XXIV – NOTULES (79 à 88) : Une télé de plus en plus décevante, Trump et Flynn, les élites, passer pour fou, raison ou folie, Jean-François Lisée, le vote noir féminin aux USA, crimes et amalgame, la présomption d’innocence, les scientifiques en politique

79La télévision me déçoit de plus en plus. Ce qui n’est pas peu dire, considérant qu’elle ne m’a jamais véritablement emballé. Par les temps qui courent toutefois, une espèce de spirale descendante et de plus en plus envahissante contamine la plupart des chaînes de télé. J’ignore si c’est le souci de rentabilité qui explique cette descente en vrille ou la recherche de la sacro-sainte cote d’écoute ou encore si c’est une tendance à la facilité, voire une paresse professionnelle qui en est responsable. Quoi qu’il en soit, la baisse de qualité se confirme de jour en jour. Il y a probablement ici un cercle vicieux.

D’autre part, le cas des nouvelles et des émissions d’information commande un constat peu réjouissant. Céline Galipeau fait un remarquable travail, compte tenu des moyens dont elle dispose. Mais l’envahissement de son Téléjournal par la publicité a quelque chose de repoussant. Ce qui explique peut-être en partie pourquoi le Téléjournal qui avait 18,7 % de l’auditoire à l’hiver 2005 n’avait plus que 11 parts de marché en novembre 2010 (Nathalie COLLARD, « Le déclin des nouvelles de fin de soirée », La Presse, 15 novembre 2012). Et encore, depuis lors, la baisse s’est poursuivie ! D’après Numeris, le palmarès des 30 émissions de télévision les plus regardées durant la semaine du 6 au 12 novembre 2017 ne comprend aucun Téléjournal de Radio-Canada. Le 26 novembre 2016, le Journal de Montréal faisait déjà la manchette en présentant la liste, établie par Numeris, des 50 émissions de télévision les plus écoutées durant l’année : dans cette liste ne figurait aucune émission d’information (Marc-André LEMIEUX, « Les 50 émissions les plus regardées de l’année », Journal de Montréal, 29 décembre 2016). Le tout dernier relevé Numeris disponible au moment où j’écris ces lignes, celui qui présente les données pour la période du 20 au 26 novembre 2017, indique qu’aucun Téléjournal de la SRC ne fait partie des 30 émissions de télévision les plus écoutées.

Il n’y a rien d’étonnant à ce qu’on utilise la télé d’abord et avant tout pour se divertir. Mais passer de près de 4 millions de téléspectateurs pour le Bye Bye 2015 (SRC) ou d’environ 2,5 millions de téléspectateurs pour La Voix (TVA) à quelque 700 000 pour certains bulletins de nouvelles de TVA à l’heure du souper ou à moins de 300 000 en moyenne pour le Téléjournal de fin de soirée constitue indéniablement un écart sérieusement préoccupant. Il est vrai qu’on peut maintenant se renseigner à diverses sources. Outre la radio et le télé, il y a toujours les journaux et revues et, de plus en plus, Internet et toute la gamme de possibilités qu’on y trouve. Les journaux et revues écrits connaissent dans le moment des difficultés dramatiques et ce qu’on trouve sur Internet est d’une qualité extrêmement variable (pour dire les choses poliment). De toute façon, les gens ne manquent pas de temps pour regarder la télé, semble-t-il, surtout si l’on tient compte de tous les téléspectateurs simultanément présents devant le petit appareil, toute chaînes confondues. Force est donc de conclure qu’une majorité nette choisit de ne pas écouter les infos, du moins à la télé.

80Trump, Flynn, les Russes et tant d’autres ont entretenu fort vraisemblablement des liens douteux, sinon carrément dangereux. Saura-t-on jamais ce qui est vraiment survenu ? Je l’ignore et j’en doute. En revanche, ce dont je suis presque sûr, c’est que le climat on ne peut plus malsain qu’entretient cette situation incongrue et saugrenue, voire purement et simplement aberrante, ce climat, dis-je, contribue au cynisme des citoyens. Or, chez les bien-pensants, on déplore souvent le cynisme qui se répand et on laisse entendre que le citoyen – ce pauvre quidam – met en danger nos institutions à cause même de son attitude insidieusement nuisible. Pour ma part, je suis de l’avis contraire : que signifierait la réaction des citoyens si, mis en présence de ces déroutes incroyables, ils ne s’en faisaient pas ? Or, pour la plupart, entre les élections, la seule réaction possible consiste à exprimer un dépit… dont ils ne sont pas la cause mais les victimes. À vrai dire, c’est l’élite – celle qui n’a rien du quidam qui est responsable du laisser-faire dont profite bassement des dirigeants indignes de leurs fonctions.

81Parlant d’élites, je dois éviter les généralisations abusives, intolérables en cette matière comme en toute autre. Toutes les élites ne sont pas corrompues. Beaucoup cependant sont lâches. Le silence de qui ne sait pas analyser les situations, de qui ne sait pas exprimer son indignation, bref le silence de qui n’a pas « les mots pour le dire », suivant la belle expression de Marie Cardinal, ce silence est compréhensible : c’est celui de qui n’a pu recevoir une éducation poussée, de qui n’a pas la capacité intellectuelle de réfléchir rigoureusement, de qui peut-être se trouve atteint de limitations cognitives ou autres, ce silence est celui du manque et, par là, de la souffrance indicible, parfois du mépris à peine voilé dont on est l’objet.

Le silence des élites est fort différent. Les élites savent et comprennent. Elles ont quelque chose à perdre. Elles peuvent dénoncer et expliquer pourquoi elles dénoncent. Elles peuvent donc, si peu que ce soit, faire évoluer les choses dans un certain sens. Ce faisant, elles courraient toutefois des risques que la plupart, semble-t-il, préfèrent éviter. Prendre ses distances par rapport à des décideurs, compromettre des relations éventuellement profitables avec tel ou tel collègue, se positionner (comme on dit incorrectement) de manière désavantageuse eu égard à des personnalités plus ou moins importantes dans sa sphère d’activité, voilà autant de situations, de « faux pas » dont plusieurs tiennent à « se protéger ».

82« J’aime mieux passer pour fou que passer tout droit. » Cette citation, que j’aime beaucoup, est de Claude Péloquin qui a ainsi remanié un mot d’Érasme, dans son Éloge de la folie : « J’aime mieux passer pour fou et pour un être sans valeur que d’être sage et morose. » Cas magnifique de citation et paraphrase qui se complètent admirablement.

83Dans Hippolyte porteur de couronnes, Euripide énonce une vérité toujours actuelle : « On ne peut enseigner la raison à ceux qui ne l’ont pas. » (Certains préfèrent la traduction suivante : « On n’apprend pas à un fou à être sage. ») J’ignore pourquoi ce mot me fait penser à un certain homme politique…

84S’il continue sur sa lancée, Jean-François Lisée compromettra sérieusement, peut-être même irréparablement, la survie du PQ.

85Ce sont les femmes, et des Noires, qui ont permis la défaite de Roy Moore, un conservateur religieux aux qualités morales éminemment douteuses, et la victoire de Doug Jones, un avocat qui, notamment, a poursuivi des membres du Ku Klux Klan. Il y a ici une ironie réellement sublime.

86 En matière de meurtre, on a recours à des distinctions telles que la différence entre le meurtre au premier degré et le meurtre au deuxième degré. Présentement, en matière d’inconduites sexuelles, on ne fait aucune différence entre les paroles déplacées, les gestes intolérablement osés, la contrainte physique lors d’un baiser par exemple, le viol pur et simple, la pédophilie, etc. Dès lors qu’il est question de telles inconduites, on réagit maintenant de manière forte, par exemple en retirant au présumé coupable le droit d’exercer ses fonctions pour une durée plus ou moins longue, voire pour toujours. Évidemment, les tribunaux font les distinctions requises. Mais une large part de la société paraît bien verser dans l’amalgame que je décris ici. Et comme tous ne peuvent aller devant les cours de justice pour des raisons financières ou autres ou encore comme tous ne peuvent y aller en espérant des résultats dans des délais raisonnables même s’ils disposent des ressources appropriées, il s’ensuit un dommage potentiellement irréparable pour des individus qui ou bien ne sont pas coupables ou bien sont coupables de comportements qui auraient commandé des peines beaucoup moins sévères en elles-mêmes ou dans leurs conséquences. Une telle réaction ne constitue pas une légère incartade mais bien un écart de conduite majeur eu égard aux principes chèrement acquis de nos sociétés régie notamment par la règle de droit.

87La présomption d’innocence n’a rien de facultatif dans nos institutions. Qu’on soit accusé du viol d’une collègue ou d’une subordonnée ou d’intimidation à l’endroit de ses étudiants ne constitue nullement une preuve de culpabilité. Ce truisme doit pourtant être rappelé, car à l’heure actuelle on détruit des réputations sans avoir de certitude quant à la commission des actes criminels présumés. Cette dérive devient dangereuse. Autant il est vrai qu’on doit sévir contre les responsables d’actes non seulement illégaux mais répugnants, autant il est vrai qu’on doit s’assurer de la culpabilité de l’individu suspecté de gestes condamnables. Il y a longtemps et avec raison, on a admis dans notre société que la condamnation d’un innocent est plus odieuse que la libération d’un coupable. Ici comme ailleurs, il faut que les actes accompagnent la conviction.

88 Autant que faire se peut, la constitution d’un conseil des ministres respecte certains critères, par exemple en matière de représentativité (des régions, des sexes, etc.). Il serait temps, me semble-t-il, qu’on ajoute une règle imposant dans toute la mesure du possible la présence d’une personne issue du monde des sciences. À l’heure actuelle, la sphère des professions libérales (droit, médecine, etc.) est fort bien, peut-être même trop, représentée, celle des affaires aussi, alors que le milieu des arts et celui des sciences ne le sont guère. Au moment où les enjeux climatiques sont incontournables, où les questions d’agrochimie deviennent décisives, où la formation scientifique s’imposera de plus en plus à tous (même si c’est à des degrés divers), eh bien ! dans un tel contexte il devient irresponsable de ne pas s’évertuer à inclure des scientifiques parmi les candidats aux élections, donc éventuellement parmi les députés et parmi les ministres. Ne même pas « tenter le coup » constitue rien de moins qu’un manque grave au sens des responsabilités publiques.

21. XII. 2017

XXIII – NOTULES (71 à 78) : Les tyrans morts, la pire pauvreté, la propriété de la vie, la mort libre comme l’amour libre, Madrid et Barcelone, l’incongruité des souverainistes, l’absence de leaders, Necker et l’opinion publique

71 – « La cendre d’un mort, quel que fût de son vivant le décédé, est sacrée. La poussière des tyrans donne d’aussi grandes leçons que celle des bons rois. » (François-René de Chateaubriand, 1848.) Voilà une réflexion sur laquelle devraient méditer ceux qui veulent renommer les rues, déboulonner les statues ou autrement modifier les rappels de notre passé.

72 – Trump rend l’immense service de faire voir clairement que la pauvreté la pire n’est pas la pauvreté financière.

73 – Le débat sur le droit à la mort en fin de vie comporte un élément qui m’agace (c’est un euphémisme!). Tout se passe effectivement comme si ma vie était la propriété de l’État ou de je ne sais quel corps légal, religieux ou autre, qui s’arroge le droit de décider en mon nom du caractère recevable ou pas de ma décision de mettre un terme à mes jours dans telles ou telles circonstances.

74Il y a déjà quarante-cinq ans, Simone de Beauvoir écrivait à propos du « droit » à la mort ces lignes on ne peut plus révélatrices : « Sur quoi donc se fonde cette féroce déontologie qui exige la réanimation à tout prix ? Sous prétexte de respecter la vie, les médecins s’arrogent le droit d’infliger à des êtres humains n’importe quelle torture et toutes les déchéances : c’est ce qu’ils appellent faire leur devoir. Mais le contenu de ce mot devoir, pourquoi ne consentent-ils pas à le remettre en question ? Une vieille correspondante m’écrivait récemment : « Les médecins tiennent à me conserver, bien que je sois malade et paralysée. Mais pourquoi, madame ? pourquoi ? Je ne demande pas qu’on tue tous les vieillards, mais ceux qui le désirent, qu’on les laisse donc mourir. On devrait avoir droit à la mort libre comme à l’amour libre. » En effet, pourquoi ? pourquoi ? J’ai posé la question à un grand nombre de médecins, et aucune des réponses qu’ils m’ont faites ne m’a satisfaite. » (Simone de BEAUVOIR, Tout compte fait, ch. I.)

75Madrid et Barcelone illustrent une fois de plus le type de cul-de-sac auquel mène l’affrontement entre deux logiques parallèles. À s’en tenir à la légalité pure comme le fait l’Espagne, on aboutit à une impasse sur la vie. À valoriser principalement l’« élan vital », pour reprendre l’expression de Bergson, on relègue le respect de la loi au second plan, comme le fait la Catalogne. Dans l’un et l’autre cas, on invoque des arguments sérieux mais inaccessibles à l’adversaire. Barcelone soutient que la légitimité a préséance sur la légalité, et ça se défend. Madrid rappelle que la Constitution espagnole interdit la sécession, qu’elle a été approuvée par référendum en 1978 à 87,8 % des voix par l’ensemble de l’Espagne, y inclus la Catalogne, les citoyens de la Galice et du Pays Basque étant les plus nombreux à s’abstenir et non les Catalans. Chacun a raison de son point de vue. C’est l’impasse. À moins de considérer que tout n’est que « point de vue » ce qui me paraît juste et que, en conséquence, il faut établir un nouveau point de vue à partir duquel voir et apprécier les choses autrement. En adoptant une telle perspective, les parties opposées peuvent en arriver à une solution.

76Il me semble y avoir une étrange incongruité dans la recherche de souveraineté de certains groupes (de Catalans, de Québécois, d’Écossais, etc.), au moment même où partout au monde on s’efforce de constituer des rassemblements de toutes espèces par-delà les formes de frontières les plus diverses (économiques, religieuses, linguistiques, géographiques, etc.).

77Présentement, en politique, les leaders sont rarissimes. Les dirigeants politiques actuels sondent leurs concitoyens pour savoir ce qui est faisable et ce qui ne l’est pas, autrement dit pour connaître les conditions de leur réélection. C’est là très exactement le contraire du leadership. Entre autres raisons, parce que le véritable leader a une vision centrée sur des valeurs qu’il ne reniera jamais et visant des réalisations auxquelles il ne renoncera pas. En d’autres termes, il y a des choses qui se négocient et d’autres qui ne se négocient pas. Nos dirigeant politiques ont les premières mais pas les secondes. D’où le drame qu’on connaît. Par ailleurs et surtout, avoir une vision sans la communiquer de manière inspirante et sans en accompagner la présentation par l’exposé de moyens propres à la réaliser, c’est risquer de ne pas susciter l’adhésion. Or, à défaut d’adhésion, on ne peut créer le mouvement orienté vers un but, caractéristique de la société bénéficiant d’un authentique leadership.

78Necker, ministre des Finances de Louis XVI, déplorait dès 1784 le fait que les dirigeants de l’État suivaient l’opinion publique au lieu d’agir en authentiques dirigeants de l’État. Voici de qu’il écrivait dans un document officiel que cite Alexis de Tocqueville dans L’Ancien Régime et la Révolution (livre III, ch. IV) : « La plupart des étrangers ont peine à se faire une idée de l’autorité qu’exerce en France aujourd’hui l’opinion publique : ils comprennent difficilement ce que c’est que cette puissance invisible qui commande jusque dans le palais du roi. Il en est pourtant ainsi. » Preuve imprévue que la France d’avant 1789 était, à certains égards, plus moderne que la France révolutionnaire…

16. X. 2017

XXII – NOTULES (64 à 70) : Les « classiques », petite devinette encourageante, être rationnel, l’ignorance, l’omerta

64 – Un ami dont le jugement me paraît sûr prétend que les classiques jouissent d’une réputation surfaite. Tout dépend, dira-t-on, de ce qu’on entend par classiques et de ce que l’on estime constituer une réputation surfaite. Je ne veux cependant pas entrer ici dans l’établissement de définitions et l’analyse d’une longue histoire, car la question des classiques se pose depuis fort longtemps et continue toujours de se poser. Italo Calvino, pour ne mentionner que lui, y a consacré il y a quelques années un ouvrage remarqué, Pourquoi lire les classiques ? (Seuil, 1995). Passionnant à sa manière, ce livre ne règle pourtant pas la question dont on discute toujours ailleurs comme ici, ainsi qu’en témoigne les travaux de certains littéraires de chez nous [voir, par exemple, Desjardins, Lucie et Sébastien Roldan. 2012. « Le rapport au(x) classique(s) », Postures, Dossier « D’hier à demain : le rapport au(x) classique(s) », n°16, En ligne (Consulté le 31/08/2017). D’abord paru dans : Postures, Dossier « D’hier à demain : le rapport au(x) classique(s) », n°16, p. 15-24].

La remarque de mon ami, je crois, fait référence à la place que l’enseignement collégial réserve encore aux classiques, en philosophie et en littérature notamment, alors que d’autres disciplines seraient indûment négligées. Pourquoi, à titre d’illustration, ne pas accorder cette place à la psychologie, une discipline pourtant formatrice elle aussi et, en outre, utile ?

Je suis philosophe (et politologue) de formation, j’ai enseigné la philosophie pendant plus de dix ans, mais je ne suis pas de ceux qui croient la philosophie irremplaçable. En fait, affirmer qu’elle l’est me semble complètement oiseux. Mais là n’est pas la question, puisque chaque discipline, en principe, apporte à l’étudiant quelque chose d’incomparable.

La question consiste plutôt à identifier ce que devrait comprendre l’enseignement collégial. Question récurrente et à laquelle, ma foi ! on ne peut répondre à la satisfaction de tous. Incontestablement, un minimum de formation en psychologie serait bienvenu, ne serait-ce que parce que beaucoup auront des enfants et parce que tous devront entretenir des relations humaines, privées ou professionnelles, requérant des habiletés qui ne sont pas toutes innées.

Le problème, avec un tel raisonnement, provient du fait qu’on peut l’appliquer à un grand nombre de disciplines. Au nom du bien public, il y aurait lieu, par exemple, de donner une formation politique plus étoffée qui relèverait le niveau des débats sur les enjeux de société et permettrait des votes plus éclairés lors des élections ou d’autres consultations populaires. Autre illustration : un enseignement économique sérieux – qu’on est au reste à mettre en place présentement – aiderait beaucoup de jeunes à faire des choix financiers judicieux et à s’en tenir à des risques gérables, ce qui ne serait pas un luxe. Et l’on pourrait prolonger cette liste, ce qui compliquerait encore la question.

Le problème réel, à tout prendre, est le problème du temps. Tout ce qu’il serait souhaitable de faire ne peut être fait dans le temps, pourtant déjà fort long, que notre société consacre à l’éducation en général et à la formation plus spécialisée en particulier. Pratiquement, cela implique des choix non seulement difficiles mais encore largement arbitraires. Hormis ce qui fait consensus, comme la nécessité d’un minimum de littératie et de numératie (ce qui comprend désormais l’informatique, voire la programmation), tout enseignement de formation (par opposition à enseignement de spécialisation) peut se justifier. La philosophie aide à développer le sens critique, mais dans la plupart des sociétés il n’y a aucun enseignement obligatoire de la philosophie, et personne n’oserait dire que, pour cette raison, la plupart des sociétés sont désavantagées par comparaison à la nôtre. Un raisonnement analogue vaut aussi dans le cas des littératures anciennes ou étrangères, dans le cas de l’histoire de l’art ou des sciences, etc.

À mon avis, ce qui importe, c’est d’assurer une éducation qui, outre la littératie et la numératie, développe les capacités intellectuelles de l’être humain. L’histoire peut certainement contribuer à ce développement, la sociologie également, le droit, la psychologie, la philosophie, les langues étrangères, l’anthropologie, bref les sciences humaines, les sciences sociales et les sciences dites dures incontestablement (mathématiques, physique, chimie, biologie…).

J’insiste sur le développement des capacités intellectuelles, autrement les responsabilités dévolues au monde de l’éducation deviennent insoutenables. L’école – primaire, secondaire, collégiale, universitaire – ne peut tout faire. Et, au-delà de ce qu’elle doit faire, toute une gamme de possibilités existe entre lesquelles de multiples choix rationnels sont possibles. Mais il reste que, ultimement, pour faire une sélection entre des choix rationnels possibles, il y a fatalement une part d’arbitraire.

Ce n’est pas tel ou tel penseur ou telle ou telle théorie qui le veut, c’est la vie même qui nous y contraint.

65 – De quel chef d’État a-t-on écrit qu’il est « incapable d’aucun effort intellectuel, également dépourvu de patriotisme et de dignité personnelle » ? Je parie que plusieurs voient dans ces mots une description partielle mais exacte de Donald Trump. En fait, l’individu visé ici par Thomas Babington Macaulay est Charles II, roi d’Angleterre, d’Écosse et d’Irlande de 1660 à 1685 (T. B. MACAULAY, The History of England, From the Accession of James II). L’intérêt de cette citation réside dans l’encouragement qu’elle nous procure en présence d’un Président américain apparemment indigne de sa fonction et, semble-t-il, incapable de l’exercer correctement. Avec Charles II, l’Angleterre a connu un chef d’État aussi minable, peut-être pire que l’actuel Président des U.S.A., ce qui n’a pas empêché la fière Albion de retrouver bientôt son aplomb et de reprendre éventuellement un rôle à la hauteur de ses capacités. Les États-Unis trouveront eux aussi le moyen de surmonter le malheur qui les frappe maintenant. Probablement…

66 – J’aime à l’occasion me rappeler certains faits bien connus mais trop souvent oubliés, même si de tels rappels peuvent paraître superflus. Ainsi, faut-il ne jamais oublier que les être humains, y inclus les plus hauts dirigeants et les savants les plus confirmés, n’agissent pas d’abord rationnellement. On perd trop souvent de vue cette vérité lorsqu’on s’étonne ou lorsqu’on s’indigne de telle ou telle décision ou de tel ou tel comportement.

67 – Je n’aime pas éprouver de la pitié pour quelqu’un. Je puis sans difficulté compatir à la situation difficile, misérable même que traverse une personne. Je puis désirer épauler cette personne dans les circonstances pénibles qu’elle vit. Cela n’a rien à voir avec la pitié. Dans la pitié, il y a une forme de dédain, de mépris que j’ai horreur d’éprouver à l’égard de qui que ce soit. Il m’est arrivé une seule fois de ressentir de la pitié. J’ai bien entendu constaté alors que l’on ne commande pas les choses en ce domaine : ce sentiment apparaît et l’on en souffre ou l’on s’en accommode, c’est selon. Ce qui m’intrigue, c’est que je n’ai éprouvé qu’une seule fois ce sentiment, plus exactement je ne l’ai éprouvé que pour une seule personne dans toute ma vie. Les autres sentiments, agréables ou non, que j’ai éprouvés, je les ai éprouvés fréquemment.

68 – L’ignorance est source de problèmes multiples et souvent graves. Un peuple ignorant court des dangers pour lui imparables. L’individu ignorant se trouve également exposé à des écueils non moins sérieux. L’ignorance pourtant comporte une facette comblante : sans elle, je n’éprouverais ni le plaisir de connaître, ni la joie combien profonde de comprendre (jusqu’à un certain point), ni le bonheur de la découverte.

69 – La jalousie et l’envie sont des sentiments voisins que caractérisent, entre autres traits, leur aspect masochiste. Curieux phénomène que celui-là ! Les sentiments négatifs prennent généralement pour objet des personnes dont ne se cache pas celui qui les éprouve. Le colérique n’hésite pas à faire connaître son accès d’irritation à l’individu même qui le provoque (tu me fais rager, ce que tu fais m’irrite, etc.). Même le dégoût, sentiment pourtant si « agressant », s’exprime souvent très clairement (ton attitude m’écœure, ta façon d’agir me répugne, etc.).

Au contraire, l’envie comme la jalousie revêtent à l’occasion des formes exclusivement masochistes. Ainsi, personne ne fait jamais savoir à l’individu envié ou jalousé que son intelligence supérieure à la sienne ou que sa beauté plus raffinée que la sienne le met en rogne et qu’il lui souhaite ardemment de perdre cette supériorité, voire qu’il désire ardemment la lui faire perdre. Il s’agit ici de sentiments extrêmement agressifs qu’on cache à la personne visée pour des raisons évidentes et qui en conséquence se tournent contre le sujet qui les ressent.

La destruction désirée pour l’autre est de ce fait tournée vers soi, et le sujet pris dans un tel piège se trouve seul à souffrir alors qu’il met lui-même l’autre à l’abri de sa malveillance.

Quel paradoxe !

70 – La loi du silence, l’omerta sicilienne en particulier, revêt la perfection de la simplicité. On aurait raison de s’étonner de mon admiration pour la règle cardinale des mafieux. Je ne puis cependant m’empêcher d’admirer l’efficacité de cette règle simple, aisément comprise de tous, et à peu près jamais enfreinte. Ne rien dire évite les citations tronquées, les contradictions révélatrices, les recoupements compromettants. Ne rien dire, du point de vue du groupe dont les membres se taisent, réduit au minimum les pots cassés, s’il doit y en avoir. À la différence des lois que nos sociétés adoptent, nombreuses, complexes, parfois incompréhensibles pour plusieurs, qui changent constamment ou sont revues régulièrement, et que l’on viole à qui mieux mieux, l’omerta présente une stabilité qui a fait ses preuves. C’est certes regrettable dans la mesure où elle permet à des organisations criminelles de durer. Mais quelle leçon organisationnelle !

11. IX. 2017

XXI – NOTULES (58 à 63) : Frank H. Knight, Karl Popper, Albert Einstein, Démocrite, Jane Goodall à propos des singes et de Donald Trump

58 – « Aucun mobile spécifiquement humain n’est économique. » Qu’on le croie ou non, cette phrase est de Frank Hyneman Knight, l’un des économistes fondateurs de l’École de Chicago et l’un des tout premiers membres de la Société du Mont Pèlerin. L’École de Chicago est perçue par beaucoup comme prônant un libéralisme sauvage alors que la Société du Mont Pèlerin est régulièrement dénoncée comme un organe voué à la culture de la liberté économique la plus débridée. « Celui qui serait uniquement un économiste ne serait pas un bon économiste. Il pourrait même constituer un véritable fléau. » Cette pensée est de nul autre que Friedrich August von Hayek, fréquemment perçu comme un économiste extrémiste, doctrinaire et fanatique, et comme un penseur radical, voire un idéologue réactionnaire. Ces brèves citations montrent que certains penseurs sont maintes fois attaqués en raison de vues qu’on leur attribue à tort. Mieux vaut les lire et les étudier que de s’en remettre aux opinions qu’on exprime à leurs sujets.

59 – « I am inclined to think that rulers have rarely been above the average, either morally or intellectually, and often below it. » (J’incline à penser que les dirigeants ont rarement été au-dessus de la moyenne, que ce soit moralement ou intellectuellement, et qu’il ont souvent été au-dessous.) Cette remarque de Sir Karl Popper, dans The Open Society and its Enemies, traduit une réalité si souvent constatée qu’on n’y porte plus attention… Et pourtant, quand on y songe, cette réalité s’impose d’autant plus que, comme le soutient Darwin, ceux qui survivent ne sont ni les plus forts ni les plus intelligents mais ceux qui s’adaptent le mieux aux changements… Ce qui n’exclut évidemment pas les exceptions qui confirment la règle, comme Angela Merkel.

60 – « Valéry qui croyait avoir des idées et qui les notait avarement demanda à Einstein s’il portait sur lui un carnet pour y inscrire ses pensées. « Non », dit Einstein. « Alors ? demanda Valéry intrigué, vous les marquez sur vos manchettes ? Einstein sourit : « Oh ! Vous savez, dit-il, les idées, c’est très rare. » Il estimait que dans toute sa vie il en avait eu deux. » (Simone de Beauvoir, La Force de l’âge, deuxième partie, chapitre VII, note 1.) Cette anecdote se passe de commentaires. Mais elle commande la méditation.

61 – « Le sage est de tous les pays, car le monde entier est la patrie d’une grande âme » (Démocrite d’Abdère, fr. 247 de l’éd. Diels-Kranz). « Je ne suis ni Athénien ni Grec, mais un citoyen du monde » (Socrate). « Je suis cosmopolite » (Diogène de Sinope). Je suis « un membre du corps formé par les intelligences raisonnables » , lesquelles constituent une cité universelle fondant une fraternité universelle (Marc-Aurèle, Pensées, VII, 13). Donc, de Démocrite, né en 460 av. J.-C. jusqu’à 180 ap. J.-C., date de la mort de Marc-Aurèle, de nombreux sages de l’Antiquité n’ont jamais cessé de promouvoir l’ouverture aux autres, fussent-il des barbares, comme on disait souvent alors. Malgré leurs efforts que plusieurs ont poursuivis jusqu’à nos jours, il semble que tout soit encore à reprendre (ou à peu près…). Il suffit de voir les réactions d’un grand nombre de gens à l’égard de ceux qui sont différents d’eux pour s’en convaincre. Malgré tout, il n’y a pas lieu de désespérer. Car si les progrès sont lents et les reculs multiples, il n’en demeure pas moins que plusieurs changements positifs paraissent durables et que l’ouverture aux autres connaît un essor modeste mais constant. Tout du moins, c’est ce que permettent de croire la gêne qui entoure diverses manifestations de rejet d’autrui et les dénonciations de plus en plus fréquentes de telles attitudes.

62 – Jane Goodall est l’une des plus éminentes primatologues, peut-être même la plus illustre qui soit. Elle s’y connaît en singes, notamment en chimpanzés. Et elle a expliqué clairement en quoi le comportement de Donald Trump, en particulier lors des débats télévisés, reproduisaient celui de certains grands singes désireux de s’imposer et qui recourent plutôt à des artifices intimidants qu’à des manœuvres ingénieuses, alors que les chimpanzés sont nettement capables d’ingéniosité… (Cf. la chronique de James Fallows, The Atlantic, 10 octobre 2016 ; cf. aussi « Trump reminds Jane Goodall of male chimpanzees she studied », The New York Times, 19 septembre 2016.) Au fur et à mesure qu’elle découvre comme nous tous les comportements singuliers du président Trump, Jane Goodall doit cependant se demander, comme nous tous, si, à la différence de la plupart des primates, Donald J. Trump n’est pas atteint d’une pathologie qui nous interdit de l’élever au niveau des chimpanzés…

63 –­ Si elle continue sur son élan, l’expansion de l’ego de Trump ne sera plus surpassée que par l’expansion de l’univers…

6. VII. 2017

XX – NOTULES (53 à 57) : La fin des « Trente Glorieuses », les femmes et l’ONU, les grands personnages, la vie qu’on évite et celle qu’on ose

53 – L’expression « Trente Glorieuses » désigne la période de trente années de prospérité sans précédent (en Occident surtout) qui s’étend de 1946 à 1975. Matteo Renzi (Italie), Justin Trudeau (Canada), Emmanuel Macron (France), Alexis Tsipras (Grèce), Charles Michel (Belgique), tous ces dirigeants ou ex-dirigeants politiques sont nés après 1970 et ont reçu leur éducation supérieure après 1975. Leur arrivée au pouvoir marque le début de la véritable fin des « Trente Glorieuses ». Car jusqu’à présent les dirigeants étaient tous issus de ces trente années remarquables mais incontestablement révolues aussi bien du point de vue de la croissance économique que de la conception des affrontements politico-militaires ou des urgences climatiques. Angela Merkel (Allemagne) demeure une chef de gouvernement admirable mais elle appartient à une autre génération comme Theresa May (Royaume-Uni), Xi Jinping (Chine), Narendra Modi (Inde), Vladimir Poutine (Russie), Shinzo Abe (Japon), Rodrigo Duterte (Philippines), Donald Trump (USA) et de nombreux autres. Les ajustements sociaux que requiert la situation mondiale actuelle seront introduits d’autant plus facilement que la jeune génération sera plus largement représentée au sein des chefs d’État et de gouvernement (et d’entreprises privées comme publiques). Non pas que les dirigeants d’un certain âge soient inaptes à mener à bien les transformations nécessaires mais parce que cette génération de dirigeants n’a déjà plus la sensibilité qui correspond à l’air du temps. Or une telle sensibilité commande plus ou moins tout, du choix de ses collaborateurs à l’établissement de ses priorités, des méthodes de gestion aux mécanismes de prises de décision. Il y a là, dira-t-on, une espèce d’effet de mode. Peut-être. Mais qui peut nier qu’un tel effet doive être assumé d’une façon ou d’une autre ?

54 – Il y a quelques jours l’Arabie saoudite a été élue membre de la Commission de la condition de la femme de l’ONU. Cette seule constatation devrait constituer en soi un scandale. Et à bon droit on l’a dénoncée sur de multiples tribunes. Toutefois, au risque de me faire détester durablement, j’estime nécessaire d’attirer l’attention sur un fait accablant : d’après le ministère québécois de l’Économie, de l’Innovation et des Exportations, « En 2017, les ventes au détail [ mondiales ] de cette industrie [ l’industrie des cosmétiques et des soins personnels ] devraient atteindre 425,5 milliards de dollars US, ce qui constitue une croissance de 23,4 % par rapport à 2012 » (Profil industriel. Cosmétiques et soins personnels, p. 6. Document disponible en ligne à l’adresse URL suivante : : https://www.economie.gouv.qc.ca/fileadmin/contenu/publications/portraits_industriels/profil_cosmetiques_soins_personnels.pdf). À titre de comparaison, rappelons que les revenus totaux d’un pays aussi riche que le Canada s’établissent à 303 milliards de dollars CAN (= 225 milliards de dollars US) pour l’année 2017 et ceux du Québec à 106 milliards de dollars CAN (= 78,8 milliards de dollars US) pour le même exercice. Il n’y a pas seulement l’Arabie saoudite qui n’aide pas – c’est le moins qu’on puisse dire – la situation de la femme. Tant et aussi longtemps que nos propres sociétés « développées » resteront ainsi conçues que de pareilles sommes seront consacrées au fard à paupières, au lait démaquillant, au traitement du visage ou des comédons et à tant d’autres choses d’une importance aussi manifeste ( ! ), tant et aussi longtemps donc que notre échelle de valeurs permettra, encouragera même de tels choix, je me dis qu’il y a beaucoup à faire chez nous. Je me demande d’ailleurs ce que des femmes comme Angela Merkel, Marie Curie, Camille Claudel, Indira Gandhi, Christine Lagarde, Malala Yousafzai, Janet Yellen, Rosa Parks, Florence Nightingale, Jane Goodall pour ne mentionner que celles-là, pensent ou auraient pensé d’un tel phénomène. Je me le demande…

55 – « Dans les événements historiques, les grands personnages sont des étiquettes qui donnent un nom à l’événement, mais, à l’instar des étiquettes, ils ont fort peu de liens avec l’événement lui-même. » (Léon TOLSTOÏ, La Guerre et la paix.)

56 – Il y a des personnes qui se sauvent de la vie comme il y a des soldats qui se sauvent de la mitraille.

57 – Pour voler de ses propres ailes, il faut d’une manière ou d’une autre se lancer dans le vide. Et il faut qu’on n’empêche pas ce saut potentiellement dangereux. En d’autres termes, il faut accepter le risque d’échec et, donc, le cas échéant, l’échec lui-même.

29. V. 2017

XIX – NOTULES (48 à 52) : « The Story of Us », Bombardier, la CSDM, les pseudo-paroles et Marie Letellier

48 – Une histoire intellectuellement bancale et aberrante : telle est, en bref, The Story of Us. En toute rigueur, ni moi ni personne dans le grand public n’a pourtant le droit d’affirmer maintenant une telle chose. Car pour juger valablement une œuvre, il faut en avoir pris intégralement connaissance. Après tout, théoriquement, un prochain épisode pourrait nous réserver des flash-back visant à corriger les incroyables bourdes que l’on sait et que l’on a probablement le droit d’appeler, selon le point de vue adopté, des erreurs grossières, des omissions malhonnêtes ou des manipulations perfides. Considérée sous un tout autre angle, cette Story of Us exprimerait tout simplement la façon canadienne-anglaise de concevoir l’histoire du Canada et le souci de nombreux Anglo-Canadiens de poursuivre l’entreprise de nation building de ce pays très jeune, fort étendu et faisant une large place à l’immigration.

Il demeure néanmoins un fait irrécusable : il y a bel et bien – comme l’a d’ailleurs reconnu la société d’État – un biais dans cette télé-série. Ce biais ne résulte peut-être pas de mauvaises intentions. Il ne découle peut-être pas non plus de graves négligences. Chose certaine, comme tout ce qui existe, ce biais a une source, une cause. Or, à l’évidence, on peut affirmer que ledit biais ne provient sûrement pas d’une réelle rigueur historique. On peut assurément soutenir aussi qu’il ne découle pas d’une sensibilité fine aux minorités, à leurs droits et à leur rôle passé et présent. Ce serait par ailleurs surprenant qu’on doive ce gâchis – ainsi nommé même par des Canadiens anglais – à un processus purement accidentel de choix successifs malheureux et allant tous dans le même sens par on ne sait quel hasard fabuleux…

Soyons réalistes. Aucune histoire n’est parfaitement objective. Mais certaines histoires s’efforcent réellement d’atteindre l’objectivité. Ce n’est pas le cas, me semble-t-il, de Story of Us.

49 – Les remous causés par la saga de la rémunération des dirigeants de Bombardier illustrent tragiquement l’existence d’univers parallèles. Un bref examen de la rémunération de dirigeants occupant des postes analogues dans diverses entreprises de partout au monde permet de penser ceci : techniquement et à l’intérieur de leur cadre de référence qui est essentiellement un cadre économique et administratif, la hausse de rémunération des gestionnaires supérieurs de Bombardier se défend.

Seulement, il s’agit là d’un univers particulier, qui n’est donc pas le seul et dont il n’est dit nulle part qu’il doive avoir la préséance sur tous les autres univers possibles. Or, de fait, un autre registre de valeurs préfère nettement baser les décisions sur des considérations d’un ordre différent : souci d’éviter les excès dans les inégalités, respect d’une population qui a renoncé à des sommes d’argent importantes pour aider l’entreprise concernée par les hausses de rémunération litigieuses, recours à des modalités d’évaluation de la performance qui ne soient pas exclusivement liées au rendements des actions, sens des responsabilités sociales et politiques, etc.

En somme, deux univers parallèles se côtoient ici qui, chacun de son côté, parle et pense en un langage inaccessible à l’autre. À preuve, par exemple, les échanges entre représentants des uns et des autres lors d’entretiens durant certaines émissions d’affaires publiques.

Il y a cependant un hic, et un hic vraiment majeur. Nous savons depuis Lobatchevski et sa géométrie hyperbolique que, sous certaines conditions, plus d’une parallèle peuvent passer par un même point. Autrement dit, des univers humains parallèles inaptes à se rencontrer jusqu’à présent paraissent bien sur le point d’entrer en collision frontale. Certaines conditions changent en effet suffisamment pour qu’on ait de sérieux motifs de prévoir ce clash paradoxal.

50 – Confrontée à la possibilité que certains de ses élèves soit refoulés à la frontière américaine lors de voyages prévus au curriculum, la Commission scolaire de Montréal (CSDM) a eu une réaction purement honteuse. Elle a prévu qu’un ou quelques enseignants supplémentaires accompagneraient chaque groupe afin de permettre aux élèves refoulés, le cas échéant, de revenir chez eux en toute sécurité en compagnie d’un adulte responsable.

Alors qu’on prétend enseigner des valeurs et, notamment, promouvoir le respect des différences et le sens de l’égalité, la seule réaction sensée que la CSDM pouvait et devait avoir était pourtant claire : annuler tout le voyage par solidarité avec les enfants refoulés à la frontière et ramener tout le monde à la maison en bloc et sur le champ. Agir autrement et surtout comme elle l’a fait équivaut à doter d’un caractère acceptable un ostracisme par définition discriminatoire et, partant, indéfendable.

Sans compter le sentiment de rejet vécu par le ou les élèves éventuellement concernés et, pire encore, le sentiment de dépréciation et d’abandon qu’ils éprouveront encore longtemps. Car le choix de la CSDM dit clairement que les individus interdits d’entrée aux États-Unis sont moins importants que les autres élèves et leur voyage scolaire.

51 – Certaines personnes ne parlent pas vraiment bien qu’on les entende : ce sont uniquement des échos.

52 – La plupart d’entre nous ont sans doute oublié Marie Letellier. Pourtant son étude d’une famille du « faubourg à m’lasse » constitue une remarquable petite monographie sur la pauvreté et ses caractéristiques dans le Montréal de la fin des années 1960. Intitulé On n’est pas des trous-de-cul (Éditions Parti pris, 1971), ce travail décrit des valeurs et des comportements observés chez nous après l’Expo 67. Relire aujourd’hui ce bref ouvrage pousse à constater au moins deux choses. Premièrement, cette lecture nous rappelle ce qu’est encore à ce moment-là la situation de trop de gens de chez nous alors même que la révolution tranquille progresse à grands pas, que le ministère de l’Éducation vient de naître (1964), que les cégeps sont créés (1967), que l’assurance-maladie est lancée (1969), etc. Ce premier rappel a quelque chose de saisissant.

Deuxièmement, cela nous remémore un caractère fréquemment négligé de la vie intellectuelle, à savoir qu’elle comporte un côté spectaculaire avec des figures publiques qui se prononcent sur tout et sur rien à l’invitation de médias parfois soucieux de plaire plus que de faire réfléchir et un côté discret où se trouvent quelques véritables perles et où bien souvent se poursuivent à l’abri des regards des œuvres dignes de mention, d’une fécondité étonnante, d’une lucidité rare, d’une maîtrise humble mais bien réelle. Ce second rappel a quelque chose de consternant.

18. IV. 2017

XVIII – NOTULES (43 à 47) : Le jugement de Trump, le courage de Charles Taylor et le fondement de la morale

43 – Trump manque de jugement plus gravement encore que tout ce qu’on a pu croire. Lors du départ obligé de son conseiller à la sécurité nationale Michael Flynn, il a déclaré que le sort réservé à ce dernier était triste puisque les médias l’avaient mal, c’est-à-dire injustement, traité et que les services de renseignements, en l’occurrence le FBI et la NSA, avaient rendues publiques des informations exactes qu’elles auraient dû taire. Il y a ici deux éléments : le fait de rendre publics des renseignements que la loi interdit de rendre publics est indiscutablement inadmissible; le fait que les informations communiquées soient exactes est souhaitable (car on ne peut raisonnablement souhaiter qu’on nous donne des renseignements faux). Autrement dit, le fait que Michael Flynn ait eu – sans mandat et avant même d’avoir été nommé à son poste – des conversations pour le moins suspectes avec les autorités russes ne pose aucun problème de l’avis du Président Trump. Le problème, c’est l’attitude des médias et, surtout, du FBI et de la NSA. Le contexte de l’intervention de Donald Trump à ce sujet ne laisse aucune place au doute : il n’y aurait pas eu de problème si le FBI et la NSA n’avaient rien dit, n’avaient rien fait ou encore si les informations rendues publiques n’avaient pas révélé ce que l’on sait. Bref, tout irait mieux si les services de renseignements américains avaient menti (dans ce cas-ci, d’après Trump, soit par omission du fait du silence qu’ils auraient dû garder, soit par commission du fait de l’inexactitude dont ils auraient dû affubler les renseignements rendus publics).

Quand un chef d’État en arrive à regretter que des corps publics officiels disent vrai, il y a clairement un problème et un problème grave.

Je ne suis pas naïf. Nombre de chefs d’État mentent et mentent régulièrement. Nombre de corps publics officiels mentent et mentent régulièrement. Mais jamais ni un chef d’État ni un corps public officiel n’ont soutenu qu’il faut mentir et n’ont exprimé des regrets lorsque la vérité a été révélée. C’est là le strict minimum éthique requis pour le fonctionnement non seulement de l’État mais de la vie sociale dans son ensemble. C’est sur la base de ce strict minimum qu’on peut encore condamner et punir le mensonge.

À défaut de ce strict minimum, on ne peut même plus dénoncer la malhonnêteté (et Nixon aurait paisiblement complété son mandat).

44 – Le courage de Charles Taylor m’impressionne. Peu importe qu’on soit ou non d’accord avec lui, voici une personne qui accepte lucidement de s’exposer à toutes sortes de réactions, certaines vicieuses, quelques-unes laudatives, la plupart dénonciatrices aux motifs les plus divers – et qui l’accepte pour corriger sa position en une matière socialement discutée, délicate, explosive même aux dires de certains. Rares sont les intellectuels qui consentent à une manœuvre aussi périlleuse. Car il faut bien en convenir : le conformisme intellectuel est si puissant que très peu de penseurs, notamment d’universitaires, osent s’en distancer. Je parle bien ici de « prendre ses distances », je ne parle pas de dénoncer, je ne parle pas de revenir sur ses propres propos pour en ajuster le tir. Cette dernière attitude suppose une force de caractère devenue si rare qu’il faut s’en émerveiller lorsque on la voit.

45 – Les États-Unis d’Amérique ont besoin d’urgence d’un Président alternatif…

46 – « Si le hasard eût fait l’univers, qu’est-ce que signifieraient conscience, remords, et dévouement ? » (Eugène Delacroix, Journal, 12 octobre 1822.) Ce point de vue d’Eugène Delacroix recoupe celui de Fiodor Dostoïevski tel qu’on le trouve dans Les frères Karamazov et dans Crime et châtiment et qu’on exprime habituellement en attribuant au romancier russe cette phrase devenue célèbre : «Si Dieu n’existe pas, tout est permis. » Donc, dans cette perspective, en l’absence de Dieu, remplacé (ou pas) par le hasard ou par tout autre facteur non divin, il n’existerait aucun critère moral au sens fort du terme, c’est-à-dire aucun critère ultime et, par là, indiscutable. N’ayant pas la foi, j’incline à croire exacte cette affirmation lourde de conséquences. Et je pense qu’une partie non négligeable des problèmes dits éthiques que nous rencontrons de nos jours provient justement de ce que l’absence d’un critère absolu constitue une idée de plus en plus répandue. C’est d’ailleurs cette idée – certaine d’après les uns, probable ou à tout le moins possible d’après les autres – qui a mené à la création des comités d’éthique et donc de la carrière d’éthicien, le tout devant permettre de trouver éventuellement en de multiples matières délicates des consensus sur le caractère admissible ou condamnable – moralement – d’un certain nombre d’actes dont la valeur se trouve désormais déterminée, pour ainsi dire, par le sentiment public dominant…

47 – « (…) la plus haute forme de vertu, la seule que je supporte encore : la ferme détermination d’être utile. » (Marguerite Yourcenar, Mémoires d’Hadrien.) Cette remarque de Marguerite Yourcenar ne pourrait-elle pas constituer un point de départ fécond en vue d’élaborer une éthique acceptable à toutes les personnes de bonne volonté, quelles que soient par ailleurs leurs convictions religieuses (théisme, athéisme, agnosticisme…), métaphysiques (scepticisme, scientisme, nihilisme…) ou autres ? Après tout, on voit mal comment et au nom de quoi on pourrait souhaiter être inutile ou, pire encore, nuisible…

3. III. 2017

XVII – NOTULES (36 à 42) : LE CAS TRUMP

36 – Que dire de la vie intérieure de Donald Trump sinon qu’elle se caractérise, en toute vraisemblance, par la fatuité dans la vacuité ?

37 – À lancer de la boue, on perd du terrain. Donald Trump aurait avantage à méditer ce constat avant d’insulter à nouveau les femmes, avant de vomir une fois de plus sur les journalistes, avant d’attaquer encore ses prédécesseurs qui n’auraient rien fait d’autre que parler, prétend-il, alors que lui, bien évidemment, il agira…

38 – Les journalistes ne sont pas sans défaut. Personne n’est sans défaut. Mais la presse et sa liberté sont sans équivalent pour contenir en les dénonçant les abus du pouvoir. Le pouvoir qui veut abuser s’attaque donc à certains journalistes dans l’espoir que, par généralisation, le journalisme lui-même se trouve disqualifié. Demeurer conscient de cette basse manœuvre constitue notre première ligne de défense contre la tyrannie… ou contre la vanité trop souvent soucieuse de vengeance dont semble bien faire preuve le nouveau président américain.

39 – Quand un individu se replie sur soi, cet individu court un danger bien connu. Quand un État se replie sur soi, cet État court aussi un danger. Le fait même qu’un individu se replie sur soi constitue un signe – un signe clinique, devrais-je préciser – du danger qui le menace et qui, en réalité, l’atteint déjà. Il en est ainsi également pour tout État qui donne dans le repli. Or, à l’heure actuelle, nombre d’États ont amorcé un tel processus de repli. Voilà donc un signe quasiment objectif de la pathologie dont souffrent plusieurs sociétés actuelles.

De nombreux observateurs signalent d’ailleurs un malaise répandu à peu près partout en Occident : on aurait perdu confiance dans les « élites », dans le processus démocratique lui-même, voire dans l’avenir… En un mot, le désarroi régnerait maintenant en maître dans nos sociétés dont l’organisation étatique ferait l’expérience d’une déroute sans précédent à cette échelle… Il y a probablement du vrai dans tout ça…

À tout le moins, l’élection récente de Donald Trump vient encore alimenter cette façon de voir. Après la déconfiture de Matteo Renzi en Italie et celle de David Cameron en Grande-Bretagne, alors que Viktor Orban entraîne la Hongrie dans un virage à droite nettement fascisant et que, aux Pays-Bas et en France, Geert Wilders et Marine Le Pen pourraient fort bien marquer des points lors des prochaines élections, il y a lieu de se questionner.

40 – Se centrer sur soi-même, se montrer au sens propre du terme égocentrique, voilà, je pense, l’erreur capitale que commet Donald Trump. Non pas parce qu’il s’imagine constituer le centre d’attention, non pas parce qu’il constate qu’il l’est effectivement devenu en de nombreux milieux, mais pour une tout autre raison.

En se donnant lui-même comme centre d’intérêt, il s’expose inévitablement à l’examen des journalistes, de ceux donc dont il dénonce le prétendu parti pris qui le prendrait pour cible. Celui qui veut agir sans que ses actes ne soient constamment scrutés s’efforce de passer inaperçu, il se laisse ignorer et permet à d’autres d’occuper l’avant-scène. Dans un tel cas, s’effacer, c’est l’enfance de l’art.

Mais Donald Trump veut simultanément qu’on le voie toujours et qu’on ne le critique jamais. Or je connais des enfants qui savent éviter un tel piège…

41 – Soyons réalistes. Le président Trump rendra des services que, probablement, personne d’autre ne pourrait rendre. Quand on est pris dans un guêpier, il peut se faire que, pour en sortir, on doive y donner un vigoureux coup de pied. Or c’est dangereux, ce qui explique que presque aucun politicien n’a osé ou n’ose encore le faire. À leur manière, les grosses machines gouvernementales sont devenues des guêpiers dont on essaie partout de se libérer tant bien que mal et avec le succès tout relatif que l’on sait. À cet égard, les ruades du président Trump permettront peut-être d’amorcer un processus dont les résultats ne seront pas tous négatifs. Ainsi, il veut supprimer 75 % de la réglementation gouvernementale. Vraisemblablement, ce pourcentage est trop élevé. Mais qui pourrait nier que, en Occident, les réglementations constituent désormais trop souvent de véritables entraves à des initiatives pourtant prometteuses, peut-être même nécessaires ?

En d’autres termes, même Donald Trump pourrait faire un certain nombre de bonnes choses. C’est assez dire que le scénario le moins prometteur ou le plus désastreux peut malgré tout mener à des résultats plus ou moins tolérables.

42 – Dans ses Aphorismes du temps présent, Gustave Le Bon écrit ceci : « Chez beaucoup d’hommes, la parole précède la pensée. Ils savent seulement ce qu’ils pensent après avoir entendu ce qu’ils disent. » Donald Trump s’entend-il ?

26. I. 2017