoire du Canada et le souci de nombreux Anglo-Canadiens de poursuivre l’entreprise de nation building de ce pays très jeune, fort étendu et faisant une large place à l’immigration.

Il demeure néanmoins un fait irrécusable : il y a bel et bien – comme l’a d’ailleurs reconnu la société d’État – un biais dans cette télé-série. Ce biais ne résulte peut-être pas de mauvaises intentions. Il ne découle peut-être pas non plus de graves négligences. Chose certaine, comme tout ce qui existe, ce biais a une source, une cause. Or, à l’évidence, on peut affirmer que ledit biais ne provient sûrement pas d’une réelle rigueur historique. On peut assurément soutenir aussi qu’il ne découle pas d’une sensibilité fine aux minorités, à leurs droits et à leur rôle passé et présent. Ce serait par ailleurs surprenant qu’on doive ce gâchis – ainsi nommé même par des Canadiens anglais – à un processus purement accidentel de choix successifs malheureux et allant tous dans le même sens par on ne sait quel hasard fabuleux…

Soyons réalistes. Aucune histoire n’est parfaitement objective. Mais certaines histoires s’efforcent réellement d’atteindre l’objectivité. Ce n’est pas le cas, me semble-t-il, de Story of Us.

49 – Les remous causés par la saga de la rémunération des dirigeants de Bombardier illustrent tragiquement l’existence d’univers parallèles. Un bref examen de la rémunération de dirigeants occupant des postes analogues dans diverses entreprises de partout au monde permet de penser ceci : techniquement et à l’intérieur de leur cadre de référence qui est essentiellement un cadre économique et administratif, la hausse de rémunération des gestionnaires supérieurs de Bombardier se défend.

Seulement, il s’agit là d’un univers particulier, qui n’est donc pas le seul et dont il n’est dit nulle part qu’il doive avoir la préséance sur tous les autres univers possibles. Or, de fait, un autre registre de valeurs préfère nettement baser les décisions sur des considérations d’un ordre différent : souci d’éviter les excès dans les inégalités, respect d’une population qui a renoncé à des sommes d’argent importantes pour aider l’entreprise concernée par les hausses de rémunération litigieuses, recours à des modalités d’évaluation de la performance qui ne soient pas exclusivement liées au rendements des actions, sens des responsabilités sociales et politiques, etc.

En somme, deux univers parallèles se côtoient ici qui, chacun de son côté, parle et pense en un langage inaccessible à l’autre. À preuve, par exemple, les échanges entre représentants des uns et des autres lors d’entretiens durant certaines émissions d’affaires publiques.

Il y a cependant un hic, et un hic vraiment majeur. Nous savons depuis Lobatchevski et sa géométrie hyperbolique que, sous certaines conditions, plus d’une parallèle peuvent passer par un même point. Autrement dit, des univers humains parallèles inaptes à se rencontrer jusqu’à présent paraissent bien sur le point d’entrer en collision frontale. Certaines conditions changent en effet suffisamment pour qu’on ait de sérieux motifs de prévoir ce clash paradoxal.

50 – Confrontée à la possibilité que certains de ses élèves soit refoulés à la frontière américaine lors de voyages prévus au curriculum, la Commission scolaire de Montréal (CSDM) a eu une réaction purement honteuse. Elle a prévu qu’un ou quelques enseignants supplémentaires accompagneraient chaque groupe afin de permettre aux élèves refoulés, le cas échéant, de revenir chez eux en toute sécurité en compagnie d’un adulte responsable.

Alors qu’on prétend enseigner des valeurs et, notamment, promouvoir le respect des différences et le sens de l’égalité, la seule réaction sensée que la CSDM pouvait et devait avoir était pourtant claire : annuler tout le voyage par solidarité avec les enfants refoulés à la frontière et ramener tout le monde à la maison en bloc et sur le champ. Agir autrement et surtout comme elle l’a fait équivaut à doter d’un caractère acceptable un ostracisme par définition discriminatoire et, partant, indéfendable.

Sans compter le sentiment de rejet vécu par le ou les élèves éventuellement concernés et, pire encore, le sentiment de dépréciation et d’abandon qu’ils éprouveront encore longtemps. Car le choix de la CSDM dit clairement que les individus interdits d’entrée aux États-Unis sont moins importants que les autres élèves et leur voyage scolaire.

51 – Certaines personnes ne parlent pas vraiment bien qu’on les entende : ce sont uniquement des échos.

52 – La plupart d’entre nous ont sans doute oublié Marie Letellier. Pourtant son étude d’une famille du « faubourg à m’lasse » constitue une remarquable petite monographie sur la pauvreté et ses caractéristiques dans le Montréal de la fin des années 1960. Intitulé On n’est pas des trous-de-cul (Éditions Parti pris, 1971), ce travail décrit des valeurs et des comportements observés chez nous après l’Expo 67. Relire aujourd’hui ce bref ouvrage pousse à constater au moins deux choses. Premièrement, cette lecture nous rappelle ce qu’est encore à ce moment-là la situation de trop de gens de chez nous alors même que la révolution tranquille progresse à grands pas, que le ministère de l’Éducation vient de naître (1964), que les cégeps sont créés (1967), que l’assurance-maladie est lancée (1969), etc. Ce premier rappel a quelque chose de saisissant.

Deuxièmement, cela nous remémore un caractère fréquemment négligé de la vie intellectuelle, à savoir qu’elle comporte un côté spectaculaire avec des figures publiques qui se prononcent sur tout et sur rien à l’invitation de médias parfois soucieux de plaire plus que de faire réfléchir et un côté discret où se trouvent quelques véritables perles et où bien souvent se poursuivent à l’abri des regards des œuvres dignes de mention, d’une fécondité étonnante, d’une lucidité rare, d’une maîtrise humble mais bien réelle. Ce second rappel a quelque chose de consternant.

18. IV. 2017